BERTRAND DT GUESCLIN
et dans le molif donné au pape de son passage par Avignon, sa raison avouée, ce fut la guerre contre les infidèles, pour l'exaltation du nom chrétien; mais jamais il ne fut fait allusion, même de loin, à la déposition de Pierre le Cruel, ou à l'élévation d'Henri de Transtamare. Dans tous ces entretiens sur la question, il n'employa jamais d'autre langage plus fort que celui-ci : t Si le roi don Pierre il pouvait trouver, volontiers le ferait courroucer et irer (i). » Bertrand comprenait que cette précaution était nécessaire, tant que les grandes compagnies seraient encore en France, car le traité de Bordeaux entre Edouard III et Pierre le Cruel subsistait toujours, et Ton pouvait craindre avec raison que le Prince-Noir n'empêchât ses hommes liges, dont les compagnies se composaient surtout, de faire la guerre à un allié et de prêter appui à son frère bâtard, dont il avait tout sujet de se méfier, comme d'un ami de la France. Mais lorsqu'il eut passé les Pyrénées et qu'il fut en Espagne, Bertrand Du Guesclin, n'ayant plus de motif de faire mystère de ses projets, n'hésita point à les mettre au grand jour. Dans la première entrevue qu'il eut avec le comte de Transtamare, à Blamonî, il lui promit qu'il ne rentrerait en France que lorsqu'il aurait placé sur sa tête la couronne de Castille, et, quand Pierre d'Aragon le sollicita à sa cour d'abandonner son dessein avoué de marcher contre le royaume de Grenade, et d'entreprendre plutôt une expédition contre Pierre le Cruel, il répondit que son véritable but, en venant en Espagne, avait été d'aider Henri de Transtamare de tout son pouvoir et de le couronner roi, de chasser Pierre du royaume, et, avec le secours de Dieu, de venger la mort de la bonne reine.
Le roi d'Aragon, qui connaissait tout le prix des services de Bertrand, ne borna pas seulement son concours à des conseils, mais lui fournit spontanément tout ce qui lui était le plus né-
(1) Cuvelier, vv. 727 1, 727 t.
cessaire pour l'entretien de son armée. Il lui compta cent mille florins, et, en outre, l'approvisionna libéralement de blé, d'avoine, de vin et de viande fraîche. Ces préparatifs ne pouvaient échapper à la vigilance ombrageuse de Pierre le Cruel, qui ne tarda pas à être informé de l'arrivée des envahisseurs. Le messager qui lui apporta cette malencontreuse nouvelle les lui dépeignit « comme une compagnie qui était appelée blanche, chacun ayant la blanche croix sur son épaule, » et comme gens « venant des parties de France par de là.
— Et qui les conduit? demanda le roi.
— Bertrand Du Guesclin, » répondit le messager.
An nom de Bertrand, Pierre s'abandonna aux plus lâches terreurs, disant qu'il serait forcé de fuir d'Espagne; que l'aigle était venu, qui devait le chasser de son royaume, et qu'il n'attendrait pas Bertrand pour tout l'or d'un empire. Sous le coup de semblables frayeurs, il quitta immédiatement l'Aragon, et, laissant garnison dans les forts de Magalon, de Borja et de Briviesca, il alla se réfugier dans Burgos, qu'il approvisionna de tout ce qu'il fallait pour un siège, et qu'il fortifia davantage, en faisant creuser encore les fossés et rehausser les murs. Nonobstant toutes ces précautions, « il redoutait moult durement la venue de Bertrand (i). »
Bertrand Du Guesclin avait été abondamment approvisionné par la libéralité toute spontanée de Pierre IV, et il se disposa, dès le commencement de l'année 1366, à quitter to royaume d'Aragon avec son armée : mais, avant de partir, il demanda au comte de Transtamare « par où on irait plus tôt pour trouver don Pierre, qui fuyait devant eux comme loup le mouton, ou le cerf au bois contre le chien. » Henri jugea plus prudent de ne pas laisser en arrière les villes de Magalon et de Borja, dans lesquelles Pierre avait mis garnison avant de rentrer en Castille,
(I) Cuvelicr, w. 7805-7973.
et comme les gouverneurs de ces places refusèrent d'adhérer aux conditions proposées de reddition, Bertrand les assiégea successivement. « Elles cédèrent l'une et l'autre après une vigoureuse résistance, et, tandis que Magalon fut livré au pillage, Borja dut son salut aux prières des femmes. Les Juifs et les Maures, cependant, n'eurent aucune part au pardon accordé aux chrétiens, et furent tous passés au fil de Fépée. Bertrand fut créé comte de Borja, et le roi d'Aragon lui donna la ville en récompense de ses services (i). »
Après la reddition de Borja, Bertrand Du Guesclin passa en Castilie, où il entra par la ville frontière d'Alfaro, que commandait Inigo Lopez de Orozco. Comme c'était une place de peu d'importance, il fut décidé qu'on ne l'assiégerait pas, mais qu'on marcherait directement sur le Calahorra, ville plus considérable, mais si mal fortifiée, que les habitants ne voudrait pas se risquer à la défendre. La ville ne tarda pas à se rendre, ainsi qu'on s'y attendait ; Bertrand Du Guesclin, sir Hugh Calverly et les autres capitaines français et anglais, regardant le royaume comme déjà conquis par la prise d'une seule ville, dirent à Henri de Transtamare : « Que, puisque d'aussi nobles seigneurs que ceux qui l'avaient suivi s'accordaient à le tenir pour chef, et comme ils avaient maintenant pris une ville de Castilie, ils demandaient qu'il voulût bien se laisser faire roi; car ils savaient, par la connaissance qu'ils avaient du pays, que don Pedro ne leur livrerait pas bataille ni ne pourrait défendre le royaume (2). » Le comte de Dénia, chef des auxiliaires aragonais, et les autres nobles et chevaliers d'Aragon présents se joignirent à cette demande, et, quoique Henri manifestât d'abord quelque répugnance à se décider, il n'en fut pas moins enchanté, au fond, de la proposition. Malgré sa modestie, qui nV-
(1) Cuvelier, vv. 7083-8 1 45.
(2) Avala, Cronim de} rey tlon Perim. pp. 400, 401.
ET SON ÉPOQIE. 2S3
tait probablement qu'affectée, dès que l'armée fut entrée dans la ville, on le proclama roi (i).
Henri ne séjourna pas longtemps à Calahorra, après son élection par ses troupes; et sur sa route, à la poursuite de Pierre, il mit le siège devant Briviesca, près de Burgos, ville forte, avec double rempart, qui devait, pensait-on, tenir toute une année. Aussi la garnison, comptant sur cette espérance, répondit-elle dédaigneusement aux sommations que lui adressa Henri de le reconnaître et de se rendre « qu'elle n'en ferait néant. » La ville fut immédiatement investie de tous côtés, et les troupes rivalisèrent d'ardeur dans les différents assauts. Sir Hugh Calverly, avec les Anglais, attaqua le quartier habité par les Juifs, tandis que Bertrand Du Guesclin, à la tête des Français, donnait en personne l'assaut aux barrières, sa formidable hache d'armes à la raain. Plusieurs des chefs se distinguèrent particulièrement ; et parmi eux, Alain de la Houssaye, déterminé à vaincre, fut précipité du haut des remparts dans le fossé et eut un bras cassé. De toutes parts, on pouvait entendre les cris de guerre des différents chefs : « Guesclin! Calvcrly! La Marche et Audencham ! » Les assiégés se défendirent avec beaucoup de courage et d'opiniâtreté, employant tous les moyens de résistance en usage à cette époque, jusqu'à ce qu'un soldat breton, avec un des pennous de Bertrand, montât sur les remparts, suivi de ses camarades, qui, à l'aide d'échelles de corde et de crocs en fer, • grimpèrent comme des singes; • et le gouverneur, voyant qu'une plus longue résistance serait inutile, se rendit, à condition d'avoir la vie sauve et d'emporter ses biens. Calverly emporta d'assaut le quartier juif et en massacra tous les habitants, dont capitaines et soldats se partagèrent les riches dépouilles.
Après la capitulation de Briviesca, deux bourgeois de la ville,
0) Ayiiia, Cronka d>l rey don Vedro, KM.
2o i iîEllTRANb DU (i L'ESC LIN
qui, durant le siège, avaient été vivement frappés de l'habileté militaire et de la bravoure impétueuse de l'armée, de Bertrand Du Guesclin, s'évadèrent et coururent à Burgos, où ils trouvèrent Pierre le Cruel dans son palais, seul avec Fernando de Castro, Tunique gentilhomme espagnol qui, à travers tous les changements de fortune, demeura constamment fidèle au roi. Pierre leur ayant demandé comment son bon peuple s'était comporté à Briviesca :
« Assez mal, répondirent-ils; car Bertrand Du Guesclin, voire frère Henri et les autres chefs ont livré à la ville un assaut comme on n'en avait jamais vu jusque-là ; et les Français ont escaladé les murs, pris la place et massacré tous les Juifs et les infidèles, avec un grand nombre de nos hommes aussi.
— Faux traîtres! s'écria le roi dans un accès de colère; comment Briviesca pouvait-elle être prise d'assaut en un jour? Cela ne saurait être. Vous l'avez vendue à Henri et au sauvage Bertrand, qui a juré ma mort.
— Par la Vierge honorée! dirent les bourgeois, il n'y a eu trahison ni faite ni méditée, ni aucun argent n'a été reçu; mais la ville a été emportée par force d'assaut et par combat acharné de vaillants hommes, d'archers et d'arbaleïners, qui n'ont point épargné leur propre vie, ni craint les blessures ou pris garde à la sueur et au sang. Il n'y a pas au monde de ville ni de cité si bien fortifiée qui puisse leur résister. Ce ne sont pas des hommes de nature créée, mais des diables venus d'enfer en ce pays. »
Pierre ne voulut entendre ni excuses, ni prières. Il prétendit obstinément que la ville avait dû être rendue par trahison, et il fit pendre les deux bourgeois de Briviesca pour les fâcheuses nouvelles qu'ils avaient apportées. Ces nouvelles ne tardèrent pas à être confirmées par d'autres témoignages, et Pierre, une • fois revenu de la stupeur dans laquelle l'avait jeté la perte d'une de ses plus fortes places, résolut de quitter sur-le-champ la
ET SON lil-OQLK. . io6
ville de Iturgos. Sans communiquer son projet à aucun des seigneurs ou chevaliers qui l'entouraient, il fit à la hâte ses préparatifs de départ.
Lorsque le dessein du roi fut connu des bourgeois de Hurgos, ils se rassemblèrent indistinctement devant le palais, et le prièrent instamment de ne pas les abandonner, lui disant qu'il avait assez de forces pour dtfendre la ville et de quoi subvenir à l'entretien d'une armée, et que s'il lui fallait davantage, ils donneraient tout ce qu'ils avaient. Pierre, qui était à la porte du palais, tout prêt à prendre la fuite, remercia les bourgeois de leurs offres, et leur dit qu'il connaissait la loyauté qui animait leur conduite, mais qu'il était obligé de partir, ayant appris par des rapports cei tains que son frère Henri et les grandes compagnies avaient intention de marcher sur Séville, où il avait ses enfants et ses trésors, et qu'il devait aller les meltre en lieu de sûreté. Les bourgeois, que les raisons du roi ne purent convaincre, insistèrent de nouveau ; mais, voyant que rien n'y faisait, ils lui dirent :
« Seigneur, puisque Votre Grâce sait que ses ennemis sont à huit lieues d'ici et qu'elle ne veut pas les attendre dans sa très-noble cité de tturgos, avec les bonnes et fortes compagnies de gens d'armes qu'elle a, que nou« ordonne-t-elle, à nous autres, de faire, et comment pouvons-nous nous défendre?
— Je vous commande de faire pour le mieux, répondit brusquement le roi.
— Seigneur, ajoutèrent les bourgeois, peu satisfaits de cette réponse; nous voudrions avoir la bonne fortune de défendre cette ville contre vos ennemis ; mais, si vous, avec tant de gens et de si braves troupes, vous n'osez la défendre, que voulez-vous que nous au 1res nous fassions? C'est pourquoi, si le cas échéait que nous ne pussions nous défendre, tenez-nous quittes du serment et hommage que nous vous avons faits pour cette ville. »
Le roi y consentit, et les bourgeois en firent dresser acte par