CHAPITRE IV
Le Prince-Noir traverse les Pyrénées et entre eu Espagne. — Henri se décide,
contre l'opinion de Dvi Guesclin, à livrer bataille aux envahisseurs. — Premiers avantages remportés par les Castillaus. — Bataille de Navarele ou de Najaro. — Défaite d'Henri. — Bertrand Du Guesclin est fait prisonnier.
Le prince de Galles, ayant fait tous ses préparatifs, se mit en marche par les Pyrénées vers le milieu du mois de février de l'an 1367. Il divisa son armée, qui se montait à dix mille hommes d'armes et autant d'archers, outre les fantassins, en trois corps. Le premier corps, placé sous le commandement nominal du duc de Lancastre, mais que commandait en réalité sir John Chandos, traversa le premier le pas de Roncevaux; le second corps, conduit par le prince en personne et par Pierre le Cruel , le suivit le lendemain, et l'arrière-garde, sous les ordres de Jacques, roi titulaire de Mayorque (i), et des chefs gascons, se mit en route le troisième jour : quoique la marche de l'armée et surtout du
(1) Jacques II, roi de Mayorque, père du Jacques dont il est ici question, avait été détrôné par Pierre IV, roi d'Aragon, qui réunit ses États à l'Aragon par acte du 29 mars 1344. Ravnaldus, Annal, eccks., 1343, §§26,31.
BERTRAND DU GUESCL1N ËT SON ÉPOQUE. 301
corps commandé par le prince de Galles fût entravée par les grands vents et par la neige qu'elle rencontra sur son passage, elle atteignit saine et sauve le voisinage de Pampelune. Cependant, Henri, grâce à son activité et secondé par la terreur que le retour de Pierre inspirait à tous ses sujets, avait réuni une troupe considérable tant à pied qu'à cheval, outre un renfort de quatre mille combattants qui devait lui arriver sous les ordres de messire Bertrand Du Guesclin, qu'il attendait de jour en jour. Il était d'autant plus impatient d'avoir près de lui ces auxiliaires qu'il n'aurait pas voulu engager d'affaire sans eux. En apprenant qu'Edouard avait quitté la Navarre et était entré dans la province d'Alava, sur la route de Burgos, Henri passe l'Ebre et établit son camp dans un hameau près de la ville de Trevino. II y apprit que six cents Castillans, cavaliers et genetours (4), qu'il avait envoyés pour prendre la ville d'Agreda, avaient déserté ses drapeaux et s'étaient ralliés à l'armée du prince de Galles ; mais il fut plus que dédommagé de cette défection par l'arrivée de messire Bertrand Du Guesclin, du maréchal d'Audeneham, du bègue de Villaines et de plus de trois mille soldats français et aragonais. Ce fut là encore qu'Henri reçut une lettre de Charles V, roi de France, qui lui écrivait pour lui conseiller d'éviter une bataille avec le prince de Galles, car Charles avait si peu de confiance dans l'issue d'un combat, par l'expérience de la fatale journée de Poitiers, que depuis il ne voulut jamais consentir à aucun engagement quand il pouvait obtenir un avantage d une autre manière. Il engagea donc for-
(!) Llagono, l'éditeur d' Avala, établit entre ces troupes la distinction suivante : « Les cavaliers castillans étaient des gens d'armes, armés de toutes pièces, qui faisaient usage de longs élriers, tandis que les genetours , montés sur des genêts, étaient de la cavalerie andaloose, armée à la légère, mais très-utile, avec des élriers courts, et ayant pour armes une lance et un bouclier en cuir ovale. » Cronica del rey don Pedro, p. 337, note 3.
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lement Henri à éviter d'en venir aux mains avec le Prince-Noir, qui avait avec lui la fleur de la chevalerie du monde entier ; et il lui conseilla de faire la guerre d'une autre façon, le prince et les grandes compagnies ne pouvant rester longtemps inactifs en Castille. A ce judicieux conseil du roi de France, Bertrand du Guesclin, le maréchal d'Audeneham et les autres chefs français ajoutèrent tout le poids de leur influence; mais, à leurs observations, Henri répondit que les membres de son conseil privé, et les personnes fidèles qui l'entouraient, étaient d'avis que s'il laissait percer quelque crainte sur le résultat d'un engagement avec Édouard, il se verrait abandonné de tous les nobles du royaume, exemple que suivraient les cités et les villes, car on redoutait extrèmenent le retour de Pierre au pouvoir; mais que, s'ils le voyaient décidé à risquer une bataille, ils courraient les chances de la victoire. 11 ajouta que cette opinion de son conseil concordait avec la sienne propre et il termina en disant aux chevaliers français qu'il serait dangereux de laisser soupçonner qu'il fuyait le combat, d'abandonner sans défense les cités, les villes et les terres appartenant à ses partisans, et que puisqu'il en était ainsi il remettait entre les mains de Dieu le soin des événements.
La décision d'Henri et de son conseil se fondait sans doute sur l'exemple tout récent de ce qui était arrivé à Pierre, qui avait perdu son royaume faute de courage pour le défendre, sans tenir suffisamment compte de l'estime différente que leurs sujets faisaient d'eux; car, tandis qu'Henri était populaire auprès de toutes les classes, Pierre était aussi haï que redouté. Ayant donc résolu de ne pas éviter la bataille, Henri parut disposé à prendre toutes les précautions que dictait la prudence, et, en apprenant que la ville de Salvaticrra, dans la province d'Alava, près des frontières de la Navarre, s'était rendue à Pierre, il changea la position de son armée et assit son camp sur une hauteur près du château de ZaJ-
diaran, où on ne pouvait l'attaquer sans courir beaucoup de risques (i).
Edouard, en quittant la Navarre, passa par la ville de Salvatierra, et prit position devant Viltoria, sur la route de Burgos, où il campa pendant six jours dans l'espérance qu'Henri l'attaquerait ; car le pays derrière lui était si pauvre et à ce point dévasté, que la plus grande disette régnait dans son camp et avait pris de telles proportions, qu'avant qu'il quittât ce campement, un petit morceau de pain se vendait, dans son armée, un florin. Un des soldats de Chandos, qui parlait un jour de ses grandes richesses et de son extrême besoin, s'exprimait ainsi : « Plût à Dieu que j'eusse un verre de vin tant seulement et trois morceaux de pain sans plus, m'eût-il coûté cent marcs de bon argent (2) ! >
Cependant Henri garda sa position de Zaldiaran et envoya un fort détachement sous les ordres de son frère don Tello, du comte de Dénia et d'autres nobles Espagnols, pour harceler le prince et empêcher ses fourrageurs de faire des provisions. Ces nobles Espagnols, avec un corps de six mille chevaux, attaquèrent d'abord et taillèrent en pièces un détachement commandé par sir Hugh Calverly et poursuivirent ce chef jusque dans le camp anglais. Exaltés par ce succès, ils attaquèrent les lignes du duc de Lancastre, réveillèrent tout le camp du prince de Galles et, après quelques faits d'armes particuliers entre les chevaliers anglais et gascons d'un côté et les Espagnols de l'antre, ceux-ci se retirèrent en bon ordre vers leur armée. A leur retour, ils rencontrèrent sir Thomas Felton, son frère William (3) et quelques autres chevaliers avec deux cents
(1) Avala, Cronica tel rey don Pedro, pp. 438-455. — Froissart, Kv. I, part il, pp. 523-528.
(2) Froissart, liv. I, part, u, p. 531. — CuvelitT, v. H, 540.
C3) C'est ce même William Felton dont il sera question plus loin et
hommes d'armes et autant d'archers, que l'on avait envoyés reconnaître, pour en rendre compte, la position d'Henri. Quand les chevaliers anglais s'aperçurent que les Espagnols se préparaient à les attaquer, ils prirent avantage d'une éminence voisine et y déployèrent leurs forces, afin de se défendre du mieux qu'ils pourraient. Pendant que les Espagnols se disposaient à combattre, sir William Felton, ne voyant aucun moyen d'échapper à un corps aussi considérable, descendit hardiment la colline, la lance en arrêt, et, donnant de l'éperon à son cheval, il se précipita au milieu des ennemis et frappa un Castillan avec tant de force, que la lance, perçant l'armure, lu! passa à travers le corps et le laissa mort sur la place. Biais le brave chevalier fut bientôt entouré, et, après une belle mais inutile défense, il fut écrasé par le nombre et tué. Don Tello donna ensuite l'ordre d'attaquer les Anglais, qui avaient pris position sur la colline et qui opposèrent une vaillante défense; mais ils ne pouvaient tenir contre cette masse d'adversaires et ils furent tous tués ou faits prisonniers (1).
Henri fut grandement réjoui de ce premier succès : il exprima à son frère, don Tello, la joie que lui causait sa bonne fortune en présence de Bertrand Du Guesclin et d'autres chefs français, et parut augurer un heureux résultat pour la lutte décisive; mais le maréchal d'Àudeneham, vieux soldat expérimenté, qui ne partageait pas ces espérances, s'avança et dit:
« Sire, sauve soit votre grâce, je ne vous veux reprendre de votre parole, mais je la veux un petit amender ; et vous dis que, quand par bataille vous attaquerez au prince, vous trouverez là gens d'armes; car là est toute la fleur de toute la cheva-
qui fut l'adversaire du Du Guesclin dans le proeùs relatif au gage de combat jugé par le parlement de Paris.
(I) Avala, Cronka dcl rcy don Pedro, pp. iiîî, Vt6. Froissjrt, liv. I, part, ii, pp. :i2S-530.
lerie du monde ; et les trouverez durs, sages et bien combattants, ni jà ponr mourir plein pied ne fuiront : si avez bien besoin que vous ayez avis et conseil sur ce point. Mais si vous me voulez croire, vous les déconfirez tous sans coup férir ; car, si vous faisiez tant seulement garder les détroits et passages, par quoi pourvéance ne leur pussent venir, vous les affameriez et déconfiriez par ce point; et retourneraient en leur pays sans arroy et sans ordonnance, et lors les auriez-vous à votre volonté.
— Maréchal, répondit Henri à ce sage conseil, par l'Ame de mon père! je désire tant à voir le prince, et d'éprouver ma puissance à la sienne, que jà ne nous partirons sans bataille; et Dieu merci, j'ai et aurai bien de quoi, car tout premièrement jà sont en notre armée sept mille hommes d'armes, montés chacun sur un bon coursier, et tons couverts de fer, qui ne redouteront traif, ni archer. En après j'ai bien vingt mille d'autres gens d'armes, montés sur genêts et armés de pied en cap. De surplus j'ai bien soixante mille hommes de communautés à lances et à piques, à dards et à boucliers, qui feront un grand fait; et tous ont juré que point ne faudront jusques à mourir, si que, Dam Maréchal, je ne me dois mie ébahir, mais conforter grandement en la puissance de Dieu et de mes g-ens (i). »
Édouard, d'après les démonstrations hostiles de ses ennemis quand il campait devant Vittoria, s'attendait tous les jours à une bataille. Ce fut là que Pierre reçut Tordre de chevalerie, que le prince conféra aussi à Thomas Holland, son beau-fils, ainsi qu'à plusieurs autres. En môme temps, le duc de Lancastre, sir John Chandos et quelques-uns des autres chefs, créèrent des chevaliers au nombre de plus de trois cents (2).
(1) Froissait, liv. I, part, ir, pp. 530, 531.
(2) Au sujet de la création de chevaliers avant et après une bataille,
Comme Henri ne paraissait pas disposé à quitter sa forte position ni à lui offrir la bataille, et que la disette augmentait de jour en jour dans son armée, Édouard, sur l'avis d'un conseil de guerre, résolut de lever le camp et de chercher à pénétrer en Castille par quelque autre point. En conséquence il mit son armée en route et, rentrant en Navarre, il longea les frontières jusqu'au pont de l'Ebre vis-à-vis Logrono, qu'il traversa, et prit position non loin de cette ville près du village de Navarrete. En même temps Henri, qui avait attentivement observé les mouvements du prince, abandonna précipitamment sa position à Zaldiaran, repassa l'Ebre et dressa son camp près la ville de Najara, sur la Najarilla, affluent de l'Ebre; c'était une rivière de peu d'importance, mais profondément encaissée entre de hautes rives et juste en face de la position prise par Édouard à la distance de quatre ou cinq lieues. Tandis que les armées ennemies étaient ainsi campées sur les deux rives opposées do la Najarilla, Henri et Édouard échangèrent des lettres dans lesquelles ils essayaient, chacun de son côté, de justifier le but qu'ils poursuivaient; mais cette correspondance n'eut d'autre résultat que de laisser croire probablement à Henri que la lettre d'Édouard était un défi ; car, dés qu'il l'eut reçue, il résolut témérairement de traverser l'étroite rivière qui lui avait servi de retranchement naturel et, contre l'avis de plusieurs de ses plus habiles capitaines, d'offrir la bataille à son adversaire dans la plaine en face de Navarrete (I).
La résolution inconsidérée d'Henri d'abandonner tous les avantages de sa position fut prise contre l'avis formel de Ber-
voir Sainte- Palayc, Mémoires sur l'ancienne chevalerie, p. 210, note 15. Quatre cent soixante-sept chevaliers français, dil-il, furent faits avant la bataille de Rosbeck, en 1382, et cinq cents avant celle d'Azincourt, en 1415.
(1) Froissart, liv. I, part n, p. 538. — Rymer, t. III, part, n, pp. 823, 824. — Avala, Cronica del rcy don Pedro, pp. 447-434.
trand Du Guesclin, qui lui conseillait de se fortifier par des fossés et de couvrir son front avec les chariots de l'armée ; car, disait-il, Fennemi serait forcé de battre en retraite et se sauverait devant lui comme un cerf devant les chiens; qu'alors le roi le pourrait poursuivre et le prendre quand il le voudrait. Cet avis du Du Guesclin fut violemment combattu par le comte de Dénia, commandant des auxiliaires aragonnais, qui l'attribuait à la crainte ou à l'indifférence qu'il avait pour les plus cbers intérêts du roi. Du Guesclin repoussa énergiquement cette insinuation :
« Par le mien serment, dit-il, si demain combattons, nous serons déconfis, et serai mort ou pris! Grand meschef en viendra sur le roi et sa gent; mais pour tant que parlé en avez et ainsi m'avez reproché vilainement, demain leur livrerons bataille, et là pourra-t-on voir de moi le bon talent, ne se je snis traître et couard (\). »
Le Prince-Noir était trop bon général pour n'être pas enchanté de voir son ennemi abandonner les avantages de sa position ; car, embarrassé comme il Tétait lui-même par la disette dont souffrait son armée et avec un corps des meilleures troupes du monde, il avait tout à gagner en engageant une bataille en rase campagne. Aussi, quand on lui eut appris qu'Henri approchait, s'écria-t-il :
« Par ma foi î ce bâtard Henri est un vaillant chevalier et hardi, et lui vient de grand prouesse et grand hardiment de nous chercher ainsi. »
Le lendemain 3 avril 1367, qui était un samedi, les deux armées parurent dans les plaines de Navarrete. Les forces du prince de Galles montaient à quarante mille hommes environ, dont dix mille gens d'armes, dix mille archers et le reste fantassins. Ces forces furent divisées en quatre corps. Le pre-
(1) Cuvelier, w. 11,370-11,411.
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mier était commandé par le duc de Lancastre, sous la direction de sir John Chandos ; le second par le comte d'Armagnac et les chefs gascons; le troisième .par le captai de Buch, et le quatrième par Edouard et Pierre le Cruel. De l'autre côté, l'armée de Henri était composée de quatre mille gens d'armes, seize mille genetours, et d'un corps d'infanterie irrégulièrc de quarante â soixante mille hommes armés de lances, de piques, de traits, d'épées et d'épicux. Cette armée était également divisée en quatre corps, dont le premier était commandé par . messire Bertrand Du Guesclin; le second par dom Tello; le troisième par le comte de Dénia, et le quatrième par Henri en personne. Quand toutes ses troupes furent rangées en bataille, Henri, monté sur une mule forte et agile, selon l'usage du pays, parcourut les rangs de son armée, passant devant tous les chefs, les conjurant de faire en ce jour tous leurs efforts pour sauver son honneur (1).
Dans le parti opposé, sir John Chandos, un peu avant l'engagement, s'avança vers le prince de Galles, sa bannière encore pliée entre ses mains, et lui dit :
« Monseigneur, voici ma bannière, je vous la baille, par telle manière qu'il vous plaise, à développer, et qu'aujourd'hui je la puisse lever; car, Dieu merci, j'ai bien de quoi, terre et héritage, pour tenir état ainsi qu'il appartient à ce. »
Le prince prit la bannière, « qui était d'argent à un pel aiguisé de gueules, » la déploya, et la lui rendit ensuite par la hampe, en disant :
« Tenez, messire Jean, voici votre bannière; Dieu vous en laisse votre épreuve faire. »
Sir John Chandos, créé ainsi chevalier banneret, reprit sa bannière et la porta au milieu de ses gens, en s'écriant :
(1) Ayala, Cronica dcl rcy don Pedro, pp. 440-443. — Froissait liv. I, part, il, pp. 524, 533, 530.
« Seigneur, voici ma bannière et la vôtre ; or la gardez ainsi que la vôtre (1). »
Les deux armées commencèrent leur mouvement de trèsbonne heure, et, comme c'était un spectacle rare de voir des masses de cent cinquante mille soldats ensemble, il a été décrit avec quelques détails par les chroniqueurs. « Si était-ce grand soulas, dit Froissart, de considérer les bannières, les pennons et la noble armoirie qui là était (2). »
Les troupes du Prince-Noir se distinguaient par la croix ronge de Saint-Georges sur leurs boucliers et leurs bannières, tandis que celles d'Henry n'avaient que des écharpes. Avant de donner l'ordre de commencer la' bataille, Edouard fit une courte mais fervente prière pour le succès de ses armes en cette journée, et, tendant ensuite la main à Pierre le Cruel, il lui dit :
« Sire roi, vous saurez aujourd'hui si jamais vous aurez rien au royaume de Castille. »
Le prince donna ensuite l'ordre : « En avant! en avant! bannières ! Au nom de Dieu et de saint Georges. »
(t) Froissart, liv. I, part, n, p. 534. Cette cérémonie avait pour objet de conférer à sir John Chandos le grade de chevalier banneret. Sainte-Palaye fait remarquer que, si un chevalier était assez puissant pour fournir à l'État un certain nombre d'hommes d'armes et les entretenir à ses propres dépens, il avait le droit d'ajouter a son simple titre de chevalier le titre plus élevé et plus noble de chevalier banneret. La marque distinctive de ces chevaliers bannerots consistait en un étendard carré qu'ils portaient au bout de la lance, tandis que ceux des amples chevaliers étaient allongés aux deux extrémités, comme les bannières en usage dans les églises. Mémoires sur l'ancienne chevalerie, pp. 250, 260. — Du Gange fait entre eux la distinction suivante : « Les chevaliers du premier ordre sont des barons ou bannerets, qui ont le droit de porter des étendards en guerre, tandis qu'un chevalier du second ordre ou un simple chevalier était chevalier d'un bouclier, à cause que, dans les expéditions militaires, il n'avait pas de chevalier vassal sous lui. » Glossarium, au mot Miles. (2) Froissart, liv. I, part, n, p.
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Dès que les deux armées furent en présence, les frondeurs espagnols s'avancèrent et blessèrent d'abord beaucoup d'Anglais avec les pierres lancées de leurs frondes avec beaucoup de force; mais, lorsque les archers anglais ripostèrent à coup de flèches, ils prirent tous la fuite et il ne fut plus possible de les ramener à la charge. Néanmoins, ni les frondeurs, ni les archers, n'auraient pu décider du sort de la bataille. Tout le fort du combat fut supporté par les hommes d'armes des deux côtés, qui descendirent de cheval, se formèrent en rangs serrés sous leurs chefs respectifs et s'avancèrent à l'attaque. Bertrand Du Guesclin, qui commandait un corps de quatre mille hommes d'armes égaux en valeur et en discipline aux meilleures troupes de l'armée du prince, eut la chance de se trouver en face de la division du duc de Lancastrc, « que Jean Chandos conseilla et gouverna ce jour-là en telle manière comme il fit jadis son frère le prince de Galles en la bataille de Poitiers. »
Ces divisions commencèrent le combat, les gens d'armes tenant leur lance à deux mains et poussant leurs cris de guerre respectifs : « Guyenne! Saint-Georges! Caslille, Saint- Jacques ! » Le choc fut si violent, que des deux côtés les lances tombèrent des mains. Il s'ensuivit une lutte acharnée corps à corps avec les épées, les poignards et les haches d'armes. L'attaque de la division de Bertrand Du Guesclin fut tellement irrésistible, que les adversaires furent d'abord forcés de lâcher pied. Sir John^ Chandos, le chef de la division opposée, qui s'était précipité dans la mêlée avec son ardeur et son impétuosité habituelle, fut assailli et renversé par un énorme Castillan appelé Martin Fernandez et renommé parmi ses compatriotes pour son courage et sa force. Dans la lutte, le Castillan tomba sur le chevalier anglais, l'étendit à terre et fit tout ce qu'il put pour le tuer. Malgré le grand péril auquel il était exposé sous la pression de son redoutable adversaire , sir John Chandos conserva son sang-froid ordinaire et, se souvenant du cou-
tcau qu'il portait habituellement sur lui, il le lira et en frappa si adroitement son ennemi dans le flanc et dans le dos, qu'il le blessa à mort et réussit enfin à se débarrasser de lui. 11 sortit sain et sauf de ce dangereux combat au moment où ses hommes, qui étaient parvenus à percer la foule qui l'entourait, venaient à son secours.
De l'autre côte, quand Bertrand Du Guesclin, le maréchal d'Audeneham, le bègue de Villaines et les seigneurs et chevaliers français s'aperçurent que les ennemis pliaient, ils poussèrent avec un redoublement de vigueur ; mais ils ne purent conserver l'avantage momentané qu'ils avaient remporté, parce que, dans ce moment même, don Tello, qui commandait l'aile gauche de l'armée d'Henri, composée de mille gens d'armes et de dix mille fantassins, soit trahison ou lâcheté, dès qu'il vit avancer la division du comte d'Armagnac, abandonna lâchement le champ de bataille, suivi de tout son monde et sans coup férir. Le comte d'Armagnac, n'ayant plus d'ennemi à combattre, prit en flanc et en queue la division de Bertrand Du Guesclin, tandis que de son coté le captai de Buch, n'éprouvant pas la résistance qu'il attendait du comte de Dénia, attaqua Bertrand par l'autre flanc, de sorte que le chevalier breton se vit cerné de tous côtés par ses ennemis. Henri, qui commandait les troupes irrégulières de son armée, mit en œuvre tout ce qu'il put de prières, de supplications, de courage et de fermeté pour prévenir la perte de la journée, et trois fois il ramena ses troupes en déroule. Avec un corps considérable de geneiours il rétablit plusieurs fois l'ordre parmi ses soldats démoralisés et reforma ses rangs rompus ; mais il fut forcé de céder aux troupes plus habiles et mieux disciplinées du prince de Galles, qui se conduisit partout en bon chevalier, tandis que Pierre le Cruel combattait vaillamment et cherchait son frère sur le champ de bataille en s'éciïant : « Où est ce fils de putain qui s'appelle roi de Castille ! » Henri fut enfin obligé de quitter . le champ de bataille ; et, en passant par la ville de Najara, il
changea son cheval de combat (i), qui était fatigué, contre un frais genêt, et se sauva en Aragon. Sa fuite fut suivie d'un sanglant carnage de soldats dont un très-grand nombre se noyèrent en essayant de traverser la rivière (2).
Cependant Bertrand Du Guesclin et les gens d'armes de sa division , quoique attaqués de tous côtés, continuaient le combat avec la plus grande opiniâtreté; et quand leur chef reçut de sir John Chandos la sommation de se rendre, il ne répondit pas un mot, mais, rajustant son casque, il étendit à ses pieds un homme d'armes anglais.
À la fin, cependant, voyant qu'autour de lui presque tous ses hommes étaient tués ou pris, Bertrand mit bas les armes à la seconde sommation du prince de Galles et fut fait prisonnier sous la bannière de sir John Chandos (3). Pierre le Cruel,
(1) Dans un curieux Mémoire de l'époque, conservé par Rymer, il est dit qu'un valet du Prince-Noir, nommé Fran>kyn Forsset, reçut 16 livres 13 shillings 4 pence pour avoir amené au roi d'Angleterre un cheval de bataille ( dextrarium ) appartenant à Henri, qui avait été pris à la bataille de Nazerr (Najara), en Espagne. Fœdera, vol. III, part il, p. 825.
(2) Ayala, Cronica del rey don Pedro, pp. 4o4, 456; Froissart, liv. !, part, ii, pp. 534-538. Les récits différents que font de cette sanglante bataille Ayala et Froissart, quoique vaiiant d'une manière considérable (juant aux détails, se contredisent rarement, au fond, et contribuent même l'un par l'autre à l'intelligence de» divers incidents. On a suivi Ayala, quand les fails sont racontés différemment, parce qu'il a été témoin oculaire de la plupart des événemenls qu'il rappelle, et qu'il assistait à cette bataille, où il portait la bannière principale. Cronica dd rey don Perfro, p. 441.
(3) L'ancien chevalier était peu disposé, s'il pouvait l'éviter, à se rendre à quelqu'un d'un rang inférieur au sien : on raconte du comte de Suffolk que, ayant été défait à Jargeau, il fut poursuivi par un homme d'armes français, appelé Guillaume Renault, à qui le comte demanda :
a Etes-vous gentilhomme?
— Oui, répondit Renault.
— Etes-vous chevalier? demanda encore le comte»
présent à cet acte, qui termina la bataille, éprouva un grand plaisir de la reddition des chefs français et pria Edouard de Ini livrer Bertrand Du Guesclin et le maréchal d'Audeneham, offrant pour Bertrand son poids d'argent, qu'il promettait de trouver, c dût avoir en Espagne calice sur autel jamais en son vivant. » Mais Edouard connaissait trop bien le caractère sanguinaire de Pierre pour confier un seul instant un brave ennemi à sa garde. 11 refusa donc positivement de livrer l'un ou l'antre des chevaliers français et remit Bertrand Du Guesclin entre les mains du captai de Buch, qui exigea simplement de son prisonnier sa parole qu'il ne tenterait pas de se sauver, et lui accorda généreusement la permission de dresser un lit dans sa propre chambre (I).
Après qne la division de Bertrand Du Guesclin se fut rendue, Edouard planta sa bannière au milieu d'un buisson très-haut, sur une petite montagne, pour servir de point de ralliement à ses troupes dispersées, ce que firent également le duc de Lancastre, le comte d'Armagnac, le captai de Buch et les autres chefs. Pierre le Cruel, tout échauffé par le combat, vint, monté sarun cheval noir, vers l'étendard du prince de Galles, avec sa bannière aux armes de Castille devant lui. Dès qu'il aperçut le prince, il descendit de cheval et fut sur le point de se jeter à ses pieds pour le remercier. Mais Edouard, le prenant par la main, ne voulut en aucune manière y consentir. Pierre lui dit alors:
« Cher et beau cousin, je vous dois moult grâces et louanges donner pour la belle journée que j'ai hui eue et par vous.
— Rendez grâces à Dieu et toutes louanges, reprit vivement le prince ; car la victoire vient de lui et non de moi. »
- Non, » reprit l'antre.
Le comte le créa alors chevalier et se rendit à lui* Chi-onv/ue de la Piicclle, édition de Buchon, p. 439* (1) Cuvelier, 12,074-12,19-2.
Edouard envoya ensuite quatre chevaliers et quatre hérauts avec ordre de visiter le champ de bataille et de lui faire un rapport sur le nombre des morts et des blessés, et surtout de découvrir si Henri se trouvait parmi eux.
Cela fait, le prince et ses gens descendirent aux logis do comte de Transtamare et des Espagnols, où ils trouvèrent en abondance tout ce dont ils avaient besoin. Les vainqueurs passèrent ensuite la nuit en grandes réjouissances. Après le souper, les chevaliers et les hérauts qui avaient été visiter le champ de bataille revinrent, et Edouard leur demanda avec anxiété en gascon : « Le bâtard est-il mort ou pris? » Et sur la réponse négative des chevaliers, il dit d'un ton prophétique : « Il n'y a rien de fait (1)! » Les chevaliers ajoutèrent qu'ils avaient compté parmi les morts cinq cent soixante hommes d'armes et sept mille cinq cents simples soldats du côté des Espagnols, non compris ceux qui avaient été noyés; mais que, du côté des Anglais, il n'y avait de tués que quatre chevaliers, environ vingt archers et quarante autres soldats. D'un côté une effrayante mortalité, et, comme il arrivait dans les batailles de cette époque, une très-grande disproportion entre les deux armées ennemies; ce qui prouve que le carnage ne pouvait avoir eu lieu pendant le combat, mais après la déroute, dans la poursuite des vaincus. Outre les morts, il y avait un très-grand nombre de prisonniers, parmi lesquels tous les chevaliers et écuyers français, commandés par Bertrand Du Guesclin, ainsi qu'une quantité de nobles et de chevaliers castillans (2).
({) « El principe de Gales pregunto a los que avian buscado, diciendo en su lengua : Lo bort es mort après?? E dixeronle que nu, é él respondio é dixo : Non ay res fait. » Note de Zurita dans ses Enmiendas, citée par l'éditeur d'Ayala dans ses Adiciones a las notas, Cronica del rcy don Pedro, p. 578.
(2) Froissait, liv. I, part n, p. 538; Avala, Cwnica del rcy don Pedro, pp. 456, 457. Parmi les prisonniers castillans se trouvait Lopei de Ayala, p. 437.