‹ Bertrand Du Guesclin et son époqueChapitre 27 sur 60 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Burgos s • rend, et Henri de Transtamare est couronné roi de Casiille et de Léjn. — Pierre quitte Séville avec ses eafant3 et ses trésors ; il va en Galice en traversant le Portugal, el s'embarque à la Corogne

pour Bayonne.

Peu après le départ de Pierre de Burgos, Henri de Transtamare reçut de cette ville une lettre qui l'informait que le roi l'avait abandonnée brusquement et était parti pour Tolède. Bertrand Du Guesclin fit immédiatement publier que ses troupes auraient à quitter Briviesca le lendemain. « Lù, vit-on partout les harnois dresser, et porter à charrettes lances et armures, arbalètes, carreaux, saettes, tentes et pavillons, chaudières, chaudrons pour cuire le dîner, et le pain, et le vin, et la chair salée, bannières et pennons, et dars, et tout ce qui convient pour gouverner tel ost (armée). » L'avant-garde était conduite par le maréchal d'Audeneham, assisté de Calverly, d'Olivier de Mauny et d'autres chefs, tandis que l'arrièrc-garde était sous les ordres de Bertrand Du Guesclin et du comte de la Marche. Quand on apprit à Burgos l'approche de l'armée de Du Guesclin, on réunit à la hâte les bourgeois au son de la grande cloche, pour aviser, d'après les conseils de l'évôque, à ce qu'il y avait à faire dans une circonstance si pressante. Un des bourgeois fit observer que Burgos ayant trois classes d'habitants, qui vivaient sous des lois différentes, il importait de savoir de

chacune d'elles ce qu'elle pensait. 11 proposa que les Maures et les Juifs délibérassent séparément, et rapportassent ensuite à rassemblée le résultat de la discussion. Celte proposition fut adoptée; et, tandis que les autres délibéraient de leur côté, l'éveque de Burgos, après avoir d'abord fait jurer sur les saints évangiles à chacun des membres présents de garder le secret sur tout ce qui se serait passé dans la réunion, déclara que Pierre était indigne de régner ; qu'il était mécréant et infidèle, qu'il n'avait pas plus de conscience « qu'un chien, » faisant tuer sans jugement des hommes libres, et qu'il vaudrait beaucoup mieux avoir un chevalier qui gouvernât le royaume selon la loi et la justice, que d'obéir à un roi qui n'avait nulle crainte de Dieu. Cette conclusion de l'évôquc avait déjà été adoptée sans opposition par l'assemblée, quand les Maures firent dire par un des leurs qu'ils se laisseraient guider par ce qu'aurait décidé la partie chrétienne de la réunion, et qu'ils appuieraient la résolution de leur sang et de leur argent. Les Juifs, après une longue délibération, demandèrent d'abord aux aulres de jurersur leur loi et leur honneur que, s'ils ne pouvaient se rendre à la décision prise par la majorité, il leur fût permis de quitter librement la ville avec leurs biens et de se retirer, soit en Portugal, soit en Aragon. Cette garantie leur ayant été donnée, les Juifs, pour toute réponse, déclarèrent en termes réservés que Pierre était un indigne chrétien, puisqu'il avait faussé sa propre foi. Cette déclaration fut tenue pour suffisante par le reste de l'assemblée, et l'on envoya , en conséquence, par deux cordeliers un message à Henri, pour l'informer que les bourgeois de Burgos lui livreraient les clefs de la ville et le reconnaîtraient pour leur roi, à condition qu'il maintiendrait leurs franchises. Les envoyés, ayant obtenu une réponse favorable, retournèrent à Burgos, où les bourgeois faisaient de grands préparatifs pour recevoir leur nouveau maître. Le lendemain, une partie considérable du bon peuple de Burgos sortit de la ville au soleil levant, l'évôque cû

tète, suivi de son clergé avec croix et gonfanon, et chantant le Te Deum laudamus. Venaient ensuite les principaux bourgeois, ayant à leur tête huit sergents, dont chacun portait une lance, et à chaque lance était suspendue une des huit clefs de la ville. Ils étaient suivis des dames de Burgos, t si noblement parées et de si doux semblant, que si chacune fût la femme d'un syndic ou du bon roi de France (1). » La procession fit quatre lieues dans cet ordre, avant de rencontrer Henri et l'armée de Bertrand Du Guesclin.

Henri fut profondément ému de ces manifestations de respect et de soumission de la part des bourgeois de Burgos, et, après avoir pieusement invoqué les bénédictions du ciel sur ses soldats, il tendit la main à Bertrand Du Guesclin, en présence de tous ceux qui étaient là rassemblés, et dit que c'était à lui qu'il devait le succès de toutes ses mesures. A la demande de l'évôque, Henri jura ensuite de maintenir les anciennes libertés et franchises de Burgos, après quoi tous les chefs entrèrent dans la ville, salués par le carillonnement de toutes les cloches, et laissèrent le gros de l'armée dans les faubourgs. Henri, en prévision de son couronnement, avait, sur le conseil de Du Guesclin, envoyé chercher sa femme, qu'il avait laissée avec ses trois sœurs au château de Blamont. La comtesse de Transtamare, qui était « belle, bonne, plaisante et bien endoctrinée, » en recevant l'heureuse nouvelle de la bonne fortune de son mari, partit immédiatement avec ses belles-sœurs et voyagea dans un beau char jusqu'à son arrivée à Burgos, où elle descendit de voiture pour monter une mule richement caparaçonnée. A deux lieues de la ville, elle fut rejointe par Bertrand Du Guesclin, sir Hugh Calverly, le maréchal d'Audeneham et un corps d'environ mille chevaliers, qui étaient venus pour l'escorter à Burgos. A l'approche des cavaliers, elle descendit de sa mule et se disposa à

Cl) Cuvclier, vv. 875l-87o4.

les recevoir à pied. Les chevaliers, en arrivant, descendirent aussi de cheval; et lorsque Du Guesclin, après l'avoir saluée, la pressa respectueusement de remonter, la comtesse répondit que c'était bien le moins qu'elle le reçût à pied, lui qui avait tant fait pour son service et son honneur ; et aux autres chevaliers, elle dit tant de choses aimables, qu'ils déclarèrent tous - qu'elle était bien digne de royaume tenir. » Quand la troupe fut remontée à cheval, et tandis qu'on faisait route pour Burgos, les sœurs du comte de Transtamare observaient avec curiosité Bertrand Du Guesclin et causaient de lui :

« Je vois ci, disait l'une, merveilles à penser de ce Bertrand, de qui j'ai tant ouï parler. Si est merveilleusement laid, et pourtant je l'ai tant ouï priser et honorer!

— Dieu le veuille sauver! ajouta la seconde. On doit mieux aimer la bonté que la beauté. C'est tout le plus vaillant qui soit de çà la mer, le plus aventureux de gagner bataille, et le plus heureux de conquester châteaux qu'on pourrait trouver en ce siècle,

— Ore, veuillons bien viser, dit la troisième; car il a bon corps d'homme et mine de sanglier, les poings gros et carrés pour Tépée porter, les jambes et les cuisses pour endurer grand' peine. Je prie Dieu qu'il le fasse à honneur sortir de ce siècle ! »

La comtesse de Transtamare fut conduite par sa noble et galante escorte à Burgos, où elle fut bien accueillie des bourgeois dans leurs plus beaux habits et accompagnée jusqu'au palais, où tout avait été préparé pour la recevoir. Le dimanche suivant, qui était le jour de Pâques, le couronnement eut lieu au couvent de las Huelgas, et cette cérémonie fut suivie d'un diner splendide, a de tout bien rempli, de gelines, de grues et de chapons rôtis, et de tous riches vins des meilleurs du pays.» Henri, devenu roi, ne fut pas longtemps sans reconnaître les services des braves qui avaient mis sur sa tête la couronne de Castille ; un des premiers actes de son gouvernement, en effet,

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fut de distribuer des faveurs d'une main libérale. Comme il croyait probablement no plus avoir besoin de sa fortune privée, il donna le comté de Transtamare, avec le titre de comte, à Bertrand Du Guesclln, qu'il créa ensuite duc de Molina ; et au comto de Dénia, le chef des auxiliaires aragonais, il donna les terres qui constituaient le douaire de sa femme, avec le titre de marquis de Vilena. Sir Hugh Calverly fut fait comte de Carrion, et le Bègue de Villaines eut le comté de Ribadea. Il distribua à tous les chevaliers étrangers de grands présents et de riches bijoux , et d'une manière si gracieuse, que « tous parlaient de lui comme d'un seigneur libéral et honorable, bien digne de vivre et de régner en grande prospérité. » Ces largesses de leur nouveau roi furent vues d'un œil jaloux par ses sujets castillans, et « les faveurs de don Enrique » devinrent, dans leur langue, une expression proverbiale pour signifier des

récompenses reçues avant d'avoir été gagnées.

Comme Pierre le Cruel ne paraissait rien vouloir faire pour défendre ses plus importantes places ou attaquer ses ennemis en rase campagne, les chefs des grandes compagnies regardèrent le royaume comme désormais conquis, et pensèrent qu'il n'y aurait guère plus rien à faire pour eux ; il fut donc proposé, dans une de leurs réunions, que l'on marchât contre les infidèles du royaume voisin de Grenade. Henri, qui était loin de croire, lui, que son trône fût déjà si bien assis, et qui savait que la plus grande partie de son succès était due à la terreur produite sur l'esprit de Pierre et de ses troupes par la valeur disciplinée de ses mercenaires étrangers, fut très-alarmé d'apprendre qu'il pouvait être privé de leur appui, au moment où il espérait assurer sa conquête. Il employa donc tous les moyens pour détourner les chefs de la pensée de l'abandonner sitôt ; « car, disait-il, Pierre reviendra et ne me laissera ne femme ne enfant. » Du reste, où pouvaient-ils aller, ajoutait-il, « faire aumône (butin) plus grande que de conquérir Espagne, où assez

se trouvent juifs, faux mécréants et sarrazins aussi à occire et àtoer?» A ces raisons, \ la reine joignit ses vives instances, offrant haute paye, avec tout ce qu'elle possédait d'or, d'argent et de bijoux. « Ni je n'aurai ceinture, ajouta-t-elle, ni chose tant grande ou petite, que je ne donne tout pour que je sois délivrée du tyran, si je ne devais même boire au verre de mon vivant ni avoir qu'une robe, qui fût de bougran. » Les sollicitations de la reine et son éloquence, à part les offres séduisantes d'une augmentation de solde et l'espérance d'un riche butin, fléchirent ces rudes guerriers ; et Bertrand Du Guesclin, le Bègue de Villaines, le maréchal d'Audeneham, sir Hugh Calverly , Gauthier Huet et Escambonne exprimèrent, chacun de son côté, leur résolution- de demeurer avec Henri et de l'aider à chasser Pierre du royaume.

Après avoir mis ses affaires en ordre à Burgos, Henri quitta cette ville et marcha sur Tolède. En route, il reçut la soumission de plusieurs villes et cités, ainsi que l'hommage d'une quantité de nobles et de chevaliers, parmi lesquels était don Diego Garcia de Padilla, grand-maître de Calatrava et frère de Marie dePadilla, la défunte maltresse ou femme de Pierre (1). Lorsque Henri approcha de Tolède, de grandes dissensions surgirent au milieu de différents partis ; car, tandis que don Garcia Alvarez,' grand-maltre de Saint-Jacques, h qui avait été confié le commandement de la ville, tenait toujours pour Pierre, avec son frère Ferrand Alvarez et quelques chevaliers castillans, une foule considérable de riches bourgeois, ayant à leur tête Diego Gomez, le maire, commandant du château, étaient favorables aux prétentions d'Henri. Enfin, il fut convenu que ce dernier serait reçu dans la ville, et le gouverneur don Garcia Alvarez non-seulement en ouvrit les portes, mais rendit même, moyen-

(i) Marie de Padilla mourut à Sévillc dans le mois de juillet de l'an 13ti2.

nant une forte récompense, la grande maîtrise de Saint-Jacques, qui fut demandée par don Gonzalo Mexia, un des partisans d'Henri.

Pendant son séjour à Tolède, qui fut de quinze jours, Henri imposa les Juifs de la ville pour une somme d'un million de raaravédis, qui furent payés avant qu'il quittât la place et qui servirent tout à la fois à augmenter la solde de ses troupes et à accroître sa popularité parmi ses sujets castillans; car, sans parler de son irrévérence pour l'Église et du mépris qu'il affectait pour le clergé, Pierre avait beaucoup perdu dans l'esprit de la partie chrétienne de son peuple par la confiance dont il ne cessa de favoriser les Juifs et les Maures de son royaume. Tandis qu'il était à Tolède, Henri reçut les délégués d'une quantité de villes et déplaces importantes de la Castille et de Léon, qui vinrent lui faire hommage et le reconnaître pour leur souverain. En quittant Tolède, il y laissa pour gouverneur don Gomez Manrique, le populaire archevêque de cette cité, et alla chercher son rival, Pierre, en Andalousie.

Pierre, à son arrivée dans sa ville favorite de Séville, ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne lui était pas plus attachée que les autres cités de son royaume. Il résolut, en conséquence, d'envoyer sa fille aînée à son oncle don Pedro, roi de Portugal, au fils duquel elle avait été fiancée, avec le douaire qu'il lui avait constitué, outre une grande quantité de doublons et de joyaux qui lui avaient été laissés par sa mère, Marie de Padilla. En apprenant qu'Henri avait quitté Tolède pour se mettre à sa poursuite, il rassembla tous ses trésors et les envoya à bord d'une galère armée, sous la charge de son trésorier, Martin Yafiez, avec ordre de se diriger sur Tavira, en Portugal, et de l'attendre là. Puis, ayant su que les habitants de la ville étaient très-irrités contre lui et faisaient des préparatifs pour l'assiéger dans son château, il craignit pour sa propre sûreté, abandonna précipitamment Séville, avec ses deux plus jeunes filles, Cons-

tance et Isabelle, et s'enfuit épouvanté vers les frontières de Portugal. Avant d'atteindre ce pays, Pierre put s'apercevoir combien il était tombé bas, au message qu'il reçut du monarque portugais, qui l'informait que « l'infant don Fernando ne désirait pas épouser l'infante doua Beatriz, et qu'il ne pouvait pas le voir. » Pour comble d'humiliation, il apprit en même temps que Boccanegra, son amiral génois, qu'il avait cru jusque-là fidèle, était parti de Séville avec une galère armée et d'autres navires; qu'il avait attaqué le vaisseau dans lequel il avait mis ses trésors, et l'avait capturé, avec Yafiez, son trésorier (i).

Ces tristes nouvelles décidèrent Pierre à attendre à Albuquerque le résultat d'une demande de sauf-conduit qu'il avait adressée au roi de Portugal pour pouvoir se rendre dans la Galice en traversant ses États. Le roi de Portugal envoya don Alvar Perez de Castro et le comte de Barcelos, avec ordre de l'accompagner; mais ces seigneurs ne voulurent pas aller à plus de mi-chemin et pensaient s'arrêter à Guarda, dans la crainte de déplaire à l'infant don Fernando de Portugal, qui était neveu de dofia Juana, la femme d'Henri; mais, sur un présent qui leur fut fait de six mille doublons et de deux épées avec riches ceintorons d'argent, ils promirent d'accompagner Pierre jusqu'aux frontières de la Galice Néanmoins, ils l'abandonnèrent à Lamego, sur le Douro, et il fut forcé de gagner les frontières de son royaume sans leur escorte.

La province de Galice restait toujours fidèle à Pierre; mais elle était trop pauvre pour pouvoir lui fournir le moindre secours matériel. Là, cependant, il eut le temps de se reconnaître et de calculer les ressources sur lesquelles il pouvait encore compter. Il fut informé qu'il y avait possibilité de lever en Galice cinq cents chevaux et deux mille hommes de pied, et que

(I) Ces trésors se montaient à trente-six quintaux d'or, outre beaucoup de joyaux. — Ayala, Cimicti del rey don Pedro, p. 420.

Soria, Logrofto et le château de Zamora tenaient toujours pour lui. C'était trop peu, néanmoins, pour lutter contre les forces nombreuses et bien disciplinées de son frère Henri, et Pierre, cédant au conseil qui s'accordait le mieux avec ses propres terreurs, résolut de quitter le royaume; mais, comme il ne pouvait partir sans emporter une fraîche odeur de sang, il assista, du haut d'une tour de l'église, à l'assassinat de l'archevêque de Santiago (i); et, après avoir reçu une réponse favorable au message qu'il avait adressé au prince de Galles, il s'embarqua à la Corogne, avec ses deux filles et les trésors qu'il avait avec lui.

(0 Selon les uns, Pierre fit assassiner l'archevêque de Santiago pour avoir ses trésors; selon d'autres, pour venger quelque ancien grief. Le roi, dit Romey, Histoire d'Espagne, t. IX, p. 147, se promenait sur la terrasse de l'église pendant l'exécution, et vit l'archevêque tomber assassiné (par son ordre) sur les marches du parvis. Pierre, dit de son côté Rossceuw-Saint-Hilaire, Histoire d'Espagne, t. IV, p. 486, la fit assassiner aux portes do sa ville, tandis que lui-même, monté sur la tour de l'église, se repaissait de ce spectacle.

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