CHAPITRE II
Le Prince-Noir. — Il embrasse arec chaleur la cause de Pierre le Cruel. —
Il réussit dans ses négociations avec Charles-le-Mauvais pour traverser les Pyrénées au pas de Roncevaux. — H fait de grands préparatifs d'hommes et d'argent pour son expédition en Espagne.
Le prince de Galles était alors à la fleur de l'âge. Il se distinguait par toutes les vertus chevaleresques de ce siècle guerrier. Il avait été heureux dans toutes ses entreprises et se reposait alors, un peu à regret, sur les lauriers cueillis à la grande bataille de Poitiers, qu'il avait gagnée sous la direction de sir John Chandos, non-seulement un des plus braves chevaliers, mais encore sans contredit un des plus grands généraux de son temps. Dix années d'inactivité relative s'étaient écoulées depuis cette bataille. Il était donc tout naturel, lorsque le prince reçut la lettre de Pierre implorant sa protection et son appui, qu'il s'écriât en la montrant à Chandos et à Felton : « Voici seigneurs, grandes nouvelles qui nous viennent d'Espagne ! » C'était une aventure d'un caractère peu commun. Pierre avait «posé sa situation et ses réclamations de manière à le toucher par les sentiments qu'il professait comme chevalier; car le monarque suppliant était un allié de son père et sollicitait son secours, pour recouvrer un royaume qui lui avait été arraché par la violence et la trahison d'un frère bâtard. Il était aussi accompagné de trois filles sans ressources qu'Edouard était
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tenu de protéger en vertu de son vœu de chevalier; et, en outre, quelques-uns disaient tout bas que « le prince était courroucé de riionncur que messirc Bertrand avait eu de conquérir tout le royaume de Castiile au nom du roi Henri, et de le faire roi (i). »
C'est pourquoi Edouard, sans attendre l'arrivée de Pierre à Bayonne, quitta Bordeaux avec une grande suite de seigneurs et de chevaliers pour aller au devant de lui et lui faire honneur. Aucun chevalier ou gentilhomme de son temps ne possédait à un plus haut degré la courtoisie et la condescendance que le prince de Galles. Il traita toujours Pierre, de parole comme de fait, avec toutes les marques du respect et de ia déférence; il mit constamment le roi humilié au-dessus de lui-même et ne voulut jamais se départir de celte manière d'agir.
Avant l'arrivée de Pierre, certains seigneurs d'Angleterre et de Gascogne avaient conseillé au prince d'être prudent en épousant la cause d'un roi aussi décrié pour sa tyrannie, sa cruauté et son manque de foi ; mais Edouard, dont les sympathies étaient plutôt pour le prince que pour le peuple, et qui, dès ce temps-là, avait des idées assez bien arrêtées sur les droits des souverains, répondit qu'il était « tout informé de la vie et de l'état de ce roi don Piètre, et savait bien que sans nombre il avait fait de maux assez, dont maintenant il se trouvait déçu; mais qu'il avait été mu et encouragé à lui vouloir aider, parce que ce n'était pas chose afférente, due ni raisonnable, d'un bâtard tenir royaume à héritage et bouter hors un sien frère et héritier de la terre par loyal mariage, et que tous rois et enfants de rois ne le devaient nullement vouloir ni consentir, car c'était un grand préjudice contre l'état royal. * Edouard, du reste, avait ses faiblesses; et lorsque Pierre, en implorant son secours, lui dit qu'il venait se plaindre de la mail) Froissai*, liv. I, j>p. 2 ut '»i 4.
nière dont il avait été traité, en ajoutant qu'en se plaignant à lui, il se plaignait a à honneur, prouesse et courtoisie ; à vertu, fleur de chevalerie; à l'épée des preux où chacun se rallie ; à celui qui de droit porlait la seigneurie, de tous les chevaliers la clef et la maistrie, prouesse et hardement, » Je prince ne put résister plus longtemps aux prières du roi et il promit de replacer sur sa tête la couronne d'Espagne, dût-il lui en coûter tous ses biens et la vie môme dans une bataille rangée. Pierre, cependant, n'appuya pas sa cause de paroles seulement. Il distribua à pleines mains les trente mille doublons et lés bijoux qu'il avaient apportés ; et comme les promesses ne coûtaient rien à un prince d'aussi mauvaise foi, il en fit à Édouard cl a ses gens sans limite ni réserve (i).
Parmi les présents que distribua Pierre, il y avait une table magnifique (2), élégamment travaillée et formée des matières les plus précieuses, qu'il donna à Édouard pour son épouse (3).
(f) Froissart, liv. I, part, n, pp. 500, 510; Cuvclier, vv. 10,oî7- 10,005. Pierre donna au prince de Galles lu province de Biscaye, avec la ville de Castro de Urdiales, et les villages de Vcrmeo, de Vilbarc et de Queyte, et promit de lui payer, ainsi qu'aux chefs de son armée, 1150,000 florins, monnaie de Florence, outre 50,000 florins do son trésor au prince seul. En garantie de ses promesses, il laissa en Al âge ses trois filles, avec d'autres personnes. Ayala, Cronim del n-y don Pedro, p. 433, et note 2. Voir Carta donatioiris régis Castcllœ terrarum princifii Walliœ concessamm , dans Rymer, vol. III, part, n, p. 802, et Otlifjatio super expetisis sohendis, ibid., p. 805, où Rymer dit que Pierre promit de payer, en sus des 550,000 florins mentionnés par Ayala, les dépenses déjà faites par le prince.
(2) C'était la même tabla magnifique dont parle Cuvelier, au v. 0093. Elle était d'or et incrustée de pierres précieuses, parmi lesquelles était une escorboucle d'un éclat si éblouissant, a qu'elle reproduisait dans la nuit la lumière du soleil. »
(3) La princesse de Galles était comtesse douairière de Hollande avant son second mariage avec le Prince-Noir en 13f»l. Elle était fille d timond, comte de Kent, et « on l'appelait communément Jeanne la telle à cause de sa grande beauté. » Barnes, Histoire d'Edimurd III (en auglaîs), p. 251 ; et Rapin, Histoire d'Angleterre, t. I, p. 4;t?.
La princesse avait reçu Pierre avec toutes les démonstrations extérieures de respect et de courtoisie; mais, en véritable femme, ellene pouvait oublier les événements d'un règne qui avait été marqué par de coupables passions et du sang, et surtout par la mort cruelle de son innocente et malheureuse épouse. Elle fit donc peu de cas d'un cadeau venant de pareilles mains et répondit froidement au chevalier qui était venu le lui offrir de la part du roi de Castille : « Mettez-la là : voici un bel présent; mais il nous coûtera. »
Édouard attendait le retour du chevalier qui avait porté la table pour savoir ce que sa femme pensait de ce superbe cadeau ; et, quand il revint, le prince lui demanda avec empressement ce qu'elle en avait dit. Le chevalier répondit qu'elle n'en avait pas fait cas, parce qu'elle était contrariée de l'arrivée du roi. Le prince, qui était vif et emporté, et qui, bien qu'il aimât tendrement sa femme, souffrait impatiemment toute opposition à ses désirs, même de sa part, répliqua brusquement : « Bien m'aperçois qu'elle voudrait que fusse demeurant par de côté d'elle. Ce ne ferai-je; il n'est appartenant. Qui veut avoir le nom des bons et des vaillants, il doit aller souvent à la pluie et aux champs et être en la bataille, ainsi que fit Roland, et Olivier, et Ogicr, les quatre fils Aymon, Charlemagne, le duc Lyon de Bourges, et Guyon de Cournans, Perceval le Gaulois, Tristan et Lancelot, Alexandre et Arthur, et Godefroy le savant, de quoi les ménestrels font ces nobles romans. Par saint Georges ! en quoi je suis créant, je rendrai Espagne et tous ses appendans à celui qui en doit être le lieutenant, avant que passe l'année (i). »
Quoique Edouard fût bien décidé à aider Pierre à recouvrer son royaume, il n'en adopta pas moins l'avis de ses conseillers particuliers de convoquer un parlement général de son gouver-
{{) Cuvelier, v. 10,070.
nementpour délibérer sur l'opportunité de l'expédition d'Espagne et disenter les moyens de l'exécuter. En conséquence, sur son appel, s'assemblèrent a Bordeaux « tous les comtes, les vicomtes, les barons et tous les sages hommes d'Aquitaine, tant de Poitou, de Saintonge, de Rouergue, de Qucrcy, de Limousin, comme de Gascogne; » et après trois jours de délibération, ils conseillèrent au prince d'envoyer des messagers en Angleterre pour s'informer dos désirs de son père, avant de s'engager dans cette entreprise, ajoutant qu'ils se rassembleraient de nouveau et le conseilleraient de leur mieux après avoir reçu la réponse du roi d'Angleterre. Le prince suivit ce conseil et envoya surle-champ quatre chevaliers à Edouard III, que les députés trouvèrent en son palais de Windsor. Aussitôt que le roi eut pris connaissance des lettres de son fils, il vint à Westminster et y réunit les membres de son conseil qu'il put trouver sous la main pour examiner la demande du prince de Galles. Après mûre délibération, le roi et son conseil conclurent qu'il était convenable pour le prince d'entreprendre cette expédition et de replacer Pierre sur son trône ; et, en conséquence, des lettres à cet effet furent envoyées au prince et aux barons d'Aquitaine. Qnand le Prince-Noir eut reçu de son père cette réponse favorable à ses désirs, il rassembla son parlement à Bordeaux, où les barons promirent aussitôt d'obéir aux ordres du roi et aux siens propres; mais, comme ils se défiaient de Pierre et de ses promesses exagérées, ils désirèrent savoir d'abord qui devait payer leurs gages; car, disaient-ils, jamais on ne fait venir des gens d'armes en pays étranger sans les payer, a Et si ce fut, ajoutèrent-ils, pour les besognes de notre cher seigneur votre père ou pour les vôtres, ou pour votre honneur et de notre pays, nous n'en eussions pas parlé si avant que nous faisons. » Le prince, se tournant alors vers Pierre, lui dit : « Sire, vous oyez que nos gens disent; à vous en tient à répondre, qui les avez et voulez embesogner.
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— Mon cher cousin, répondit Pierre, si avant que mon argent, mon or et tout mon trésor que j'ai amené par deçà, et qui n'est mie si grand de trente fois comme celui de par delà est, se pourra étendre, je le veux donner et départir à vos gens.
— Vous dites bien, reprit le prince, et du surplus je ferai ma dette devers eux et délivrance, et vous prêterai tout ce qu'il vous faudra jusques à ce que nous soyons en Castille.
— Par mon chef, s'écria le roi, si me ferez grand'grâce et grand'courtoisie (1). »
II y avait néanmoins un obstacle auquel il était nécessaire que le prince de Galles trouvât le moyen d'obvier. C'était le fameux pas de Roncevaux, situé entre la Guyenne et le royaume de Navarre, obstacle qui ne pouvait être écarté que du consentement de Charles le Mauvais. Ce passage, devenu mémorable par la défaite de l'arrière-garde de l'armée de Charlemagne, sous les ordres du fameux Roland, par un parti de maraudeurs gascons sous la conduite de Loup, leur duc (2), commence sur le versant septentrional des Pyrénées, à la ville de Saint-Jean- Pied-de-Port, traverse la montagne par d'étroits défilés, qui pourraient être avantageusement défendus avec une simple poignée d'hommes contre une grande armée (3), et débouche enfin près de la ville de Pampelune. Il n'était pas seulement bien connu des seigneurs gascons, mais encore de sir John Chandos, qui conseilla au prince d'inviter Charles le Mauvais à une con-
(1) Froissart, liv. I, part, n, pp. 510-I>12.
(2) « Quand Charlemagne et tous ses pairs succombèrent à Fontarabie... » Milton, Paradis perdu, liv. I, v.
James, qui semble avoir consulté toutes les autorités, a élabli, ce qui était controversé, que ce furent les Gascons, et non les Espagnols ni les Maures, qui attaquèrent l'armée de Charlemagne. James's, W$tory of Charlemagne, \\ 101, noie 3, et p. 193, note 4.
(3) Ou comme s'exprime Froissart : « Il y a cent endroits le long du passage où trente hommes pourraient empêcher le monde entier d'avancer. » Liv. I, part, n, p. 523.
férence à Bayonne, pour traiter avec lui du passage de son armée en Castille par la Navarre. Quoique Charles vînt de conclure un traité avec Henri à Santa-Cruz de Campezco, et eût fait serment, de la manière la plus solennelle, non-seulement d'empêcher le prince de Galles et Pierre le Cruel de profiter du pas de Roncevaux et de traverser son royaume , mais encore d'aider en personne, avec toutes ses forces, Henri contre ses ennemis, il n'hésita pas cependant à se rendre aux conférences de Bayonne, dans l'espoir d'obtenir de meilleures conditions d'un parti plus puissant. Dans celte conférence, bien qu'il ne fût pas facile, comme le dit Froissart, de l'amener où il voyait qu'on avait besoin de lui, il promit, cependant, pour la même récompense stipulée, en ajoutant la ville de Victoria à celle de Logrono, qu'Henri lui avait offerte, d'ouvrir le passage et de joindre Pierre et le prince avec toutes ses forces. 11 viola envers Henri son engagement, en laissant le passage libre, et pour éviter de paraître à la tête de ses troupes, comme il l'avait promis aux deux parties, il envoya un corps de trois cents lances, sous le commandement de don Martin Enriqucz de la Carra, au secours d'Edouard et de Pierre; et, par un arrangement avec messire Olivier de Mauny, qui tenait la ville et le château de Borja, en Aragon, pour son parent messire Bertrand du Guesclin, il feignit d'avoir été fait prisonnier et détenu tout le temps que dura la lutte do Pierre et d'Henri (i).
Le Princc-::oir avait été engagé à entreprendre l'expédition d'Espagne, tant par la nouveauté qu'elle offrait que par la gloire qu'il comptait en retirer; et, de prime abord, il parut facile de rétablir dans son autorité le monarque détrôné; mais un peu de réflexion suffît à le convaincre que pour réintégrer un prince
(t) Froissart, liv. I, part n, pp. 5l2-:i26; Ayala, Cronica (kl rcy don Pt'lro, pp. 434-430; et le trailé île Liboumc entre Pierre, Charles et Edouard, prince île Galles, tlans Rymer, vol. III, part, u, p. «00.
qui avait été chassé de son royaume au milieu de l'exécration universelle de son peuple contre un autre qui avait tant de titres a la popularité, il lui faudrait un grand nombre d'hommes et beaucoup d'argent. Ne voyant plus les choses aussi clairement qu'elles lui avaient apparu d'abord, il eut de nouveau recours à ses fidèles conseillers Felton et Chandos, qui ne semblent pas s'être fait illusion sur les difficultés et les dépenses de l'expédition. Aux demandes du prince sur ce qu'ils en pensaient, ils répondirent que c'était une grande et haute entreprise, infiniment plus difficile que s'il s'agissait de chasser Pierre de son royaume, car il était détesté de tous ses sujets et avait été abandonné de tout le monde au moment de sa plus grande détresse; que le nouveau monarque était en possession de tout le royaume et jouissait de l'amour du clergé, de la noblesse et du peuple, qui l'avaient élu et le maintiendraient, quoi qu'il pût arriver ; et qu'il serait nécessaire d'avoir une grande quantité de gens d'armes et d'archers, car il fallait s'attendre à une résistance opiniâtre en entrant en Espagne. Ils conseillèrent donc au prince de faire fondre la plus grande partie de son argenterie et de la convertir en monnaie pour la solde des grandes compagnies, dont il aurait besoin et qui viendraient pour l'amour de lui, tandis qu'elles ne voudraient rien faire pour Pierre. Ils lui conseillèrent encore de demander à son père qu'il voulût bien lui accorder les cinq cent mille francs dus pour la rançon du feu roi Jean de France, et ils conclurent en l'engageant à prendre de l'argent partout où il en pourrait trouver, mais sans imposer son peuple; de cette manière il serait plus aimé et mieux servi de tous. Le prince suivit exactement les judicieux avis de ses conseillers. 11 commença par faire fondre les deux tiers de sa vaisselle d'or et d'argent, qu'il convertit en monnaie pour le paiement de ses troupes, et il obtint de son père, qui connaissait ses besoins, la somme de cinq cent mille
francs, qui fut payée par le roi de France à première demande (i).
Le prince de Galles, ayant fait, comme il l'espérait, une ample provision d'argent, porta ensuite son attention sur le nombre et la nature des troupes nécessaires à une expédition dans laquelle il avait mis tout son cœur. Il fit d'abord appel aux services de ses grands vassaux; mais ceux-ci connaissaient mieux que leur maître le caractère de Pierre le Cruel, et comme ils n'avaient aucune confiance dans la parole du roi, le prince dut se porter garant de leur paye, ainsi qu'il l'avait promis. Son second soin fut de s'assurer les services des grandes compagnies qui avaient accompagné Bertrand Du Guesclin en Espagne. Comme ces compagnies se composaient de hardis vétérans et qu'elles formaient les meilleures troupes de l'Europe, Édouard savait trèsbien que son succès dépendrait surtout du grand nombre d'hommes de cette classe qu'il pourrait enrôler dans ses rangs. La plupart de leurs chefs se trouvant être des Anglais ou des Gascons, qui le reconnaissaient pour leur suzerain, il envoya des messagers en Espagne pour les informer de son désir de les employer lui-même et leur dire de quitter le service d'Henri et de revenir de ce pays le plus vite possible.
A cet ordre obéirent immédiatement messire Eustachc d'Aubrecicoui t, messire Gauthier Huet, messire Mathieu Gournay, messire Jean d'Évreux et quelques autres, avec leurs compagnies; et Henri, qui était « large, courtois et honorable, » ne fit aucun effort pour les retenir; mais, en se séparant d'eux, il les remercia des services qu'ils lui avaient rendus, et les renvoya avec toutes sortes de témoignages de sa munificence. 11 aurait volontiers retenu sir Hugh Calverly, avec ses quatre cents lances, et rien ne lui aurait été plus facile que de réaliser ce désir; mais le roi ne voulut opposer aucun obstacle à son départ,
(I) Froissait, liv. f, paru u, r-. o\:>. ♦
estimant que le chevalier ne faisait que son devoir en allant servir le prince son seigneur (I).
Les autres compagnies qu'Henri avait déjà licenciées, sous le commandement de raessire Robert Briquet, de Jean Carsuelle, de Nandon de Bagerant et d'un grand nombre d'autres chefs, étaient disséminées dans tout le pays, lorsqu'elles reçurent le message du Prince-Noir. Elles réunirent aussitôt leurs bandes éparses et cherchèrent à traverser la fronlière d'Espagne; mais le passage leur fut fermé, et elles durent se diviser en trois corps, afin de franchir les montagnes par des points différents. Elles y parvinrent enfin, après une alternative de succès et de revers; mais elles portaient toutes sur elles les marques évidentes de leur longue et périlleuse marche; car, lorsqu'elles atteignirent leurs propres frontières, elles étaient toutes fatiguées, épuisées, mal armées, à peine montées et encore plus mal chaussées.
Les deux premières divisions gagnèrent la principauté d'Aquitaine (2) sans autre aventure remarquable; mais celle de Perducas d'Albret fut attaquée, à Montauban, par le comte de Narbonne et le sénéchal de Toulouse, avec des forces triples de celles des grandes compagnies; et, après un combat acharné, les Français furent entièrement défaits et leurs chefs faits prisonniers avec plus de cent chevaliers (3).
Par l'arrivée des grandes compagnies, le prince vil ses forces augmentées de sept mille combattants, parmi lesquels figurait
(I) Avala, Cnmca dd rey don Pedro, p. 437.
(5) Le duché de Guienne fut éri^é eu principauté, sous le nom »!^ principauté d'Aquitaine, par Edouard lit en 4302. comme marque de faveur pour le Prince-Noir. Pub., acte VI, p. 38V, cités par Piapin, Jlist. d'Angleterre, vol. I, p. 437. Edouard, le Piincc-Noir, fut créé prince d'Aquitaine le 19 juillet 13C2. Rymer, vol. III, part, u, pp. 607, COM.
(3) Froissart, liv. I, part, n, pp. 513-5I8,
une grande partie des gens d armes anglais et gascons. Il aurait pu y adjoindre une foule d'Allemands, de Flamands et de Brabançons mercenaires; mais il rejeta les offres de la plupart de ces soldats étrangers, préférant former son armée de ses propres vassaux.
Ontre ceux-ci et les contingents que ses barons et ses feudataires lui avaient fournis, Ëdouard III promit de lui envoyer d'Angleterre quatre cents gens d'armes et autant d'archers, sons le commandement de son quatrième fils, Jean de Gant, duc de Lancastre. L'arrivée opportune des grandes compagnies soulagea le Prince-Noir d'une grande inquiétude; car il craignait de ne pouvoir compléter les rangs de son armée, et, avant qu'elles vinssent, il avait recruté toutes sortes d'hommes d'armes partout où il avait pu en trouver. Il arriva même qu'en une seule fois il en engagea beaucoup plus qu'il n'en pouvait payer. Cette aventure se passa à Angoulème, où le prince, qui était dans un de ses moments de bonne humeur, causait en riant avec quelques chevaliers de Gascogne, de Poitou et d'Angleterre, qui faisaient partie de l'expédition d'Espagne. Se tournant vers le sire d'Albret, il lui demanda :
« Avec quelle quantité de gens d'armes me pourrez-vous bien suivre en ce voyage ?
— Monseigneur, répondit sans hésiter le chevalier gascon, si je voulais prier tous mes amis, c'est à entendre mes féaux, j'en aurais bien raille lances et toute ma terre gardée par mon chef.
— Sire d'Albret, c'est belle chose, dit le prince, qui, se tournant ensuite vers sir Felton et quelques autres chevaliers d'Angleterre, ajouta en anglais : Par ma foi, on doit bien aimer la terre où on trouve un tel baron qui peut suivre son seigneur avec mille lances. » Puis, s'adressant de nouveau au sire d'Albret, il lui dit : « De grande volonté, je les retiens tous. »
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Mais quand, après l'arrivée des grandes compagnies, le prince commença à éprouver des inquiétudes sur les moyens de subvenir à l'entretien si coûteux de ses troupes; quand il reçut de toutes parts des plaintes sur leurs excès et leurs déprédations, qu'aucune discipline ne pouvait modérer, et qu'enfin il vit qu'il était plus facile de trouver des soldats que des ressources, il écrivit au sire d'Albret pour lui dire de suspendre l'envoi de ses mille lances et lui faire savoir que, d'après un ordre de son conseil, il était taxé à deux cents lances seulement, et qu'il eût par conséquent à licencier le reste. A la réception de cette lettre, le sire d'Albret fut extrêmement irrité de la conduite du prince, qu'il considéra comme une dérision; et, sous l'influence de la colère, il appela un secrétaire et lui dicta une réponse de la dernière liberté et de la plus grande amertume.
Après avoir exprimé toute la surprise que lui avait causée la lettre du prince, son propre embarras et celui de son conseil sur la réponse qu'il y avait à lui faire, il exposa en termes violents son mécontentement et la perte qui résulterait, tant pour lui que pour ses hommes, du changement de résolution chez le prince, et il conclut par ces paroles à peine respectueuses :
« Cher sire, plaise à vous savoir que je ne saurais séparer les uns des autres : je suis le pire et le moindre de tous, et si aucuns y vont, tous iront; ce sais-je. »
Le prince considéra cette lettre comme une réponse hautaine à la sienne et dit en anglais a quelques chevaliers qui se trouvaient près de lui : « Le sire d'Albret est un grand maître en mon pays quand il veut briser l'ordonnance de mon conseil. Par Dieu ! il n'ira mie ainsi qu'il pense. Or, demeure, s'il veut, car ferons-nous bien le voyage sans ses mille lances. »
La chose n'en resta pas là. Edouard ne pouvait aisément oublier un semblable affront ; car il était emporté et cruel dans sa colère et voulait, à tort ou à raison, que tous les sei-
peurs auxquels il commandait pliassent devant lui; mais le comte d'Armagnac, oncle du sire d'Albret, avec l'aide de sir John Chandos et de Thomas Felton, s'y prit de telle sorte, que le sire d'Albret se vit forcé de céder. Le prince ne parla plus de cet incident et se tint pour satisfait (i).
(1) Froissart, liv. 1, part, u, pp. 513, 519, 521.