CHAPITRE XVI
Récit da bascot de Maulcon, un des chefs des grandes compagnies, à Froissart. — Efforts du roi de France pour éloigner du royaume les grandes compagnies.
Froissart, avec cet admirable pressentiment de tout ce qui devait fixer l'attention de la postérité, lui qui n'a pas perdu une seule occasion de rappeler ce qui se passait de mémorable de son temps, a raconté une conversation avec un des chefs de ces fameuses compagnies, qu'il rencontra quelques années après les événements ci-dessus mentionnés dans une auberge de la ville d'Orthez, à l'époque d'une visite qu'il fit au célèbre Gaston Phœbus, comte de Foix. Ce brigand était un écuyer de Gascogne, appelé le bascot de Mauléon, qui est représenté comme * un vaillant et appert homme d'armes, » et qui, à son air, pouvait avoir alors environ Soixante ans. Il entra dans la salle avec beaucoup d'apparat ; car il avait autant de chevaux de somme qu'un grand seigneur, et lui et ses gens furent servis dans des assiettes d'argent. Froissart, apprenant qui il était, s'introduisit aussitôt lui-même, et tandis que, assis devant le feu de l'auberge, il attendait minuit, heure à laquelle le comte de Foix avait coutume de souper, le bourc de Campane , cousin de Mauléon, le pria de raconter ses différents faits d'armes, et quelques-uns des incidents les plus saillants de sa vie, avec ses gains comme avec ses pertes.
• Le bâtard do Mauléon, ajoute Froissait, me demanda ensuite : « Messire Jean, avez-vous point en votre histoire ce dont je vous parlerai î » Je lui répondis : « Je ne sais, oui ou non; faites votre conte, car je vous entendrai volontiers d'armes : il ne me peut pas souvenir de tout, et aussi je ne puis pas avoir été de tout informé. » — « (Test vrai, répondit l'écuyer. » Le Gascon commença ensuite son récit, et, après avoir raconté à Froissart comment la duchesse de Normandie et d'autres dames, assiégées dans la place du marché de Meaux par les Jacques, avaient été sauvées par le comte de Foix et le captai de Buch, arrivés fort à propos ; après avoir parlé de ses propres exploits dans les évéchés de Beauvais et d'Amiens, et du siège de Reims par Edouard III, il ajouta :
« Je crois bien que vous ayez toutes ces choses, et comment le roi d'Angleterre passa et vint devant Chartres et comment la paix fut faite des deux rois. » — « C'est vérité, répondis-je, je l'ai toute et les traités comme ils furent faits. »
Lors reprit le bastard de Mauléon sa parole et dit : a Quand la paix fut faite entre les deux rois, il convint toutes manières de gens d'armes et de compagnies, parmi le traité de la paix, vider et laisser les forteresses et les châteaux que ils tenaient. A donc s'accueillirent toutes manières de pauvres compagnons qui avaient pris les armes, et se remirent ensemble, et eurent plusieurs capitaines conseil entr'eux quelle part ils se rcndroient , et dirent ainsi que si les rois avoient fait paix ensemble, si leur convenoit-il vivre. Si s'en vinrent en Bourgogne; et là avoit capitaines de toutes nations, Anglois, Gascons, Espagnols, Navarrois, AUeraands, Ecossois et gens de tous pays assemblés ; et je y étois pour un capitaine. Et nous trouvâmes en Bourgogne et dessus la rivière de Loire plus de douze mille, que uns que autres. Et vous dis que là en cette assemblée avoit bien trots ou quatre mille de droites gens d'armes , aussi apperts et aussi subtils de guerre comme nulles gens pourroient être, pour
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aviser une bataille et prendre à son avantage, pour écheller et assaillir villes et châteaux aussi durs et aussi nourris que nuls gens pouvoient être. Et assez le montrâmes à la bataille de Brignais, où nous ruâmes jus le connétable de France et le comte de Forey et bien deux mille lances de chevaliers et d'écuyers. Cette bataille fit trop grand profit aux compagnons, car ils étoient pauvres ; si furent là tous riches de bons prisonniers et de villes et de forts que ils prirent en l'archevêché de Lyon et sur la rivière du Rhône. Et ce parfit leur guerre quand ils eurent le Pont- Saint-Esprit; car ils guerroyèrent le pape et les cardinaux et leur firent moult de travaux, et n'en pouvoient être quittes ni n'eussent été jusque à ce que les compagnons eussent tout honni. Mais ils trouvèrent un moyen. Ils mandèrent en Lom hardie le marquis de Mont-Ferrat un moult vaillant chevalier, lequel avoit guerre au seigneur de Milan. Quand il fut venu en Avignon, le pape et les cardinaux traitèrent devers lui et il parla aux capitaines anglois, gascons et allemands. Parmi soixante mille francs que le pape et les cardinaux payèrent à plusieurs capitaines de ces troupes, tels que messire Jean Hawkwood, un moult vaillant chevalier anglois, messire Robert Briquet, Carsueîes, NaudonleBargeran,le bourg de Breteuil, le bourg Camus, le bourg de l'Esparre, Batillier et plusieurs autres, si s'en allèrent en Lombardie et rendirent le Pont-Saint-Esprit, et emmenèrent de toutes les troupes bien les six parts.' Mais nous demeurâmes derrière, messire Seguin de Batefol, messire Jean Jouel, messire Jacqueme Planchin, Lamit, messire Jean Aymeri, le bourg de Pierregort, Espiote, Loys Rambaut, Lymosin, Jacques Titiel, moi et plusieurs autres. Et tenions Anse, Saint- Clément, la Berelle, la Terrace, Brignais, le mont Saint- Denis, l'hôpital de Rochefort et plus de soixante forts, que en Maconnois, en Forez, en Velay, en la Basse-Bourgogne et sur la rivière de Loire. Et rançonnions tout le pays, ni on ne pouvoit être quitte de nous, ni pour bien payer ni autrement; et prîmes de nuit la
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Charité-sur-Loire, et la tînmes bien an et demi ; et étoit tout nôtre dessus Loire, jusques auPuy en Auvergne, car messire Seguin de Batefol avoit laissé Anse et tenoit Brioude en Auvergne, où il eut de profit dans le pays cent mille francs, et dessous Loire jusques à Orléans et aussi toute la rivière d'Allier. Ni l'Archiprêtre qui étoit capitaine de Nevers et qui étoit lors bon François n'y savoit ni ne pouvoit remédier, fors tant que il connoissoit les compagnons, par quoi à sa prière on faisoit bien aucune chose pour lui; et fit le dit Archiprêtre adonc un trop grand bien en Nivernois, car il fit fermer la cité de Nevers, autrement elle eût été perdue et courue par trop de fois ; car nous tenions bien en la marche, que villes, que châteaux, plus de vingt-sept. Niiln'étoit chevalier ni écuyer ni riche homme, si il n'étoit à composition à nous, qui osât sortir hors de sa maison. Et cette guerre faisions lors au su et au titre du roi de Navarre.
« Or vint la bataille de Cocherel dont le captai, pour le roi de Navarre, fut chef ; et s'en allèrent devers lui pour faire meilleure guerre plusieurs chevaliers et écuyers. De notre côté, le vinrent servir à deux cents lances messire Planchin et messire Jean Jouel. Je tenois lors un châtel que on appelle le Bec d'Allier, assez près de la Charité, en allant en Bourbonnois, et avois quarante lances dessous moi. Et fis pour ce temps au pays et en la marche de Moulins moult grandement mon profit, et environ Saint-Poursain et Saint-Pierre le Moûtier.
« Quand les nouvelles me furent venues que le captai mon maître étoit en Cotentin et asserabloit gens à pouvoir, pour le grand désir que je avois de le voir, je me partis de mon fort avec douze lances et me mis en la troupe de messire Jean Jouel et de messire Jacqueme Blanchin et vînmes sans dommage et sans rencontre devers le captai. Je crois bien que vous avez en votre histoire toute la besogne ainsi comme elle se porta.
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« — C'est vérité, dis-jc. Là fut pris le captai et mort messire Jean Jonel et messire Jacqucme Planchin.
« — Il est vérité, répondit le bâtard de Mauléon. Je fus là pris, mais trop bien m'arriva et m'avint; ce fut d'un mien cousin, et cousin à mon cousin qui ici est le bourg de Campane, et l'appeloit-on Bernard de Tarride. Il mourut depuis en Portugal en la besogne de Aljubarrote. Bernard, qni lors étoit de la charge messire Aymemon de Pommiers, me rançonna sur le champ et me donna bon conduit pour retourner en mon fort à Bec d'Allier. Sitôt que je fus venu en mon fort, je pris un de mes varlets et comptai mille francs et lui chargeai, et les apporta à Paris et m'en rapporta paiement et lettres de quittance.
t En celte propre saison chevauchoit messire Jean Aymery, un chevalier anglois, le plus grand capitaine que nous eussions. Et s'en venoit côtoyant la rivière de Loire pour venir à la Charité. Si fut rencontré par l'embûche du seigneur de Rougemont et du seigneur de Vodenay et des gens de PArchiprftre : ils furent plus forts de lui, si le ruèrent jus; et fut rançonné à trente mille francs, il les paya tous comptants. De sa prise et de son dommage il eut grand ennui et jura que jamais ne rentrerait dans son fort si les aurait reconquis. Si recueillit grand'foison de compapons et vint à la Charitésur-Loire, et pria aux capitaines à Lamit et à Corsuelle, an bourg de Pierregort et à moi qui y étois allé ébatre, que nous voulussions chevaucher avecques lui. Nous lui demandâmes ! quelle part? « Par ma foi, dit-il, nous passerons la rivière de Loire au port Saint-Thibault, et irons prendre et ravager la ville de Sancerre. Je ai voué et juré que jamais ne retournerois en fort que j'aie, si aurai vu les enfants de Sancerre. Si nous pouvions avoir la garnison de Sancerre et les enfants de dedans, Jean, Louis et Robert, nous serions recouvrés et se*
rions tous seigneurs du pays. Aussi viendrions trop légèrement à ootre but, car on ne se donne garde de nous et le séjourner ici ne nous vaut rien. — C'est vérité, répondîmes-nous. » Tous lui eûmes en promesse et nous ordonnâmes sur ce point tantôt et incontinent.
« Or advint, dit le bâtard de Mauléon, que notre affaire fut sçue en la ville de Sancerre. Car pour ce temps il y avoit un capitaine vaillant écuyer, né de Bourgogne des Basses Marches, qui s'appeloit Guichard Albregon, lequel s'acquitta moult grandement de garder la ville, le châtel et la terre de Sancerre et les enfants et seigneurs; car tous trois étoient lors chevaliers. Et Guichard avoit un frère moine de l'abbaye de Saint- Thibault, qui sied assez près de Sancerre. Si fut envoyé ce moine de par son frère à Albregon en la Charité-sur-Loire, pour apporter une rançon d'une composition que aucunes villes dévoient sur le pays. On ne se donna pas garde de lui. Il sçut, ne sçals comment ce fut, toute notre intention et arrangement et tous les noms des capitaines des forts d'environ la Charité, et leurs charges, et aussi à quelle heure et comment et où ils dévoient passer la rivière au port Saint-Thibault. Sur cet état il s'en retourna et en informa son frère. Les enfants de Sancerre, le comte et ses frères se pourvurent à rencontre de ce au plus tôt qu'ils purent et mandèrent l'affaire aux chevaliers et écuyers du Berry et du Bourbonnois, et aux capitaines des garnisons de là entour ; et tant qu'ils furent bien quatre cents lances de bonnes gens, et jetèrent une belle embûche de deux cents lances au dehors de Sancerre en un bois. Nous nous partîmes à soleil couchant de la Charité, et chevauchâmes tout ordonnément le bon pas et vînmes à Pouilly. Et là dessous au port avions fait venir grand'foison de bateaux pour nous passer nous et puis nos chevaux; et passâmes tout outre la rivière de Loire, si comme ordonné l'avions, et fûmes tout outre environ mienuit; et passoient nos chevaux tout bellement, et pour
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ce qu'il faisoit jour, nous ordonnâmes cent lances des nôtres à demeurer derrière pour garder les chevaux et la flotte. Et le demeurant nous nous mîmes au chemin le bon pas et passâmes tout outre l'embûche, qui oneques ne s'ouvrit sur nous; et quand nous fûmes outre, environ le quart d'une lieue, ils saillirent hors et vinrent sur ceux qui étoient au rivage, et se boutèrent entr'eux et les déconfirent de fait ; et tous furent morts ou pris et les chevaux conquis et les bateaux arrêtés; et montèrent sur nos chevaux et Prirent à pointe d'éperons et furent aussitôt à la ville comme nous. On crioit partout : Notre-Dame Sancerre ! Car le comte étoit là avecque ses gens, et messire Louis et messire Robert avoient fait l'embûche. Là, fûmesnous enclos de grand'manière et ne savions auquel entendre ; et là eut grand poussis de lances , car ceux qui étoient à cheval, « aussitôt que ils furent â nous, ils mirent pied à terre et nous assaillirent fièrement. Et ce qui trop nous gréva, ce fut que nous ne pouvions élargir, car nous étions entrés dans un chemin, lequel, aux deux côtés, étoit enclos de hautes haies et de vignes ; et encore entr'eux qui connoissoient le pays et le chemin une quantité de eux et de leurs varlets étoient montés à mont es vignes qui nous jetoient pierres et cailloux, tellement que ils nous défroissoient et rompoient tous. Nous ne pouvions reculer et si avions grand'peine au monter contre la ville qui sied sur une montagne. Là fûmes-nous moult travaillés ; et là fut navré au corps tout outre messire Jean Aimery notre souverain capitaine et qui là nous avoit menés, de la main Guichard Albregon ; et le prit, et mit grand'peine à lui sauver, et le bouta en la ville en une maison, et le fit jeter sur un lit et dit à Guichard à l'hôte de l'hôtel : « Gardez-moi ce prisonnier, et faites diligence qu'il soit élanché de ses plaies, car il est bien taillé, s'il ne demeure en vie, que il me paye vingt mille francs. » Après ces paroles, Guichart laissa son prisonnier et retourna à la batailla, et y fut très-bon homme d'armes avecque les autres.
Et là étoient, en la compagnie des enfants de Sancerre et venus ponr l'amour des armes et aider à défendre et garder le pays, messire Guichart Daulphin, le sire de Talus, le sire de Mournay, messire Girard et messire Guillaume de Bourbon, le sire de Coussant, le sire de la Pierre, le sire de la Palice, le sire de Xentey, messire Louis de la Croix, le sire de la Frète et plusieurs autres. Et vous dis que ce fut une bataille très-dure et une rencontre très-cruelle, et nous tînmes et nous défendîmes ce que nous pûmes; et tant que de l'un côté et de l'autre en y eut plusieurs occis et navrés ; et à ce qu'ils montroient, ils nous avoient plus chers à prendre vifs que morts.
« Finalement là nous fûmes tous pris, Carsuelles, Lamit, Naudon, le bourg (bâtard) de Pierregort, Espiote, le bourg de l'Esparre, Augerot de Lamougis, Philippe de Roe, Pierre de Courton, l'Espérât de Pamiers, le bourg d'Armesen et tant que tous les capitaines de là environ. Si fûmes menés au chàtel de Sancerre et là reçus à grand'joie, ni oncques au royaume de France les compagnons tenant troupe n'y perdirent si grossement comme ils firent là. Toutefois Guichart Albregon perdit son prisonnier, car celui à qui il l'avoit enchargé par sa grand malice et négligence, le laissa tant saigner que il en mourut. Ainsi finit messire Jean Aymeri.
« Par cette prise et cette déconfiture qui fut dessous Sancerre fut rendue aux François la Charité-sur-Loire et toutes les garnisons de là environ. Parmi ce nous fûmes tous quittes de nos prisons et eurent permission de partir et de passer hors du royaume de France et de aller quelque part que il nous plairoiL Et nous avint si bien à point en cette saison que messire Bertrand Du Guesclin, le sire de Beaujeu, messire Arnoul d'Audeneham et le comte de la Marche entreprirent le voyage d'Espagne pour aider au roi Henri contre son frère Dam Pièdre. Mais avant je fus en Bretagne à la besongne d'Auroy et me mis dessous messire Hue de Calverly en Espagne, et boutâmes hors
le roi Dam Piètre. Et depuis, quand les alliances furent du roi Piètre et du prince de Galles et que il le voulut remettre en Castille, si comme il fit, je y fus et toujours en la compagnie de messire Hue Calverly ; et tantôt après retournai en Aquitaine avecques lui.
« Or se renouvela la guerre du roi de France et du prince; si eûmes et avons eu moult à faire, car on nous fil trop forte guerre, par laquelle guerre sont morts grand'folson de capitaines anglois et gascons, et encore, Dieu merci, je suis demeuré en vie. Premier, messire Robert Briquet mourut en Orléanois entre le pays de Blois et la terre au duc d'Orléans en une place qu'on dit Olivet ; et là le rua jus lui et toute sa troupe un écuyer de Hainaut vaillant homme d'armes durement et bon capitaine, qui Rappelait Alart Van Oulten et s'armoit de Barbenson ; car il en étoit de lignage. Cet Alart étoil pour le temps gouverneur de Blois et gardien de tout le pays de par les seigneurs Louis, Jean et Guy. Si lui tomba en main de rencontrera Olivet messire Robert Briquet et messire Robert Thein ; il les combattit si vaillamment qu'il les rua jus; et furent morts sur la place et aussi toutes leurs gens, ni oneques ni eut pris homme à rançon.
« Depuis advint que à la bataille de Merck en Saintonge, Carsuelle fut occis de messire Bertrand Du Guesclin qui le rua jus; et bien sept cents Anglois y furent tous morts. A cette besogne et à Sainte-Sévère furent occis aussi des capitaines anglois Ricliart Gilles et Richard Helme. Je en sais petit, excepté moi, qu'ils n'aient été tous occis sur les champs. Si ai-je toujours tenu frontière et fait guerre pour le roi d'Angleterre; car mon héritage sied et glt en Bordelois. J'ai aucune fois été rué jus tant que je n'avois sur quoi monter. A l'antre fois riche assez ainsi que les bonnes fortunes venoienl. Et fûmes un terni* compagnons d'armes moi et Raymonnet de l'Ëpée, et tînmes en Toulousain sur les frontières de Bigorre le chàtel de Mauvoisin,
lechàtcl du Trigalet et le châtel Nentilleux qui nous portèrent grand profit pour lors. Et puis nous en vint ôter le duc d'Anjou par sa puissance et aussi fut Raymonnet de l'Épée pris, mais il se tourna François et je deraeurois bon Anglois et je serai tant comme je vivrai.
« Vrai et que quand je eus perdu le châtel de Trigalet et je fus conduit au châtel Cuillier et le duc d'Anjou se fut retiré en France, je m'avisai encore que je ferois quelque chose où je aurois profit, ou je demeureroisen la peine. Si envoyai aviser et épier le châtel de Thuriten Albigeois; lequel châtel depuis m'a valu, que .parpillages, que par compositions, que par bonnes fortunes que j'y ai eues, cent mille francs, et vous dirai comment le priset conquis.
t Au dehors du châtel et de la ville a une très-belle fontaine, où par usage tous les matins les femmes de la ville venoient avec cruches et autres vaisseaux, et lâ puisoient et les emportaient amont en la ville sur leurs tètes. Je me mis en ce parti d'armes et en cet essai que pour l'avoir, et pris cinquante compagnons delà garnison du châtel Cuillier, et chevauchâmes tout un jour par bois et par bruyères ; et la nuit ensuivant, environ mie nuit je mis une embûche assez près de Thurit, et moi sixième tant seulement en habit de femmes, et cruches en nos mains, vînmes en une prairie assez près de la ville et nous cachâmes en une meule de foin, car il étoit environ la saint Jean en été que on avoit fené et fauché les prés. Quand l'heure fut venue que la porte fut ouverte et que les femmes commençaient à venir â la fontaine, chacun de nous prit sa cruche et les emplîmes et puis nous mîmes au retour vers la ville, nos visages enveloppés de couvre-chefs. Jamais on ne nous eût connus. Les femmes que nous encontrions nous disoient : « Ha, sainte iMarie, que vous êtes matin levés ! » Nous répondions en leur langage à faible voix : « C'est vrai. » Et passions outre; et vînmes ainsi tout six à la porte. Quand nous y fûmes venus, nous n'y* trouvâmes autre garde que un savetier qui mettoit à
point ses formes et ses rivets. L'un de nous sonna un cornet pour attirer nos compagnons, qui étoient en l'embûche. Le savetier ne s'en donna garde, mais bien ouït le cornet sonner et demanda à nous : « Femmes, haro! qui est-ce là qui a sonné le cornet? » L'un répondit et dit : « C'est un prêtre qui s'en va aux champs, je ne sais s'il est curé ou chapelain de la ville. » — « C'est vrai, dit-il, c'est niessire Pierre François notre prêtre, qui va matin aux champs pour chercher les lièvres. Tantôt, incontinent, nos compagnons venus, entrâmes en la ville où nous ne trouvâmes oncques hommes d'armes qui mit main à l'épée ni soi à défense.
« Ainsi pris-je la ville et le châtel de Thurit qui m'a fait plus de profit et de revenue par an ; et tous les jours quand il venoit à point que le châtel et tous les appendances d'icilui à vendre au plus détroit et plus cher que on pourroit ne valent. Or ne sçais à présent que j'en dois faire; car je suis en traité devers le comte d'Armagnac et le dauphin d'Auvergne qui ont puissance expresse de par le roi de France de acheter les villes et les forts aux compagnons qui les tiennent en Auvergne, en Rouergue, en Quercy, en Limousin, en Pierregord, en Albigeois, en Agen et à tous ceux qui font guerre et ont fait au titre d'Angleterre; et plusieurs se sont jà partis et ont rendu leurs forts. Or ne saisje si je rendrai le mien.
« A ces mots répondit le bourg (bâtard) de Campane et dit :
« Cousin, vous dites vrai. Aussi pour le fort de Cariât que je
tiens en Auvergne suis-je venu apprendre des nouvelles à
Orlhez, en l'hôtel du comte de Foix; car messire Louis de
Sancerre, maréchal de France, doit ci être bientôt, il est
tout coi à Tarbes, ainsi que j'ai ouï dire à ceux qui l'y ont vu. »
« A ces mots demandèrent-ils le vin ; on l'apporta, et bûmes, et puis dit le bâtard de Mauléon à moi : « Messire Jean, que dites-vous ? Etes-vous bien informé de ma v ie ? J'ai eu encore
assez plus d'aventures que je ne vous ai dit, desquelles je ne puis ni ne veux pas de toutes parler.
a — Par ma foi, dis-je, sire, oui. »
Le récit un peu vague du bascot de Mauléon reproduit quelques-uns des incidents relatifs aux grandes compagnies postérieurs à Tannée 1365, à laquelle il est nécessaire de remonter, pour raconter comment Charles V, avec l'aide efficace de Bertrand Du Guesclin, délivra pour un temps le royaume de leurs épouvantables ravages. Après l'arrangement survenu en Bretagne, et la conclusion de la paix avec Charles le Mauvais, roi de Navarre, les grandes compagnies recommencèrent de nouveau leurs incursions de brigandage, qu'elles bornèrent cette fois uniquement au royaume de France, insolemment appelé par elles leur chambre. Elles ne cherchèrent pas à pénétrer en Guyenne, où commandait le Prince-Noir; car la plupart de leurs chefs étaient Anglais et Gascons, avec quelques Bretons, attachés au roi d'Angleterre et au prince de Galles.
Les excès commis par ces bandes finirent par devenir quelque chose de si intolérable, qu'il fut résolu par les autorités françaises qu'on leur livrerait bataille, ou qu'on les entraînerait par séduction hors du royaume. En ce moment même, Louis le Grand, roi de Hongrie, qui était en guerre avec les Turcs, écrivit au pape Urbain V, à Avignon, ainsi qu'au roi de France et au Prince-Noir, pour les prier de l'aider à enrôler ces compagnies à son service. Il offrit aux capitaines une forte somme d'argent et le passage; mais aucun ne voulut consentir, à cause de la distance et des dangers qu'on appréhendait. Les ouvertures que leur fit bientôt après Bertrand Du Guesclin de les conduire en Castille contre Pierre le Cruel eurent un meilleur succès (i).
(1) Froissart, liv. II, t. Il, pp. 502-504.