BERTRAND PU GUESCLIN
d'y prendre part, un écuyer fut aperçu sortant de la lice et regagnant sa demeure en ville, soit qu'il eût assez du divertissement ou que peut-être sa mauvaise chance l'eût découragé. Bertrand se leva aussitôt pour suivre cet homme, qui se trouva être un parent de sa mère. Entrant dans la chambre où récuyer se débarrassait de son armure, notre héros se jeta à ses genoux et le supplia, avec une éloquence touchante, malgré sa rudesse, de lui prêter son équipement pour fournir trois courses avec la lance. L'écuyer reconnut immédiatement Bertrand et lui répondit avec obligeance : a Ah ! beau cousin, vous ne devriez pas le demander, mais en user comme vous appartenant. » 11 aima ensuite Bertrand à la hâte, lui prêta son cheval et lui donna un valet pour raccompagner.
Le cœur plein de joie, Bertrand courut aux joutes. C'était une bonne fortune trop inespérée; son triomphe était au comble. 11 avait changé son misérable poney pour un coursier superbement harnaché, et caché son pauvre vêtement sous une armure complète. Il se recommanda d'abord à Dieu, franchit la barrière et avança hardiment dans la lice. X peine y était-il entré, qu'un chevalier vint à lui et le défia.
L'institution de la chevalerie déclinait évidemment pour qu'un simple écuyer pût jouter avec un chevalier. Personne, à moins d'être chevalier, ne devait se permettre d'offrir le combat à un chevalier, disait une vieille maxime; et la loi confirmait le principe, car elle n'accordait pas à l'écuyer le duel ni le gage du combat contre un chevalier. Mais, avec le temps, les chevaliers perdirent beaucoup de leurs prérogatives, et depuis le commencement du xive siècle, ils n'avaient plus sur les écuyers une telle prééminence, qu'il ne leur fût possible, sans déroger, de se mesurer avec eux.
Bertrand, à peine provoqué, s'empressa de faire signe de la main qu'il acceptait le défi, et au même instant les deux jouteurs lancèrent leurs chevaux l'un contre l'autre. En voyant
son adversaire s'approcher de lui, notre jeune héros pointa sa lance avec tant de justesse, que le fer, pénétrant dans la visière, fit sauter le casque du chevalier; et le choc fut si violent, que cavalier et cheval roulèrent dans la poussière. Le cheval fut tué du coup, et le chevalier en perdit connaissance, au point que tous les assistants le crurent mort Bertrand, lui, no broncha pas, et les hérauts, voyant cette habile manœuvre et ne sachant ni le nom ni le cri de guerre du vainqueur, se mirent tous à crier : « Bon écuyer ci a ! »
Le chevalier désarçonné fut vivement relevé par ses servants, et son cheval emporté hors de la lice. On le loua beaucoup de la manière dont il s'était comporté dans le combat, et en reprenant ses sens il s'écria :
a Dieu ! par qui donc ai-je été attaqué? Jamais lance ne visa mieux. Va, dit-il ensuite à un servant, va demander à l'écuyer son nom et sa famille. »
Le messager ht la commission, et au retour dit à son maître:
« Vous ne découvrirez qui il est, que s'il est décoiffé par vous ou par un autre ; alors seulement vous le saurez.
— Amène-moi tout de suite un autre cheval, reprit le chevalier. Je n'aurai de cesse que je n'aie reconnu par qui j'ai été désarçonné. Quel qu'il soit, c'est un gentilhomme et d'un noble sang.
La brusque apparition et la vaillante conduite du jeune cavalier, que personne ne connaissait, jeta quelque trouble parmi les combattants, et il y en eut peu qui n'hésitassent à croiser la lance avec lui. Ils se consultèrent entre eux pour savoir qui ce pouvait être, mais aucun ne put le dire. Messire Regnault Du Guesclin, maître, avec son parti, du champ de bataille, en ▼oyant les chevaliers se retirer devant l'étranger, voulut le défier lui-môme, pour venger la défaite du chevalier désarçonné, qui appartenait à son côté. En conséquence, il donne de l'épe-
ron à son cheval et se met en mesure d'attaquer Bertrand, qui ne désirait pas moins que lui d'engager le combat ; mais au moment où il allait s'élancer, reconnaissant son père a la devise de son écusson, il abaissa la pointe de sa lance, passa outre et regagna sa place. Un autre chevalier, pensant que Bertrand n'avait refusé le combat avec raessireRegnaultDuGuesclin, que par crainte, s'avança vers lui et lui porta un défi. Bertrand l'accepte aussitôt, et du premier choc il frappe son adversaire au casque avec tant de force, que la coiffure vola à plus de dix pieds de là. Les hérauts, en voyant de nouveau la précision de ses coups, crièrent encore : « A cet aventureux venu nouvellement! »
Au bout de quinze courses, dans lesquelles bien des lances furent rompues et où Bertrand fut vainqueur, messire Regnault Du Guesclin, qui ne comprenait pas que le vaillant étranger refusât de se mesurer avec lui, réunit les chevaliers de son parti et tint conseil pour aviser au moyen de découvrir quel pouvait être cet écuyer qui joutait si bravement. Il fut décidé dans ce conseil qu'un chevalier normand d'une grande prouesse l'attaquerait et essaierait de faire sauter sa visière. La chose eut lieu en effet, et Bertrand fut reconnu, au grand étonnement et à la joie de ses amis. Quand son père le vit, il vint à lui tout rayonnant et lui dit : « Gentil fils, je vous donne l'assurance que je ne vous traiterai plus désormais aussi vilainement que je l'ai fait jusqu'ici. Vous aurez des chevaux, de l'or et de l'argent à souhait; et pour la vaillance que vous avez montrée aujourd'hui, vous pouvez aller où vous voudrez acquérir de la gloire. »
Le prix du tournoi fut adjugé à Bertrand, et la cérémonie du décernement termina les fêles de la journée. Il accompagna son père à la maison, et lorsque sa mère apprit qu'il avait remporté le prix des joutes, elle en eut une très-grande joie et se rappela la prophétie de la religieuse. II obtint de son père les moyens
de prendre part aux tournois à sa portée, et de faire de beaux cadeaux aux hérauts et aux ménestrels (i). *
Cette période de sa vie fut une bonne préparation aux scènes agitées dans lesquelles il allait entrer et où il était destiné à jouer un rôle si considérable.
Il est nécessaire d'interrompre ici pour un moment l'histoire du jeune homme, afin de raconter les importants événements qui occupèrent l'homme fait. De ces événements, le premier où se trouvât engagé Bertrand fut la malheureuse querelle du comte de Jtfontfort et de Charles de Blois relativement à la succession du duché de Bretagne, querelle qui, durant de longues années, divisa cette province en factions rivales et hostiles er la plongea dans toutes les horreurs de la guerre civile.
■I) Cuvclicr, vv. 311-536. — Chron. anon., ch. i, pp. 3, 4.