CHAPITRE V
Jugement du maréchal d'Àudenehain en présence d'un jury de chevaliers pour violation d'un serment militaire. — Cruauté et mauvaise foi
de Pierre après la bataille de Navarrete — Querelle entre lui et le Prince-Noir. — Edouard quitte l'Espagne do dégoût. — Henri se réfugie en France , obtient des secours de Charles V et retourne en Castille.
Parmi les prisonniers français faits à la bataille de Navarrete se trouvait le maréchal d'Audeneham ; et lorsqu'il fut amené en présence de Pierre et du Prince-Noir, son entrevue avec ce dernier donna lieu à une aventure plaisante, quelque peu caractéristique des mœurs de l'époque. Dès que le prince aperçut le maréchal parmi les prisonniers, il le dénonça comme traître et félon, et lui dit qu'il méritait la mort. A cette accusation, si injurieuse pour un chevalier, le maréchal répondit respectueusement, mais avec fermeté :
« Monseigneur, vous êtes le fils d'un roi, et je ne puis répondre à une telle accusation comme je le devrais; mais je ne suis ni traître ni félon. »
Le prince lui dit alors que, s'il voulait se soumettre à la décision d'un jury de chevaliers, il pourrait prouver la vérité de son accusation. Le maréchal adhéra immédiatement à la proposition, et le prince nomma sur-le-champ douze chevaliers : quatre An-
322 BEIITRAND DU GUESGLIN
glais, quatre Gascons et quatre Bretons, pour servir de juges. Quand le maréchal comparut devant eux, le prince dit :
« Maréchal d'Audeneham, vous vous rappellerez que je fus vainqueur à la bataille de Poitiers où Jean, roi de France, fut pris, et où vous fûtes aussi fait prisonnier, et que, vous tenant en mon pouvoir, je vous taxai à une rançon assez modérée, pour laquelle vous me donnâtes votre parole d'honneur, sous serment et sous peine d'être déclaré traître et félon, que, à moins d'être de la suite du roi de France, votre seigneur, ou de tout autre du lignage de la fleur de lis, vous ne porteriez pas les armes contre moi ni contre le roi d'Angleterre, mon père, avant le paiement de votre rançon, qui est encore due jusqu'à présent ; cependant, aujourd'hui, ni le roi de France ni personne de sa famille n'étaient à la bataille, et je vous ai vu armé de pied en cap contre moi. C'est pourquoi je déclare que vous m'avez violé le serment que vous m'avez fait, ce qui vous jette dans un mauvais cas. En outre, vous avez manqué à votre foi, et par conséquent menti, puisque vous n'avez pas tenu la promesse que vous m'aviez faite sur votre parole, ainsi que je l'ai dit. »
Cette grave accusation embarrassa beaucoup les chevaliers nommés pour juger la question, parce que le maréchal était hautement estimé et avait toujours été considéré comme un bon et loyal chevalier. Il avait alors soixante ans, ou même davantage, et ce qui inquiétait les juges, c'est qu'ils ne voyaient pas comment il pourrait se justifier. Le maréchal dit d'abord :
« Monseigneur, je vous demanderai avec un très-humble respect si vous n'avez rien à ajouter à ce que vous avez dit aux chevaliers que vous avez nommés pour juger cette affaire. »
Le prince ayant répondu qu'il n'avait rien de plus à ajouter, le maréchal poursuivit :
« Monseigneur, je vous prie de ne pas vous offenser de ce que je défends mes droits, puisque cette accusation atteint ma réputation et mon caractère» »
Le prince lui répondit aussitôt qu'il pouvait parler en pleine liberté, attendu que c'était une affaire entre chevaliers, pour un fait de guerre, et qu'il avait bien le droit de défendre sa loyauté et son honneur. Le maréchal, se tournant ensuite vers la prince, lui dit :
i Monseigneur, il est vrai que je fus pris à la bataille de Poitiers avec mon maître, le roi de France. H est également vrai que je vous ai donné ma parole d'honneur, sous serment, de ne pas porter les armes contre vous ni contre le roi d'Angleterre jusqu'à ce que ma rançon fût entièrement payée, ce que je n'ai pas fait jusqu'à présent, sauf que je pouvais m'armer avec le roi de France ou tout autre du lignage de la fleur de lis. Je sais bien, Monseigneur, que le roi de France n'est pas ici» ni personne de sa famille; mais, malgré cela, je ne suis point en* core dans un mauvais cas, ni je ne suis félon, puisque je ne me suis pas armé eontre vous, attendu que vous n'êtes pas le chef de cette guerre : le général et le chef, c'est le roi don Pedro, et vous êtes ici employé par lui, payé de son argent, non comme chef des troupes, mais retenu et soldé pour vos services. Je n'ai donc pas forfait en portant les armes, puisque je n'ai point combattu contre vous, mais contre le roi don Pedro, qui est le général en chef de votre parti. »
Cet ingénieux subterfuge du digne maréchal fut tenu pour , bonne logique par le tribunal, qui émit l'opinion que le maréchal avait parfaitement répondu; et, en conséquence, il le renvoya absous de l'accusation que le prince avait portée contre lui. Cette décision causa beaucoup de plaisir à tous les chevaliers présents au jugement; et Edouard, loin de montrer du dépit du peu de succès de son accusation, ou le moindre mécontentement de se voir rabaissé du rang de chef de l'expédition, qu'il était incontestablement, au rôle de mercenaire, joignit ses corn-' pliraents à ceux des autres chevaliers, et se réjouit avec eux de
ce que le vieux maréchal avait trouvé de si bonnes raisons pour justifier sa conduite (I).
Le maréchal d'Audeneham, ainsi absous de toute censure pour les graves accusalions soulevées par le Prince-Noir, ne fut pas retenu longtemps prisonnier ; car, avec le Bègue de Villaines et beaucoup d'autres chevaliers de France et de Bretagne, il fut échangé contre sir Thomas Felton et les chevaliers qui avaient été pris dans l'escarmouche près du camp anglais, devant Vittoria. Bertrand Du Guesclin n'eut pas le même bonheur. C'était un prisonnier trop important pour être aussi facilement relâché. Du reste, le conseil d'Edouard dissuada le prince de le mettre en liberté; car, disait-on, dès qu'il serait libre, il aiderait Henri plus efficacement que jamais ; et l'on insista d'autant plus énergiquement sur la nécessité de le retenir, que l'on apprit plus tard qu'Henri avait pénétré dans le comté de Bigorre, avait pris la ville de Bagnères, et dévastait tout le pays d'alentour (2).
Tandis que le prince de Galles montrait aux chefs de son armée les effets bienfaisants de l'institution de la chevalerie sur un esprit généreux, en acceptant aussi facilement l'excuse spécieuse qui sauvait la réputation d'un vieil et honorable chevalier, Pierre, son allié, mettait à nu aux yeux de tous les plus mauvais côtés de son caractère. Abject, vil et rampant quand il était venu implorer assistance à la cour du Prince-Noir, il était, maintenant qu'il avait recouvré son autorité, arrogant, impérieux et altéré de sang. Il n'avait pas tardé à montrer que rien ne pesait tant à une si lâche nature que la reconnaissance de grands services. Il n'était donc guère possible que deux hommes d'instincts et de caractère si opposés que l'étaient le prince de Galles
(1) Ayala, Cronica dbl rey don Pedro, pp. 4o8-iCO.
(2) Froissart, liv. I, part, n, p. 543.
et Pierre le Cruel pussent longtemps s'accorder, après que les circonslances les eurent replacés sur le pied d'égalité; car, quoique Edouard fût quelquefois sévère et impérieux, il préférait de beaucoup gouverner par l'amour que par la crainte, tandis que Pierre ne connut d'autre moyen de commander aux actions des hommes que de verser leur sang. L'expérience amère du passé ne lui avait point enseigné la sagesse ; et le premier usage qu'il fit du pouvoir sur le champ de bataille, après la victoire de Navarrete, fut un acte de violence qui lui attira une vive réprimande de la part du Prince-Noir, et qui, après les avoir éloignés, finit par les séparer entièrement. Le fait est ainsi raconté par Ayala.
Le lendemain de la bataille , un chevalier espagnol , Inigo Lopez de Orozco, qui avait été d'abord du parti de Pierre, mais qui l avait abandonné l'année précédente, quand il fuyait son frère Henri et Bertrand Du Guesclin, entre Burgos et Tolède, fut fait prisonnier par un chevalier gascon; et, quoiqu'il fût sous la sauvegarde de ce dernier, Pierre courut à lui et l'égorgea froidement. Le Gascon, indigné de cette action, alla sur-le-champ porter plainte à Edouard de l'outrage commis par Pierre; et il ne se plaignit pas seulement de la rançon qu'il perdait par la mort du prisonnier, mais il déclara qu'il se considérait comme déshonoré d'avoir eu un chevalier tué tandis qu'il était en son pouvoir et sous sa sauvegarde. Le prince, en apprenant le fait, dit à Pierre qu'il avait commis une très-grave faute, car il savait bien que, parmi les choses convenues et jurées entre eux, un des principaux articles était que Pierre ne mettrait à mort aucun chevalier castillan, ni personne de condition, tant que lui, le prince, serait avec le roi, si ce n'est dans les formes de la loi, à moins, cependant, qu'il n'eût été condamné par un jugemeut préalable, et Inigo Lopez n'était pas de ce nombre; qu'il lui semblait que Pierre n'était pas disposé à remplir les promesses qu'il avait
faites, et il craignait qu'il ne violAt de la même manière les antres conditions stipulées entre eux.
Pierre essaya de s'excuser du mieux qu'il put, mais il sentit la sévérité de ce reproche et n'oublia jamais cet affront (1).
Non content d'Orozco et du châtiment de Gomez Carillo (!) et de deux autres nobles, qui furent probablement mis à mort par une sentence judiciaire, Pierre pria le lendemain le prince de lui livrer tous les chevaliers et écuyers de marque qui avaient été pris dans la bataille, offrant de payer à ceux qui les avaient fait prisonniers le prix raisonnable auquel ils seraient estimés; et, si le prince voulait devenir sa caution auprès des chevaliers et des gens d'armes qui avaient des droits à leur rançon, il s'engagerait envers lui pour la somme entière, menaçant de considérer les chevaliers comme ses ennemis , s'ils refusaient d'accepter ces conditions. A cette demande, le prince répondit que, avec la permission de sa Majesté royale, il avait demandé la chose la plus déraisonnable, car les seigneurs, les chevaliers et ,les gens d'armes à son service avaient combattu pour la gloire, et tous les prisonniers qu'ils avaient faits étaient leur propriété légitime ; qu'il savait bien que les chevaliers qui les tenaient ne les lui livreraient à quelque prix que ce fût, dût-il être de mille fois au-dessus de ce que valaient les prisonniers, s'ils se doutaient seulement qu'il ne voulût les avoir entre les mains que pour les mettre à mort. Le prince ajouta qu'il ne voulait pas se môler de la chose, attendu qu'il n'avait point autorité sur les actions de ses gens; mais que si, parmi les chevaliers captifs, il y en avait contre qui un jugement eût été prononcé avant la bataille, il les lui
(\) Ayala, Cronicn del rey don Pedro, p. 471.
(2) lbid., p. 458. Froissart dit que Gomes Garils, eunmie il le iiomntf, fut expressément portf par Edouard sur la liste des proseriK l.iv. I, part, n, p.
ferait livrer. A cette déclaration , si ferme et si honorable, Pierre répondit avec impertinence que, s'il en était ainsi, il tenait son royaume pour plus perdu pour lui maintenant qu'il De Tétait auparavant; que tous les prisonniers étaient précisément ceux qui le lui avaient fait perdre, et que, s'ils échappaient'il regarderait l'appui qu'il avait reçu du prince de Galles comme inutile, et croirait avoir dépensé en vain ses trésors. Edouard, quoique profondément irrité de cette instance, répondit d'assez bonne humeur à Pierre :
« Mon cher cousin, il me semble que vous avez des moyens plus efficaces de gagner l'affection de vos sujets que vous n'en aviez quand vous régniez autrefois ; et vous gouvernez main* tenant de telle façon que vous ne tarderez pas à le perdre de nouveau. Je vous conseille donc de gagner le bon vouloir de vos nobles, des seigneurs et des chevaliers, des bourgeois des villes et du peuple de votre royaume; car, si vous gouvernez de la même manière que vous l'avez fait, vous courez grand risque de perdre le royaume et la vie» et vous en arriverez au point que ni mon père, le roi d'Angleterre, ni moi ne pourrons vous secourir, quand bien même nous en eussions la volonté. * *
Après cet amical mais sévère reproche, qui ne servit qu'à aliéner davantage une nature ingrate comme celle de Pierre, les deux princes s'avancèrent vers la ville de Burgos, qui leur ouvrit immédiatement ses portes. Pierre prit possession du château dans la ville, tandis qu'Édouard était campé au dehors, au monastère de las Huelgas, avec ses troupes disséminées dans les faubourgs autour de lui. Là, ftdouard reçut un affront de plus de Pierre, qui, dès qu'il fut entré dans Burgos, saisit Jean de Carvalhac, archevêque de Braga, parent du comte d'Armagnac, et l'un des partisans les plus influents du prince, et l'envoya au château d'Alcala de Guadayra, où il fui enfermé
dans un donjon souterrain , jusqu'à ce qu'il fût délivré par Henri après la bataille de Montiel (i).
Édouard, ayant pleinement rempli la promesse qu'il avait faite de rétablir le monarque fugitif sur son trône et reconnaissant le vrai caractère de Pierre, était impatient de retourner chez lui. Aussi, dès qu'il s'aperçut que Pierre ne se pressait pas de remplir les engagements qu'il avait pris de son côté, le prince envoya-t-il trois de ses chevaliers pour lui rappeler sa parole, et, en particulier, l'obligation qu'il avait contractée envers les nobles, les chevaliers et les gens d'armes et les autres soldats pour l'entretien de l'expédition , outre les sommes avancées aux troupes avant leur départ , solde dont la totalité était due alors et que Pierre s'était chargé de payer. A ces demandes, Pierre répondit par quelques-uns de ses conseillers, car les princes avaient cessé d'avoir des rapports directs et traitaient par intermédiaires, qu'en effet il avait pris sur lui de payer les troupes et d'acquitter l'obligation da prince envers ses chefs et leurs hommes, mais il essaya mesquinement de réduire les différents comptes sous prétexte que l'argent donné aux chevaliers et aux archers à Bayonne avait été estimé beaucoup au-dessous de sa valeur, et que les joyaux et les pierres précieuses qu'il leur avait distribués, ils les avaient reçus pour la moitié de leur prix réel ; en conséquence, il prétendit avoir droit à la différence entre les valeurs réelles et les valeurs estimées de ce qu'il avait déjà payé. A la seconde demande d'Édouard, d'après laquelle Pierre devait le mettre en possession de la province de Biscaye et des villes et cités qu'il lui avait concédées, Pierre répondit qu'il lui avait bien donné en effet la province de Biscaye et la ville de Castro de Urdiales, et qu'il était prêt à lui en conférer l'investiture. Mais, quand il envoya le sire de Poyane et le
(I) Avala, Cronica de} rey don Pedro, pp. 471, 473, 474.
juge de Bordeaux pour en prendre possession, leurs prétentions furent repoussées par les habitants de la province et de la ville, parce qu'ils avaient ordre formel de Pierre de ne pas les mettre en possession. Le prince chargea ensuite ses commissaires de dire que Pierre étant maintenant rétabli sur son trône et n'ayant plus besoin d'aussi grands corps de troupes, il désirait retourner dans son pays, d'autant plus qu'il avait reçu la nouvelle que les Français se préparaient à envahir ses domaines. Pierre se contenta de répondre qu'il était bien aise d'apprendre que le prince était disposé a s'en retourner, et le pria froidement de lui laisser mille lances pour sa défense.
Le roi accéda à la demande de sir John Chandos, à qui il avait donné la ville de Soria et qui demandait qu'elle lui fût livrée, et donna môme l'ordre que les titres d'investiture lui fussent conférés. Mais le chancelier du roi, Mathieu Ferrandez, imposa pour ces titres des droits tellement exorbitants (1), que sir John Chandos refusa de retirer les parchemins. Après bien du retard et des pourparlers, Pierre consentit enfin à payer la moitié de la somme due à Édouard pour la solde de ses troupes pendant quatre mois, en Castille, et le reste, au bout d'un an, à Bayonne ; mais, quoique cet engagement fût solennellement juré par Pierre sur le maltrc-autcl de Sainte-Marie à Burgos, il ne le prit, comme il le faisait de ses autres promesses, que pour amuser Édouard, qui resta jusqu'à l'expiration du terme fixé pour le premier payement. Dégoûté alors de la sordidilé et de la mauvaise foi de Pierre, fatigué d'attendre, écrasé de dettes et abattu par la maladie, il tourna le dos a un pays où, pour remporter une victoire stérile et rétablir sur le trône un indigne monarque, il avait ruiné sa santé, sa-
(I) Avala, p. 4SI, dit 10,000 doblas. Lu valeur «le celle ancienne nioiinaip espagnole n'est pas bien déterminée. ï.e double d'Aller et de Tunis, qui n'en diffère peut-elre pas beaucoup, vaut environ 2 fr. 93 e. de France.
crifié le sang de ses peuples, et s'était mis lui-môme dans des embarras pécuniaires qui eurent des conséquences fatales pour sa tranquilité, ses possessions et enfin pour sa vie (i).
Si jamais victoire fut incontestable et eut pourtant des conséquences si insignifiantes pour les vainqueurs, ce fut assurément celle que le prince de Galles remporta à Navarrete, Il est vrai qu'un IrAne fut perdu par un parti et gagné' par l'antre, et que les monarques rivaux échangèrent pour un temps leur exil ; mais le trône restauré ne se soutenait que par la terreur, et il tomba dès que ce soutien n'exista plus. Henri, suivant les conseils d'une valeur inconsidérée contre l'avis de ses meilleurs officiers, avait risqué toute sa fortune sur le sort d'un seul combat ; et il perdit tout, excepté la vie et la liberté, sa réputation de bon chevalier et les vœux secrets de tous ses partisans dans le royaume. Laissant la ville de Najara, seul après lu bataille, il tAcha de gagner, par le chemin le plus court, la frontière d'Aragon, et, en traversant la province de Soria, il fut rejoint par quelques fugitifs de son parti, qui, comme lui, avaient pu échapper. Le lendemain, en passant près du hameau de Borovia, il fut découvert par un détachement de cavaliers, qui lui barrèrent le chemin, dans le dessein évident d'arrêter sa marche. Dès qu'Henri se fut aperçu de leurs intentions, il n'hésita pas à les attaquer, et il tua de sa propre main un des cavaliers qui cherchaient à se saisir de sa personne. Le reste de la troupe fut mis en fuite par ses gens, et ils traversèrent ensuite la frontière d'Aragon, et atteignirent une maison appartenant à don Juan Martinez de Luna, près de Calatayud, sans avoir d'autre aventure. Henri y rencontra Pierre de Lune (1),
(1) Ayala, Cronica del rey don Pedro, pp. 474, 483, 495 et iiOfi. — Rymer, t. III, part, n, p. 825. — Froissart, liv. 1, part, n, pp. 543,
(2) Âyala dil que ce fut plus tard le pape Benoît XI l(, p. 4H2; cependant il mentionne, à la page 533, un rico hombre aragonais du
qui loi servit de guide et l'accompagna jusqu'à ce qu'il eût atteint les derniers confins de l'Aragon, où il franchit les Pyré-
nées, et envoya demander la protection et l'appui du comte de Foix.
Le comte regretta beaucoup cette arrivée d'Henri à sa cour, parce qu'il n'était pas disposé à se mettre mal avec le prince de Galles, qui lui avait confié sa principauté en son absence, en donnant asile à son ennemi; mais le comte était trop bon chevalier pour méconnaître les droits de l'hospitalité, môme envers un ennemi dans le malheur, et non-seulement il reçut avec bienveillance Henri, mais il lui donna de l'argent et des chevaux, et lui fournit une escorte de ses propres soldats pour l'accompagner jusqu'à Toulouse, où il se trouva de nouveau en pays ami. Après y avoir demeuré quelques jours, Henri alla à Villeneuve près d'Avignon rendre visite au duc d'Anjou, qui le traita avec la plus grande bonté. Le pape Urbain V, qui était encore à Avignon, favorisait la cause d'Henri; aussi, grâce à son conseil, le duc d'Anjou lui prêta-t-il aide et protection. Mais Henri n'alla pas voir le pape, parce que le prince de Galles était alors à l'apogée de sa réputation et de son influence, et qu'il y avait peu d'hommes assez puissants pour ne pas redouter de lut déplaire (i).
même nom, qui fut -tué l'année suivante dans l'île de Sardaigne, en un combat avec Hugues IV, juge d'Arborea, dont il nous a été conservé un monument hL'orique fort curieux, publié par Buclion dans son Panthéon littéraire et à la suite «les Chroniques de Framart, sous ce litre : Relations de l'ambassade de Louis J", duc Anjou, à Hugues IV, juge d'Arborée, en Vannée 1378, par Guillaume Gaian et Migon de Jtockefort, seigneur de Pomarède.
(1) Avala. Cronica del rey don Pedro, pp. 461, 463. Froissart a été évidemment induit en erreur dans ce qu'il raconte de la fuite d'Henri et de son entrevue avec le roi d'Aragon à Valence, liv. I, part, n, pp. 541 , 542. Le récit d'Ayala a été suivi, commo étant confirmé par Miguel del Vennes, qui dit : « Et lo princep de Gala vencet al dit comte de Tarastamera, h quai s'en punit en Bearn al comte Febus} et
332 BERTRAND DU GPESCLIN*
Le duc d'Anjou ne tarda pas à craindre d'avoir été trop empressé à offrir son appui à Henri, et que la réception cordiale qu'il lui avait faite ne blessât son prudent frère, le roi de France, quand il se rappela les traités qui existaient toujours entre Charles V et Édouard JH ; car le duc ne savait pas encore que son frère n'attendait qu'une occasion favorable pour reprendre la lutte apaisée par les dures conditions du traité de Brétigny. En conséquence, le duc d'Anjou s'éloigna d'Henri et chercha à rompre tout commerce avec lui, mais quand il s'aperçut qu'il ne pouvait raisonnablement excuser sa conduite envers un ancien allié, il le visita en secret et lui conseilla d'envoyer informer le roi de France de l'état de ses affaires et de ses besoins, et de lui demander son appui et ses conseils pour l'avenir. Henri suivit immédiatement l'avis du duc ; et, dès que Charles eut appris sa position et ses besoins, il embrassa chaleureusement ses intérêts, ordonna au duc d'Anjou de lui avancer sur-le-champ cinquante mille francs en or, et lui donna, en outre, la forteresse de Pierre-Perluse, sur les frontières du Languedoc et du Roussillon, avec le comté de Cessenon, dans le diocèse de Béziers. Après avoir trouvé une réception si généreuse, et reçu un appui si libéral du roi de France, Henri fixa sa résidence à Pierre-Pertuse, où il fut bientôt après rejoint par sa femme dona Juana, et leurs enfants, qui avaient abandonné la ville de^Burgos en apprenant le résultat de la bataille de Navarrete, et qui, après avoir couru beaucoup de dangers, arrivèrent en France par l'Aragon. Henri réunit une grande quantité d'armes et d'équipements, en vue de recouvrer son royaume perdu ; et il accueillit gracieusement les chevaliers, écuyers et autres soldats qui venaient tous les jours se ranger sous ses drapeaux (J).
(Vaqui en fora al rcy de Fransa, am qui estet tôt l'est ien. » <:hro;ti>jitcs béarnaises, p. 585.
(\) Ayala, Cronica del rey don Pedro, pp. 503.505, et noie 2 .k
Pendant sa résidence à Pierre-Pertuse, Henri reçut les nouvelles les plus satisfaisantes de tous les points de la Castille. 11 apprit que Pierre, après avoir renouvelé à Burgos ses engagements avec le prince de Galles, sous les serments les plus solennels, avait quitté Séville sans en tenir aucun, et qu'Edouard, après avoir attendu quatre mois le paiement du premier terme de la solde due à ses troupes, et l'investiture de la province de Biscaye qui lui avait été promise pour lui-môme, et celle de la ville de Soria pour sir John Chandos , avait quitté la Castille et était retourné dans sa principauté fort indisposé contre Pierre; que beaucoup de chevaliers, de l'armée du Prince-Noir, qui avaient précédemment servi sous Henri, étaient prêts à retourner de nouveau sous ses drapeaux; que tous les chevaliers et écuyers castillans de son parti pris à la bataille de Navarrete avaient été mis à rançon ; qu'ils avaient pris possession des villes, châteaux et forts qui leur appartenaient, et qu'ils étaient maintenant en guerre ouverte avec Pierre; qu'une quantité de cités importantes, de villes et de châteaux, qui avaient ouvert leurs portes sous la première impression de terreur causée par le retour de Pierre au pouvoir, s'étaient maintenant tournés contre lui ; et que le Prince- Noir aurait probablement assez a faire dans sa principauté, avec ses vassaux mécontents et son vigilant ennemi le roi de France, pour être empêché de retourner en Castille (i).
Avant de partir pour son expédition, Henri eut une entrevue avec le duc d'Anjou et Guy, cardinal de Boulogne, dans la ville d'Aigues-Morles, où il ratifia le traité qu'il avait fait avec
l'éditeur. — Froissart dit qu'Henri fut forcé de quitter la France par ordre de Charles V, sur les remontrances du prince de Galles, et qu'il alla dans le comté de Biporrc, en Gascogne, prit la ville de Bagnères et ravagea lout le pays d'alentour. Liv. I, part, n, p. 542. 0) Aja'a, pp. oO«, 507.
334 BERTRAND DU GUESCL1N
le roi de France, D'Aigues-Mortes fl retourna à Pierre-Perluse, où il avait laissé sa femme et ses enfants, et les troupes qu'il avait rassemblées pour envahir la Castille. Tout en faisant ses préparatifs pour rentrer en Espagne, il n'était nullement sûr que le roi d'Aragon lui accorderait libre passage sur ses terres, car il avait appris que don Pedro IV avait changé de parti immédiatement après la bataille de Navarrete et, par l'intervention de sir Hugh Calverly, avait fait alliance avec le prince de Galles, sous prétexte qu'Henri n'avait pas tenu les promesses qu'il lui avait faites, après s'être emparé du royaume de Castille. En outre , don Pedro avait repris à dona iuana, lors de son passage en Aragon, sa fille Éléonore, qui avait été fiancée à don Juan, fils d'Henri, en déclarant que le mariage ne lui convenait plus (1).
Comme personne ne savait mieux qu'Henri lui-même que c'était la politique invariable du roi d'Aragon de n'assister que ceux qui n'avaient pas besoin de son secours, il avait prié le roi de France d'envoyer un membre de son conseil à don Pedro, pour l'informer qu'il allait retourner dans son royaume aussi puissant qu'il l'était avant sa dernière défaite. Par le même envoyé, Henri écrivit aussi au roi d'Aragon pour solliciter son appui et lui rappeler non-seulement les injures que Pierre lui avait faites, mais aussi les services que lui, Henri, avait rendus au roi d'Aragon l'année précédente, en ajoutant que, outre le secours qu'il attendait du roi de France et du duc d'Anjou, il devait emmener avec lui en Espagne trois mille bonnes lances (2).
(1) Ayala, pp. 508, 509 et 463-465.
(2) Ayala, p. 505 et note 3. — Froissart, qui parait avoir ignoré le traité entre le prince de Galles et le roi d'Aragon et dit qu'Heuri prit congé de ce dernier à Valence, évalue l'armée d'Henri à trois mille chevaux et six mille hommes de pied, avec quelques Génois. Liv. I, part, h, pp. 548, 549.
Le roi d'Aragon ne répondit ni au message du roi de France, ni à la lettre d'Henri ; mais quand il sut que ce dernier se disposait à traverser F Aragon pour aller en Castille, il renvoya prévenir par le gouverneur du Roussillon d'avoir à ne pas passer par son royaume, et que, s'il le tentait, on s'y opposerait. Henri répondit au gouverneur qu'il était fort surpris de ce message du roi d'Aragon, qui savait bien que, dans toutes ses guerres, il n'avait jamais manqué de le secourir, et que, lorsqu'il était entré en Castille l'année précédente, il lui avait rendu cent vingt villes et châteaux, que Pierre le Cruel lui avait enlevés. Mais il ajouta avec fermeté qu'il avait besoin d aller en Castille, qu'il ne pouvait faire autrement que de traverser le royaume d'Aragon, et que, si don Pedro voulait arrêter sa marche ou essayer de l'empêcher, il en était libre; mais que lui, Henri, résisterait de toutes ses forces à toute tentative faite pour l'inquiéter. Don Pedro fit faire quelques semblants d'opposition au passage d'Henri ; mais celui-ci avait un puissant parti 4 à la cour du roi d'Aragon, et, parmi ses amis, était l'infant don Pedro, oncle du roi, et père du comte de Dénia, qui commandait les auxiliaires aragonais à la bataille de Navarretc. Ce gentilhomme envoya un guide à Henri pour le conduire à travers ses terres de Ribagorza, jusqu'à ce qu'il eût gagné la ville de Balbastro. Le roi d'Aragon, apprenant qu'Henri approchait de ses domaines, donna Tordre à un corps de troupes de se réunir à Saragosse et d'arrêter sa marche; mais les troupes refusèrent d'obéir à cet ordre et Henri put librement continuer son chemin jusqu'à Huesca, sur les frontières de la Navarre, où il traversa l'Ebre pour entrer en Castille (1).
Lorsqu'Henri eut passé le fleuve qui séparait les royaumes
(I) Avala, Cronica <kl rey ihn Pedro, pp. SI0-3I3. Henri était à Huesca le 2* septembre 1367, d'après une lettre de cette date, écrite de cette ville. Mole 3, à la page 313.
386 BERTRAND DU GlESCLIN
de Castille et de Navarre, il se trouva de nouveau sur le sol natal. Là, il mit pied à terre, et, tombant à genoux, il traça une croix sur la rive sablonneuse du fleuve, et la baisant respectueusement, il s'écria :
* Je jure, par le signe de la croix, que jamais de ma vie je ne quitterai de nouveau, pour quoi que ce soit au monde, le royaume de Castille, et que j'y attendrai la mort ou quelque fortune qui puisse m'échoir. »
Il fit ensuite chevalier Bernai de Béarn, fils naturel du comte de Foix, et un écuyer nommé Dolet, qui l'avait accompagné depuis Orthez. Après cette cérémonie, Henri entra dans la ville de Calahorra, où il avait d'abord été proclamé roi de Castille, à son arrivée en Espagne, l'année précédente, et où il y fut de nouveau reçu, à son retour, avec une soumission spontanée. 11 y fut rejoint par beaucoup de chevaliers et gens d'armes castillans, au nombre de six cents lances, sans compter une quantité d'autres chevaliers et écuyers de Castille et de Bretagne, qui avaient été avec lui à la bataille de Navarrete.
Henri fut beaucoup encouragé par ces premiers succès en rentrant dans le royaume; il avança donc en toute hâte et mit à profit tous les avantages qui lui furent offerts, soit par le zèle de ses partisans, ou par la négligence de ses ennemis. L'importante ville de Burgos ouvrit ses portes dès qu'il s'y présenta; et quoique le quartier juif et le château tinssent encore quelque peu de temps contre lui, ils se rendirent successivement après une faible défense. Les villes de Duennas, de Léon, de Madrid, d'Oterdehurnos, de Medina de Rioseco, de Buitrago, et d'autre* places considérables, cédèrent aussi a ses armes, et il mit le siège devant la forte ville de Tolède, de sorte qu'avant la fin de l'année 1368, le royaume de Castille était ù peu près également partagé entre les deux monarques ennemis : Henri tenant la partie nord, à l'exception de la Galice, d'une partie des Asturies et de quelques forteresses isolées sur la frontière septentrio-
nalc, tandis que Pierre possédait l'Estramadure, la Murcie et une partie de l'Andalousie, excepté Cordoue, qu'il assiégea avec un corps considérable de ses propres troupes, renforcées d'une division de Maures de Grenade , sous le commandement de leur roi Mohammed; mais la ville fut vaillamment et heureusement défendue par les grands maîtres de Saint-Jacques et de Calatrava, et par don Juan Alfonso de Gozman, avec beaucoup d'autres nobles et chevaliers, et un grand corps de gens d'armes (i).
(i) Ayala, Cronica del rey don Pedro, pp. o!2 (noie 2), 514, 516, oik et 526.