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CHAPITRE XVIII

Bertrand Da Guesclin entreprend d'emir.cncr les grandes compagnies hors de France. — Sou entrevue avec les chefs. — Les compagnies se réunissent à Chalon. — L'armée marche sur Avignon. — Le pape accorde l'absolution et fournit pour ta solde des troupes une forte somme d'argent.

Dans le conseil tenu par Charles V en 4 365 , pour délibérer sur les moyens de débarrasser le royaume des grandes compagnies, Bertrand Du Guesclin dit qu'il avait beaucoup désiré de traverser la mer, pour aller assister le roi de Chypre dans sa guerre contre les infidèles, et que maintenant, s'il pouvait obtenir accès auprès des chefs des compagnies, il entreprendrait de les emmener hors de France. Le roi agréa de bon cœur cette proposition, et Bertrand envoya immédiatement son héraut aux grandes compagnies demander pour lui-même, dans une assemblée de leurs chefs, un sauf-conduit qui lui permit d'aller à eux. Le héraut les trouva à Chalon-sur-Saône, assis à table et buvant du vin dans une maison richement meublée. Parmi eux était sir Hugh Calverly (1), le chevalier Vert,

(1) « Sir Hugh Calverly, dit Fuller, était né à Calverly, dans ce comté (de Chesliire). La tradition le représente comme un homme fort des dents et des mains, qui mangeait autant que deux et se battait autant que dix. Son vif et robuste appétit digérait tout, hormis l'injure, de Morte qu'un meurtre aurait été la cause qui lui fit quitter son pays, pour aller à Londres, d'où il passa ensuite en France. Là, il devint un

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Mathieu de Gournay, Nicolas Escambonne, Robert Scol, Gauthier Huet, Briquet, le bourg de Laines, le bourg de Pierre, Jean Devereaux et beaucoup d'autres. Au message remis par le héraut, sir Hugh Calverly répondit courtoisement :

« Par ma foi ! gentil héraut, je vous acertifie que je verrai ici Bertrand à chère lie, si aux autres convient ; pour ma part, je le veux volontiers, et lui donnerai de bon vin. Je lui en peux bien donner, il ne me coûte rien, ne denier ne demi. »

Les chefs donnèrent tous leur adhésion à l'entrevue proposée, et un sauf-conduit fut accordé par eux sous serment. Avec ce passeport, Bertrand alla trouver les capitaines des compagnies, qui le reçurent avec les démonstrations les plus chaleureuses. Calverly, en le voyant, courut à lui et l'embrassa, l'appelant cordialement « ami et compagnon. » Bertrand répondit un peu brusquement qu'il ne serait son compagnon, que si Calverly consentait à ce qu'il était venu proposer.

« Bertrand, dit Calverly, par celui Dieu qui le monde créa, très-bonne compagnie vous fera mon corps en toutes les manières, et irai tout partout où alier vous plaira, guerroyer tout le monde de ça et de là mer, fors le prince de Galles; mais jà ne m'aviendra que sois contre lui, car sitôt qu'il voudra, j'irai avec lui ; juré lui ai, longtemps a. »

Du Guesclin accepta immédiatement ces conditions de service, et Calverly lit ensuite apporter du vin, du meilleur qu'il eût. Le vin fut présenté par messire Gauthier Huet, que Bertrand pria de boire le premier; mais aucun des chevaliers

soldat tout à fait éminent, répondant au portrait que noire grand antiquaire (Camdcn) fait de lui : Arte militari ità in Gallià inclaniit , ut vividœ ejus virtuti nihil fuit impenium. »

Après avoir énuméré ses principaux exploits, Fuller ajoute : « La date précise do sa mort Cal inconnue; mais on peut, par approximation, la fixer a l'année 1388 environ, après laquelle il n'est plus fait mention de lui, et il était aussi impossible à un tel esprit de n cire pas que de ne pas être acUX » Fuller's Worthies, vol. 1, p. 274.

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présents ne voulut toucher au vin, que leur hôte n'y eût d'abord goûté. Après avoir bu , Bertrand dit :

• Voici un riche vio; ne sais ce qu'il vous coûta.

— Oncques nul homme vivant, reprit le chevalier Vert, denier n'en demanda. »

Bertrand exposa ensuite l'objet de sa visite, disant aux capitaines qu'il était venu, sur le désir du roi de France, pour emmener avec lui les grandes compagnies hors du royaume, et réaliser ainsi un de ses vœux les plus chers, celui d'assister le roi de Chypre dans sa guerre contre les infidèles, ou de les attaquer dans le royaume de Grenade; qu'il les conduirait par l'Espagne, et que, s'il pouvait y rencontrer Pierre, l'infâme assassin qui avait tué sa propre femme, il ferait tout ce qu'il pourrait pour le fatiguer et l'irriter. H ajouta que l'Espagne était un bon pays, riche en vins clairs et exquis; qu'il avait des amis qui viendraient les rejoindre, tels que le comte de la Marche, Olivier de Mauny, ses frères, et beaucoup d'autres chevaliers, tous animés du même désir de se battre contre les infidèles; que si les capitaines acceptaient son offre, le roi de France leur compterait deux cent mille florins, et que lui, Bertrand, les conduirait par Avignon, où il obtiendrait du pape l'absolution de tous leurs péchés de brigandage et de meurtre, outre une bonne somme du trésor pontifical, a Et je vous prie pour Dieu, continua Bertrand, que chacun ait vouloir de sa vie amender ; car nous pourrions de vrai considérer en nous que fait avons assez pour damner nos âmes. Pour moi, je le dis et Je sais bien au clair, je ne fis oncques bien ; je n'ai fait fors que mal, gent occire et tuer; et si j'ai fait des maux, bien vous pouvez compter d'être mes compagnons, encore de me passer, car bien vous pouvez vanter d'avoir fait pis de moi. Savez que nous ferons? Faisons à Dieu honneur, et laissons le diable. A la vie, voyons "comment l'avons usée : efforcé les dame ; et brûlé les maisons, occis hommes, entants et tuut janr.onné;

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égorgé vaches, moutons et bœufs; pillé oies, poussins et chapons , bu les bons vins , églises et religions violé. Pis sommes que larrons. Pour Dieu, avisons-nous, allons sur les payens. Je nous ferai tous riches, et si croyons mon conseil, nous aurons paradis aussi quand nous. mourrons.

— Sire Bertrand, répondit Calverly, si m'aide saint Simon, je vous promets que ne vous faudrons jamais. En compagnons de foi nous nous appellerons, et jamais ne nous départirons l'un de l'autre, si le roi de France, où nul mal ne voulons, ne prend guerre aux Anglais; car je suis lige homme au prince de Galles, qui maintient les Gascons et Guienne. »

Bertrand se hâta de déclarer qu'il acceptait rengagement et pria Calverly d'obtenir non-seulement l'adhésion des chevaliers et capitaines, mais encore celui des différents membres des grandes compagnies, promettant, pour son compte, d'avoir à leur disposition l'argent qu'il avait offert, et de convoquer ses propres amis, qui devaient les accompagner. Les chefs des compagnies donnèrent tous immédiatement leur adhésion et portèrent à leurs hommes la proposition de Bertrand ; mais elle ne fut point accueillie avec le même empressement. Quelques-uns s'en réjouirent, d'autres en furent mécontents ; car il y avait parmi eux une quantité de pillards, qui n'avaient nulle pitié des femmes ni des enfants; qui brûlaient sans scrupule les maisons, et qui redoutaient encore beaucoup les difficultés et les dangers du passage des montagnes, quand la France était un assez beau pays pour eux, suflisarament pourvu de tout et riche en bons vins. Les capitaines, au nombre de vingt, promirent de suivre Du Guesclin; les membres des compagnies firent ensuite leur adhésion, et tout le monde jura de tenir fidèlement sa parole. Bertrand dit alors aux capitaines qu'il irait au roi, lui ferait d'abord payer les deux cent mille francs qu'il leur avait promis, et leur enverrait ensuite, quand le moment serait arrivé, une invitation de venir à Paris diner

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avec lui à son hôtel, où ils auraient occasion de voir le roi luimême. « Et ne soyez en rien soupçonnant mal, ajouta Bertrand ; car oncques je ne fus pourchassant trahison, si ne serai tant que je sois vivant.

— Oncques plus vaillant homme ne fut vu au champ, répondirent les chevaliers; plus avons de créance en ce que vous seriez disant qu'en tous les prélats ni les hauts clercs lisants qui sont en Avignon ni en France. »

L'accord ayant été écrit et scellé, Bertrand, en prenant congé des capitaines, renouvela l'invitation qu'il leur avait faite de venir à Paris, où il attendrait qu'ils eussent livré les forteresses. Ils adhérèrent à cela encore, Bertrand partit ensnite pour Paris, où la nouvelle du succès de sa négociai ion avec les chefs des grandes compagnies fut reçue avec la plus grande satisfaction. Quand Du Guesclin exprima au roi que les capitaines des compagnies désiraient visiter Paris, Charles y donna aussitôt son consentement et désigna le Temple pour l'endroit où ils pourraient descendre. Dès qu'ils eurent reçu Tinvitation de Bertrand, tous les capitaines * vinrent à Paris par bonne sûreté et furent menés droitement au Temple, où ils furent fêtés et noblement traités et reçurent maint don. »

Tandis que les chefs des grandes compagnies étaient à Paris, les chevaliers français, qui avaient intention d'accompagner Bertrand Do Guesclin en Espagne, se rendirent en cette ville, et firent amitié avec leurs futurs compagnons d'armes. Parmi ces chevaliers, il y avait Olivier de Mauny et ses frères, Alain et Yvon, Guillaume Boitel, Guillaume de Launoy, Karenlouet et le Bègue de Vilaines. En outre, le comte de la Marche, le sire de Bcaujeu, et messire Arnoul d'Audeneham, maréchal de France, qui, tous, avaient juré d'aller en Espagne combattre Pierre le. Cruel, se joignirent à Bertrand. Le rendez-vous de l'armée, estimée par Froissart à trente mille hommes, fut fixé

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à Chalon-sur-Saôn%, où les différentes bandes se réunirent pour marcher ensuite sur Avignon.

Le pape Urbain V, qui avait probablement présents à l'esprit les ravages commis par les grandes compagnies sous son prédécesseur, en apprenant qu'elles approchaient d'Avignon, envoya un de ses cardinaux s'informer de l'objet de leur visite. « De par moi leur direz, ajouta-t-il, que du pouvoir de Dieu et de sainte Marie, des saints et des saintes, des anges et des archanges, j'excommunierai toute la compagnie, si ne s'en vont de ci sans faire nul délai. » Le cardinal, « qui mieux eût aimé aller chanter sa messe, >» n'osa pas désobéir aux ordres de son supérieur ; mais il partit à contre-cœur, en disant à un chapelain qui l'accompagnait : « Dolent suis qu'on m'ait mis en cette besogne; car on m'envoie vers une gent enragée, qui conscience n'ont. Plût à Dieu que le pape y fût en sa jolie chape î Je crois qu'on la lui aurait assez tôt dévestie. Le cardinal partit, néanmoins, en priant qu'il pût accomplir sa mission sans danger, et arriva enfin à l'armée, où il s'informa auprès de quelques soldats à qui il pourrait remettre un message du pape. 11 lui fut répondu par un Anglais, qui lui demanda s'il apportait de l'argent, car l'armée ne s'en irait pas sans cela. Bertrand et les autres chefs vinrent ensuite au devant du cardinal, et « s'inclinèrent assez bénignement, encore qu'il y en eût assez qui voulussent plutôt rober son vêlement. « Le cardinal informa les chefs qu'il avait été mandé par le pape pour savoir quel était leur dessein en venant à Avignon, à quoi le maréchal d'Audeneham, chevalier instruit, prudent et sage, répondit qu'il voyait devant lui une troupe d'hommes qui, depuis des années, avaient commis toutes sortes de mauvaises actions dans le royaume de France ; qu'ils avaient projeté d'aller au secours du roi de Chypre, mais que, ayant appris qu'il était mort, ils étaient maintenant en chemin pjfcr aller faire la guerre au roi de Grenade et à tous ceux qui l'assisteraient:

que les capitaines les y conduisaient afin qu'ils ne revinssent pas en France ; mais que, avant d'entreprendre cette expédilion, chacun désirait avoir l'absolution. « Si direz au Saint- Père, ajouta le maréchal, qu'il nous veuille absoudre par la grâce de Dieu, dont il est lieutenant, et de coulpe et de maux griefs que nous avons tous fais, depuis que fûmes enfants ; et avec ce, nous faire présent pour le voyage de deux mille besans.

— Seigneur , dit le cardinal , changeant de couleur en entendant formuler cette dernière demande ; le nombre est trop grand : vous serez bien absous, de ce je ne fats doute; mais de bailler l'argent ne suis pas répondant.

— Sire, reprit vivement Bertrand, il convient avoir tout ce que le maréchal a demandé en présent; car je vous dis pour vrai qu'il y en a grandement qui d'absolution n'ont cure et aimeraient mieux à avoir de l'argent. Nous les faisons honnêtes malgré eux, et les menons en droit pillage, afin que mal ne fassent sur chrétienne gent. Dites au pape ce fait, car nous ne les pourrions emmener autrement. »

Le cardinal promit de rapporter la réponse du pape à ces demandes, à quoi Bertrand ajouta de ne pas trop tarder, parce qu'il [allait établir son quartier à Villeneuve et que, s'il y avait là du pain et du vin, il savait que ses hommes s'y jetteraient dessus. Il ne voulut pas s'engager à contenir ses soldats, pour qu'ils ne pillasent point, mais il dit qu'il y aviserait de son mieux. A son retour à Avignon, le cardinal trouva les portes de la ville fermées et les remparts bien gardés. Il alla droit au palais du pape et exposa le résultat de sa mission ; comment il avait remis son message à Bertrand Du Guesclin et aux autres chefs, qui étaient en route pour le royaume de Grenade, où ils allaient faire la guerre aux sectateurs de Mahomet, afin de sauver leurs âmes; qu'ils avaient commis de grands excès dans le royaume de France, et qu'il avait leur confession. « Ils ont ars

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maint moustier, mainte belle maison, ajouta le cardinal; ils ont occis femmes, enfants; violé pucelleset dames de grandnom, robé vaches, chevaux, moutons et chapons; bu vin sans payer, enlevé maint joyau, calices de moustiers, argent, cuivre, laiton; dit mainte vilaine parole, commis tous les maux qu'on peut faire, plus qu'on ne pourrait dire en livre ne en chanson. Si en crient merci et le pardon de Dieu, et de vous vraie absolution.

— Ils l'auront, dit le pape, mais qu'ils veuillent vider pourtant le pays. »

Le cardinal répondit qu'ils y étaient disposés; mais qu'ils demandaient, en outre, un présent de deux cent mille francs. Le papp, trouva cela fort déraisonnable : « On nous donne, ditil, de l'argent et maint don pour absoudre les gens, et il nous faut absoudre ici à leur requête et si nous faut encore donner : c'est bien contre raison. »

Comme le pape pouvait distinctement voir des fenêtres de son châleau les fourrageurs des grandes compagnies enlever tout ce qu'ils pouvaient emporter, et selon ses expressions, « tant se peiner pour aller en enfer, » il convoqua ses cardinaux pour les consulter sur la question de savoir comment on pourrait lever l'énorme somme demandée. Un des cardinaux proposa de faire contribuer tous les habitants d'Avignon, chacun selon ses moyens, « par quoi le trésor de Dieu ne fût point amoindri. » La proposition fut immédiatement adoptée par tout le conclave. Lorsque Du Guesclin sut que le clergé avait levé sur les pauvres habitants de la ville la somme qu'on lui avait imposée, il donna cours à son indignation en termes peu révérencieux, disant qu'il voyait des chrétiens pleins de convoitise et de mauvaise foi; que la vanité, l'avarice, l'orgueil et la cruaulé étaient dans l'Eglise ; que ceux qui devraient donner leurs biens pour la cause de Dieu étaient ceux qui prenaient partout, tenaient leurs coffres le mieux fermés et ne donnaient

jamais rien du leur. « Par la foi que je dois en la Sainte-Trinité, ajouta-t-il, ja ne prendrai un denier de ce que pauvre gent a payé î »

Lorsque l'impôt effl été levé, le montant en fut porté à Bertrand Du Guesclin, à Villeneuve, par le prévôt d'Avignon, qui dit, en se présentant, que l'argent était prêt et que l'absolution était « scellée et fournie. » Bertrand lui demanda d'où provenait l'argent, et si le pape l'avait pris dans ses propres trésors. Le prévôt répondit qu'il avait été levé sur la population d'Avignon , et que chacun avait contribué pour sa part.

« Prévôt, dit Bertrand, je vous certifie que jà n'en prendrons un denier, si ce n'est de l'avoir venant de la clcrgie; et voulons que tous ceux qui la taille ont payé, aient tout leur argent sans en perdre une maille.

— Sire, répondit le prévôt, Dieu vous donne bonne vie! La paiivre gent réjouirez- vous forlement. »

Du Guesclin ordonna ensuite au prévôt de retourner à Avignon, et de dire au pape de prendre la somme de son propre trésor, et de rendre aux gens de la ville ce qu'ils avaient payé. « Et dites-lui encore, ajouta-t-il, qu'il ne soit reculé; car si le savais, et que je fusse outre mer, je retournerais, et le pape n'en serait mie content. »

En conséquence, l'argent fut fourni par le trésor pontifical, et absolution pleine et entière fut donnée à Bertrand et à toute son armée.

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