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CHAPITRE PREMIER

Marche triomphale d'Henri de Tolède k Sév.lle. - Sir Mathieu Gonroay k U wur de Portugal. — Ileari licencie les grandes compagnies.

Le voyage d'Henri en Andalousie fut une marche triomphale. A Cordoue, il fut reçu avec de vives démonstrations de joie ; et l'on fit à Séville de si grands préparatifs pour le recevoir que, quoiqu'il fût arrivé de très-grand malin aux portes de la ville, la foule qui s'était réunie de tous les quartiers pour lui faire honneur était si considérable, qu'il était plus de trois heures de l'après-midi quand il put entrer au palais. Ces manifestations de respect et de soumission des villes de Cordoue et de Séville furent pour toutes les autres de l'Andalousie un exemple qu'elles s'empressèrent de suivre, et Mohammed lui-môme, le roi maure de Grenade, l'ami et l'allié de Pierre, envoya spontanément faire des offres de paix ({}.

Henri, ayant appris à Séville que Pierre était passé en Portugal, fut inquiet de savoir dans quels termes il avait été reçu à cette cour. Bertrand Du Guesclin lui conseilla d'envoyer un ambassadeur à Lisbonne pour s'informer auprès du roi dé Portugal lui-môme s'il avait l'intention de soutenir Pierre dans la lutte qu'il avait avec lui. Cet avis fut adopté et sir Mathieu

(l) Ayala, Cronica del rey don Pedro, p. 421.

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Gournay, chevalier anglais au service d'Henri, fut, sur sa propre demande, affecté à cette ambassade. Gournay fit en hâte ses préparatifs, et partit pour Lisbonne avec une suite de dix personnes En arrivant dans cette ville, il apprit de son hôte, dans une auberge, que Pierre le Cruel était dtfjà passé du Portugal en Galice, et qu'il avait été solliciter l'appui du prince de Galles. Néanmoins, sir Mathieu se rendit au palais, où il fut reconnu par un chevalier attaché à la cour, qui avait servi avec lui à la bataille de Poitiers, et qui le présenta au roi. Il trouva celui-ci en train de faire des préparatifs pour les noces d'un noble chevalier avec une de ses propres parentes. Le roi commença par s'informer gracieusement de Bertrand Du Guesclin, du Bègue de Villaines et du maréchal d'Audeneham, et il exprima l'opinion que Pierre avait été injustement chassé de son royaume. Le chevalier anglais soutint le contraire, et ensuite il exposa l'objet de sa mission, qui était de savoir si le roi de Portugal avait dessein d'appuyer Pierre dans sa lutte avec Henri pour la couronne de Castille. A cette question, le roi répondit qu'il avait résolu de ne se mêler d'aucune guerre ni de s'immiscer dans les affaires de Pierre.

Sir Mathieu, ayant exprimé la satisfaction qu'il avait de voir le roi dans ces dispositions, fut invité à prendre place a table, et il fut traité et servi de la manière la plus courtoise. Au dîner somptueux qui suivit cette entrevue, ses goûts plus distingués ayant été choqués du vacarme que faisaient les musiciens, il dit au roi en souriant :

« Ni en France ni en Angleterre, les ménestrels ne sont aussi joyants que ceux-ci.

— J'ai, répliqua vivement le roi, deux ménestrels tels qu'on n'en pourrait trouver de pareils en Orient. Le roi de Bel-Marin m'a souvent prié de les lui envoyer ; mais, pour tout au monde, je ne voudrais pas me séparer d'eux. »

Le roi ordonna ensuite qu'on fit venir devant lui les musi-

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ciens. lis ne tardèrent pas à paraître, en faisant beaucoup de cérémonies et de grimaces, suivis chacun d'un domestique portant au cou un tympanon (i). Sur Tordre du roi, les ménestrels se mirent à jouer, tandis que sir Mathieu, qui avait pu juger de leur habileté tant vantée, eut peine à contenir son hilarité sur leur manière de faire.

t Comment les trouvez-vous? lui demanda le roi, qui était évidemment enchanté de leur savoir.

— Des instruments comme ceux de vos musiciens, répondit l'Anglais, qui semble avoir été un soldat sans façon, ne servent en France et en Normandie qu'aux aveugles ou aux pauvres mendiants ; aussi les y appelle-t-on des instruments de truand. •

Le froid dédain du chevalier anglais pour sa musique offensa grandement le roi ; et, quoiqu'il chassât les musiciens de sa présence en leur interdisant formellement de ne plus revenir, il n'oublia jamais cet affront. Comme les fêtes devaient se contitinuer le lendemain par un tournoi, le roi dit en ricanant à sir Mathieu qu'il avait oui dire que les Anglais étaient de bons jouteurs, et prétendaient qu'on ne pouvait rien entendre à la chevalerie à moins d'avoir été en Angleterre ; de sorte qu'il verrait avec beaucoup de plaisir de quelle façon les Anglais se compor-

(1) Cuvelier, v. 40,050, dit :

« Et s'avait chacun d'eux après lui un sergent, « Qui nue cliiiïonie va à son cul portant. « Et H deux ménestrez se vont appareillant ; « Devant le roy s'en vint ambdui chiofoniant. »

L'instrument de musique, que le chroniqueur appelle chiffonic et qui, dans le Ms. de l'Arsenal, est désigné sous le nom de cyphonie, n'est probablement pas autre chose que la symphonie, dont il est question dans la traduction française du Livre de Daniel, chap. m, v et x, comme correspondant au latin symphonia de la version de saint Jérôme. Voir le Lexique roman de la langue des troubadours , par M. Raynouard; et Du Cange, Qloss., au mot SymplMùa.

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taient en champ clos, attendu qu'il doutait beaucoup de tout ce qu'on lui en avait raconté. L'Anglais, piqué au vif de ces paroles si désobligeantes pour ses compatriotes, répondit qu'il ne connaissait pas de chevalier, pour si vaillant qu'il fût, avec qui il ne voulût jouter, et il se mit à vanter ensuite les exploits qu'il avait accomplis lui-même, sur terre comme sur mer, sans jamais avoir été vaincu. Le roi lui dit alors qu'il désirerait beaucoup être témoin de ses faits d'armes, et qu'il ferait mettre à l'ordre du jour, pour prix du lendemain, une mule de la valeur de cent marcs, avec une selle d'ivoire et un chanfrein d'or.

En conséquence, la lice fut disposée près du palais ; et le lendemain matin de bonne heure, cinq cents dames, spectatrices des joutes qui allaient avoir lieu, prirent place sur les bancs autour du champ clos, ou dans les magnifiques salles du paJais. Les joutes devaient commencer au lever du soleil, à cause de la grande chaleur. Soixante chevaliers, car les chevaliers seuls avaient le droit de combattre, étaient déjà rangés sur deux files, et se disposaient à la lutte. Dans la mêlée, ou combat corps a corps, qui eut d'abord lieu, mainte lance fut rompue, maint bouclier brisé, mainte tête décoiffée de son casque, et maint cheval mordit la poussière. Dans cette lutte, sir Mathieu Gournay se montra si bon chevalier que, à chaque coup de lance qu'il donnait, cheval et cavalier tombaient à terre. Le triomphe du chevalier anglais mortifia beaucoup l'orgueil du monarque portugais, qui ne put s'empêcher de s'écrier avec dépit : t Sainte Vierge ! Faudra-t-il que cet Anglais s'en aille ainsi de ma cour? Comme il va se vanler, quand il sera au delà des mers, d'avoir trouvé les Portugais bons à rien. »

Appelant ensuite à lui La Barre, chevalier breton renommé pour ses prouesses, il lui dit :

a Sériez-vous assez hardi pour oser jouter avec lui ? — Dût-il me tuer de sa lance affilée, répliqua vivement La Barre, je jouterai avec lui, si vous le désirez, p

Le Breton fut donc armé et équipé à la hâte par ordre du roi ; puis il entra dans la carrière et déûa le chevalier anglais, qui avait déjà désarçonné douze adversaires. Le défi fut aussitôt accepté par sir Mathieu, qui, prenant La Barre pour uu chevalier portugais, pensait qu'il viendrait aussi facilement à bout de lai que de tous les autres.

Les deux champions donnent ensuite de l'éperon à leurs chevaux ; et, dans le choc, La Barre avait si bien dirigé sa lance, que la pointe perçant le casque de Gournay, avait enlevé la visière, et frappant son adversaire en pleine poitrine, renversait (ont à la fois cheval et cavalier. L'Anglais fut étourdi par la chute, et en recouvrant ses sens il se trouva mal de douleur quand il s'aperçut qu'il avait un bras cassé. Le roi témoigna une satisfaction tout à fait inconvenante de la défaite du chevalier anglais, en frappant des mains et versant des larmes de joie. Quand sir Mathieu fut revenu de son évanouissement et qu'il eut le bras bandé, le roi lui demanda avec un malin plaisir :

« Dites-moi, chevalier, y a-t-il de bons chevaliers dans notre pays?

— Sire, répondit l'Anglais , je puis vous féliciter à bon droit, car j'ai d'eux un joli cadeau. *>

Le roi, qui avait pris sa revanche, offrit la mule richement caparaçonnée à sir Mathieu qui l'accepta, mais celui-ci ayant appris d'un chevalier, en quittant Lisbonne, qu'il avait été vaincu dans la lice par un chevalier breton, au lieu d'un chevalier portugais, revint à Séville maudissant de tout son cœur Pierre le Cruel, pour le compte duquel il avait été envoyé à Lisbonne, et la nation portugaise tout entière (1).

;t)ûivclier, vv. 9*77-10,237. — « Mathieu Gournay. dit Fuller, était né à Sloko sous Hambdcn, dans le comté de Somcrsut, où sa famille avait longtemps flori, depuis la conquête, et où clic avait fait bâtir on château et un collège. Mais notre Mathieu fut la gloire de la maison,

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La fuite de Pierre et la soumission de presque tout le royaume au gouvernement d'Henri engagèrent celui-ci à prendre des mesures immédiates pour délivrer l'Espagne des grandes compagnies, qui ne lui paraissaient plus nécessaires pour ses desseins ; et il désirait beaucoup s'en débarrasser, non-seulement à cause des grandes charges dont elles grevaient son trésor, mais encore à cause de l'irritation produite parmi son peuple par leurs déprédations fréquentes et effrénées.. En conséquence, il les paya et les congédia, enchantées de sa générosité. Il retint cependant messire Bertrand Du Guesclin et les Bretons de sa compagnie, avec sir Hugh Calverly et quelques chevaliers et écuyers anglais, se montant à quinze cents lances en tout. Le comte de la Marche et le sire de Beau jeu, dont le seul motif, en accompagnant l'expédition en Espagne, avait été de venger la mort de leur parente, la reine Blanche, demandèrent au roi Henri, avant de prendre congé de lui, qu'il voulût bien leur abandonner Juan Perez de Rebolledo, le meurtrier présumé de la reine. En conséquence, le misérable fut remis entre leurs mains et pendu par leur ordre (i).

La seule province qui tînt encore pour Pierre était la Galice, où un corps de troupes peu considérable, mais actif, sous le

fameux sous le règne d'Edouard III, pour avoir combattu dans sept combats» » Après avoir dit où et contre qui les combats eurent lieu, il ajoute : « Mais ce qui augmente 1 etonnement, c'est que notre Mathieu, qui reposa et veilla si longtemps sur le lit de l'honneur, mourut dans le lit de la paix, à l'âge de quatre-vingt-seize ans, vers le commencement du règne de Richard U. Il repose sous un beau monument dans l'église de Stoke, dont l'épitaphc, qu'on lisait encore au dernier siècle, est depuis, je soupçonne, effacée. » Fullor's Worlhies, vol. 111, p. 100.

(!) « Ce qui fui petite satisfaction, » dit sèchement Ajala, parlant do la mort de Juan Perez. Ciomca del rcy don /'c/ro, p. -423. h. Et cause de quoi, ajoute l'auteur anonyme de la Chronique de Du Gne$>-hnt ils furent blâmés par quelques honorables chevaliers, qui soutinrent qu'il ne méritait pas la mort pour avoir obéi aux ordres de son prince. » Chap. lxxv, p. 43.

commandement de don Fernando de Castro, entretenait une apparence d'opposition au nouveau gouvernement. Henri, jugeant que la conquête en serait facile, partit pour la réduire à l'obéissance, après un séjour de quatre mois à Séville ; mais de Castro s'enferma dans la place forte de Luzo, et le roi, après un siège infructueux de deux mois, retourna subitement en Castille et assembla les Cortès en apprenant que le prince de Galles réunissait des troupes pour aider Pierre à recouvrer son royaume. Ce corps avait été convoque pour obtenir les moyens de résister à l'invasion dont menaçait le prince de Galles; et il ne fallut pas beaucoup d'éloquence pour encourager les députés consternés à s'opposer, par tous les moyens en leur puissance, au retour si redouté de Pierre au pouvoir. Aussi votèrent-ils, sans hésitation, un large secours, qui lut cette année-la de dix-neuf millions de maravédis (1).

Pierre le Cruel, dégradé par ses vices et souillé de sang, abandonna son royaume sans faire un effort pour le conserver. II s'embarqua à la Corogne pour Bayonnc, comme nous l'avons déjà dit, dans un simple vaisseau; mais un vent contraire l'ayant rejeté en arrière, il dut rentrer dans la forteresse. Tandis qu'il se plaignait de la fortune qui ne cessait de le poursuivre, il prit le conseil de Fernand de Castro, qui lui était encore fidèlement dévoué (2), et envoya des messagers au

(1) Avala, Ci'omca (kl rcy don Pedro, pp. 423-527.

(2) Pierre était probablement redevable de cet attachement de Castro à la haine de ce dernier contre Henri plutôt qu'à son amour pour sa personne; car ce gentilhomme, donnant pour cause de sa révolte la tentative que lit le roi de le tuer sans motif dans un tournoi à Valladolid, aussi bien que le déshonneur de sa sœur, enlra si résolument dans la ligue de 1334, rentre Pierre, avec les deux frères de celui-ci, Henri et Fadrique, qu'il se dénaturalisa formellement et renonça à l'obéissance de son roi. Les deux frères de Pierre l'en récompensèrent par la main de leur sœur, doua Juaua; mais ce mariage ayant été annulé, sous prétexte de parenté à un degré prohibé, et dona Juana ayant

prince de Galles Edouard, pour savoir s'il voulait le recevoir et lui accorder son assistance toute-puissante à l'effet de recouvrer son royaume. Le Prince-Noir traita avec beaucoup de bonié les envoyés de Pierre, et après lecture attentive des lettres qu'ils lui avaient apportées, il en pesa avec soin le contenu avant d'appeler à son aide sir John Chandos et sir Thomas Felton, ceux en qui il avait le plus de confiance. Lorsqu'ils furent arrivés, il leur lut entièrement les lettres, et leur demanda ce qu'ils loi conseillaient de faire. Gomme les deux chevaliers se regardaient l'un l'autre sans répondre, le prince impatienté leur dit : « Parlez, dites franchement ce que vous pensez! » Ils lui conseillèrent d'envoyer un corps de gens d'armes à la Corogne, et de ramener Pierre avec eux ù Bordeaux, afin d'être mieux à même, dans une entrevue avec lui, de connaître ses désirs et ses besoins. Le prince adopta leur conseil, et ordonna à sir Thomas Felton de s'embarquer à Bayonne pour la Corogne, avec quelques autres chevaliers et un corps d'hommes d'armes et d'archers. Mais, au moment où ils allaient quitter le port, Pierre, dont l'impatience ne pouvait lui permettre d'attendre la réponse à ses lettres, y arriva avec une suite peu nombreuse, apportant avec lui les trésors qu'il avait sauvés (i).

été mariée à un autre, Castro devint l'implacable ennemi d'Henri, nonseulement tant que vécut Pierre, mais toute sa vie. Avala, Cronieu, etc., pp. 135, 171 et 182, et note 4.

(1) On s'est appuyé sur Froissart pour la plupart des incidents à la cour du Prince Noir, parce qu'il a du en être mieux informé qu Ayila, qui rejoignit probablement Henri dans sa marche de Burgos à Tolède. Voir Cronica ikl rey don Pedro, p. 410.

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