CHAPITRE VI
Bertrand Du Guesclin est mis en liberté , moyennant une forle ra.eon. — Il rassemble des iroupes et aide le duc d'Anjou à reprendre la '.ille de Tarascou en Provence. — It traverse les Pyrênccs avec cinq cents lances, et rejoint Henri c*ans son camp près de Tolède.
Tandis que ces événements se passaient en Espagne, Bertrand Du Guesclin, qui avait été emmené en Aquitaine par le Prince- Noir à son retour de la Castille, soupirait après sa liberté dans les prisons de Bordeaux. Tous les autres prisonniers de marque avaient été échangés depuis longtemps ou relâchés moyennant rançon; mais ce ne fut que vers la fin de l'année 1367, qu'un changement favorable dans les dispositions du prince, dû à l'intervention de quelques-uns des admirateurs de Du Guesclin à la cour d'Edouard, amena enfin sa délivrance d'une pénible captivité de huit mois (t). Personne, jusque-là, n'avait osé conseiller la relaxation de Bertrand; mais, un jour que Je prince venait de se lever de table, et s'était retiré dans un cabinet où il mangeait des confitures avec sir John Chandos, les sires d'Albret,
(t) La bataille de Navarrete fut livrée le 3 avril 1367, et la promesse de Beitrand à Charles V de lui payer trente mille doubles d'or, qui lui avaient été prêtés par le roi pour acquitter une partie de sa rancoiw est datée du 27 décembre de celte année. Du Tillct, Recueil des traictczy etc., et Inventaire, p. 94, verso.
de Pommiers, de Clisson, sir Hugh Calverly et quelques autres chevaliers, et qu'il était de la meilleure humeur, devisant d'armes et d'amour, de la mort de chevaliers et de la rançon des prisonniers, on mit tout à coup sur le tapis la captivité de saint Louis et la rançon payée pour sa délivrance. Le prince disait que, toutes les fois qu'un chevalier était pris les armes à la main et détenu sur parole selon les lois de la chevalerie, il ne devait pas essayer de s'échapper ou de quitter sa prison sans la permission de celui qui l'avait fait prisonnier, et que la rançon ne devait pas être si élevée que le chevalier ne pût s'armer de nouveau. A ces paroles, le sire d'Albret, s'interposant, dit :
« Noble sire, ne vous fâchez pas si je vous rapporte ce que j'ai entendu dire derrière vous.
— Par ma foi! dit vivement le prince, j'estimerais peu les chevaliers qui mangent à ma table, s'ils négligeaient de me dire aussitôt ce qu'ils entendent contre moi.
— On dit, s'écria alors le sire d'Albret, que vous gardez et retenez étroitement en prison un chevalier dont je ne puis vous dire le nom et que vous n'osez pas relâcher par crainte de sa valeur et du tort qu'il peut vous causer.
— J'ai souvent aussi entendu dire de pareilles choses, ajouta le sire de Clisson ; mais, en vérité, je n'osais pas vous les répéter.
—Je vous jure, dit le prince avec chaleur, que, soit sur terre ou sur mer, je ne connais aucun chevalier que je redoute assez pour le retenir dans mes prisons, ou à qui je ne veuille pas permettre d'obtenir sa délivrance.
— Oubliez-vous Bertrand Du Guesclin, dit vivement le sire d'Albret, qui ne peut obtenir son élargissement?»
A ces mots, le prince rougit vivement; et l'orgueil, la colère, le mépris se combattant en lui, il répondit brusquement :
« Amenez ici Bertrand, dont vous m'avez menacé, et s'il désire son élargissement, il l'aura sur-le-champ. »
Plusieurs chevaliers furent immédiatement envoyés à la prison
de Bertrand, qu'ils trouvèrent jouant une partie d'échecs avec Ivon, son valet de chambre. Dès que les chevaliers parurent dans l'appartement, Bertrand se leva et leur fit un gracieux accueil ; ensuite, se tournant vers son valet, il lui ordonna d'apporter du vin. Un des chevaliers lui dit alors :
« Bien est appartenant, pour les bonnes nouvelles que nous vous apportons de cœur haut et joyeux.
— Monseigneur, ajouta le plus ancien chevalier, faites ci : en venez à monseigneur le prince ; vous y êtes mandé. Vous avez eu assez d'amis à cour, et je crois que vous serez à rançon livré.
— A rançon! s'écria Bertrand; qu'est-ce qu'avez dit? Je n'ai denier ne maille, encore dois-je dix mille livres qu'on m'a céans prêtées, et que j'ai dépensées depuis que suis ici.
— Comment, demanda un des chevaliers, avez-vous dépensé tant?
— J'en al bu et mangé, répondit Bertrand ; donné, joué aux dés ; car si petit d'argent tant tôt s'en va. Mais j'aurais tôt payé, se je suis délivré. Tel ne s'en donne garde, qui m'en donnera assez. »
Bertrand se prépara à la hâte à la visite du prince, et il avait sans doute apporté peu de soin à sa toilette, si toutefois il en avait eu les moyens, car lorsqu'il entra, vêtu d'un manteau gris, dans le palais où le prince l'attendait avec ses barons, son aspect fut si peu imposant, qu'Edouard dit à ses seigneurs en souriant :
« Par la Vierge Marie ! Il n'est mie taillé qu'il eût belle amie ; elle serait de lui laidement embrassée. »
Bertrand s'inclina légèrement en approchant du prince, qui le pria d'avancer et qui s'informa de sa santé.
« Sire, lui répondit-il, il me sera mieux quand il vous plaira. J'ai ouï longtemps les souris et les rats, dont bien m'a ennuyé;
mais le chant des oiseaux n'ouis-je de longtemps, et les irai ouïr, quand il vous souffrira.
— Bertrand, dit le prince, souriant à cette saillie du chevalier breton, ce sera tantôt se vous voulez ; fort qu'à vous ne tiendra; mais conviendra jurer votre serment que jamais votre corps nul jour ne s'armera à rencontre de moi, ne de mon père le roi d'Angleterre, ni pour aider Henry en Espagne, ni ne combattrez Dam Piètre. Toutefois que votre corps voudra ainsi jurer, je vous délivrerai quand il vous plaira; ce qu'avez dépensé tout payé vous sera, et on vous donnera aussi dix mille florins pour vous aremonter. Il vous le faut jurer, et vous serez délivré, autrement ne sera. »
Bertrand refusa avec indignation de prêter aucun serment de ce genre, déclarant qu'il aimerait mieux mourir en prison; car il ne voulait pas cesser de servir ceux envers qui il était engagé, et notamment le roi de France.
« S'autre chose n'y a, ajouta-t-il, laissez-moi aller ; car vous m'avez tenu longuement prisonnier à tort et sans raison, puisque je m'étais parti de France avec Hugh Caverly et toute nia gent, pour aller quérir notre salut sur les Sarrazins.
— Et que n'y alliez-vous ? demanda Edouard.
— Et je vous le dirai, répondit Bertrand. Nous trouvâmes Dam Piètre, qui avait fait mourir faussement la reine, votre cousine, fille de votre parent le bon duc de Bourbon, et m'arrêtai pour lui prendre vengement, et pour tant que je sais et crois qu'Henri tient le droit d'être roi d'Espagne, et aussi pour détruire et mettre à tourment Sarrazins et Juifs, dont il y a foison en ces parties-là ; mais vous y êtes venu pour or et argent et pour avoir Espagne après la mort de Piètre le félon, et m'avez détourné et les miens. Et quand vous avez fait affamer votre gent, et reçu ennui et grand encombrement, et voà amis détruit, si vous a-t-il trompé et ne vous a tenu loyauté ne convent, dont je l'en sais bon gré.
342 BERTRAND DU CUESCLIN
— Bertrand, vous dites vrai, répondit le prince; mais ne m'échapperez sans payer rançon. On dit que vous ai tenu en ma prison pour doute (crainte) de vous ; mais pour tant que chacun sorte de ce soupçon et que je ne vous doute, je vous délivrerai voire par rançon. »
Bertrand pressa vivement le prince de fixer sur-le-champ le montant de cette rançon, lui disant qu'il était un pauvre chevalier et non d'une famille à pouvoir disposer de sommes considérables; que ses terres étaient déjà hypothéquées pour subvenir aux dépenses de ses expéditions, et qu'il devait, en outre, dix mille livres aux habitants de Bordeaux.
Le prince dit à Bertrand de fixer sa rançon lui-môme, déclarant qu'il ne paierait pas plus que ce qu'il se serait estimé ; et Bertrand, pour ne pas rester en arrière du prince en générosité, offrit de lui payer cent mille doublons d'or (i). A l'énoncé de
(i) II y a beaucoup de divergence dans les chroniques sur le montant de la rançon fixée par Du Guesciiu. Froissart, qui passe rapidement sur les circonstances relatives a la relaxation du chevalier breton, concorde avec Ayala, qui est plus explicite dans son récit, en portant la somme à cent mille francs. Cuvelier et la Chronique de sire Ikrtrand Du Guesclin disent soixante mille doublons d'or. Dans la chanson à dona Clamença, en dialecte limousin, le montant de la rançon est lixé à soixanto millia doublons d'or, tandis que, dans l'obligation souscrite par Bertrand Du Guesclin à Charles V, Du Guesclin dit qu'il s'était engagé de payer au prince do Galles pour la délivrance de sa personne « cent mille doubles d'or du poids et alloi de la monnaie de cours en Castille. » Pièces justificatives, n° 14, publiées par Charrière dans son édition de Cuvelier, t. 11, p. 402. Si le double était une monnaie d'Alger et de Tunis et qu'il valût 2 fr. 93 cent, de Franco, Froissart et Ayala se sont évidemment trompés en écrivant francs au lieu de doubles; car, à part le haut témoignage du fait lui-même, quand le montant de la rançon fut fixé par Bertrand, il fut regardé par Edouard et ses courtisans comme une somme énorme, tandis que Du Guesclin, avant d'avoir acquis une réputation européenne , avait déjà payé à sir John Chandos, après la bataille d'Auray, cent mille francs pour sa rançon, et que cctle somme, quoique grande pour ses moyens n'occasionna à cette époque aucune surprise extraordinaire.
ET SON ÉPOOUE. 343
celte somme, Edouard et les chevaliers présents dirent grandement étonnés. Le prince lui dit qu'il ne poorrait jamais amasser une quantité d'or aussi considérable, et offrit généreusement de la réduire de moitié ; mais Bertrand persista à s'en tenir à la somme qu'il avait désignée, ne doutant pas qu'il ne pût l'obtenir de l'assistance de ses amis ; car il disait qu'Henri de Castille en paierait la moitié, et qu'il emprunterait le reste au roi de France; puis il ajouta avec confiance :
« Je m'ose vanter que, si de ces deux-ci je ne puis rien avoir, n'a filaresse en France qui sache fil filer, qui ne gagnât ma finance au filer, qu'elles ne me vissent hors de vos lacs. »
Dès que le montant de la rançon eut été fixé, Bertrand envoya un message à quelques-uns de ses amis en Bretagne pour les informer de la somme qu'il avait à payer, et les prier d'être ses cautions auprès du prince de Galles, ajoutant qu'il espérait, par la grâce de Dieu et la bonté du roi de France, pouvoir les dégager de l'obligation qu'ils auraient contractée à son égard, aussitôt qu'il serait relâché. Au reçu de ce message, les seigneurs, barons et chevaliers auxquels il avait été envoyé répondirent qu'ils étaient tout prêts à s'obliger pour le montant de la rançon ; et, pour donner une plus grande validité à cet engagement, ils envoyèrent chacun leur écuyer, muni de leur sceau, avec plein pouvoir de répondre pour telle somme qu'il serait nécessaire. Lorsque les écuyers arrivèrent à Bordeaux, ils saluèrent Bertrand de la part de leurs maîtres, qui, disaient-ils, loi envoyaient leurs sceaux pour qu'il pût les engager pour telle somme dont il aurait besoin et pour tout le temps qu'il faudrait. Bertrand régla ensuite ses arrangements avec le prince en apposant les sceaux des chevaliers aux différentes obligations que chacun avait contractées (i).
(i) Ayala, Cromca del rey don Pedro, p. 499. « En France et en Angleterre, » dit le chuniqueur espagnol, en racontant celle transaction,
A ces autres grandes qualités de bon général et de preux chevalier, sir John Chandos joignait la générosité, même envers un ennemi. Aussi, quand il entendit l'énorme somme que Bertrand Du Guesclin avait fixée pour sa rançon, fut-il aussi étonné que les autres chevaliers, et il lui demanda amicalement où il comptait trouver tant d'argent. Quand Bertrand lui répondit qu'il avait beaucoup d'amis, et qu'il ne doutait pas de pouvoir ramasser cette somme, sir John Chandos lui répliqua franche- ' ment :
c Par ma foi ! j'en serai réjoui ; se vous avez mestier de moi, je vous prêterai dix mille doublons, de tant je suis bien garni.
— Sire, dit Bertrand, je vous remercie ; mais je voudrais, avant que vous aie requis, éprouver celles gens qui sont de mon pays. »
La surprise d'Edouard et de ses chevaliers au prix que Bertrand fixa sa rançon ne se borna pas au palais du prince; car, lorsque le fait fut connu dans la ville de Bordeaux, non-seulement les marchands, mais les meilleurs bourgeois se portèrent en foule au palais, pour voir un chevalier qui avait fixé le montant de sa rançon à cent mille doublons cTor. La curiosité des bourgeois ne servit qu'à amuser Du Guesclin, quoiqu'il n'entendit probablement pas les diverses opinions franchement émises par eux sur son extérieur ou l'à-propos de sa mise en liberté, et sur les moyens qu'il emploierait pour se procurer sa rançon, ou le chaleureux éloge que fit de lui un de ses admirateurs de la foule, qui le regardait comme un des meilleurs chevaliers de l'univers, le plus habile à diriger une expédition, le plus heureux dans l'attaque d'un château, et qui finit en disant
« la plus haute obligation que puisse contracter un chevalier ou un homme de rang est de faire usage de son sceau ; car ils disent qu'il suffit pour un homme de signer son nom, mais que dans le sceau sont contenus le nom et les armes, aussi bien que l'honneur du chevalier. »
qu'il n'y avait pas d'homme ni de femme en France qui ne se soumit de bon gré à la taxe, ou de vigneron qui ne voulût donner une tonne de son vin, plutôt que de le laisser plus longtemps prisonnier.
La princesse de Galles participa, elle aussi, à la curiosité générale, et elle fit exprès le voyage d'Angoulème à Bordeaux pourvoir Bertrand Du Guesclin, qu'elle reçut somptueusement à sa table ; ensuite, s'étant retirée dans sa chambre et ayant fait venir du vin et des confitures, elle les lui offrit en présence de tous les chevaliers qui étaient là. La princesse, grande admiratrice de toutes les belles et nobles actions, dit à Bertrand en prenant congé de lui :
« Mon ami ; vous avez été l'arbitre de votre propre rançon, et vous l'avez fixée à un très-haut prix, à quoi vous avez été mu par votre fierté ; mais je désire y apporter un adoucissement, à raison des grandes vertus que vous avez montrées. Sachez donc que je veux rabattre dix mille (écus) de votre rançon et les payer de mes propres deniers. »
Bertrand, à ces mots, tomba à genotfx devant la princesse, la remercia de sa bonté, et lui dit ensuite plaisamment :
« Madame, j'avais cru jusqu'ici être le plus laid chevalier de France, mais je commence à avoir meilleure opinion de moi; puisque les dames me font de tels présents. »
La princesse rit beaucoup de la répartie, et congédia ensuite Bertrand Du Guesclin, qui alla faire ses remerciements au prince avant de prendre congé de lui, et qu'il trouva très-satisfait de l'honneur qui lui avait été fait par la princesse.
Après avoir prêté le serment d'usage qu'il ne reprendrait pas les armes avant d'avoir payé sa rançon, Bertrand Du Guesclin se préparait à quitter la ville de Bordeaux, quand il fut accosté par un de ses anciens compagnons d'armes, sir Hugh Calverly, qui lui rappela les nombreuses campagnes faites ensemble, le butin de guerre et les rançons qu'ils avaient partagés, et le
pressa vivement d'accepter dix mille francs qu'il disait ne pas lui appartenir, mais à Bertrand, avec d'autres sommes qu'il avait à son service.
Du Guesclin remercia cordialement le chevalier anglais de son offre, qu'il refasa d'accepter, en disant qu'il ne savait pas comment l'affaire se terminerait, mais que, s'il avait besoin de lui, il ne le ménagerait pas (i).
Bertrand Du Guesclin, ayant recouvré sa liberté, voulut justifier la confiance qu'il avait si ouvertement exprimée dans les bons offices de ses amis, en s'adressant à eux pour l'aider à payer sa rançon. En revenant de Bordeaux, il rencontra d'abord le duc d'Anjou, qui lui prêta trente mille francs pour ce dont il avait besoin ; et le roi de France, qu'il alla voir ensuite, lui prêta trente mille doublons d'Espagne (2), pour lesquels il exigea de Bertrand la promesse qu'il serait constamment prêt à se rendre au premier appel dès qu'on requerrait ses services, à moins qu'il ne fût prisonnier dans le moment. A ec ce généreux secours, Du Guesclin alla ensuite rendre visite à ses amis de Bretagne, ou le reste de sa rançon fut complété par Raoul de Treal, évoque de Rennes, le vicomte de Rohan, les sires de Laval et de Beaumanoir, Charles de Dinan, et d'autres barons et chevaliers de ce duché. S'étant procuré de cette manière le mon-
(1) Cuvolier, vv. 13,656-13,765; Chronique (anonyme) de Bertrand Du Guesclin, chap. cm, civ, cv.
(2) Tons les chroniqueurs qui rapportent le fait assurent que ce fat un don de Charles a Un Guesclin; mais Du THIet montre que ce fut seulement un prêt, qui fut rendu l'année suivante, « par six morceaux de papier attachés ensemble, servant de reçus pour les trente mille doubles d'Espagne, » que Bertrand, par une obligation en date du 27 décembre 1367, avait promis de payer au roi Charles, comme partie do la rançon due au prince de Galles. Recueil des traictez, etc., et /»ventairc, p. 94, vmo; Actes de Bretagne, t II, col. 60; Obligation de Du Guesclin envers Charles V, publiée par Charritre, éditeur de Cuvelier, t. Il, p. 402.
tant de sa rançon, Bertrand se rendit ensuite à son château de la Roche-Darrien, où madame Tiphaine, sa femme, fot grandement réjouie de le voir (1).
L'année précédente, avant de partir pour l'expédition d'Espagne avec les grandes compagnies, Bertrand Du Guesclin avait mis en dépôt, dans l'ancienne abbaye du Mont Saint-Michel, une somme de cent mille francs, et, ayant alors besoin de toutes ses ressources pécuniaires, il envoya reprendre le trésor ; mais il apprit que sa femme avait retiré et dépensé le tout en son absence, et, quand il lui demanda ce qu'elle avait fait de l'argent, elle lui répondit ingénument :
« Je l'ai distribué entre les chevaliers et les écuyers qui vous ont servi, et qui sont venus me demander de payer leurs rançons et de les pourvoir de chevaux, afin de vous servir de nouveau ; tout cela, vous pouvez le savoir d'eux-mêmes. »
Bertrand fut très-satisfait d'apprendre le bon usage qu'on avait fait de ses trésors, et il approuva hautement la généreuse conduite de sa femme (î).
S'étant donc procuré les moyens de payer sa rançon, Bertrand était impatient de s'acquitter. En conséquence il fit avec le plus de hâte possible tous ses préparatifs de départ, et se mit en route pour Bordeaux. Chemin faisant, il descendit dans une auberge où dix chevaliers et écuyers, qui avaient servi sous lui en Espagne, venaient de s'arrêter pour se restaurer. Ils avaient été faits prisonniers à la bataille de Navarrete, et relâchés ensuite sur parole pour aller chercher leur rançon. Ils étaient tous dans un état pitoyable : les uns à pied, les autres pauvrement montés, tous couverts d'habits vieux, sales et en lambeaux. Apres avoir causé quelque temps du triste état où les
(\) Chronique (anonyme) de Du Guesclin, chap. cvtii, cix. — Cuvelier, v. 14,302.
(2) Chromée (anonyme) de Du Guesclin, chap. en.
348 BERTRAND DU GUESCMK
avait réduits leur captivité, ils appelèrent l'hôte et lui demandèrent du vin.
« Et de quoi le paierez ? dit l'hôte.
— De quoi vous effrayez ? répondit un des écuyers. Il a ci chevaliers et écuyers assez.
— Chevaliers ! reprit l'hôte avec cette ironie et cette finesse de regard des gens de son métier ; et où avez-vous laissé vos éperons dorés? Si j'eusse vos chevaux céans, encore ai-je étable, foin et avoine assez pour cinquante chevaux nourrir dix mois passés.
— Ah! bel hôte, dit un écuyer de Nantes, pour Dieu! ne vous gabez (moquez). Nous venons de Bordeaux, et avons des maux assez. Bertrand Du Guesclin, qui nous avait menés, fut délivré l'autre hier à soixante mille doublons. Tout le monde en fut fort épouvanté ; car comment pourra être trouvé un tel avoir ?
— 11 en aura assez, répondit l'hôte ; car encore ai-je dix chevaux, cinq cents gras moutons et des pourceaux lardés, trente tonneaux de vin en mon cellier, et tout vendrai pour lui, avec les draps fourrés que ma femme acheta quand je me mariai. S'il eu a mestier, il en aura plutôt qu'un pestaux n'est lavé ! »
Le digne hôte fit voir ensuite que son enthousiame pour la cause de Du Guesclin ne se bornait pas à des paroles seulement, car il appela ses domestiques et leur ordonna de fournir à ses hôtes des viandes rôties et des pâtisseries, ainsi que des meilleurs vins de sa cave, et leur fit préparer de bonnes chambres pour tout le temps qu'ils resteraient. Au milieu de leur repas, Bertrand entra dans la pièce où ils étaient à table ; et les chevaliers et les écuyers s'étant levés à son approche, il les reconnut immédiatement pour des compatriotes qui avaient seni sous lui à la bataille de Navarrete, bien qu'il fût fort surpris du changement de leurs personnes et très-peiné de les voir dans un si piteux état. Ils répondirent aussitôt à toutes les question*
qu'il leur adressa sur leur délivrance et leur captivité ; et ils l'informèrent de la bonne réception qui leur avait été faite à l'auberge, et de la bonne chère dont leur hôte les avait régalés en son honneur. Bertrand prit place ensuite avec eux, malgré leurs protestations qu'il ne convenait pas qu'un si noble chevalier se mêlât parmi de pauvres chevaliers et écuyers comme eux, et il apprit que leurs rançons se montaient ensemble à quatre mille livres. Appelant Ivon, son valet de chambre, il lui ordonna de compter d'abord cette somme aux chevaliers et écuyers, et de leur donner ensuite deux mille livres pour se monter de chevaux, et mille livres, en sus, pour les frais de leur aller et retour de Bordeaux, outre mille livres à l'hôte qui, à cause de lui, leur avait généreusement donné l'hospitalité. Les chevaliers et écuyers tombèrent à genoux pour le remercier d'une libéralité d'autant plus inattendue, qu'ils le croyaient écrasé lui-même par le montant de sa rançon, et l'aubergiste, avec de grands remerclments, le pria de garder son argent, par ce qu'il en avait plus besoin que lui-même; mais Bertrand ne voulut rien entendre , disant qu'il ne reprendrait pas un seul liard (*).
Ces actes de libéralité princière, de la part d'un chevalier de médiocre fortune comme était Bertrand Du Guesclin, pourraient passer simplement pour des exemples de rare et excessive prodigalité, ou pour les assertions exagérées d'un chroniqueur prévenu; mais l'étonnement diminuera quand on saura que la libéralité était la vertu la plus honorée chez les anciens chevaliers, et que sur le champ de bataille ou dans les palais, c'était le sujet perpétuel des éloges des hérauts, des ménestrels et des romanciers, qui d'ordinaire faisaient et immortalisaient la renommée des chevaliers, quoique cette vertu, qu'ils louaient pour leur propre compte, comme étant ceux qui en profitaient Je
(l)Cuvelicr, vv. 14,090-14,239.
350 BERTRAND DU GUESCL1N
plus, ne méritât pas toujours l'éloge de désintéressement (4).
La généreuse conduite de Bertrand envers ses soldats malheoreux causa beaucoup d'élonnement à Bordeaux, où Ton connaissait les sommes considérables qu'il s'était engagé à payer; car lorsque les dix chevaliers et écuyers revinrent beaucoup plus tôt qu'on ne les attendait, avec le montant de leur rançon, et publièrent que Bertrand leur avait non-seulement fourni la somme, mais encore deux mille livres pour s'équiper de nouveau, le sénéchal, en l'apprenant, déclara que depuis, t que le Christ avait été crucifié, un pareil acte avait été inouï dans l'histoire, » et la princesse de Galles, qui en fut informée à table, dînant avec son mari, en fut grandement émerveillée, et dit qu'elle ne regrettait pas le secours qu'elle lui avait donné, car elle n'aurait jamais pu faire un meilleur usage de ses richesses (i).
Bertrand Du Guesclin continua sa route pour Bordeaux, où, peu après son arrivée, il paya sa rançon et obtint son élargissement, à la pleine satisfaction du Prince-Noir, qui diminua d'abord la somme des dix mille doublons que la princesse avait promis de payer pour lui. En quittant Bordeaux, Bertrand alla à Montpellier, où il arriva le 7 janvier 1368, avec son ancien compagnon d'armes, le maréchal d'Audeneham. Pendant son séjour en cette ville, Bertrand embaucha plusieurs chefs des grandes compagnies, car il n'avait pas intention d'abandonner la cause d'Henri de Castille pour la perte d'une seule bataille, et il déclara au duc d'Anjou que, tant qu'il vivrait, il ne cesserait de faire tous ses efforts pour réJablir le roi Henri dans la position qu'il occupait auparavant.
Après avoir réuni environ deux mille hommes d'armes, fier* trand Du Guesclin et le maréchal d'Audeneham se mirent en
(1) Voir Sainle-Palaye, Mémoires sur l'ancienne chevalerie, 1. 1, p. M, et note 73. *
(2) Cuvelier, v. 14,273.
route le 27 février, et rejoignirent à Nîmes le duc d'Anjou, qui faisait alors des préparatifs pour une expédition en Provence. On ne sait pas au juste quelles étaient les prétentions ou les projets du duc sur ce pays, mais on suppose que Charles IV, empereur d'Allemagne, lui ayant cédé ses droits au royaume d'Arles (i) en Tannée 1365, le duc voulait profiter de l'absence de Jeanne, reine de Naples et comtesse de Provence, et faire valoir ses droits sur ce royaume. Aussi, dès qu'il eut reçu le puissant secours que lui amenaient Bertrand du Guesclin et le maréchal d'Audeneham, le duc traversa-t-il le Rhône, et, le 4 mars, mit le siège devant Tarascon. Les habitants de la ville, après avoir enduré de grandes privations et repoussé de fréquentes attaques, pendant un mois, par terre et par eau, se rendirent au duc d'Anjou et le reconnurent pour leur seigneur. Encouragé par ce succès, il fit le siège d'Arles le 41 avril; mais il en laissa bientôt la conduite a Du Guesclin et établit son quartier à Beaucaire, de l'autre coté du fleuve. Pendant le siège, le pape entremit ses bons offices entre le duc d'Anjou et la reine de Naples; et pendant le cours des négociations, Bertrand leva le siège et rejoignit le duc à Beaucaire (2).
11 n'était pas dans la destinée de Bertrand de se reposer un seul instant, au milieu des graves événements qui se passaient autour de lui ; et quoique Charles V fût à la veille d'une grande lutte avec Edouard III, pour la possession d'un tiers de son royaume, il regarda cependant la guerre qui avait lieu en Espagne pour la succession au trône de Caslille comme d'une assez grande importance pour céder pendant quelque temps à
(1) L'ancien royaume d'Arles comprenait la Provence, la Savoie, le Dauplfmé et la Franche-Comté.
(2) Cuvelicr, vv. 1 4,329, 14,373, 14,051; Chronique (anonyme) de Bertrand Du Guesclin, chap. cix; Froissart, liv. I, part, n, p. Morice, llist. de Bretagne, t. I, p. 327; Christine de Pisan, le Livre des fais du saye roy Charles, part, n, chap. x.
son allié Henri les services d'un de ses plus habiles capitaines. Le roi de France envoya donc des ambassadeurs en Castille pour renouveler et amplifier le traité d'Aigues-Mortes, et informer Henri qu'il enverrait immédiatement Bertrand du Guesclin à son aide avec cinq cents lances (1).
En conséquence de ces actes de son souverain, et d'accord avec sa résolution hautement exprimée de rétablir Henri sur son trône, Bertrand Du Guesclin franchit les Pyrénées au commencement de Tannée 4369, et parut devant le camp près de Tolède, qui était tenue en état de blocus permanent depuis le 30 avril de Tannée précédente ; et bien qu'Henri eût beaucoup d'amis dans la cité, tous ses efforts, par force ou par ruse, n'en étaient pas moins restés infructueux, pendant dix mois et demi, contre la puissance des fortifications et la valeur et la fermeté delà garnison (2).
{{) Ce traité est daté du camp près de Tolède, le 20 novembre 1368, Avala, p. 536, note I. — Rymer, vol. III, part, n, pp. 852-854.
(2) Avala, Cronica dcl rey don Pedro, pp. 527, 529, 536, et Cronka del rey don Ilemique secundo, p. 15, note 2.