‹ Bertrand Du Guesclin et son époqueChapitre 20 sur 60 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Traité de Guérande. — Paix entre les rois de France et de Navarre. — Délivrance du captai de Buch. — Délivrance de Du Guesclin. — Les g.andes compagnies.

Le château d'Auray se rendit au comte de Montfort immédiatement après la bataille. Le comte alla assiéger ensuite les villes de Jugon et de Dinan, qu'il prit également, mais après une résistance opiniâtre, et puis il mit le siège devant Quimper-Corentin. Tandis qu'il était là, le roi de France ne voulant pas pousser le comte de Montfort aux extrémités, le forcer à rechercher l'appui d'Edouard III et à faire hommage au roi d'Angleterre de son duché de Bretagne, envoya, de l'avis de son conseil, l'archevêque de Reims, Jean de Craon, et le maréchal de Boucicault, traiter de la paix entre Montfort et Jeanne la Boiteuse, veuve de Charles de Blois. Celle-ci nomma pour ses commissaires, à cet effet, l'évêque de Saint-Brieuc, le sire de Beaumanoir, messire Guy de Rochefort, sire d'Acerac, et maître Guy de Cleder, docteur en droit (1). Le comte de Montfort, qui ne voulait rien faire sans l'avis et la participation d'Edouard III, dépécha le sire de Latimer vers ce monarque, qui lui conseilla de traiter largement la comtesse de Blois, mais de se réserver, dans tous les cas, la possession de tout le duché (2).

(1) Morice, Mémoires pour senir de preuves à l'histoire de Bretagne, t. 1, col. to87.

(2) Froissait, liv. I, part, n, p. 500.

Dans ces conférences, Boucicault proposa de diviser le duché de Bretagne en deux parts égales entre les contendants ; mais le comte de Montfort ne voulut en aucune façon en entendre parler, et les conférences furent sur le point de se rompre. Elles se continuèrent, néanmoins, jusqu'au carême, époque où les commissaires se transportèrent à Guérande, « parce qu'il y avait en cet endroit une grande quantité de poisson ; » et là, les conférences furent reprises, aux prières et aux supplications du peuple de Bretagne, qui demandait avec instances que cette guerre, dont le pays était désolé depuis vingt-trois ans, se terrain it enfin. De nouvelles conditions furent posées, au retour du sire de Latimer d'Angleterre, et les deux parties y adhérèrent. Par le traité, le duc de Montfort fut reconnu duc de Bretagne, et s'il mourait sans descendance mâle, la couronne ducale devait revenir au fils aîné de la comtesse de Blois, qui porterait, sa* vie durant, le titre de duchesse de Bretagne, tiendrait le comté de Penlhièvre et la vicomté de Limoges, et recevrait un revenu de dix mille livres tournois sur les terres du comte de Montfort en France et en Bretagne, avec une rente annuelle de trois mille livres; et ses deux fils Jean et Guy devaient être délivrés de prison aux frais du comte de Montfort,

Le traité de Guérande fut signé le 13 avril 1365; et ainsi finit cette guerre de la succession de Bretagne, guerre si longue, si triste, si acharnée.

Vers le môme temps, l'état fort précaire des affaires de Charles le Mauvais, roi de Navarre, l'inclina à la paix. Son armée avait été presque entièrement détruite à Cocherel; le duc de Bourgogne et Bertrand Du Guesclin avaient pris la plupart de ses villes de Normandie; Louis de Navarre, son frère, n'avait pu conserver les conquêtes qu'il avait faites ; le captai de Buch, son général, était prisonnier, et lui-même était entré en négociations avec le roi de France et lui avait restitué certaines places qu'il tenait. Le roi de Navarre n'était donc pas en état de résister à

204 BERTRAND DU GUESCL1N

la puissance de Charles V, et il savait très-bien, du reste, que s'il continuait la lutte, il serait dépouillé Tannée suivante de tout ce qu'il possédait en France. Dans cette extrémité, la reine Jeanne , veuve de Charles le Bel, et la reine Blanche , veuve de Philippe de Valois, la première tante et la seconde sœur du roi de Navarre, se concertèrent avec le captai de Buch pour amener le roi de France à prêter l'oreille a des propositions de paix.

Le succès des négociations eut aussi pour résultat la relaxation du captai de Buch, qui était prisonnier depuis la bataille de Cocherel. 11 ne fut pas ceulement relAché sans rançon, mais Charles V lui donna encore le beau château de Nemours, qui, avec ses dépendances, valait trois mille francs de revenu. Le captai fit hommage au roi, qui fut très-réjoui d'avoir à sa cour un chevalier d'une telle distinction. Mais sa satisfaction fut de courte durée; car le captai de Buch étant retourné à la cour du Prince-Noir, celui-ci, en apprenant ses engagements avec le roi de France, l'en blAma sévèrement, et dit qu'il ne pouvait loyalement s'acquitter de ses devoirs envers deux seigneurs, et qu'il avait été trop intéressé en désirant tenir terres en France, où il n'était ni aimé, ni honoré. Quand le captai vit le froid accueil qu'on lui faisait, et qu'il entendit les durs reproches du prince de Galles, son seigneur naturel, pour la conduite qu'il avait tenue, il essaya de s'excuser en disant qu'il n'était pas si étroitement lié au roi de France, qu'il ne pût aisément défaire tout ce qu'il avait fait. Il envoya, en conséquence, son propre écuyer porter au roi de France la rétractation de son hommage, renonça à tout ce qu'il avait reçu de Charles V, et resta depuis invariablement et fidèlement attaché au service des Anglais.

Après la bataille d'Auray, Bertrand Du Guesclin avait été transféré à Niort, en Poitou, par sir John Chandos; mais, comme le traité de Guérande avait mis fin à la longue guerre de Bretagne; que le roi de Navarre avait été désarmé par son récent accommodement avec Charles V, et que la paix conti-

nuait encore entre les couronnes de France et d'Angleterre, il n'y avait aucune raison pour retenir en captivité les prisonniers faits à la bataille d'Auray. Ils furent, en conséquence, relaxés moyennant une rançon qui variait, d'après la coutume du

emps, suivant la fortune et la réputation du prisonnier. On ignore ce que payèrent les autres pour se racheter, mais la rançon de Du Guesclin fut fixée à la somme énorme de cent mille francs. Cette rançon exorbitante était probablement au-dessus de ses moyens, et peut-être n'aurait-il pu y suffire s'il n'eût été aidé par Charles V, par le pape Urbain V, et Henri de Transtamare, qui aspirait dès lors à obtenir l'appui de Du Guesclin dans sa querelle avec Pierre le Cruel pour la couronne de Castille. Charles V, qui ne paraît pas avoir été un monarque fort généreux, à en juger par l'économie serrée avec laquelle il traita la question d'argent, dans l'affaire de Bertrand comme en d'autres occasions, n'avança ses fonds qu'après avoir pris toutes ses garanties; car il ne s'engagea envers Chandos, pour le compte de Du Guesclin, que pour quarante mille francs, et encore se tit-il donner hypothèque de cette somme sur le comté de Longueville et ses dépendances, qui devaient faire entièrement retour à la couronne, si le. prêt n'était rendu dans les deux ans. Pour obtenir ce secours qui lui fut donné de si mauvaise grâce, Bertrand dut, en outre, s'obliger à emmener hors du royaume les terribles grandes compagnies, qui avaient commis de si affreux ravages sur tous les points de la France, depuis la bataille de Poitiers.

De tous les maux qui affligèrent le royaume pendant le cours du quatorzième siècle, les incursions de ces compagnies furent sans contredit le plus grand. L'insurrection de la jacquerie fut une effervescence passagère de la haine du peuple contre les nobles, effervescence locale dans ses résultats, et, du reste, promptement étouffée ; et même les terribles invasions des Anglais sous Edouard 111, quoique exécutées à feu et à sang et suivies de désolation, furent d'une durée relativement courte,

206 BËRTRANb Î)U GUESGLIN

et l'industrie nationale fit disparaître avec le temps les ruines qu'elles avaient causées ; mais ces redoutables brigands, sous la conduite de différents chefs, s'étaient répandus par toute la France, et pendant neuf ans ils jouèrent le principal rôle dans toutes les scènes de sang et de pillage, et furent les auteurs intéressés de tous les maux que peuvent produire la rapacité, la profusion, la cruauté et l'avarice. Débutant immédiatement après la bataille de Poitiers, au moment où la France était le pins faible, quand le roi était prisonnier et le régent un mineur sans expérience ni popularité ; que les nobles étaient sans influence et les caisses de l'État entièrement vides, ces compagnies, composées d'hommes accoutumés à commander et rompus au métier des armes, s'étendirent tellement et s'établirent si bien sur le sol de la France, qu'il fallut, pour les en déloger, beaucoup de prudence et une période de stabilité dans le gouvernement.

Messire Regnault de Cervole, Gascon de naissance, communément appelé l'Archiprètre, est mentionné en Tannée 1357 comme étant le capitaine de ces fameuses grandes compagnies sous lequel se sont réunis de tous les pays un grand corps de gens d'armes, « qui avaient perdu leurs gages depuis que le roi de France était prisonnier. » Elles allèrent d'abord en Provence, où elles escaladèrent et prirent mainte ville fortifiée et maint château, pillant et ravageant tout le pays jusqu'aux portes mômes d'Avignon. Le pape et les cardinaux furent tellement effrayés des incursions.de ces brigands, que, ne voyant pas d'autre remède, ils traitèrent avec eux. L'Archiprètre fut reçu avec autant d'honneur que s'il eût été le fils du roi de France ; il dîna plusieurs fois au château du pape et avec les cardinaux; il obtint l'absolution de tous ses péchés, et, à son départ, on lui donna quarante mille écus à partager entre ses troupes. Cet illustre brigand fit plus tard, en 1365, une invasion dans la province d'Alsace, qu'il mit à feu et a sang ; mais il fut rencontré près du Rhin par un grand corps d'Allemands Irrités, qui le rejeté-

ET SON ÉPÔQUÈ. 207

rent en France avec de grandes pertes. Il fut bientôt après assassiné par quelques-uns des hommes sans foi ni loi qui le suivaient.

11 y avait peu de temps que l'Archiprêtre avait commencé ses premiers actes de brigandage, quand une autre compagnie de gens d'armes et d'hommes de pied de différentes nations se réunit, courut et pilla tout le pays compris entre la Seine et la Loire, au point que personne n'osait aller de Paris à Vendôme, à Orléans et à Montargis, ou demeurer dans les champs à découvert, dont les malheureux habitants durent chercher un refuge à Paris ou à Orléans. Ces troupes, sous les ordres d'un capitaine appelé Ruffîn, étendaient impunément leurs ravages jusqu'aux portes de Paris, d'Orléans ou de Chartres, et mettaient à sac toute place, ville ou forteresse, qui n'était pas bien gardée. Elles prirent sans trop d'effort Saint-Arnoult, Galardon, BonnevaJ, Cloie, Etampes, Chartres, Montlhéry, Poitiers, Larchant, Milly, Chàteau-Landon, Montargis, Yèvreet beaucoup d'autres grandes villes. Elles parcouraient le pays par bandes de vingt, trente ou quarante individus sans rencontrer le moindre obstacle ni cire en aucune manière inquiétées. Outre celles-là, il y avait une grande compagnie de pillards anglais et navarrais, dans la province de Normandie, sous les ordres de sir Robert Knolles, qui, de son côté aussi, s'emparait de villes et de châteaux. Ce fameux voleur avait, à la On, ramassé une fortune de cent mille écus et pouvait entretenir à sa solde un grand corps de troupes.

Après la mort d'Etienne Marcel, en 1358, Charles le Mauvais, pour venger le trépas de son instrument et allié, déclara la guerre au régent. Quoique le roi de Navarre ne prit pas une part active aux opérations militaires de cette année, différentes bandes de pillards, se couvrant de son nom et de sa protection, coururent et asservirent plusieurs contrées du royaume de France, notamment la province de Picardie, l'Ile-de-France, la Champagne et une partie de l'Orléanais, et se rendirent mat-

tresses du cours de la Seine en amont et en aval de la ville de Paris, ainsi que de la Marne et de l'Oise. Elles prirent et fortifièrent les châteaux de Creil sur l'Oise, de la Hérelle près d'Amiens et de Mauconseil près de Noyon ; et de ces trois forteresses, il fut exercé tant de ravages sur le royaume de France, « que le mal commis ne put être réparé de cent ans. » Du château de Creil, un chevalier normand, du nom de Foudrigais, délivrait des saufs-conduits à toutes les personnes allant de Paris à Noyon ou à Compiègne, ou de Compiègne à Soissons et à Laon ou dans les pays voisins ; et ces passeports lui rapportèrent, pendant le temps qu'il occupa Creil, la somme de ceci mille francs. Du château de la Hérelle, messire Jean de Pecquigny, chevalier picard, un des plus fidèles partisans de Charles le Mauvais, tint assujetties les villes d'Amiens, d'Arras, de Montdidier, de Péronne et de toute la province de Picardie le long du cours de la Somme.

Les capitaines irlandais et anglais Derry, Franklin et Hawkins, du château de Mauconseil, pillaient et ravageaient tout le pays environnant, forçant les villes ouvertes et les abbayes à payer toutes les semaines une certaine somme en florins, avec menace de sac et d'incendie, en cas de refus. Aussi les marchands et les autres étaient-ils mis par là dans l'impossibilité de sortir de Paris et des autres villes pour leurs affaires; les terres étaient laissées désertes et sans culture, et la disette qui en résulta, dans beaucoup de contrées, en France, fut telle, « qu'une caque de harengs se vendait trente écus. »

D'un autre côté, sir Peter Andly, chevalier anglais, et messire Eustache d'Aubrecicourt, chevalier du Hainaut, ravagèrent de la morne façon, en 1359, la province de Champagne. Ce dernier se fit, par le produit des rançons, la vente des villes et des châteaux, le rachat des terres et des maisons, et la concession de passeports, une fortune telle, qu'il pouvait entretenir dix ou douze forteresses et une troupe de mille hommes à solde entière.

Dans le courant de la môme année, sir Robert Knolles, qui avait jusque-là borné ses ravages aux frontières de la Normandie, entreprit une expédition dans le centre et le midi de la France, et partit de Bretagne avec une troupe de trois mille hommes. Il remonta le cours de la Loire et entra dans le Berry, ou il incendia et saccagea tout le pays. Lorsqu'il approcha de l'Auvergne, il trouva tous les nobles de cette province, avec ceux du Limousin et du comté de Forez, réunis avec leurs gens, au nombre de six mille personnes, et prêts à lui livrer bataille ; mais sir Robert Knolles, ne jugeant pas prudent de se mesurer avec ces forces, évita un engagement et profita de la nuit pour effectuer sa retraite.

Durant l'invasion d'Edouard III en France, vers la fin de l'année 1359, et jusqu'au terme de la guerre, en mai 1360, époque où fut signée la paix de Bretigny, les grandes compagnies opérèrent presque toutes pour le compte des Anglais, car on n'en trouve presque pas qui ne fussent au nombre des ennemis des Français. Comme il en fut licencié une très-grande quantité par suite de la paix, Edouard, à la demande du roi Jean, publia un édit pour ordonner à tous ses alliés et partisans, qui tenaient des villes ou des châteaux sur quelques points que ce fût des domaines du roi de France, d'avoir à les évacuer dans le délai d'un mois, à partir de la notification reçue, sous peine de bannissement et de confiscation pour trahison. La plupart des chefs anglais, qui étaient en possession de villes et de forteresses avant la paix, se décidèrent, en recevant l'ordre, à les livrer, et beaucoup d'entre eux vendirent les leurs un bon prix à ceux du voisinage; mais quelques-uns ne voulurent point s'en dessaisir, et, comme leur seule occupation était la guerre et le pillage, ils continuèrent leur métier comme devant sous le couvert de Charles le Mauvais. Parmi ceux qui livrèrent leurs conquêtes, il y eut messire Eustache d'Aubrecicourt, qui tenait la ville d'Àthigny sur l'Aisne, dont il ne se dessaisit, du

210 KERTRVND DU GUESCL1N

reste, qu'à de très-hautes conditions ; mais il ne reçut que des promesses, et ne fut dans la suite que misérablement payé.

Outre les Anglais, il y eut encore beaucoup de grands chefs et brigands d'autres nations, Allemands, Brabançons, Flamands, gens du Hainaut, Bretons, Gascons et mauvais Français, qui, désobéissant à Tordre d'Edouard, résolurent de se maintenir par la guerre sur le territoire du royaume de France. Quand les capitaines qui rendirent leurs forteresses furent sur le point de les quitter, ils licencièrent leurs hommes. Ceux-ci, qui avaient appris à piller et qui savaient fort bien qu'il y aurait pour eux peu de profit à retourner dans leur pays, où, probablement, ils craignaient de reparaître , à cause de leurs scélératesses, se réunirent et élurent de nouveaux chefs, en ayant soin de choisir partout les plus coquins, lis se rassemblèrent ensuite en Champagne et en Bourgogne, et se formèrent en grandes troupes et compagnies, qui s'appelèrent les Tard-Venus, parce qu'ils n'avaient point encore pillé que peu le royaume de France.

Pour premier exploit, ils s'emparèrent par surprise du château-fort de Joinville, en Champagne, où ils firent un grand butin, que l'on y avait apporté de tout le pays d'alentour, pour le mettre en sûreté, dans la pensée que la place était bonne. Les compagnies se distribuèrent ce butin, estimé à cent mille francs, puis elles coururent et saccagèrent toute la Champagne, les diocèses de Verdun, de Toul et de Langres. Lorsqu'elles eurent complètement ruiné le pays, elles l'abandonnèrent; mais, auparavant, elles vendirent le chAteau de Joinville aux gens du voisinage pour la somme de vingt mille francs. Ils se ruèrent ensuite dans la province de Bourgogne, où ils commirent les plus grandes atrocités, ayant avec eux quelques chevaliers et écuyers infâmes du pays, qui les conduisaient et leur montraient, par vengeance, où il fallait piller. Les compagnies restèrent longtemps autour de Besançon, de Dijon et de Beaune, pillèrent partout où il pouvait y avoir du butin, et prirent la

ville de Givry, où elles se maintinrent quelque temps, ainsi que dans les environs de Vergie, à cause de la richesse du pays. Leur nombre ne cessait de croître ; car ceux qui avaient été forcés d'abandonner leurs forteresses, et que leurs chefs avaient congédiés, se réunirent aux compagnies déjà réorganisées, de sorte que, dans le carême de 1361, ils se montaient bien à quinze mille combattants.

Quand les compagnies se virentainsi renforcées, elles élurent plusieurs capitaines, à qui elles obéirent ponctuellement. Le plus fameux d'entre ces chefs fut un chevalier gascon, appelé messire Seguin de Batefol, qui avait sous ses ordres immédiats jusqu'à deux mille hommes. 11 y avait, en outre, Talebart Talebardon, Guiot du Pin, Espiote, Petit Merchin, Batillier, François Hannequin, le bourc Camus, le bourc de l'Esparre, Nandon de Bagerant, le bourc de Bretuel, Lamit, Hagrel'Escot, Albert Ouiri l'Allemand, Borduelle, Bernard de la Salle, Robert Briquet, Carsuclle, Aymemon d'Ortinge, Garsiot du Chastel, Guiounetdu Paux, Hortings de la Salle, et beaucoup d'autres.

L'extension que prenaient chaque jour ces compagnies éveilla enfin les craintes du monarque français; car son conseil lui représenta que ces bandes pouvaient se multiplier au point de causer plus de maux au royaume de France que n'avaient fait les Anglais dans leurs guerres. En conséquence, le roi ordonna à Jacques de Bourbon, qui était alors à Montpellier, de rassembler des forces suffisantes pour pouvoir les attaquer. Messire Jacques, qui était un chef populaire, eut bientôt réuni un corps nombreux de chevaliers et d'écuyers de l'Auvergne, du Limousin, de la Provence, du Dauphiné et de la Savoie, sans compter une grande quantité d'autres, que le jeune duc de Bourgogne lui envoya de cette province.

Lorsque les compagnies, alors rassemblées près de Chalonsur-Saône et dans les environs de Tournus, surent que les Français réunissaient des forces pour les attaquer, les chefs

tinrent conseil pour arrêter ce qu'il y avait à faire. Leur effectif était alors de seize mille hommes. Il fut proposé d'aller au-devant des Français et de leur offrir le combat, et l'on ajouta : « Se d'aventure arrive que la fortune soit pour nous, nous serons tous riches et recouvrés pour un grand temps, tant en bons prisonniers que nous prendrons, qu'en ce que nous serons si redoutés où nous irons, que nul ne se mettra contre nous ; et si nous perdons, nous serons payés de nos gages. » La proposition fut adoptée. Les compagnies décampèrent ensuite, dans le dessein de traverser le comlé de Forez jusqu'à la Loire. Chemin faisant, elles attaquèrent, mais sans succès, la ville de Charlieu, près de Mâcon. Après avoir fait une incursion sur les terres du sire de Beaujeu, où elles ruinèrent tout, elles se jetèrent dans le diocèse de Lyon, et prirent le château de Brignais, sur le Rhône, à environ trois lieues au-dessous de Lyon. Là, elles fixèrent leur camp et attendirent l'arrivée des Français.

Les chefs des grandes compagnies, dans cette circonstance, choisirent leur position avec beaucoup d'intelligence. Ils tirèrent profit d'une colline, et placèrent la droite de leur armée, composée de leurs meilleures troupes, au-dessous du coteau, dans un endroit où l'on ne pouvait ni la voir ni en approcher. Par cette disposition, ils trompèrent les éclaireurs envoyés en reconnaissance par messire Jacques de Bourbon ; car ces éclaireurs rapportèrent, à leur retour, que les compagnies ne comptaient pas plus de cinq à six mille hommes, et qu'elles étaient, en outre, mal armées. A ce récit, messire Jacques dit à Regnault de Cervole, qui était près de lui :

« Archiprêtre, vous m'aviez dit qu'ils étaient bien quinze mille combattants, et vous entendez tout le contraire.

— Sire, répondit l'Archiprêtre, encore n'en crois-je mie moins, et s'ils n'y sont, Dieu y est part, c'est pour nous. Si regardez que vous en voulez faire.

— En nom Dieu, reprit vivement le prince, nous les irons combattre au nom de Dieu et de saint George. »

Messire Jacques prit ensuite ses dispositions pour un engagement immédiat et créa un certain nombre de nouveaux chevaliers. L'Archiprêtre fut désigné pour commander la première division de l'armée ennemie et eut ordre de commencer l'attaque : il fut bientôt en mesure, car c'était un chevalier hardi et habile, et il avait sous ses ordres plus de quinze cents hommes bien armés.

Les capitaines des grandes compagnies purent très-aisément reconnaître Tordre et la disposition des Français, quoique leurs * arrangements propres ne pussent être vus ni leurs positions abordées sans beaucoup de difficulté et de danger : ils occupaient, en effet, un endroit élevé, où ils avaient transporté plus de cent charretées de pierres, dont ils firent un usage fort utile dans le combat. Les gens d'armes français, en avançant à l'attaque, ne purent atteindre l'ennemi qu'en obliquant sur le côté de la colline, où ils furent reçus par une grêle de pierres, qui rompit bien des casques, blessa les gens d'armes et les mit dans nn tel désordre, que personne ne put avancer, quelque bien garanti qu'il fût.

Messire Jacques, avec la seconde division, vint au secours de la première; mais il ne fut pas plus heureux que l'Archiprêtre; car, après avoir été tenu quelque temps en échec par la partie la plus mal disciplinée et la plus mal armée des grandes compagnies, et eu un grand nombre de ses hommes blessés par les pierres lancées de la hauteur, il fut attaqué par la division d'élite, qui avait été gardée en réserve, et qui tourna la colline en ordre serré, les lances ramenées à six pieds, en poussant son cri de guerre : « Saint-Georges ! » Beaucoup de Français furent renversés du premier choc. Un combat acharné et une grande confusion s'ensuivirent; mais les brigands combattirent avec tant d'habileté et de bravoure, que les Français furent forcés de battre en retraite. L'Archiprêtre soutint sa vieille réputation de

valeur et de fermeté, jusqu'à ce qu'il fût écrasé par le nombre, grièvement blessé, et fait prisonnier avec beaucoup d'autres chevaliers et écuycrs de sa troupe. Messire Jacques de Bourbon, le commandant en chef, et messire Pierre de Bourbon, son fils, furent blessés mortellement. On les transporta à Lyon, on messire Jacques mourut trois jours après la bataille. Le jeune comte de Forez fut tué dans le combat, et messire Regnault de Forez, son oncle, le comte d'Uzès, messire Robert de Beaujeu, messire Louis de Châlons, surnommé le chevalier Vert, et plus de cent autres chevaliers furent faits prisonniers. Cette désastreuse bataille de Brignais fut livrée le vendredi de la semaine de Pâques de l'an i36i.

Par l'heureuse issue de la bataille de Brignais, les grandes compagnies virent se réaliser toutes leurs espérances. Nonseulement elles obtinrent de très-fortes rançons pour leurs prisonniers, mais elles purent encore piller à leur aise tout le pays sans rencontrer de résistance. Immédiatement après la bataille, elles se ruèrent dans le Forez et se répandirent dans toute la province, pillant et saccageant tout, excepté les places fortes. Comme il n'y avait pas de pays, pour si riche qu'il fût, qui pût suffire pendant longtemps aux besoins d'une si grande troupe de brigands, une partie, sous les ordres de messire Seguin de Batefol, composée d'environ trois mille hommes, releva et fortifia la ville d'Anse, près de Lyon, d'où elle put aisément courir tout le pays le long de la Saône, le comté de Mûcon, le diocèse de Lyon, les terres du sire de Beaujeu, et jusqu'aux frontières du comté de Nevers. Mais la portion de beaucoup la plus considérable, sous les ordres de Naudon de Bagerent, d'Espiote, de Carsuelle, de Robert Briquet, et d'autres chefs, marcha sur Avignon, déclarant qu'ils voulaient faire visite au pape et aux cardinaux, et obtenir d'eux de l'argent, s'ils ne voulaient être durement traités. Chemin faisant, ils saccagèrent toutes les places ouvertes et les petites forteresses, et s'emparèrent, par

surprise, de l'importante Tille de Pont-Saint-Esprit, au confloent de l'Ardèche et du Rhône, où avaient été transportées, comme dans un endroit de sûreté, toutes les richesses du pays d'alentour. Là, les compagnies commirent toute sorte d'excès ; elles massacrèrent beaucoup de vaillants hommes, violèrent beaucoup de femmes, firent un immense butin, et trouvèrent des provisions en abondance pour une année entière. Là, encore, ils élurent un capitaine, qui devait être le chef suprême des compagnies et qu'ils qualifièrent du titre sacrilège d'Ami de Dieu et Ennemi de tout le monde, « Tels noms et autres semblables qu'ils trouvaient en leur raauvaiseté donnaient-ils à leurs capitaines. »

Il y avait encore, dans d'autres parties de la France, un grand nombre de brigands anglais, gascons et allemands, qui voulaient vivre, comme ils disaient, et qui conservèrent leurs forteresses, quoique les commissaires envoyés par le roi d'Angleterre eussent ordonné de les évacuer. Il n'y eut qu'une partie des chefs qui obéirent à cet ordre : le refus des autres, joint à l'indifférence manifeste d'Édouard III relativement à la question, causa beaucoup de mécontentement au roi de France. Quand la plupart de ces pillards, réunis en bandes sur différents points du royaume, eurent appris que leurs camarades avaient défait messire Jacques de Bourbon et plus de deux mille chevaliers et écuyers, pris une quantité de riches personnages, emporté et saccagé la ville de Pont-Saint-Esprit, où ils avaient trouvé d'immenses trésors, et qu'ils espéraient conquérir Avignon et tout le Coratat et avoir le pape et les cardinaux à merci, ils quittèrent leurs places fortes pour aller rejoindro leurs associés dans le Midi, avec l'espérance de commettre de plus grands excès encore et d'acquérir plus de butin.

Le nombreux effectif et l'insolence des grandes compagnies, qu'avaient accrue l'arrivée de renforts récents et leur victoire de Brignais, alarmaient grandement le pape et le sacié

collège. Il était urgent d'appliquer un remède prompt et efficace aux maux causés par les ravages de ces brigands sans frein qui dévastaient le pays partout où ils passaient, pillaient sans hésiter tout ce qui leur tombait sous la main, violaient sans remords femmes vieilles et jeunes, massacraient sans pitié hommes, femmes et enfants, et aux yeux desquels celui-là était le plus vaillant et le plus considéré, qui commettait les plus grandes scélératesses. Le pape et les cardinaux résolurent, en conséquence, d'invoquer l'appui de la Chrétienté contre les grandes compagnies. Ils publièrent donc une croisade pour la destruction de ces maudites gens, invitèrent partout les fidèles à venir au secours du chef de l'Église, et promirent indulgence plénière et absolution de tous les péchés à ceux qui s'enrôleraient sous la bannière de la croix. L'évôque d'Arras, depuis cardinal et évèque d'Ostie, fut nommé chef de la croisade.

L'évêque établit son quartier général à Carpentras, près d'Avignon, où il recevait à bras ouvert quiconque désirait racheter son Ame. Mais le temps de Grégoire VII et d'Urbain II était passé. Le prestige était dissipé, et les appels du pape ne trouvaient plus une Europe soumise et enthousiaste, disposée à obéir aveuglément à sa voix. Bien des chevaliers et des écuyers, il est vrai, se réunirent sous la bannière de l'évêque d'Arras, dans l'espérance d'obtenir quelque chose de plus substantiel que les récompenses promises par le pape; mais, comme le chef de cette armée n'avait, au lieu de solde, que des indulgences à distribuer, ces levées précipitées ne tardèrent pas à se fondre : les uns s'en allèrent en Lombardie, beaucoup retournèrent chez eux, et le reste rejoignit les grandes compagnies ellesmêmes, dont l'effectif croissait ainsi de jour en jour. Le pape, n'obtenant rien des armes spirituelles, s'adressa au marquis de Montferrat, qui était alors en guerre avec les Visconti de Milan, et lui proposa de prendre ces compagnies à son service et de les retirer du territoire pontifical pour les jeter sur la Lombardie.

Le marquis se rendit aussitôt à Avignon, à la prière du pape, et conclut un traité avec les chefs des compagnies pour la somme de soixante raille florins à partager entre eux, avec la promesse de haute paye, outre une absolution générale de tous leurs péchés, qu'il devait obtenir pour eux. Après avoir reçu la somme convenue, les grandes compagnies rendirent la ville de Pont-Saint-Esprit, évacuèrent le territoire du pape et accompagnèrent le marquis de Montferrat en Lombardie. La France fut ainsi délivrée pour quelque temps d'une bonne partie de ces brigands redoutés; mais le soulagement ne fut que partiel et temporaire ; car, lorsque la paix eut été faite entre le marquis de Montferrat et les Visconti, beaucoup revinrent et se répandirent de nouveau dans le royaume. Le détachement sous les ordres de Seguin de Batefol n'avait pas accompagné les autres en Italie : il était resté dans son repaire fortifié d'Anse, près de Lyon, et de là poursuivait ses maraudages. Le chef de cette bande, après des années d'heureux brigandages, se retira tranquillement en Gascogne avec d'immenses trésors, et mourut d'un poison administré à la table de Charles le Mauvais, roi de Navarre.

Il ne parait pas que des efforts sérieux aient été faits durant le règne du roi Jean pour combattre les incursions dévastatrices des grandes compagnies, quoique ce roi, voulant prendre la croix pour aller en Terre-Sainte, à la prière du roi de Chypre, donne, comme une de ses raisons, le désir qu'il avait d'emmener hors du royaume les compagnies « qui pillaient et détruisaient tout sans motif, et de sauver leurs âmes. » Mais Charles V, à peine monté sur le trône, mit immédiatement en œuvre tous les moyens en son pouvoir pour délivrer son royaume de ce fléau. Il envoya Bertrand Du Guesclin et le maréchal de Boucicaut en Normandie, et le duc de Bourgogne, avec d'autres chefs, sur la Loire et ailleurs. Ces généraux réussirent à les déloger de quelques-uns de leurs repaires et à ramener l'ordre et le repos dans bien des parties du royaume.

Page 1