CHAPITRE III
Heari se dispose à repousser l'invasion de U Castille. — Bertrand Du Gncsdin retourne en France pour y faire de nouvelles recrues. — Le prince de Galles commence sa marche à travers les Pyrénées. —
Le comte de Foix.
Tandis que le Prince-Noir, Edouard, se préparait sur une grande échelle à envahir l'Espagne en faveur de Pierre le Cruel, Henri, de son côté, ne négligeait aucune mesure de précaution pour sa défense. Comme nous l'avons dit plus haut, il quitta soudainement la Galice, dès qu'il apprit que le prince de Galles réunissait des troupes pour envahir son royaume, et assembla les Cortès à Burgos. Les généreux secours qu'il obtint de ce corps lui permirent de lever une grande armée, et il envoya immédiatement de tous côtés rassembler des troupes. Lorsqu'il fut bien certain qu'Edouard avait rappelé les chefs des grandes compagnies qui l'avaient aidé à faire la conquête du royaume, il leur permit départir, sans faire aucun effort pour les retenir, et, se sentant tout à fait sûr de l'affection de ses sujets, il redouta moins les dangers de l'invasion. 11 dit à Bertrand Du Guesclin, qui était toujours avec lui : « Messire Bertrand, on nous a annoncé que le prince de Galles se prépare à nous faire la guerre et, par la force des armes, à rétablir sur le trône ce juif qui s'appelle roi d'Espagne. Qu'en dites-vous?
— Sire, répondit Du Guesclin, le prince est un chevalier si vaillant que, dès le moment qu'il a entrepris la chose, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour atteindre son but; néanmoins, je vous conseille de garder tous les défilés et les passages de votre royaume, afin que personne ne puisse entrer ou sortir sans votre permission, et d'avoir bien soin de conserver Tamour de votre peuple. Je suis persuadé que vous obtiendrez de grands secours des seigneurs et des chevaliers français, qui vous serviront avec plaisir; en conséquence, avec votre permission, je retournerai en ce pays et vous en ramènerai tous les amis que je pourrai.
- Par ma foi! s'écria Henri, vous parlez bien; et, dorénavant, je me laisserai gouverner par vos conseils et vos avis. »
Bertrand Du Guesclin partit donc immédiatement pour la France, et passa par l'Aragon, où il fut cordialement reçu du roi. Après être resté quinze jours en ce royaume, il traversa les Pyrénées et eut une entrevue avec le duc d'Anjou à Montpellier. Ayant passé quelque temps avec ce prince, il alla à Paris rendre visite au roi de France, qui le reçut avec une grande joie (i).
Après avoir terminé tous ses préparatifs, le prince de Galles désirait beaucoup se mettre en route pour les frontières d'Espape ; mais, comme la saison était fort avancée, on lui conseilla d'attendre jusqu'après Noël afin d'avoir l'hiver derrière lui. Le prince inclinait d'autant plus volontiers de ce côté, que la princesse approchait du terme de sa grossesse et qu'il lui répugnait de la laisser seule avant que l'événement eût eu lieu. Mais Edouard commençait à s'impatienter de ce retard et il avait hâte de donner de l'occupation à ses troupes, parce qu'il lui était impossible d'em-
(1) Froissait, liv. I* part, h, p. 513.
pêcher les grandes compagnies de commettre, partout où elles allaient, les plus grands excès, tant sur les hommes que sur les femmes; en outre, il trouvait très-lourds les frais de leur entretien, s'étant chargé de leur subsistance, ainsi que de leur solde, depuis la dernière quinzaine d'août. Néanmoins, û fut bientôt délivré de toute inquiétude au sujet de la princesse de Galles, qui accoucha d'un fils (i); et il put quitter Bordeaux le dimanche suivant, avec les troupes qu'il avait avec lui, pour rejoindre le gros de l'armée, campé alors près de la ville de Dax en Gascogne. Après y avoir attendu quelque temps l'arrivée de son frère, le duc de Lancastre, avec les gens d'armes et les archers d'Angleterre, il se mit en marche à travers les Pyrénées, laissant sa principauté sous la garde du comte de Foix jusqu'à son retour (2).
Gaston Phœbus, comte de Foix et de Béarn, était un des hommes les plus capables et les plus remarquables de son temps. A son retour d'une expédition en Suisse avec le captai de Buch, en Tannée 4332, il apprit, tandis qu'il était à Châlons en Champagne, comme nous l'avons déjà dit, que la duchesse de Normandie, femme du Dauphin Charles, et trois cents autres dames avec, le duc et la duchesse d'Orléans, étaient assiégés dans la ville de Meaux en Brie par la Jacquerie, et, sans attendre de connaître le nombre des révoltés ni d'avoir complété ses propres rangs, il courut vaillamment au secours de ces dames, se jeta dans la ville avec quarante lances, et repoussa cette tourbe infâme, dont il fit grand carnage. Trente ans après cet événement, Froissart alla lui rendre visite en sa résidence habituelle d'Ortliez en Béarn, avec des lettres d'introduction de Guy de Chàtillon ; et le chroniqueur a consacré plusieurs des intéressantes pages de son grand ouvrage
(!) Il fut appelé Richard et surnomme; de Borchattx, du lieu de *a naissance. 11 succéda à son grand-père sous le nom de Richard II. (2) Froissart, liv. 1, part, n, pp. lit 9-521.
à ce qu'il avait appris par ouï-dire ou vu lui-même à la cour du comte de Foix. Quoiqu'il ne possédât que le comté féodal de Foix et le territoire franc ou allodial de Béarn, qui étaient très-petits relativement aux immenses domaines des grands princes qui l'entouraient, le comte, par ses grands talents, sa prudence et ses extraordinaires ressources, avait réussi, non-seulement à rester étranger à leurs alliances gênantes, mais encore à éviter de prendre part à leurs querelles ; ni lui ni son peuple ne s'étaient mêlés de leurs guerres. Il n'avait pas été sans avoir maille à partir avec quelques-uns de ses voisins moins puissants; cependant, dans toutes les rencontres, ils furent constamment battus. En l'année 1362, il fot aUaqué par le comte d'Armagnac et le sire d'Albret, avec d'autres nobles de leur parti ; mais ils furent complètement défaits et faits prisonniers. Leur rançon rapporta au comte de Foix un million de francs , qui lui furent payés avant que les prisonniers recouvrassent la liberté (1).
Si Gaston amassait de grands trésors, ce n'était point par pur amour de l'argent, car aucun prince de son temps ne vivait à plus grands frais et ne faisait des présents aussi nombreux et aussi magnifiques à tous les étrangers qui venaient lui rendre visite, surtout aux hérauts et aux ménestrels; mais ses richesses étaient un puissant élément de force pour le souverain de si petits états, entouré de voisins aussi turbulents que les rois de France et d'Angleterre. Par ses grandes ressources et sa promptitude à venger une injure, dès qu'elle avait été commise, il inspira tant de respect à ces deux monarques, que non-seulement ses peuples furent à l'abri des incursions des soldats français et anglais, mais que les grandes compagnies mêmes, qui ne respectaient rien , n'osaient pas toucher à une poule qui appartint à un sujet du comte de Foix , sans la payer.
(t) Chroniques béarnaises, par Miguel del Vermes, pp. 582, 583. Edit. Buchon. — Fruissart, liv. 111, p. 380.
294 BERTRAND DU OUESCLIN
» Ses villes et ses châteaux étaient toujours si bien gardés et approvisionnés , que personne n'eût osé mettre le pied sur son territoire sans son consentement; et il lui fallait si peu de temps pour faire ses préparatifs, que, une fois qu'il craignit une invasion , il jeta tout-à-coup dans ses différentes forteresses une force de vingt mille hommes. Il fut toujours assez fort pour rejeter ce qu'il croyait préjudiciable, à ses meilleurs intérêts ; car, comme il avait refusé l'offre séduisante du comté de Bigorre , à la seule condition d'en faire hommage au roi de France, il rejeta de même la demande du Prince-Noir, Êdouard , de lui faire semblablement hommage pour le territoire de Béarn, et ce ne furent que l'expédition d'Espagne et les pacifiques conseils de sir John Chandos qui prévinrent une rupture.
Pour conserver cette position et faire d'aussi riches présents , car il dépensait tous les ans, seulement en cadeaux, soixante mille francs , ses revenus ordinaires étaient tout-à-fait insuffisants ; et comme il conservait d'habitude dans son trésor, à Orthez, une somme de trois millions de francs, il était nécessairement obligé d'imposer de fortes taxes sur son peuple , levant deux francs par feu. Cet impôt, quoique onéreux, était payé sans murmure, son peuple sachant très-bien que sa condition était de beaucoup supérieure à celle de ses voisins ; que non-seulement ils étaient protégés contre tout dommage, mais encore que Tordre , la paix et la justice régnaient dans le pays ; et qu'enfin, si les jugements de leur maître étaient quelquefois empreints d'une sévérité terrible, ces jugements étaient toujours impartiaux.
A l'époque de la visite de Froissart , le comte de Foix était dans sa cinquante-neuvième année; et le chroniqueur le représente comme un liomme d'une grande beauté personuelle, d'une belle figure et d'une taille imposante, les yeifx bleus, le teint vermeil, l'air ouvert. 11 parlait correctement le français et écri-
vait même en cette langue (1). Il assistait régulièrement à tous les offices de dévotion et distribuait journellement des aumônes d'une main libérale. Il avait des manières aimables et un abord facile; il était courtois et expansif, quoique bref dans ses demandes et dans ses réponses. Il aimait les chiens par-dessus tout, et il était passionné pour la cbasse, en été comme en hiver (î). Les faits d'armes et les récits d'amour faisaient ses délices. U adorait la musique, dans laquelle il était lui-même assez habile, et prenait grand plaisir à faire chanter à ses clercs des chansons, des rondeaux et des virelais devant lui. Son château était constamment rempli de seigneurs et de chevaliers ; et il y avait toujours une grande quantité de tables à la disposition de ceux qui voulaient prendre part au souper, que l'on servait invariablement à minuit. Le comte observait assez la tempérance ; rarement il mangeait d'auire viande que de la volaille, et encore ne touchait-il qu'aux ailes et aux cuisses , et il buvait modérément. Il était prudent, avisé, circonspect dans sa conduite, et il ne souffrait auprès de sa personne ni bouffon, ni fou, ni favori. Il se distinguait entre tous les princes de son temps par sa libéralité et il faisait de magnifiques cadeaux, mais tout cela sans excès ni exagération, et personne ne savait mieux placer ses bienfaits. Pour la perception de ses revenus, il employait douze hom-
(0 De ses compositions littéraires, il reste une chanson en béarnais et un traité sur les plaisirs de la chasse, en français, avec le titito suivant : a Le Miroir de Phébus des desduits de la chasse des bestes sauvai'jcs et des oyseaux de proiey par Gaston Phébus de Poix, seigneur de Béarn. » Voir Saintc-Palaye, Mémoires sur Yancienne chevalerie, U II, pp. 227 et 290, note 12, et note de Buchon sur Froissart, liv, 111, p. H9.
(2) « Le comte de Foix avait alors la réputation d'un très-habile chasseur. Il entretenait une meute de quatorze cents à seize cents chiens. Froissart lui amena d'Angleterre quatre lévriers, dont il nous a donné les noms : Tristan , Hector, Brun et Rolland. » Sainte-Palave, t. H, p. 277.