‹ Bertrand Du Guesclin et son époqueChapitre 36 sur 60 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Charles V provoque une rupture avec l'Angleterre. — D accueille l'appel qui lui est adressé par les nobles de Gascogne refusant de payer une taxe que leur avait imposée le Prince-Noir.

Par la mort de Pierre le Cruel, Henri demeura paisible possesseur du trône de Caslille, que les armes et les conseils de Bertrand Du Guesclin lui avaient aidé efficacement a conquérir, Mais, tandis qu'il cherchait, à l'aide du chevalier breton, à consolider suffisamment les bases de son trône pour pouvoir le transmettre sûrement à sa postérité, il se préparait en France des événements destinés à donner à Du Guesclin de l'occupation pour le restant de sa vie. Charles V de France, qui mérita le surnon de Sage pour avoir obtenu les résultats les plus importants avec des moyens en apparence très-inférieurs, observait attentivement tout ce qui se passait. Pâle, faible et maladif, caché au regard du public dans la solitude de son palais, peu connu personnellement de ses contemporains et même de la postérité, si ce n'est par le panégyrique pédantesque et boursouflé de Christine de Pisan, tandis qu'il n'avait pas l'air de prendre part aux affaires publiques, il ne laissait rien passer de ce qui pouvait tourner au profit du grand objet de sa vie : l'expulsion des Anglais de la France. L'impopularité de son gouvernement et les dures épreuves par lesquelles il avait passé étant régent le mettaient en garde contre tous ceux qu'il avait occasion d'em-

ployer; et les empiétements des États-Généraux sur son auto* rité, ainsi que les révoltes du peuple, firent qu'il ne voulut confier à personne de pouvoir qui n'émanât immédiatement de luimême, et le déterminèrent de bonne heure au gouvernement personnel. Choisissant les ministres de sa politique profonde et secrète suivant leur disposition et leurs aptitudes à le servir, sans avoir égard ni au nom ni à la famille, il vint à bout de ses plans mystérieux, laissant à peine une trace des moyens qu'il avait employés pour les réaliser, sans les voir entravés par l'ambition de ses nobles ou l'incapacité du rang et de la fortune.

Charles, ayant sondé avec soin sa situation et ses ressources, obtenu des renseignements exacts sur l'imprudence et la faiblesse de ses ennemis, et bien pesé les résultats de l'expédition d'Espagne, eut bientôt trouvé un prétexte, peut-être môme nne raison, pour rompre avec l'Angleterre. Il savait très-bien que le système anglais ne plaisait qu'à très-peu des anciens nobles de la couronne de France, forcés par le sort des armes de changer de suzerain, et que rien ne leur serait plus agréable que de revenir à leurs anciens maîtres. Le refroidissement survenu entre le Prince-Noir et le sire d'Albret, à la suite du refus formel du prince de recevoir les gens d'armes qu'il avait acceptés de ce seigneur pour son expédition en Espagne, ne toi avait point échappé; et il savait bien que la carrière du prince de Galles ne tarderait pas à se ressentir des effets d'un climat aussi contraire à son tempérament que celui de l'Espagne. En conséquence, Charles était disposé à accueillir favorablement les plaintes de ses sujets contre les grandes compagnies, qui, depuis leur retour de l'expédition de Castillc, avaient recommencé leurs ravages dans le royaume de France, contrairement aux stipulations formelles des chartes qui suivirent la conclusion de la paix de Brétigny.

11 est vrai qu'Edouard III, par une ordonnance en date du

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16 novembre 1367, aussitôt après le retour des grandes compagnies d'Espagne, leur défendit d'entrer en France d'une façon hostile, sous peine de bannissement du royaume, de confiscation des biens et d'être poursuivis comme traîtres et rebelles (1); mais ce qui, aux yeux du monarque français, aggrava probablement l'offense, ce fut que le Prince-Noir, à qui avait été envoyé un rescrit spécial renfermant l'ordonnance ci-dessus, avec recommandation de conserver la paix et l'alliance entre les deux royaumes, quand il se vit inquiété par les brigandages des grandes compagnies, qui, au nombre de six mille hommes, venaient lui réclamer la solde par lui promise, mais qu'il n'était pas en état de leur payer, il leur ordonna froidement de sortir de sa principauté, leur disant qu'ils eussent à se payer sur tout autre, attendu que, pour lui, il ne pouvait les entretenir plus longtemps. Chassées d'Aquitaine, Jes grandes compagnies rentrèrent en France au commencement de Tannée 1368, traversèrent la Loire, et se répandirent par toute la Champagne et dans les environs de Reims, de Noyon et de Soissons; et, quand on faisait des prisonniers, ceux-ci répondaient invariablement, à toutes les questions, que le prince de Galles les avait envoyés (2).

Charles n'adressa alors aucune plainte formelle sur les ravages des grandes compagnies; mais quand les événements subséquents, qui arrivèrent bientôt après, lui fournirent l'occasion de les employer contre les Anglais, il n'hésita pas un seul instant à les utiliser pour l'important objet qu'il avait en vue. Afin d'arriver plus sûrement à son but, il commença par diriger son attention d'un autre côté; et non-seulement il réussit à détacher d'Edouard un seigneur breton distingué, raessire Olivier de Clisson, qui avait été le fidèle partisan de la famille de

(1) Rymer, t III, part, u, p. 834. ^

(2) Froissart, liv. I, part u, p. 546.

Mooifoi't et des Anglais, depuis la décapitation de son père, le sire de Clisson, par ordre de Philippe de Valois, en 1343 ; mais il favorisa encore le mariage du sire d'Àlbrct avec Marguerite de Bourbon, sa belle-sœur « duquel mariage le prince de Galles ne fut néant réjoui , mais eût eu plus cher que le sire d'Albret

se fût marié ailleurs (1). »

Le Prince-Noir avait alors un grand état de maison à Bordeaux, et dépensait plus qu'aucun autre monarque de son temps; car lui et la princesse avaient toujours autour d'eux une nombreuse suite de chevaliers et d'écuyers, de dames et de demoiselles (2). Un revenu considérable était donc nécessaire pour mener si grand train. En outre, le prince était fort endetté envers les chefs des grandes compagnies, à raison de la solde due à leurs troupes pour l'expédition en Espagne; mais il leur déclara qu'il les payerait et satisferait tous, de quelque côté que dût venir l'argent et à quelque prix que ce fût, car il avait résolu de remplir ses promesses, quoique Pierre n'eût pas tenu les engagements qu'il avait pris envers lui. Son conseil, et notamment son chancelier, l'évêque de Bath, l'engagea donc à lever un impôt sur chaque feu dans toute la principauté d'Aquitaine, afin de subvenir à ses besoins. A cette instigation, le prince convoqua les barons de Gascogne, du Poitou et de la Saintonge, ainsi que beaucoup de bourgeois notables des villes el cités d'Aquitaine, en un parlement qu'il réunit à Niort.

Quand le parlement fut rassemblé, le chancelier, en présence du prince de Galles, exposa les motifs pour lesquels l'impôt devait être levé, et dit que ce n'était pas la pensée du prince de

(1) Froissart, liv. I, part, n, p. îii".

(2) Cuvelier dit qu'il ne voulait fttre servi que par des chevaliers :

« Car li princes csloit de telle auctoritc « Que nuls ne le servoit Je vin ne de clart, a Ne d'espices aussi, ne de biens à plenlé, « S'il n estoit chevalier à esperon doré. »

le rendre permanent, mais qu'il ne durerait que cinq ans, jusqu'à extinction de la dette contractée pour l'expédition d'Espagne. Les barons et autres députés du Poitou, de la Saintonge, du Limousin, du Rouergue et de la Rochelle y adhérèrent, à condition que le prince n'altérerait pas la monnaie de sept ans ; mais le comte d'Armagnac, le sire d'Albret, les comtes de Périgord et de Comminges, le vicomte de Carmaing, les sires de Barde, de Terride et de Pincornet, et plusieurs grands barons et chevaliers des hautes marches de Gascogne, ainsi que les députés des cités et des villes de leur juridiction, ne voulurent pas consentir à l'imposition de cette taxe sur leurs terres, prétendant que, autrefois, quand ils étaient sous la domination du roi de France, ils n'avaient jamais été grevés ni écrasés d'aucun subside, fouage ou gabelle (i), et qu'ils ne laisseraient rien mettre de tout cela s'ils pouvaient l'empêcher, parce que leurs terres et leurs seigneuries étaient libres et franches de toute redevance, et que le prince lui-même avait juré de les maintenir en cet état. Ils ajoutèrent, néanmoins, qu'ils y réfléchiraient et que, de retour chez eux, ils assembleraient les prélats, les évêques, les abbés, les nobles et les chevaliers, à qui il appartenait de délibérer plus mûrement qu'ils n'avaient pu le faire. Cette conclusion des barons et des députés gascons n'était toutefois qu'un expédient pour pouvoir sortir de Niort sans blesser le prince, et, comme ce fut tout ce qu'il put obtenir d'eux, le parlement fut ajourné et les députés reçurent l'ordre de se rassembler en un jour déterminé. Mais les seigneurs gascons ne voulurent pas revenir, et déclarèrent qu'ils feraient plutôt la guerre au prince que de laisser lever ce fouage sur leurs terres (2).

(1) Le fouage était une taxe levée annuellement sur chaque feu; an temps de Charles V, elle n'était que de quatre livres tournois. La gabelle était un impôt sur le sel.

(2) Froissart, liv. I, part, h, p. 648.

Cette fière déclaration des nobles gascons, quoique peu du goût d'un prince du caractère d'Edouard, n'était cependant que ce qu'on devait attendre de leur position et de sa conduite passée envers eux. En qualité de tenanciers in capite, ils lui devaient le service militaire avec tous ses accessoires, ainsi que les aides que leur imposaient les dures conditions auxquelles ils tenaient leurs domaines; mais c'était tout. Pour des projets de conquête ù l'extérieur, ou pour aider un allié du prince pour lequel ils n'avaient aucune sympathie, il ne fallait pas s'attendre à ce qu'ils imposassent des charges sur leurs peuples ; ce ne fot donc qu'une demande raisonnable, lorsque, se défiant des offres exagérées de Pierre le Cruel, ils exigèrent garantie pour leur propre paye et pour celle de leurs soldats, avant de partir pour l'expédition d'Espagne; et le Prince-Noir le reconnut parfaitement en promettant de se porter responsable pour le cas où le roi fugitif de Castille manquerait à ses engagements envers eux. La taxe était une mesure complètement opposée à la nature du système féodal; aussi les nobles gascons considérèrent-ils comme une charge intolérable et un précédent dangereux en principe que d'être obligé, non-seulement de perdre les gages qui leur avaient été promis, mais encore de se soumettre à une taxe pour couvrir les frais d'une expédition étrangère qu'ils n'avaient ni conseillée ni approuvée.

Après un acte aussi important, qui n'était rien moins qu'une mesure de défiance envers un prince aussi fier que l'était Edouard, les barons gascons se rendirent immédiatement à Paris, portèrent leurs plaintes devant la chambre des pairs, et invoquèrent le droit d'appel au roi de France, comme le souverain auquel ils devaient avoir recours. Charles V savait trèsbien que son intervention, dans une affaire aussi délicate que la querelle d'un suzerain et de ses barons, affecterait profondément le prince de Galles. Il était donc peu disposé à se donner l'apparence d'avoir le premier provoqué la querelle; et il ré-

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pondit prudemment qu'il ne demandait assurément pas mieux que de conserver toujours et d'étendre la juridiction de son héritage et du royaume de France, mais qu'il avait juré avec son père plusieurs points et articles d'un traité de paix, dont il ne se rappelait pas tous les termes. Il promit de l'étudier et de les aider à maintenir intégralement tout ce qu'il y trouverait de favorable aux seigneurs gascons, ajoutant, en outre, qu'il tâcherait de les réconcilier avec le prince de Galles, qui, peutêtre, n'était pas bien conseillé. Les Gascons furent si complètement satisfaits de la réponse de Charles, qu'ils ne retournèreot pas dans leur pays et restèrent près d'un an à Paris près du roi, qui paya leurs dépenses, leur fit de riches présents en or et en bijoux, et s'enquérait chaque jour secrètement auprès d'eux, si la paix venant à être rompue entre lui et l'Anglais, ils seraient pour lui (i).

Outre ces présents aux seigneurs gascons, Charles V, par un traité secret avec trois de leurs principaux chefs, attacha ceuxci à ses intérêts par de grandes largesses en terres et en argent. Il donna au comte d'Armagnac les comtés de Bigorre et de Gaure, de Montréal, de Mevin et une quantité d'autres villes, l'hommage de Casaubon et de plusieurs autres places, avec un revenu annuel de cent mille francs sur les recettes du Languedoc, pendant la durée de la guerre, à condition qu'il exercerait des hostilités contre le prince de Galles, garderait ses propres forteresses et rallierait des partisans à la cause du roi de France. Au sire d'Albret, outre la dot de trente mille francs pour son mariage avec Marguerite de Bourbon, et d'autres pensions considérables, il accorda une allocation annuelle de soixante mille francs pour les frais de la guerre; et il donna au comte de Périgord quarante mille francs par an pour le même objet. Il fit, le 28 décembre 1368, avec les nobles gascons, un

(1) Froissart, liv. I, part n, p. 55».

traité public dans lequel il promettait d'accueillir leur appel contre le prince de Galles, de les secourir si Edouard III leur faisait la guerre, et de confirmer les privilèges, franchises, usages, coutumes et libertés de tous ceux qui reconnaîtraient sa souveraineté (1).

L'opposition des nobles gascons ne servit qu'à confirmer le prince de Galles dans la résolution qu'il avait prise d'exiger l'impôt du fouage, et il ne fit qu'insister davantage sur la question auprès de son conseil. La politique de cette mesure n'était pas cependant approuvée par tous les membres de ce corps; et il eût peut-être été heureux pour Édouard d'avoir suivi en cette occasion, comme il avait fait toutes les fois qu'il . avait réussi, l'avis de ses conseillers les plus capables et les plus sages. 11 est maintenant difficile de dire jusqu'à quel point la réputation faite au Prince-Noir n'est pas réellement due à sir John Chandos, qui fut sans contredit un des plus sages conseillers, un des plus braves chevaliers, et un des plus habiles généraux de son temps. Sans parler de la bataille de Crécy, où Édouard, quand il « gagna ses éperons. » n'était qu'un enfant de seize ans, mais dix ans plus tard, à Poitiers, sir John Chandos avait certainement la direction de tous les mouvements de l'armée anglaise; car, au dire de Froissart, t près le prince, pour le garder et. conseiller, était messire Jean Chandos, ni oneques le jour ne s'en partit pour chose qui lui avlnt. » Et dix ans après, à la bataille de Navarrete, tout le fort de l'attaque pesa sur le même chef, « qui conseilla et gouverna le duc de Lancastre en telle manière comme il fit jadis son frère le prince de Galles en la bataille de Poiliers%(2). »

Lorsqu'il fut question d'imposer le fouage sur la principauté d'Aquitaine devant le conseil du Prince- Noir, sir John

(1) Du Tillet, Recueil des traictez, pp. 88, verso, et 8U, recto,

(2) Froissart, liv. 1, part, n, pp. 316 et 537.

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Chandos s'opposa résolûment à ce projet, et engagea fortement Édouard à renoncer à la taxe; mais quand il vit que ses avis n'étaient pas écoutés, désirant ne pas être mêlé dans les conséquences d'une mesure qu'il prévoyait devoir être désastreuse à tous ceux qui se seraient compromis dans son établissement, il obtint la permission de s'absenter de la cour du prince, sous prétexte qu'il voulait aller en Normandie visiter son domaine de Saint-Sauveur, où il resta environ un an (i).

Le prince de Galles fut extrêmement irrité que Charles V eût accueilli l'appel des seigneurs gascons contre l'ordonnance de son conseil, et il regarda ce fait comme un acte d'immixtion déplacé dans le gouvernement de sa principauté, prétendant que, lorsque le roi de France avait cédé les terres en question, aux termes du traité de Brétigny, il avait expressément renoncé à toute souveraineté et juridiction sur ces mêmes terres, ainsi qu'à toute prétention ou droit d'appel, et qu'aucun droit semblable n'avait été réservé par ceux qui avaient faitj (2) le traité au nom du roi de France. Les seigneurs gascons répondirent à cela qu'il n'appartenait pas au roi de France, comme souverain, de renoncer à sa juridiction sur ses vassaux; et que les prélats et barons, les cités et villes de Gascogne ne le permettraient pas, quand bien même les royaumes de France et d'Angleterre resteraient perpétuellement en guerre (3).

Les Gascons, désormais résolus à secouer le joug de l'Anglais, continuèrent à solliciter l'assistance du monarque français; mais Charles, qui voyait très-bien que cette affaire ne

[\) Froissart, liv. 1, part, u, p. o48.

(2) Rymer, Littera régis Fraimœ du terris Ubei'andUs et rcnutitiativ itibus f'acietiilis, t. 111, part, i, p. 522.

(3) Froissart, liv.J, part, n, p. iioo.

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finirait que par une guerre entre les deux pays, et qui ne voulait manifester ses intentions que lorsqu'il serait prêt à agir, fit paraître, avec sa prudence et sa réserve habituelles, quelques semblants de doute sur les questions en litige entre le prince de Galles et ses indociles sujets, lorsque les barons, qui s'impatientaient des délais du roi de France, le menacèrent, au cas où il ne voudrait pas leur rendre justice, de s'adresser ailleurs et d'avoir recours à quelque autre seigneur qui soutiendrait leurs droits, ce qui, disaient-ils, lui ferait perdre sa suzeraineté. A ces sollicitations des seigneurs gascons, le comte de Saint-Pol, chevalier français distingué, qui avait été un des otages retenus en Angleterre jusqu'au paiement de la rançon du roi Jean, joignit tout le poids de son influence. Il avait rompu sa parole et quitté depuis peu l'Angleterre sans permission. Comprenant la grave faute qu'il avait commise (l), il détestait maintenant les Anglais; et, comme il désirait beaucoup voir les deux pays en guerre, 11 conseilla à Charles d'accéder à la prière des nobles gascons. Un grand nombre de prélats, de comtes, de barons, de chevaliers appuyèrent ce conseil, et ils prétendirent que ni le roi d'Angleterre ni le prince de Galles n'avaient en aucune manière observé la paix selon la teneur du traité conclu à Brétigny et confirmé ensuite à Calais, car ils avaient en dessous et par des voies secrètes fait la guerre au royaume de France, plus encore depuis la paix qu'auparavant.

Charles, pour conserver toujours l'apparence de la réflexion, fit apporter devant lui les chartes signées à Calais, et les fit examiner en présence des prélats et des barons de France, qui, après mûre délibération, déclarèrent que ni Édouard ni son fils n'avaient observé le traité, mais qu'ils s'étaient em-

(i) Voir, dans Rymer, Littera obsidum régis Franciœ obligatoria) t. III, part i, p. 537.

parés de forteresses, de châteaux et de villes, dont Us avaient pris possession, au grand dommage du royaume ; qu'ils pillaient le peuple et le dépouillaient de tout, ce qui était cause que le montant de la rançon du feu roi était encore dû en partie, et, qu'en conséquence, le roi de France et son peuple avaient de bons droits et motifs pour rompre la paix, faire la guerre aux Anglais, et leur enlever les possessions qu'ils avaient en France (i).

Outre cette déclaration publique, on exhorta secrètement le roi à poursuivre vigoureusement la guerre, parce qu'il avait une cause juste; que, dès qu'elle serait commencée, les trois quarts de l'Aquitaine se déclareraient pour lui ; que les habitants du Poitou, de la Saintonge, du Quercy, du Limousin, du Rouergue et de la Rochelle n'aimeraient jamais les Anglais, quoi qu'ils fissent paraître, car les Anglais étaient insociables et dédaigneux et méprisaient le peuple; et qu'en outre, les gentilshommes du pays ne pouvaient jamais obtenir de charges ni d'emplois, attendu que les Anglais et les chevaliers du prince gardaient tout pour eux.

Avant de mettre ce conseil à exécution, Charles désira voir plus clair encore dans ses affaires; et, quoique assez sûr des dispositions favorables de beaucoup des vassaux anglais des provinces du sud, il était très-inquiet de savoir comment ceux du Ponthieu et d'Abbeville, dans le nord, étaient disposés pour lui. Il les sonda secrètement mais avec adresse» et il fut très-heureux de voir qu'ils ne désiraient rien tant que de devenir Français , tant ils détestaient les Anglais.

(1) Froissart, liv. 1, part, n, p. 557. Les chartes signées à Calais, le 24 octobre 1360, se trouvent dans Rymer, vol. III, part i, 5 14-543. Charles V aurait utilisé plus avantageusement les chartes intitulées: Littera super Hbcratione fortalitiorum, p. 535, et De rebcltibtts contra pacem reprimendis, p. 537, que celle qui est cilée en entier par Froissart, liv. I, part, n, p. 556, laquelle n'est pas dans Rymer.

« Ainsi, ajoute Froissart, le roi de France acquerrait des amis de tons côtés; car autrement il n'eût osé faire ce qu'il fit. (1) »

(I) Froissart, liv. I, part, n, pp. 557-559.

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