CHAPITRE XVII
Affaires d'Espague. — Alphonse XI — Léonorc de Guzman. — Alouquorque.
— Pierre le Cruel. — Blanche de Bourbon. — Maria de Padilla. — Henri de Transtamare.
La Péninsule espagnole, au quatorzième siècle, était divisée en cinq royaumes : de Castille, d'Aragon, de Portugal, de Navarre et de Grenade. En 1324, après une longue minorité, Alphonse XI prit le gouvernement de la Castille, et trouva le royaume plongé dans tous les désordres que peuvent occasionner les jalousies rivales et l'ambition déréglée des nobles. Par la fermeté et la sagesse de son administration, il réduisit enfin les grands vassaux de la couronne a l'obéissance, et les armes dont ils s'étaient servis pour se faire la guerre les uns aux autres, il î vtlssit à les tourner contre le royaume maure de Grenade, qu'il mit à deux doigts de sa ruine par sa grande victoire des bords du Kio-Salado, près de Tarifa, où périrent, d'après un calcul un peu exagéré peut-être, deux cent mille Africains. Gibraltar était sur le point de lui ouvrir ses portes, quand il succomba , le 27 mars de Tan 1350, au terrible fléau qui dévastait alors toute l'Europe.
Alphonse était homme à mettre fin aux désordres de son épo-
que ; mais, par ses malheureuses amours, il légua ù sa postérité et à son pays de plus grands maux que ceux auxquels il avait été appelé à remédier. De son mariage avec dofia Maria de Portugal, il eut un fils qui lui succéda, n'étant encore âgé de guère plus de quinze ans ; mais de sa maltresse, la célèbre dofia Léonore de Guzman, il eut dix enfants. Après la naissance de son fils, dofia Maria, la reine, fut tout à fait négligée, tandis que la favorite dofla Léonore demeura la constante compagne d'Alphonse, sur qui elle exerçait un empire presque absolu. Pendant que Pierre, l'héritier, était forcé de rester chez lui à Séville, témoin continuel du délaissement et de la douleur de sa mère,^ ses frères bâtards, Henri et Fadrique, avaient la faculté d'accompagner leur père dans ses différentes expéditions, vêtus d'armures et entourés do tout le faste militaire de cette époque guerrière. Henri, tant que vécut Alphonse, eut maison à lui, avec train magnifique. Il avait été créé par le roi son père comte de Transtamare, distinction très-rare en Castille, et son frère Fadrique, quand il n'avait encore que dix ans à peine, avait été fait grand-maltre de Saint-Jacques, un des trois ordres militaires les plus élevés. L'abandon où languissait sa mère, les distinctions continuellement accordées, au préjudice de ses droits, à ses frères bâtards, firent naître probablement dans le jeune cœur de Pierre ces violents sentiments de jalousie et de haine contre la maîtresse de son père et ses enfants, sentiments que les circonstances particulières de sa vie contribuèrent tant à développer et à étendre, et qui lui valurent l'épithète de cruel, que la postérité a attachée à son nom.
Pierre, en montant sur le trône, n'étant encore qu'un adolescent de moins de seize ans, se livra avec passion au plaisir de la chasse, et abandonna le gouvernement de l'Etat aux ministres de son père, parmi lesquels étaient les deux plus hauts barons de son royaume, don Juan Alonso de Albuquerque , grand chancelier et trésorier, et don Juan Nufiez de Lara, seigneur de
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Biscaye, grand porte-étendard. Ces nobles unirent leurs efforts pour un temps, jusqu'à ce qu'ils eussent ruiné le parti attaché à la favorite déchue. Ils vinrent facilement à bout de cette œuvre ; car Léonore de Guzman, immédiatement après la mort d'Alphonse, s'enferma dans le château de Medina Sidonia. Elle se rendit, néanmoins, bientôt, sur la promesse d'un sauf-conduit, à Séville; de Séville elle fut transférée au château de Carmona, où elle demeura au secret, jusqu'à ce que, au moment de la convocation des Cortes à Valladolid, elle fût conduite par ordre d'Albuquerque au château de Talavera, qui appartenait à la reine Marie et que tenait Guttier Fernandez, un de ses hommes-liges. L'infortunée Léonore n'eut pas le temps de languir en prison ; car sa rivale, qui avait été faible, inconstante, et femme aussi volage qu'elle, n'eut pas la générosité de pardonner. Au bout de quelques jours, un secrétaire de la reine porta au gouverneur de Léonore un ordre de mort, et elle fut exécutée secrètement dans l'enceinte du château. Son fils aîné, Henri, craignant le même sort, avait échappé des majns de ses ennemis avant la mort de sa mère.
Albuquerque, maintenant tout à fait rassuré du côté de Léonore de Guzman, et délivré, par la mort soudaine de Juan Nufiez de Lara, de toute opposition de la part de son grand rival, avec le jeune roi tout entier aux chiens et aux faucons, et dofia Maria, la reine-mère dans sa dépendance, pouvait très-bien regarder le gouvernement du royaume comme assuré entre ses mains. Néanmoins, il ne croyait pas en être tout à fait sûr, tant qu'il resterait un membre de la famille de Lara pour contrarier sa volonté. En conséquence, il fit mettre à mort, .sans jugement et sans motif, Garcilaso de la Vega, lieutenant-général de Castille et un des principaux partisans de Juan Nunez. Toute opposition ayant été vaincue ou brisée, Albuquerque pensait pouvoir rendre permanente entre ses mains la possession du gouvernement; mais, au bout de plusieurs années d'administration, il
commença à s'apercevoir de certains éclairs de volonté, de certaines saillies de caractère dans son jeune maître, qui réveillèrent ses inquiétudes. Espérant, néanmoins, pouvoir gouverner Pierre et le distraire des affaires d'Etat, en substituant aux plaisirs de la chasse des attraits plus puissants, il jeta les yeux sur doua Maria de Padilla, jeune fille issue de famille noble et élevée dans la maison même du ministre. Albuquerque ménagea entre eux la première entrevue, et Ton dit qu'il fut secondé dans cette odieuse affaire par le frère et l'oncle delà jeune fille, don Diego de Padilla et don Juan Femandez de Hinestrosa. Marie est représentée comme ayant été de petite taille, jolie, vive, avec cette grâce voluptueuse, dans l'air et le maintien, qui est particulière aux femmes du midi de l'Europe. Elle était distinguée pour la vivacité de son esprit, son sens droit et une bonté de caractère qui la fit souvent intervenir pour modérer la terrible rigueur des arrêts de son amant.
Albuquerque s'était singulièrement abusé relativement à l'autorité qu'il croyait avoir sur l'esprit de sa protégée; car à peine Marie se fut-elle assurée du cœur de son amant, qu'elle lai conseilla de secouer l'avilissante tutelle de son premier ministre. Cette dépendance était devenue d'autant plus fatigante à Pierre, qu' Albuquerque s'était joint à sa mère et à sa tante dona Leonora, reine douairière d'Aragon, pour le presser de terminer l'affaire de son mariage avec Blanche de Bourbon, fille du duc de Bourbon et nièce de Jean, roi de France, à qui il était fiancé depuis près d'un an et qui était alors en Gastille avec une suite nombreuse de seigneurs français, attendant la célébration des épousailles. Pierre, qui avait conçu pour cette alliance un éloigneraent presque insurmontable, fit attendre sa fiancée trois mois à Valladolid, tandis qu'il donnait des tournois à Torrijos, près de Tolède, en l'honneur de sa maltresse, et recevait les hommages de ses courtisans, au début de sa nouvelle période de souveraineté indépendante.
Ces fêtes furent troublées par l'arrivée soudaine d'Albuquerque, qui réprimanda sévèrement le roi de sa conduite, et loi représenta que le respect qu'il devait ù sa propre dignité, aussi bien que les ménagements auxquels il était tenu envers une nation amie et puissante, lui commandait de conclure sans plus de retard son mariage avec la princesse française. Pierre se rendit à ces raisons : il partit pour Valladolid et hâta les préparatifs de son mariage, qui fut célébré le 3 juin 1353. La cérémonie terminée, il traita sa femme avec la dernière négligence, daignant à peine faire attention à elle ; et deux jours après il la laissa à Valladolid et alla rejoindre Maria Padilla, qu'il retrouva à Montalban. Pierre, dont un des plus grands vices était la dissimulation, tout en ayant l'air de se laisser guider par les conseils de son ministre, avait secrètement encouragé les menées d'un parti composé de ses frères bâtards, Henri et Fadrique, avec qui il s'était depuis peu réconcilié, et de tous ceux qui étaient hostiles à l'administration arbitraire d'AIbuquerque. Le ministre, avec une suite nombreuse, accompagna son maître de Montalban à Tolède-, mais à l'ordre qu'il reçut de congédier tout son monde avant de paraître devant son souverain, il comprit que sa puissance n'était plus; il ramassa donc toute sa fortune et alla s'enfermer dans son château-fort de Carvajalos.
Pierre, après la chute d'AIbuquerque, réussit par le soin personnel qu'il apporta aux affaires publiques, par ses courses de nuit, et par quelques actes de justice impartiale, à entourer son nom d'un certain prestige romantique et à concilier â son gouvernement une certaine popularité, du moins aux yeux des basses classes; mais cela ne suffit pas pour le garantir d'une formidable conspiration des nobles, dirigée par le ministre dis- • gracié, dans laquelle entrèrent, non-seulement ses frères bâtards, Henri, comte de Transtamare, Fadrique, grand-mallre de Saint-Jacques, et Tello, un plus jeune â qui Pierre avait ré-
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cemment donné en mariage l'héritière de Lara avec la seigneurie de Biscaye, mais encore sa propre mère, dofia Maria.
Les conjurés ne firent qu'augmenter, nonobstant la mort de leur chef Albuquerque, an point que la plus grande partie du royaume se trouva enveloppée dans la conspiration, et Pierre réduit enfin par la défection de ses troupes à un corps de six cents hommes à cheval seulement. Incapable de lutter contre ses sujets révoltés, Pierre se livra entre leurs mains avec Hinestrosa, l'oncle de Maria Padilla, son trésorier juif Samuel Lévy, et son chancelier Fernando' Sanchez. De tous les seigneurs qui composaient sa cour, ce furent les seuls qui consentirent à le suivre. Une centaine d'officiers désarmés et quelques serviteurs formaient son escorte. Sa soumission fut sans condition, et les conjurés après avoir exigé qu'il sanctionnât la nomination de tous les officiers de la couronne, nommés par eux selon leur bon plaisir, le firent conduire au palais de l'évêque de Zamora, où il fut étroitement gardé. Pierre trouva moyen toutefois de s'échapper de sa prison, suivi d'un seul serviteur; et la grande masse de son peuple, voyant que le nom de Tinfortunée reine Blanche n'avait fait que servir de prétexte à la rébellion, et qu'on n'avait rien gagné à changer les favoris de la maltresse du roi pour une troupe d'officiers plus insatiables qu'eux, se déclara partout en sa faveur; et trois mois après son départ du château de Toro, qu'il avait quitté en fugitif, il était à la tête d'une nombreuse armée, et son autorité était entièrement rétablie.
La récente révolte de ses sujets, sa propre humiliation et son emprisonnement changèrent tout à fait le caractère de Pierre. II avait été presque entièrement abandonné de tous ceux en qui il avait eu confiance. Délaissé de ses frères bâtards qu'il avait essayé de gagner par des actes de bonté, et trahi par sa mère, qui livra les trésors de son fils à ses ennemis et se ligua contre lui, le roi était sans doute entré à Toro avec les
germes profondément semés du mal ; il le quitta plein de sombres soupçons et de ressentiments, et déjà transformé en ce tyran austère, inexorable et sans remords qu'il devint ensuite.
Le premier et à peu près l'unique soin de Pierre, après qu'il eut recouvré son autorité, fut de punir les auteurs de la dernière rébellion ; et il mit à exécution son implacable projet, sans répit ni fatigue. Après avoir infligé des châtiments à quelques nobles inférieurs, car Pierre ne souffrit jamais que les lentes formalités de la loi vinssent s'interposer entre lui et sa victime, il tourna son attention du côté de ses frères, le comte de Transtamare et le grand-maltre de Saint-Jacques, comme les chefs reconnus de la conjuration. Les deux frères, après avoir vainement essayé de se maintenir à Tolède, se jetèrent dans la forte ville de Toro, qui ne tarda pas à être assiégée par le roi. Le prudent Henri ne voulant pas confier son salut à des murs de pierre, quoique inexpugnables, quitta la ville sous prétexte d'aller chercher des renforts ; mais Fadrique, son frère, après une défense opiniâtre, fut forcé de se rendre sur une promesse de pardon. Mais Pierre ne pardonnait jamais, et Fadrique, deux ans après, fut mis à mort par ses ordres avec des circonstances d'une atrocité toute particulière (i). Les autres chefs pris à la reddition de Toro furent massacrés sur-le-champ, en présence de la reine-mère et de la comtesse de Transtamare, dont les habits furent tout souillés de leur sang.
Le règne de Pierre abonde suffisamment de détails; mais, à part une expédition dans le royaume maure de Grenade, où il rétablit le roi détrôné Mohammed et mit à mort l'usurpateur Abou-Saïd, et la conquête de plusieurs villes importantes dans le royaume d'Aragon, celte partie de sa vie n'est guère qu'une épouvantable série de crimes : femmes perdues par ses débauches, hommes et femmes égorgés sans respect ni pitié, jusqu'à
(1) Ayala, Cronica del rey don Pedro, p. 238.
ce qu'il ne restât plus personne d'assez marquant dans le royaume pour faire ombrage à ses soupçons jaloux. Parmi ses victimes fut l'infortunée Blanche de Bourbon, sa malheureuse femme, jeune, noble et belle, qui ne connut de la Castille que ses prisons, et qui, après une longue et douloureuse captivité de hait ans, mourut subitement au château de Jerez, vers le milieu de l'année 1361. L'ordre fatal fut d'abord envoyé à Inigo Ortiz de Estuniga, le châtelain de Jerez, par Martinez de Uruena, domestique du médecin du roi , qui s'était chargé d'empoisonner la reine; mais Ortiz, en brave chevalier, déclara que personne n'attenterait à la vie de sa souveraine, tant qu'elle serait sous sa garde. Il fut, en conséquence, remplacé par un instrument complaisant, Juan Ferez de Rebollcdo, un des archers du roi , et au bout de peu de temps la pauvre Blanche n'était plus. Par tous ces crimes et par sa perversité, Pierre s'était attiré les censures de l'Église, aliéné le cœur de ses sujets, et il était aussi détesté qu'on le craignait. Un jour , devant Orihuela, que son conseil l'invitait à attaquer l'armée aragonaise, il dit, en portant à sa bouche le morceau de pain qu'il mangeait, cette cruelle vérité :
« Avec ce morceau de pain je nourrirais tous les loyaux sujets que j'ai en Castille. »
Le comte de Transtamare, après son évasion, mena pendant quelques années la vie de soldat de fortune, tantôt comme chef d'une grande compagnie, tantôt comme allié de Pierre IV, roi d'Aragon, dans ses guerres avec Pierre le Cruel; et il ne parait pas que, durant tout ce temps-là, il ait eu des pensées bien marquées sur le trône de Castille; mais, à son retour de France, après une tentative infructueuse pour emmener les grandes compagnies hors de ce royaume, en Tannée 1362, il eut de tout autres idées, et manifesta à ses amis et à ses partisans qu'il était venu pour détrôner Pierre et réclamer la couronne
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comme son légitime héritage. C'était donc pour l'exécution de cette menace, et la revendication de ce qu'il disait être son droit, que le comte de Transtamarc attendait avec tant d'impatience l'arrivée des grandes compagnies, sous un chef aussi habile que Bertrand Du Guesclin (i).
(1) La plupart des détails contenus dans l'exposé sommaire ci-dessus de l'état de l'Espagne pendant les premières années du règne de Pierre le Cruel ont clé tirés de ia chronique de Pedro Lopez de Ayala, témoin contemporain et oculaire de plusieurs des faits qu'il raconte.