M BERTRAND DO GUESCLIN
mandant l'aumône pour l'amour de Dieu, et qu'il n'eût pas de quoi l'assister autrement, il se dépouillait de ses habits et les lui donnait. «Ce est li fait, dit le chroniqueur, pourquoi son père plus Tarnait (1).»
En l'année 1338, Bertrand ayant atteint l'âge de dix-huit ans, la province de Bretagne fut mise tout entière en grand émoi par le mariage de Jeanne la Boiteuse, comtesse de Penthièvre, et nièce du duc de Bretagne, avec Charles de Chàtillon, fils du comte deBlois. La féte donnée en l'honneur de cet événement se célébra dans la ville de Rennes, où un tournoi fut annoncé entre un nombre de nobles chevaliers et de preux gentilshommes. Bertrand Du Guesclin s'y rendit ; mais, au milieu de ces brillants chevaliers et des belles dames « aussi blanches que fleur de lis, » il se sentit très-humilié de se voir lui-même si modestement équipé. Il n'avait, en effet, point d'armure, et le coursier qu'il montait n'était qu'un misérable petit roncin, «dont personne n'eût voulu pour quatre florins petits. » Pour comble de mortification, il eut à essuyer de la part de la populace les plus grossières plaisanteries. « Fils est de chevalier, disait celui-ci, et si va chevauchant le cheval d'un meunier. — Se ressemble un bouvier ! disait un autre.— Chut ! ajoutait un troisième ; car, j'ai ouï telle chose de lui raconter que, si le duc le connaissait , de Bretagne le ferait panetier. »
Lorsque Bertrand arriva à la place du marché, où avait été disposée la lice, et qu'il vit les dames assises sur leurs sièges, richement habillées de soie brodée et de cendal (2) ; les chevaliers bien armés et montés sur des coursiers superbes, et les bons écuyers parfaitement pourvus pour les joutes, tandis que
(1) Cuvclier, Ms. de l'Arsenal, vv. 309, 310.
(2) Cendal ou sendal est ce que nous appelons taiïetas, dit Du Gange dans ses Observations sut les Mémoires du sire de Joinaille, p. 353. — Bohn's Ant. Library. — Voir aussi Du Cange, Glossarium, au mot Cendalum.
lai, dans un accoutrement des plus mesquins, était à. califourchon sur son poney à nu, il s'écria piteusement : « Eh ! Dieu ! si j'avais seulement un bon cheval et que je fusse bien armé, à tous les mieux montés irais-je faire assaut et j'acquerrais honneur plus que Roland, Gauvain, Arthur ou Perceval. Mon père a grand tort d'en user envers moi si vilainement. 11 ne me traite pas comme son fils. 11 est riche, et pourtant je ne puis avoir de lui quatre fétus ; il va môme jusqu'à mettre ses argus à mes trousses et à dire partout que je ne suis qu'un bobus ! »
Bertrand, toutefois, ne tarda pas à être tiré de son extase pour les belles dames, qu'avait réunies là le désir d'assister au plus grand spectacle de l'époque, et des tristes réflexions, que lui suggérait la vue de tous ces brillants costumes opposés à la pauvreté du sien, par le son des fanfares donnant le signal des joutes (4). Tous les yeux se portèrent dès lors avec une âpre curiosité sur les aventureux jeunes hommes qui allaient prendre part à ce dangereux exercice. Variés et nombreux furent les incidents de cette grande journée, différentes aussi les fortunes des combattants; mainte lance fut brisée, mainte tête décoiffée de son casque, maint chevalier et écuyer démontés et couchés à terre avec leurs chevaux. De tous ces braves chevaliers heureux ou malheureux, l'histoire n'a conservé que le nom de messirc Rcgnault Du Guesclin, le père de notre héros, qui, de l'avis de tout le monde, fut tenu pour le meilleur jouteur de la journée et qui, la lance baissée, resta le maître incontesté du champ de bataille.
Tandis que ces événements se passaient, événements dont la plupart ne purent être vus de Bertrand, qui brûlait du désir
(1) « Joute, dit Sainte-Paluye, était proprement le combat à la lance seul à seul : on a étendu la signification de ce mot ù d'autres combats, suivant l'abus de nos anciens écrivains, qui, en confondant ainsi tous les termes, ont souvent mis de la confusion dans nos idées. » Mémoires sur V ancienne chevalerie, n. 50 du second Mémoire.