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CHAPITRE VII

Bataille de Montiel. — Défaite et mort de Pierre le Cruel.

Après sa tentative infructueuse sur la ville de Cordoue, Pierre le Cruel revint à Séville, où tant d'actes de cruauté avaient été commis sous ses yeux et de sa propre main, pour y assister à la destruction complète, par ses auxiliaires de Grenade, de ses sujets révoltés. Les villes de Jaen et d'Ubeda furent rasées, celles de Marchena etd'Utrera mises à sac, et onze mille captifs, hommes, femmes et enfants, sont dits avoir été emmenés par les Maures de celte dernière ville seulement. Avec toute son impiété et son mépris des ministres de la religion, Pierre se laissait gouverner par les superstitions les plus grossières ; et, agissant d'après les prédictions d'un astrologue qui lui avait annoncé qu'il serait forcé de soutenir un siège quelque part, il employa la plus grande partie de son temps, ù son retour de Cordoue, à augmenter les fortifications de Carmona, ville à six lieues environ de Séville, qu'il pourvut abondamment de provisions de toute sorte, et où il mit ses enfants et ses trésors (i). Ne pouvant plus longtemps résister aux importunités des hall) Ayala, Cronica del rey don Tedro, pp. 527, 629, 336, et Cronica (kl rey don Uettrique secundo, p. 15, noie 2.

bitants assiégés de Tolède, Pierre, avec une force de trois mille lances, de quinze cents cavaliers Maures, et un corps d'infanterie tiré des villes de Séville, Carmona, Ecija et Xérès, partit de Séville dans le dessein de faire lever le siège de Tolède ou de livrer bataille à Henri. Maïs celui-ci, informé du projet de Pierre en quittant Séville, convoqua immédiatement un conseil des chefs de son armée, « parmi lesquels étaient notamment messire Bertrand Du Guesclin, de l'avis de qui on désirait faire toutes choses. »

Dans cette réunion, Bertrand conseilla à Henri de marcher immédiatement contre Pierre avec la plus grande partie de ses troupes ; car, celui-ci ne l'attendant pas, on pourrait obtenir beaucoup d'une surprise. On suivit ce conseil; et Henri- laissa six cents hommes d'armes et une partie de ses archers et de ses fantassins sous les ordres de l'archevêque de Tolède, assisté de plusieurs seigneurs et chevaliers, pour maintenir le blocus de la ville. A Orgaz, à cinq lieues environ de Tolède, Henri fut rejoint par les grands maîtres de Saint-Jacques et de Calatrava, par don Juan Alfonso de Guzman et les autres chevaliers et écuyers, au nombre de quinze cents, qui avaient si vaillamment et si heureusement défendu Cordoue l'année précédente contre Pierre et les Maures de Grenade. Ces troupes, avec six cents lances sous les ordres de Bertrand Du Guesclin, portaient les forces d'Henri a environ trois mille lances, outre quelques fantassins, qui, du reste, ne firent que servir de suivants aux nobles et aux chevaliers (i).

Henri quitta Orgaz avec l'intention de livrer bataille à Pierre, et apprit immédiatement après par ses éclaireurs, qui le tenaient exactement au courant de tous les mouvements de son rival,

(1) Avala, Cvonica del rey don Pedw, pp. oiG, 547. — Froissart, liv. I, part ii, pp. 531, porte les forces des deux partis à un chiffre beaucoup plus élevé que ne le fait le chroniqueur espagnol.

que celui-ci avait passé Calatrava et pris position an château de Montiel, près les frontières de la Manche. Henri fit toute la diligence possible afin de surprendre Pierre, et il y réussit complètement, car celui-ci, qui ne se doutait pas que son approche fût connue et ne s'attendait pas à être attaqué par Henri, avait établi son quartier dans le château et éparpillé ses troupes dans les hameaux d'alentour. Aussi, quand le commandant du château • aperçut une quantité de torches que portaient les troupes d'Henri pour se guider dans l'obscurité d'une nuit très-sombre, il fit immédiatement savoir à Pierre qu'on voyait un grand nombre de feux à deux lieues environ de Montiel, et qu'il allait envoyer des gens s'enquérir de ce que c'était. Mais Pierre était si loin de craindre une attaque de la part d'Henri, qu'il dit au gouverneur de ne pas s'inquiéter de la chose, supposant que ces feux venaient des troupes qui avaient quitté Cordoue, sous les ordres des grands maîtres Mexia et Moniz, pour aller rejoindre Henri au siège de Tolède ; néanmoins, Pierre envoya l'ordre à ses soldats de se réunir le lendemain à la pointe du jour près du château.

Le lendemain de très-bonne heure, Henri, qui marchait avec son armée depuis minuit, parut en vue de Montiel, où il fut reconnu, et Pierre, qui venait d'être prévenu de son approche par ses éclaireurs, rangea en bataille toutes ses troupes, qu'il venait de rassembler. En môme temps, Henri disposa les siennes pour l'attaque, et s'avança avec la division sous ses ordres contre Pierre, qui fut complètement surpris par ce mouvement, on, comme dit Froissait , « pris sur un pied ; » tandis que Bertrand Du Guesclin, avec la division composée des gens d'armes français et des nobles et chevaliers de Cordoue, était arrêté par un ravin infranchissable, et, avant qu'il eût pu tourner la vallée et conduire ses soldats au combat, la bataille était déjà perdue pour Pierre, qui se réfugia dans le château de Montiel ;

de sorte qu'on n'eut à s'occuper que de la poursuite et du carnage des vaincus (1).

La bataille de Montiel fut livrée le 14 mars 4369, et elle semblait devoir décider des prétentions hostiles au trône de Castille, car Pierre avait cherché un refuge dans une place qui, quoique forte, n'était pas préparée pour un siège; et Henri, avec une armée nombreuse et bien équipée, montra bientôt qu'il ne négligerait aucune mesure pour prévenir l'évasion d'un prisonnier de si grande importance, car, non-seulement il éleva un mur de pierre autour de la forteresse, mais il fit encore soigneusement garder toutes les issues, « et ils étaient de si près guettés de nuit et de jour, qu'un oiseau ne se pût partir du châtel qu'il ne fût vu et aperçu (2). »

Comme il fut bientôt clair pour tout le monde dans le château que le siège ne pourrait guère durer plus longtemps, et que l'évasion était impossible sans le concours de quelqu'un d'influent dans le camp opposé, ce dernier expédient fut proposé par Men

Rodriguez de Senambria, homme-lige de Bertrand Du Guesclin, comme comte de Transtamare, mais alors au service de Pierre.

Ce chevalier avait été fait prisonnier au siège de Briviesca, pendant la première invasion d'Henri en Castille en 1366 ; et,

(1) Avala, Cronica dcl rey don Pedro, pp. 548, 549. Froissart, liv. I, part ii, p. 551, décrit cette bataille comme beaucoup plus vivement contestée qu'on ne pourrait le conclure du maigre récit du chroniqueur espagnol, qui répugne toujours à faire l'éloge d'autres que de ses compatriotes.

(2) On raconte que, lorsque Pierre entra dans le château de Montiel, son esprit superstitieux fut aussitôt frappé de la prédiction des astrologues, qui avaient annoncé qu'il mourrait dans une tour de l'Étoile; car « il vil écrite en lettres gothiques, sur une pierre de la tour de l'Hommage, cette inscription : Ceci est la tour de l'Étoile. Dès qu'il eut aperçu ces mots fatals, il se tint donc pour perdu. » Passage pris par Zuiita au Cowpcndio, reproduit dans ses Enmicndas, et cité par Llaguno, éditeur d' Avala, dans les Adiciones a las notas. Cronica dcl rcy don Pedro, p. 579.

et son époque; 357

comme il était originaire du comté de Transtamare, sa rançon de cinq mille florins fut payée par Bertrand Du Guesclin, quand il reçut en don ce comté, à messire Bernard de la Salle, qui avait pris Men Rodriguez. Celui-ci, qui connaissait personnellement Bertrand, -lui demanda une entrevue particulière, qui lui fut accordée ; et, en conséquence, un soir que Bertrand Du Gnesclin était de garde, Men Bodriguez quitta le château et vipt à son poste. Il ouvrit la conversation en disant :

« Messire Bertrand, le roi Pierre, mon seigneur, m'a commandé d'avoir un entretien avec vous, de vous dire que vous êtes un très-noble* chevalier, et que vous vous êtes toujours distingué par vos exploits et vos bonnes actions; que vous voyez dans quelle position il est, et que, si vous voulez l'en tirer, le mettre en lieu sûr et vous joindre à lui, il vous donnera en toute propriété les villes de Soria, d'Alraazan, d'Àtienza, de Montagudo, de Deza et de Seron, et, en outre, deux cent mille doublons d'or de Castille. Et je vous prie de le faire, car vous' acquerrez beaucoup d'honneur en secourant un si puissant roi, et tout le monde saura que grâce à vous il a sauvé sa vie et recouvré son royaume.

— Mon ami, répondit Bertrand, vous devriez bien savoir que je suis chevalier, vassal du roi de France et son sujet, et que c'est par son ordre que je suis venu dans ce pays pour servir le roi Henri ; que le roi don Pedro est du parti des Anglais et leur allié, particulièrement contre mon seigneur le roi de France ; que je suis à la solde du roi Henri, et que je ne puis rien faire contre ses intérêts et son honneur. Vous ne devriez donc pas me conseiller d'agir ainsi ; et, si vous avez jamais reçu de moi quelque service, je vous prie de ne plus me reparler de cela.

— Messire Bertrand, répondit Men Rodriguez, je suis persuadé que ce que je vous ai dit peut se faire sans aucun mal; et je vous prie en grâce de vouloir bien y réfléchir. »

Là-dessus Bertrand Du Guesclin ayant dit à Men Rodriguez

qu'il examinerait la chose et verrait ce qu'il aurait à faire, le Castillan reprit le chemin de la forteresse ; et, le lendemain, Bertrand Du Guesclin raconta à ses parents et à ses amis qui étaient dans le camp, notamment à son cousin messire Olivier de Mauny, ce qui s'était passé entre lui et Men Rodriguez de Senambria, et leur demanda conseil, en déclarant préalablement que pour tout au monde, il ne ferait rien de ce qu'on lui demandait, attendu que Pierre était l'ennemi du roi de France, son seigneur, et du roi Henri, au service duquel il était alors; mais qu'il désirait savoir d'eux s'il devait raconter au roi Henri ce que Men Rodriguez lui avait offert, ou ce qu'il y avait à foire.

Tous ses amis furent d'avis que c'était son devoir d'inform er Henri de la tentative faite pour le séduire. Bertrand, suivant ce conseil, fit immédiatement connaître au roi les ouvertures que Pierre lui avait fait faire par Men Rodriguez, et Henri fut si content de cette nouvelle, qu'il promit de donner à Bertrand les mêmes villes et la môme somme d'argent que Pierre lui avait offertes; mais il le pria de promettre à Men Rodriguez que Pierre serait en sûreté en venant dans sa tente, et de lui faire savoir dès que Pierre s'y serait rendu.

Bertrand Du Guesclin n'était pas tout à fait persuadé de la parfaite honnêteté de ce qu'on lui proposait ; mais sa vertu semble avoir été incapable de résister aux mœurs de l'époque, aux vœux d'un roi qu'il désirait obliger, et aux instances de ses amis, qui le pressaient vivement d'agir dans ce sens. Peutêtre se crut-il tout justifié de l'infraction de sa parole, parce qu'il s'agissait ici d'un prince qu'il regardait comme un monstre d'impiété, d'immoralité, et de cruauté, et pnree qu'aucune foi n'était due à un homme qui avait tenté par la séduction de le détourner de l'obéissance envers son souverain naturel, et de son devoir envers un roi qu'il s'était engagé à servir. On ne sait pas au juste quelles garanties furent données. Le

chroniqueur espagnol se contentant de raconter que « quelques personnes disaient que, lorsque Bertrand fit réponse à Men Rodriguez, il lui garantit la sûreté de Pierre, et que quelquesuns de ses amis promirent sous serment qu'ils seraient mis en lieu sur. * Quelles qu'aient pu être les promesses faites, Pierre, voyant qu'il ne lui était plus possible de rester dans le château et confiant dans les assurances solennellement données par ceux avec qui Men Rodriguez avait eu affaire, se hasarda une nuit, avec don Fernandez de Castro, Diego Gonzalez de Oviedo, Men Rodriguez de Senambria et d'autres à aller trouver Bertrand Du Guesclin dans son logis, et à se remettre entre les mains du chevalier breton. Pierre descendit de cheval en arrivant au quartier de Bertrand, et, en entrant dans le logis, il parla ainsi : « Chevalier, c'est l'heure de partir. » Pierre, en recevant pas de réponse , commença à craindre d'avoir fait fausse route, et voulut remonter à cheval ; mais un des suivants de Bertrand, lui mettant la main sur l'épaule, lui dit tranquillement : « Attendez un peu. » Aussitôt après, Henri entra dans le logis, armé de pied en cap, et bassinet en tête (i).

(t) Àyala, Cronica del rey don Pedro, pp. 555. Tel est le récit d'Ayala. Froissart, lui, ne fait aucune allusion à la tentative do Pierre pour gagner Bertrand Du Guesclin à ses intérêts, et mentionne seulement une offre de ce prince au Bègue de Villaines, qui l'arrêta au moment où il essayait de s'évader du château pendant la nuit, et lui promit de pourvoir à sa sûreté, mais le mena dans son logis. Cuvelier et l'auleur anonyme de la Chronique de sire Bertrand Du Guesclin font de cette affaire un récit, dans lequel Bertrand ne joue aucun rôle, et s'accordent entièrement dans les détails suivants : Une nuit, durant le siège, Pierre quitta le château de Montiel avec une suite de cinq personnes, et, aGn de descendre plus secrètement, ils conduisaient leurs chevaux par la bride. Le Bègue de Villaines était de garde cette nuit-là : quand il fut informé que quelques personnes sortaient du château, il prit position sur la chaussée avec un corps de soldats. Arrivé â ce point, Pierre allait monter à cheval, lorsqu'il fut arrêté par le Bègue avec tous ceux de sa suite. Dès qu'il *e vit prisonnier, il usa de toutes les séductions auprès de lui pour obtenir qu'il favorisât sa fuite, lui promet-

En entrant dans la chambre où était Pierre, Henri s'écria :

a Où est ce juif bâtard qui s'appelle roi de Castille ? »

Pierre, qui était un homme brave et orgueilleux, en entendant ces paroles, s'avança et lui dit :

« Mais c'est toi qui es le bâtard ; car je suis le fils du bon roi Alphonse. »

« A ces mots, il prit à bras le roi Henri, son frère, et le tira à lui en luttant, et tut plus fort que lui, et l'abattit dessous lui sous une coûte de matelas de soie, et mit main à sa coustille, et l'eût là occis sans remède, si n'eût été le vicomte de Rocbertin (Rocaberti), qui prit le pied du roi don Piètre et le renversa par-dessous lui, et mit le roi Henri dessus ; lequel tira tantôt une coustille longue de Castille, qu'il portait en écharpe, et lui embarra au corps tout en affilant dessous en amont, et tantôt saillirent ses gens qui lui aidèrent à partuer (i). »

Ainsi périt Pierre de Castille, le 23 mars 1369, dans la trente-cinquième année de son âge. On le représente comme doué de beaucoup de mâles qualités. Il était d'une belle taille, avait le teint frais, et il zézayait légèrement en parlant. 11 jouit toujours d'une excellente santé, car il était sobre et dormait peu. Il pouvait supporter de grandes fatigues, et, dans quelques-uns de ses voyages, il fit de vingt à vingt-cinq lieues par jour. II aimait passionnément lâchasse au faucon; et l'on dit que ce plaisir lui coûtait trente mille doublons par an. Il avait

tant de grandes richesses en joyaux d'or et d'argent, avec six villes et douze châteaux. Le Bègue de Villaines rejeta toutes ses offres, remmena lui-même dans la tente de messire Alain de la Houssaie, et envoya informer Henri de la capture. Henri quitta immédiatement son logis et vint où était Pierre; et dès qu'il l'aperçut, il l'appela « traître bâtard. » Chronique (anonyme) de Du Guesclin, chap. cxx, cxxi; Cuvelier, vv. 1 6,535-1 6,761.

(1) Froissart, liv. I, part, ir, p. 534. Le tableau de la lutte entre les

la manie de ramasser des trésors et des joyaux; et il la poussait si loin que, à sa mort, ses bijoux, pierres précieuses, perles, vaisselle d'or et d'argent et étoffes d'or, furent estimés trente millions; et ses trésors en monnaie d'or et d'argent, entassés à Séville et en d'autres endroits de sûreté, se montaient à cent soixante millions. Il était de mœurs dépravées, d'un caractère irritable, d'un esprit soupçonneux, implacable dans sa colère. Pierre mérita tout à fait l'épithète de Cruel , qui reste inséparablement attachée à son nom ; mais quand le temps eut un peu effacé le souvenir de ses crimes et de ses vices, on se souvint qu'il était grand amateur de justice; que tout son royaume fut exempt de sédition, de vol et de brigandage ; qu'il était grandement redouté de tous les rois d'Espagne, et surtout de ses ricos nombres et de ses chevaliers, qui, par crainte de sa naissance, conspirèrent avec succès contre son trône et sa vie (i).

deux frères, tel qu'il est donné par Froissart, sans différer au fond du récit d'Ayala, est plus complet et plus animé; en outre, il est confirmé par un auteur catalan contemporain (probablement Carbonell), cité par Llajmno, l'éditeur d'Ayala, p. 553, note 8. Cuvelier et la Chronique de Du Guesclin se rapprochent beaucoup de la version suivie dans le texte, excepté que, au lieu du vicomte de Rocaberti, c'e>t le bâtard d'Asnières qui, à la demande de Bertrand Du Guesclin, retire Pierre de dessus Henri. Dans une ballade espagnole de cetle époque, publiée par ttochon dans l'appendice à la Chronû/uc anonyme, p. 97, et commençant par ces mots : Los fteros cuerpos rcvwltos, il c*t dit que Henri fut secouru par son propre page.

(1) Ayala, Cromca delrey don Pedro, p. 557, et note 8 à la page 5o6.

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