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CHAPITRE XIII

Résultais de La victoire de Pontvalain pour les Français. — Le Prince-Noir quitte la France et passe en Angleterre. — Siège de Montpaon. — Succès de Bertrand Du Guesclin en Poitou et en Auvergne. — Mort de Thiphaioe

Ravenel, femme du connétable.

On doit bien imaginer que Bertrand Du Guesclin dut trouver à Paris une réception cordiale à la cour de Charles, a son retour de l'expédition. Il est vrai que la surprise de Pontvalain n'était point en elle-même un événement de grande importance, attendu le peu de combattants qui y avaient été engagés; mais, depuis le couronnement de Charles, c'était la première fois que les Français avaient osé attaquer les Anglais en rase campagne. Il ne faudrait pas en inférer que le chevalier français pris individuellement fût inférieur en courage ou en habileté à un chevalier de toute autre nation ; mais telle avait été l'impression produite par les désastreuses journées de Crécy et de Poitiers, qu'aucune supériorité numérique n'eût paru suffisante pour engager les Français à se mesurer avec un corps considérable d'Anglais en bataille rangée (1). L'année précédente, le roi de France avait équipé une quanti) La bataille d'Auray, en Bretagne, fut un combat de guerre civile, dans lequel il y eut d'engagés principalement, de part et d'autre, des Bretons.

tité de vaisseaux à Harfleur, et rassemblé une grande armée à Rouen sous le commandement de son frère Philippe, duc de Bourgogne, comme s'il se fût agi de tout détruire en Angleterre; mais, en apprenant qu'Édouard III avait envoyé en France une armée considérable, sous les ordres du duc de Uncastre, le duc de Bourgogne abandonna le dessein d'envahir l'Angleterre, et alla .s'opposer au duc de Lancastre, qui venait de débarquer son armée à Calais, et de ranger ses hommes près de la ville. Les Français n'osèrent pas les attaquer. Ils levèrent leur camp à minuit et tournèrent le dos a un ennemi auquel ils étaient sept fois supérieurs (l).

Guidé par les mêmes conseils, le duc de Bourbon, avec les motifs personnels les plus plissants pour l'engager, et avec des forces au moins triples, refusa de se mesurer avec le comte de Cambridge, qui, non-seulement l'avait défié de choisir le champ d'un combat entre eux, mais encore s'était avancé vers lui en ordre de bataille , bannières déployées et musique en tête, avec madame de Bourbon, mère du duc et de la reine de France, longtemps retenue prisonnière par le comte dans sa forteresse de Belle-Perche, qu'ils avaient fait monter sur un palefroi bien ordonné et « arréé pour elle et ses dames et daraoiselles avec elle (2). »

Sir Robert Knolles de son côté, avec une force de quinze cents lances et de quatre mille archers, avait ravagé la campagne par le fer et le feu, de Calais aux portes de Paris et de Paris au Maine, sans rencontrer une ombre même de résistance, jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de Bertrand Du Guesclin, qui tailla en pièces une partie de son armée à Pontvalain et chassa le reste du royaume (3).

(1) Froissart, liv. I, part, n, pp. 584, 587, 595.

(2) Froissart, liv. I, part, n, pp. 607, 608.

(3) Froissart, liv. I, part, h, p. 612. Les cliiiïres donnés ici ne se rapportent probablement qu'aux troupes les plus effectives, Froissart

Le connétable, qui portait ses nouveaux honneurs avec grâce et dignité, accompagné du sire de Clisson, ramena ses prisonniers à Paris, où ils furent laissés libres d'aller et venir, sans autre lien que leur parole. « On ne les mit point en prison, en fers ni en ceps, ainsi que les Allemands font leurs prisonniers, quand ils les tiennent, pour obtenir plus grand finance : maudits soient-ils, ce sont gens sans pitié et sans honneur; et aussi on n'en devrait nul prendre à merci (i).»

Les succès inaccoutumés, qui avaient accompagné ses armes pendant la dernière campagne, donnèrent de nouvelles espérances au monarque français et rengagèrent à faire de plus grands efforts qu'auparavant, pour poursuivre la guerre contre les Anglais; il permit donc au connétable, pendant le mois de janvier 1371, de faire en personnne et par ses lieutenants, les sires de Raie et de Humandie, et messire William Boitel, de nouvelles levées de chevaliers et d'écuyers à Paris et à Blois (2).

Dès les premiers jours de l'année 1371, Charles V fut délivré pour toujours de son vigilant et heureux ennemi, le Prince- Noir, dont les infirmités croissantes, qui ne lui permettaient d'espérer aucune amélioration en France, engagèrent ses médecins à lui recommander l'air du pays natal. Suivant ce conseil, Édouard partit pour l'Angleterre avec sa famille et laissa sa principauté sous le commandement de son frère, Jean de Gand, duc de Lancastre (3).

Le duc ne fut pas laissé longtemps tranquille dans son nouveau gouvernement; car, tandis qu'il assistait aux obsèques de

mentionnant rarement les soldats de pied dans ses supputations du nombre de combattants d'une armée. D'autres autorités estiment les force de Robert Knolles de 12,000 à 30,000 hommes. Barues's, Hist. of Edward III, p. 800, et note.

(1) Froissart, Hv. 1, part, n, p. 623.

(2) Actes de Bretagne, t. I, col. 4646, 1647. 13) Froissart, liv. I, part, n, p. 625.

41 C BERTRAND DU GUESCL1N

son neveu Édouard, fils aîné du Prince-Noir, qui était mort à l'âge de six ans, peu avant le départ de ses parents d'Aquitaine, il apprit que quatre hardis Français, Guillaume de Longval, Allain de la Houssaye, Louis de Mailly et le sire d'Acy, étaient sortis de la ville de Périgueux avec une force de deux cents gens d'armes bretons, et par la connivence du gouverneur, qui avait le * cœur plus français qu'il n'avait anglais, • s'étaient emparés du fort de Montpaon, à quelques lieues de Bordeaux.

Le duc de Lancastre ne pouvait laisser impuni un tel acte de hardiesse, commis presque sous ses yeux ; c'est pourquoi il rassembla à la hâte une force de sept cents lances et cinq cents archers, et se dirigea, sans perdre de temps, sur le château de Montpaon. Il en commença aussitôt le siège, et investit la place de tous côtés. Il employa les paysans du voisinage à couper et à porter près des murs une grande quantité de bois, madriers, et d'autres matériaux, avec lesquels il combla les fossés, et il couvrit ensuite le tout de paille. Pendant vingt jours, on ne fut occupé qu'à cela. Quand les fossés furent suffisamment remplis de matériaux, pour permettre aux assiégeants d'escarmoucher avec la garnison sur les remparts, on commença l'attaque. Chaque jour on donnait cinq ou six assauts contre le château : a Et, ajoute Froissart, dont l'enthousiasme s'anime toujours au bruit des armes, y avait [les plus beaux combats du monde ; car les quatre chevaliers bretons qui dedans se tenaient et qui entrepris à garder l'avaient , étaient droites gens d'armes, et qui si bien se défendaient et si vaillamment se combattaient, qu'ils en sont moult à recommander: ni quoique les Anglais et les Gascons les approchassent de si près que je vous dis, point ne s'en effrayaient ni sur eux rien on ne conquérait. »

Près du château de Montpaon était la forteresse de Saint- Macaire, commandée par deux écuyers bretons, Jean de Ma-

lestroit et Sylvestre Budes. Ces deux écuyers, qui entendaient parler tous les jours de beaux faits d'armes accomplis dans le château de Montpaon, avaient grande envie d'y prendre part; mais, comme ils ne pouvaient pas quitter la forteresse tous les deux en môme temps, une lutte s'engagea entre eux pour savoir à qui il appartiendrait d'y aller. Ni l'un ni l'autre n'étant disposés à céder, Budes dit à son camarade :

« Pardieu! Jean, j'irai où vous irez : or, regardez lequel ce sera.

— Sylvestre, répondit vivement Malestroit, vous demeurerez et j'irai. »

Après une longue discussion, ils proposèrent de tirer à lu courte paille, en présence de leurs compagnons, et, par serment, ils convinrent que celui-là irait qui tirerait la paille la plus longue. L'épreuve eut lieu en conséquence, et Sylvestre Budes tira la plus longue paille, au grand amusement des spectateurs. Le valeureux écuyer se prépara aussitôt pour celle expédition, et, accompagné de douze hommes d'armes, il partit pour Montpaon, où il arriva au soir, et fut reçu dans le château, avec ses soldats, à la grande joie de la garnison.

Les assauls avaient été continués, quelques jours après l'arrivée de Sylvestre Budes, avec avantage égal des deux côtés, quand les Anglais préparèrent quelques machines pour mettre leurs soldats à couvert. Les assiégeants, protégés par leurs boucliers, s'approchèrent du château et, avec de grands pics, « ils piquèrent tant le mur, qu'ils en firent choir en une soirée plus de quarante pieds de large. » Les Anglais mirent à celte brèche un gros corps d'archers, qui décochèrent leurs flèches sur les assiégés avec un effet tel, que personne n'osa plus s'en approcher.

Quand les chevaliers bretons virent qu'ils n'y pouvaient tenir plus longtemps, ils envoyèrent un héraut au duc de Lancastre pour proposer des termes de reddition ; mais le duc ne voulut

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d'abord entendre parler que-d'une soumission sans conditions. Les Bretons rappelèrent alors à messire Guiscard d'Angle, qui avait été envoyé pour traiter avec eux, qu'ils étaient des soldats de fortune, gagnant leur pain par le métier des armes, comme ses propres soldats, et qu'il leur serait dur de se rendre comme il l'avait demandé; en conséquence ils le prièrent d'obtenir du duc qu'il les admit à rançon, comme il désirerait qu'on fit à l'égard de ses propres soldats en pareil cas, menaçant, d'autre manière, de vendre si chèrement leur vie, qu'on en parlerait pendant plus de cent ans. Le duc, à cette nouvelle, se rendit aux mesures plus modérées proposées par le sire d'Angle et le captai de Buch, et prit à merci les chevaliers bretons et Sylvestre Budes comme prisonniers de guerre (I).

Ce fut alors que Bertrand Du Guesclin apprit le siège de Montpaon, et il en aurait secouru volontiers les vaillants défenseurs, mais il était entièrement occupé ailleurs ; car, après avoir complété ses levées de troupes, il quitta' Paris dès les premiers jours de février de l'an mi, et marcha en Auvergne, où il fit le siège de la ville forte d'Usson (2). Il était accompagné des ducs de Berry et de Bourbon, des comtes d'Alençon, du Perche et de Saint-Pol, et de beaucoup d'autres nobles chevaliers, avec un corps considérable de gens d'armes. Ayant échoué dans sa tentative sur Usson, faute de moyens nécessaires pour remporter d'assaut, il entra en Poitou et prit les villes de Bressuire, Chauvigny, Montcontour et Montmorillon.

Après ces succès, il retourna au siège d'Usson, amenant avec lui plusieurs grandes machines de guerre, qu'il avait fait venir sur des chariots de Riom et de Clermont, et que, sans perdre de

(1) Froissart, liv. I, part, n, pp. 626-628.

(2) Voir la déposition de messire Gcoflroi Budes, dans l'Enquête faite à Angers pour la canonisation de Charles de Blois. Actes de Brttognc, t. II, col. 26.

temps, il dressa contre la forteresse. Ces préparatifs pour un assaut immédiat effrayèrent tellement la garnison, qu'elle ne tarda pas à se rendre au connétable, qui lui permit de quitter la place avec tout ce qu'elle pourrait emporter avec elle.

Après ces conquêtes, le connétable retourna à Paris, où ses services étaient réclamés pour terminer de longues négociations de paix entre son maître et Charles le Mauvais, roi de Navarre (4).

L'alliance de Charles le Mauvais, à cause de ports qu'il possédait en Normandie, comme comte d'Evreux, était également avantageuse au roi de France et au roi d'Angleterre ; aussi la guerre venait-elle à peine d'éclater de nouveau entre les deux royaumes, que le roi de Navarre reçut à la fois des propositions de Charles V et d'Edouard III ; mais il laissa les choses pendantes plusieurs mois , ne sachant lequel choisir et déterminé à ne vendre son alliance qu'au plus offrant. 11 inclinait par sentiment pour le roi d'Angleterre, parce qu'il haïssait profondément son beau-frère, Charles V; mais ses intérêts le forcèrent de faire la paix avec le roi de France.

Agissant avec sa duplicité ordinaire et son insigne mauvaise foi, le roi de Navarre avait conclu avec Charles V, le 29 mars 1 370, un traité, dont il différait l'exécution sous divers prétextes; et le â décembre de la même année il en signa un avec Edouard, qui fut annulé par le refus du Prince-Noir d'adhérer h une des clauses, par laquelle le prince était dépossédé de la vicomté de Limoges (2).

Voyant son traité avec Edouard 111 ainsi rompu, Charles le Mauvais renouvela ses négociations avec Charles V; et, à la fin,

(1) Froissart, liv. I, part, h, p. 030. — Moricc, Hist. de Bretagne, L I, p. 335.

(2) Secousse, Htit. de Charles le Mauvais, part n, pp. 110-121. — llymer, U 111, part n, p. 007.

il fut obligé d'accepter les conditions mêmes qu'il avait d'abord repoussées. Les otages qu'il exigea pour sa garantie lui furent amenés par Bertrand Du Guesclin le 25 mars 1371 ; et, le même jour, le roi de Navarre quitta Evreux, sous la protection du connétable, accompagné de trois cents gens d'armes, et arriva a Vcrnon, où il fut cordialement reçu par le roi de France.

Le 30 du même mois, le roi de Navarre rendit hommage à Charles V pour les domaines qu'il avait en France, ce qui fit beaucoup de plaisir au peuple de ce royaume, parce qu'on craignait que Charles le Mauvais ne se déclarât pour les Anglais, et qu'on pouvait se souvenir encore des maux qu'il avait attirés sur le pays, par ses conseils et sa conduite, pendant la régence du monarque régnant (1).

Le connétable, avec tant d'ennemis autour de lui, ne pouvait pas jouir d'un long repos ; aussi à peine les négociations de paix eurent-elles été closes a Vernon, qu'il se remit en campagne, et en peu de temps il recouvra une grande quantité de villes et de châteaux appartenant aux Anglais dans le Rouergue, le Poitou, et sur les frontières du Limousin. Ce fut, néanmoins, sur le Poitou que les horreurs de la guerre et la licence effrénée de l'époque pesèrent le plus lourdement. Villes, châteaux et places fortifiées furent pris et repris ; et le duc de Lancastre, qui craignait de déplaire aux grandes compagnies, leur permit de piller amis et ennemis. « Ainsi était là les choses embarras- « sées, et les seigneurs et les chevaliers l'un contre l'autre; et o y foulait le fort le faible, ni on n'y faisait droit, ni lois, c ni raison à personne ; et étaient les villes et les châteaux en- « trelacés les uns dedans les autres, les uns Anglais et les au- « très Français, qui couraient et rançonnaient, et pillaient Ton « sur l'autre sans point de départ (î). »

(\) Secousse, Hist. de Charles le Mauvais, part, n, p. 132. (2) Froissart, liv. I, part n, pp. 629, 630.

Après une courte mais heureuse expédition militaire, le connétable retourna à Pontorson, où il ordonna une revue desnouyelles levées le 1er mars 1371 (\).

Pendant ce temps, il se faisait à Angers une enquête suivie pour la canonisation de Charles de Blois, tué à la bataille d'Auray, dans sa querelle avec Jean, comte de Montfort, au sujet du dnché de Bretagne. La commission qui avait été accordée par Urbain V à la requête de Charles V, roi de France, de la comtesse de Penthièvre, veuve de Charles de Bois, et de ses deux fils Jean et Guy, ne put se réunir que hors du duché de Bretagne, à cause de l'opposition du duc, et les commissaires se rassemblèrent au couvent des cordeliers, dans la ville d'Angers. Là, plus de deux cents témoins furent entendus par eux sur la vie, les mérites et les miracles de Charles d« Blois. Le duc de Bretagne supportait avec impatience une procédure qui mettrait son défunt rival au nombre des saints ; car ce rival ne pouvait être canonisé sans que ses prétentions au duché le fussent également ; sans faire renaître, en outre, cette guerre de vingt ans depuis longtemps enterrée, et lui enlever l'amour de ses sujets. Il s'opposa donc fortement à la procédure et supplia le pape de révoquer la commission accordée à l'évêque de Bayeux et à ses anxiliaires ; mais sa demande fut rejetée et la commission reçut l'ordre de poursuivre l'enquête , malgré l'opposition du duc, quoiqu'on ne donnât aucune suite au rapport, le nouveau pape Grégoire XI, qui pendant ce temps avait succédé à Urbain V, ayant craint de déplaire, non-seulement au duc de Bretagne, mais encore à son allié et beau-père, le roi d'Angleterre (î).

Edouard III, qui voyait ses affaires décliner de tous côtés en France, surtout depuis l'élévation de Bertrand Du Guesclin à

(1) Actes de Bretagne, L I, col. 1650.

(2) Morice, Hist. de Bretagne, t. 1, pp. 336, 337, et Actes de Bretagne, t H, col. i et 6uiv.

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la charge de connétable, tâchait de nouer de nouvelles alliances avec les princes du continent. C'est pourquoi il propôsa un traité au duc de Brelagne, en date du 4 novembre 1371, par lequel celui-ci s'engageait à secourir le roi d'Angleterre dans ses guerres, notamment contre le roi Charles V ; à faire hommage de la Bretagne à Edouard en qualité de roi de France, et à donner libre entrée aux troupes anglaises dans tous les ports do duché pendant toute la durée de la guerre (1).

Le duc n'eût voulu en rien désobliger le roi d'Angleterre, mais il craignait en même temps de blesser le roi de France; de sorte que, après mûre délibération, il répondit évasivenient aux propositions d'Edouard III, disant qu'il voulait faire alliance étroite avec lui, et qu'il ne conclurait aucun traité avec son ennemi, sans l'y comprendre.

Ces négociations n'étaient pas ignorées du roi de.France, qui était tenu exactement au courant des affaires de Bretagne par le sire de Cl isson, devenu maintenant l'ennemi mortel du duc. Clisson avait été élevé parmi les Anglais, et s'était acquis une très-haute réputation militaire à leur service. Il s'était tout particulièrement distingué à la bataille d'Auray; et Jean de Montfort lui fut en grande partie redevable de la victoire, qui lui assura la possession du duché de Bretagne. Clisson se brouilla avec le duc pour le refus que celui-ci lui avait fait de lui accorder la seigneurie de Craon, qu'il avait déjà donnée à sir John Chandos. Clisson désirait beaucoup la possession de ce domaine, parce qu'il était situé près de son château de Blein ; n'ayant pu l'obtenir par ses prières, il jura qu'il se donnerait au diable plutôt que d'avoir un Anglais pour voisin, et il mit en conséquence le feu à la maison. Non content de cela, il emporta la pierre des constructions à Blein, et il s'en servit pour fortifier son château. Cet acte fit qu'il embrassa la cause de la comtesse

(t) Rymer, t. 111, part, ji, p. 927.

de Penthièvre contre le duc de Bretagne ; et bientôt après il entra au service du roi de France, qui le traita avec une distinction marquée, l'admit dans ses conseils, lui rendit le domaine appartenant à son père, auquel il avait été confisqué après sa décapitation, et le créa lieutenant- général de la Touraine, du Jfaineet de l'Anjou. Ces charges lui permirent d'entretenir une correspondance en Bretagne et dans les provinces voisines, de sorte qu'il put informer Charles Y des négociations secrètes du duc de Bretagne et d'Edouard III (l).

Bientôt après ces traités entre le roi d'Angleterre et le duc de Bretagne , eut lieu le double mariage du duc de Lancastre et du comte de Cambridge avec Constance et Isabelle, filles de Pierre le Cruel et de Marie de Padilla. Ces pauvres filles, qui avaient été laissées en otages parleur père depuis l'année 1366, comme garantie de ses promesses extravagantes, mais non tenues, au Prince-Noir, étaient toujours à Bayonne; et messire Guiscard d'Angle et quelques barons gascons proposèrent au duc de Lancastre, devenu veuf, d'épouser la fille aînée de Pierre, qui lui donnerait un droit légitime au trône de Castille. Le duc consentit facilement à cette démarche, par la perspective qu'elle lui donnait de la couronne ; et il envoya immédiatement chercher les dames, qui se rendirent à ses ordres. Il alla lui-même au-devant d'elles en grande cérémonie ; et il épousa Constance, l'aînée, dans le village de Rochefort, non loin de Bordeaux. La sœur

(I) Actes de Bretagne, t, III, col. 837; Morice, Hist. de Bretagne, 1. 1, p. 338. — M. Secousse donne un motif très-différent de l'animosité du duc de Bretagne contre Clisson, motif déduit des dépositions de De Rue, valet de chambre de Charles le Mauvais, qui affirmait avoir ouï dire « que la commune renommée était que le roi de Navarre élant à Nantes, dit au duc qu'il aimerait mieux mourir que de souffrir klle vilenie, comme le sire de Clisson lui faisait; car il aimait sa femme (Jeanne Holland, fille de Thomas Holland, comte de Kent), et la lui avait vu baiser par deivière une courtine. » Histoire de Charles le Mauvais, part n, pp. 148, U9.

cadette fut, bientôt après, mariée au comte de Cambridge. Hais ces alliances matrimoniales de ses deux fils ne produisirent aucun résultat avantageux pour Edouard III, car elles ne servirent qu'à unir plus étroitement les rois de France et de Castille, ce qui attira bientôt de nouveaux désastres sur les armées anglaises (i).

Tandis que ces événements se passaient autour de lui et qu'il poursuivait le cours de ses conquêtes, Bertrand Du Guesclin fut obligé de s'éloigner pour se livrer à sa douleur particulière, an milieu des réjouissances générales de ses compatriotes. Tiphaine Ravenel, qu'il avait d'abord connue comme « la belle fille de Dinan, » et qu'il avait courtisée et obtenue alors qu'il n'était encore qu'un humble aventurier; elle qui avait participé si longtemps à toutes ses joies et à toutes ses peines; qui avait souffert de ses malheurs et joui de ses triomphes ; qui Pavait vu s'élever pas à pas d'une humble condition à la plus haute position du royaume après le roi, n'était plus maintenant. Elle nous est dépeinte par toutes les autorités qui parlent d'elle comme une femme d'une beauté et d'une distinction rares, de bon sens et de hautes vertus, et bien digne d'être la femme du plus grand sujet du royaume. Elle mourut en l'année 1371, et fut enterrée dans l'église de l'ancien monastère du Mont-Saint-Michel, près Pontorson (2).

(1) Froissart, liv. I, part, n, pp. 633, 634.

(2) Morice, Hist. de Bretagne, t I, p. 374.

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