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BERTRAND PU GUESCLIN

arbalétriers, et messire Louis de Sancerre cinq cents gens d'armes. Le sire de Sempy fut chargé de garder les frontières autour de Calais avec cinq cents hommes.

Ces troupes, à l'exception du sire de Sempy, étaient destinées à servir en Guyenne, et le roi Charles V ordonna aux chefs d'entrer en Poitou et de mettre le siège devant l'importante ville de Poitiers ; mais le duc de Bourbon répondit qu'il vaudrait mieux attaquer d'abord Sainte-Sévère, qui était située sur la route de Poitiers. Cette opinion du duc fut appuyée par le connétable, qui dit : « Monseigneur de Bourbon a raison, car jamais bon capitaine n'a laissé quelque chose à conquérir derrière lui ; et en allant à Poitiers nous verrons ce que les habitants de Sainte-Sévère veulent faire. » Au jour fixé, le connétable rassembla ses troupes près de la frontière du Berry, au nombre de trois mille gens d'armes et de huit cents archers génois (1).

Le connétable partit de Blois avec une suite magnifique de nobles français et de beaucoup de chevaliers distingués, parmi lesquels étaient, outre le duc de Bourbon et messire Louis de Sancerre avec leurs troupes respectives, le duc de Berry, le comte d'Alençon, le dauphin d'Auvergne, le vicomte de Bohan, les sires de Clisson, de Laval et de Beaumanoir, ainsi que beaucoup d'autres grands barons de France. 11 entra en Poitou et reprit, sans éprouver beaucoup de résistance, Montmorillon et Chauvigny, qu'il avait pris l'année précédente, mais que les Anglais avaient reconquis ensuite. La ville et le château de Lussac se rendirent à la première sommation ;*).

Tandis qu'il était occupé à prendre ces places, le connétable envoya le sire de Clisson avec sept cents lances re-

(1 ) Vie de Louis de Bourbon, par Jean Cabaret d'Orronville, ch. xi, m, pp. U2, édition de Buchon. — Froissart, liv. I, part n, p. 64Î. (2) Cuvelier, v. i 9,661. — Froissart, liv. I, pari, h, p. 642.

connaître les défenses de Montcontour, un des châteaux qui avaient été pris par les Français et repris par les Anglais Tannée précédente, et qui était alors sous le commandement de John Crcswel et de David Holgrave. Après six jours d'assauts infructueux contre le château, Clisson fît savoir au connétable son insuccès et le pria de venir lui-même, une grossière insulte lui ayant été faite par un officier anglais, qui avait pendu, près de la porte du château, un mannequin la tête en bas, couvert de ses armes, et Pavait proclamé faux et parjure. Cet outrage avait été fait à Du Guesclin parce qu'il avait manqué de remplir un engagement, contracté envers l'Anglais après la bataille de Navarrete, de lui faire payer une somme à un jour déterminé (O*

Le connétable était un chevalier trop fier pour souffrir qu'une pareille insulte restât longtemps impunie. 11 partit donc immédiatement pour Montcontour avec toute son armée, en menaçant d'infliger le plus sévère châtiment à l'Anglais pour un outrage si grossier et si peu mérité. Il reconnut que la dette qu'il avait contractée pour la rançon d'un de ses soldats était encore due, et qu'il s'était engagé en personne, avec ses terres et ses biens, par un acle muni de son sceau, à payer ladite somme ; mais il prétendit avec raison que, si le jour était passé sans que la somme eût été payée, il restait à son créancier un recours contre ses biens et que par conséquent l'insulte qu'on lui avait faite était tout à fait gratuite. « Jamais, jura-t-il, je ne mangerai de pain, dormirai dans un lit et me déshabillerai avant d'avoir pris le château de Montcontour et pendu l'Anglais qui m'a si lâchement traité, à la place même où il a suspendu le mannequin recouvert de mes amies ! »

(\) D'Orronville dit que l'Anglais était capitaine, et il l'appelle Janneijuin Lovet. Vie de Louis de Bourbon, chap. xxx, p. 181. — Cuvclier, vv. 19,C6G-1 9,688.

Le connétable ne perdit pas un seul instant; après avoir reçu le message de Clisson, il fit sonner la trompette pour un départ immédiat. Dans son impatience d'arriver à Montcontour, il accordait peu d'attention aux obstacles qui pouvaient entraver sa marche, et, chemin faisant, il ne répondit pas aux murmures de ses soldats, qui se plaignaient de marcher ainsi toute la nuit sans qu'a leur fût permis de s'arrêter pour manger ou boire un verre de vin, et qui disaient qu'aucun Français n'aurait de repos tant que Bertrand vivrait (i).

Quand le connétable fut arrivé à Montcontour, il dit au sire de Clisson d'un ton moitié mécontent, moitié railleur :

« Olivier de Clisson, que n'avez assailli et pris ce chaste! ? Comment avez souffert tel vitupérement, qu'Anglais ont mon blason pendu? Celui qui le pendit, volontiers me pendrait s'il me tenait présent; mais tant vous dis-je, ni cèlerai rien, vous qui avez avec vous tant de bonne gent, dussiez avoir pris Montcontour et pendu ses Anglais, ou montré vengeraent de la grant déshonneur qu'ils m'ont fait.

— Ah ! sire, répondit Clisson, ne vous troublez néant. L'honneur devez avoir d'assaillir cette gent, qui, sitôt qu'ils vous sauront avec nous, seront à moitié déconfits. »

Aussitôt que ses troupes eurent atteint Montcontour, le connétable commença ses préparatifs pour l'emporter d'assaut. Comme le château était entouré de fossés larges et profonds, il ordonna aux paysans du voisinage de couper et d'apporter une grande quantité de bois et d'arbres, dont il remplit les fossés, et qu'il couvrit ensuite de paille et de terre. Ce travail fut terminé en quatre jours, de sorte que les assiégeants purent approcher des murs sans difficulté. Le cinquième jour, le connétable fit donner par les trompettes le signal de l'assaut; et ses soldats,

(I) Cuvelier, vv. 19,691-19,720; et Af*. de l'Arsenal, L II, pp. 218,

bien armés de piques, pourvus d'échelles, couverts de leurs boucliers et protégés par les. archers et les arbalétriers, s'avancèrent contre les murailles, sous le commandement du connétable en personne, et commencèrent une vigoureuse attaque. La garnison, sous les ordres de ses chefs, John Creswel et David Holegrave, fit une résistance opiniâtre, se défendant avec des dards et des flèches, jetant du haut des murs sur les assaillants de l'eau bouillante, de la chaux vive, de la poix fondue, des tonneaux remplis de pierres et de grosses pièces de bois. L'assaut dura tout le jour; mais, vers le soir, la garnison commença à faiblir. Le sixième jour, les assiégeants recommencèrent l'attaque avec une nouvelle ardeur, et, avec des pioches et des haches d'armes, ils pratiquèrent en plusieurs endroits des brèches dans les murs. Les commandants de la garnison, voyant qu'ils ne pouvaient tenir plus longtemps, proposèrent de capituler. Le connétable accorda la vie sauve à toute la garnison, à la condition qu on lui livrerait Jeannequin Lovet, qui l'avait si grossièrement insulté ; mais il ne permit à personne d'emporter d'autre or et d'autre argent que ce qu'ils avaient à eux. Lovet lut livré au sire de Clisson, qui le pendit de ses propres mains sur le lieu même où l'Anglais avait suspendu les armes du connétable (1).

La nouvelle de la reprise du château de Montcontour par les Français parvint bientôt à messire Jean d'Evreux, alors gouverneur de La Rochelle, qui fut également informé que le connétable avait reconnu les défenses de Poitiers, et que les bourgeois appréhendaient un siège immédiat en l'absence de sir Thomas Percy, sénéchal du Poitou. C'est pourquoi messire Jean d'Evreux, remettant le commandement à un écuyer du nom de

(t) Frobsart, liv. I, part. 11, pp. G42, 643. — Cuvelier, vv. 19,725- 19,77j. — Chronique ik Bertrand Du Guesclin, chap. cxliv.

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Philippe Hansel, quitta la Rochelle avec cinquante lances et se jeta dans la ville de Poitiers.

Sir Thomas Percy, de son coté, apprit le danger qui menaçait la capitale de sa province dans une expédition qu'il avait entreprise avec le captai de Bucb, lequel était chargé alors de la principauté d'Aquitaine pendant l'absence du duc de Lancastre, qui était passé en Angleterre au commencement du printemps de Tannée J372 avec sa fiancée espagnole. Quoique instamment sollicité par le sénéchal de marcher au secours de Poitiers, le captai ne voulut pas abandonner l'entreprise dans laquelle il s'était engagé; mais il permit à sir Thomas Percy d'y aller luimême, accompagné de cinquante lances.

En apprenant que la garnison de Poitiers avait été renforcée par l'arrivée des troupes de messire Jean d'Evrcux et du sénéchal de Poitou, le connétable abandonna son projet d'assiéger alors cette ville, et, laissant une forte garnison dans le château de Montcontour, il se dirigea avec son armée vers la province de Berry, et, sur la route de Sainte-Sévère, il prit aux Anglais une quantité de villes, de châteaux et d'églises fortifiés. Il trouva les ducs de Berry et de Bourbon occupés au siège de Sainte- Sévère, ville très-forte, appartenant à messire Jean d'Evreux, et située sur l'Indre, près la frontière méridionale du Berry (1).

Après avoir réuni ses troupes à celles des ducs de Berry et de Bourbon, le connétable se trouva à la tête de quatre mille gens d'armes, et la première chose qu'il fit, en arrivant a Sainte- Sévère, fut d'examiner avec soin les défenses de la ville, en compagnie du sire de Glisson et du belliqueux abbé de MaJepaye. L'œil expérimenté du connétable découvrit bientôt que la ville et le château étaient puissamment fortifiés de murs hauts et épais, avec des tours, le tout entouré d'un fossé profond, et si

(t) « Saincle Sévère sied deçà Poictiers dix-liuict lieue?, » dit d'Orronville, Vie de Louis de Bourbon, chap. xiu

bien défendu par un corps considérable de gens d'armes adroits que commandaient d'habiles chefs, qu'il dit à ceux qui raccompagnaient : « Il en coûtera cher à quiconque essaiera de remporter d'assaut (1). »

Avant que le connétable eût terminé ses préparatifs pour l'attaque, survint un incident qui la précipita plus tôt qu'on ne l'espérait ou même qu'on ne le désirait de part et d'autre. Tandis qu'il était à table avec les autres chefs de son armée, un homme d'armes, nommé Geoffroy Payen, accompagné de plusieurs autres, examinait la force des murs et les fortifications. Près du talus extérieur du fossé où il était en ce moment, la terre céda soudain sous la hache d'armes sur laquelle il était appuyé, et la hache roula dans le fossé. Geoffroy ne voulut point perdre son armé favorite, dont il s'était servi dans tant de combats, et il jura qu'il sacrifierait plutôt sa vie que de revenir sans cette hache. En conséquence, il s'adressa aux sentinelles qui étaient sur les murs et les pria de ne pas lancer sur lui leurs flèches ou leurs dards pendant qu'il essayerait de reprendre son arme; car, disait-il, il n'était pas venu avec ses compagnons pour commencer l'assaut, mais seulement pour respirer le frais. Les sentinelles ne voulurent écouter aucune piière, et lui ordonnèrent formellement de se retirer, en lui disant qu'il n'aurait plus sa hache.

« Par Dieu le droiturier! s'écria-t-il, sans ma hache ne puis ne boire ne mangier; ne je ne puis ne dormir ne veiller. Avoir la me convient, quoiqu'il doive coûter.

— Votre hache aimez mieux, lui répond un Anglais, que femme son mari ne homme sa moillier (femme). »

Geoffroy Payen n'avait pas fait inconsidérément son vœu, et il s'assura immédiatement du concours de quelques-uns de ses camarades pour pouvoir reprendre sa hache. Au nombre de dix,

(I) Cuvelier, v. 19,820. — Froissart, liv. I, part, h, p. C44.

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ils formèrent la chaîne, se tenant chacun par la main, afin d'arriver jusqu'à l'arme; mais le premier qui avait tout le poids de la charge, n'y tenant plus, lâcha prise et tous les autres tombèrent pêle-mêle dans le fossé.

L'aventure eut pour témoins les sentinelles des murs, qui se mirent immédiatement à lancer leurs flèches sur Payen et sur ses compagnons; mais ces derniers avaient des armures à l'épreuve et les traits n'eurent d'autre effet que d'irriter les gens d'armes, qui résolurent de ne pas revenir sans laisser aux Anglais quelques marques de leur valeur. Comptant sur le secours qu'ils devaient recevoir de leurs amis du camp, Payen et ses compagnons escaladèrent l'escarpe jusqu'au pied du muret commencèrent l'attaque avec les armes qu'ils avaient avec eux. Comme ils l'avaient prévu, leur périlleuse situation fut bientôt découverte par leurs camarades, qui arrivèrent précipitamment à leur secours au nombre de quatre cents hommes avec les armes qu'ils avaient pu se procurer à la hâte.

Le connétable était encore a table quand il reçut la nouvelle que ses soldats avaient commencé l'attaque contre la ville. Tout surpris à cette annonce, il fit un bond, renversa la table avec ce qui se trouvait dessus, et, ordonnant aux chefs de se préparer à l'assaut, il assigna à chacun, à mesure qu'il arrivait, la position qu'il devait obtenir ; à l'un l'attaque d'une des tours, à l'autre celle d'une portion déterminée des murs. L'ordre fut exactement suivi par les chefs et parfaitement compris des hommes qui emportèrent avec eux, outre leurs armes, des échelles avec des pics et des pioches pour percer les murs. Il ordonna en même temps aux archers et aux arbalétriers d'avancer, afin de protéger les gens d'armes occupés â leur ouvrage.

Quoique l'assaut fût inattendu, la garnison était bien préparée à le repousser, et elle fit face aux assaillants avec un courage et une adresse égales sur tous les points d'attaque. Parfaitement

pourvus des moyens de repousser un assaut, non-seulement les assiégés lancèrent continuellement des flèches et des dards, mais ils jetèrent sur les assiégeants des tonneaux remplis de cailloux et d'énormes madriers.

Le connétable se comporta en bon général, mettant en œuvre toutes les ressources à sa disposition partout où il en espérait le meilleur effet, et employant les chefs et les hommes là où Us pouvaient être le plus utiles. Quand il vit le duc de Bourbon travailler avec les mineurs au pied du mur, il lui cria de venir et lui dit :

« Ah ! sire, folie vous tient là : un chétif vous pourra occire aussitôt comme le plus gentil qui soit en ce fait. De tellement miner n'appartient à vous ; mais quand en un estour (combat) vous trouverez, lors allez si avant comme il vous suffira ; car à prince et à duc petit honneur y a, quand varlet ou garçon le mettra à mort. Levez une échelle, et on vous aidera ; puis montez amont à ces créneaux : là pourrezvous trouver qui assaut vous donnera. Maudit soit-il de Dieu, qui de traire et jeter tout premier s'avisa ! car oncques hardi homme si ne le pourpensa. »

Le duc suivit le conseil du connétable et, avec l'aide de ses soldats, il dressa une échelle contre le mur, quand l'impétueux abbé de Malepayc (i) le prévint dans sa tentative et monta avant lui ; mais ce prêtre belliqueux n'eut pas plutôt atteint le haut du mur et commencé à faire usage de ses armes, qu'une poutre, lancée d'en haut, brisa l'échelle par le milieu et l'abbé fut précipité du mur dans le fossé. Il ne fut pas grièvement blessé, mais seulement étourdi par sa chute et bientôt après il retourna à l'assaut.

(1) li est appelé « Alain de Taillccol, écuyer, autrement dit abbé de Malepaye, » dans les Preuves de Du Gucsclin, par Du Chaslelct, pp. 3iÙ, 341.

Quand le combat eut duré quelque temps, le connétable, par l'intermédiaire des chefs, somma la garnison d'avoir à se rendre, lui offrant un pardon plein et entier pour tous ses méfaits ; mais il ajouta que, si les défenseurs étaient pris parla force des armes, rien ne pourrait les sauver de la corde. Sur le refus que fit la garnison d'adhérer à ces propositions, il renouvela l'attaque avec plus d'impétuosité que jamais et il ordonna à quiconque pourrait lancer une pierre ou aider à dresser une échelle de se porter aux murs.

Le connétable, à qui rien n'échappait, entendit un brave homme d'armes dire à un de ses compagnons qui distribuait de l'eau aux soldats pendant la chaleur du combat : « Dans une entreprise comme celle-ci, il faudrait boire le meilleur vin qu'on pût trouver, car le bon vin donne du courage! » En entendant ces paroles, le connétable s'écria : « En avant, "mes bons amis ! Si vous ferai tous riches; avant le coucher du soleil, vous boirez les meilleurs vins! » Il ordonna ensuite à son sommelier de faire apporter une quantité de tonneaux de vin afin de rafraîchir les soldats. Cet ordre fut promptement exécuté et, après avoir bu, les Français retournèrent à l'assaut « plus braves que des lions ou des sangliers. »

Les assaillants étaient entin parvenus à faire une trouée dans la muraille avec leurs pics et leurs pioches, lorsque les assiégés, qui ne pouvaient plus montrer la tête par-dessus le parapet à cause de la précision avec laquelle les archers et les arbalétriers français dirigeaient leurs flèches, se garantirent à l'aide de tapis, de coussins et de couvertures pour pouvoir jeter de grosses pierres et d'autres projectiles sur les assiégeants. Le connétable ordonna aux archers de s'approcher des murs pour lancer leurs flèches avec moins de danger, et les assiégés durent céder de nouveau. Les mineurs, mieux préservés, travaillaient au pied des murs et firent des brèches en plusieurs endroits; mais la garnison s'opposa à l'irruption des assiégeants en brû-

lant, dans les brèches mômes, des bottes de foin légèrement mouillé, qui produisirent une fumée tellement épaisse que les Français se virent forcés de reculer.

L'abbé de Malepaye, cependant, se fraya un passage à travers la fumée par une des brèches, et se servit de sa lance avec tant d'habileté, qu'il parvint a repousser les Anglais qui se trouvaient devant lui. Dans la lutte, il reçut un coup de hache d'armes qui l'étourdit et lui abattit son bassinet sur la tête. Le voyant renversé à terre, les Anglais le prirent par les jambes et essayèrent de le tirer à eux; mais ses camarades, venant à son secours, le saisirent à leur tour par la tête ; une mêlée s'engagea, pendant laquelle l'abbé courut le risque d'être démembré avant d'être sauvé par ses amis. L'abbé se remit bientôt et, après avoir bu un verre de vin, il retourna à l'assaut, qui était poussé d'un côté avec beaucoup d'ardeur et d'impétuosité et soutenu, de l'autre, avec un courage énergique et la plus grande fermeté. A la fin, les Français firent une grande brèche dans le mur ; mais la garnison réunit sur ce point une force si considérable que les assiégeants furent tenus en échec. En d'autres endroits, les Français escaladèrent les murs au moyen d'échelles; il fallut alors engager sur les remparts une lutte corps à corps avec les Anglais, qui résistèrent vigoureusement, de sorte qu'il y eut de part et d'autre beaucoup de morts sans que rien fût décidé.

La garnison s'étant enfin aperçue qu'elle ne pouvait tenir plus longtemps contre des assaillants aussi déterminés, le gouverneur (i) obtint du connétable une suspension d'armes afin de lui soumettre une proposition de capitulation ; mais comme il

(4) Cuvelier et l'auteur anonyme de la Chroniqtœ de Du Guesclin, chap. cilvi, l'afTpellent Richard Gilles. Froissart dit que messire Guillaume Percy, Richard Cille et Richard Holme étaient les capitaines. Liv. 1, paru n, p. 644.

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demandait que non-seulement les Anglais et leurs alliés eussent la liberté de quitter la ville avec tous leurs biens, mais encore trente mille francs pour la livraison de la ville et du château, le connétable, sans hésiter, rejeta cette proposition, déclarant qu'il ne donnerait pas un liard pour la reddition de la place; que les Anglais seraient mis à rançon et que les Français qui avaient secoué l'obéissance du duc de Berry seraient pendus sans miséricorde.

« Rendez-vous, si cela vous platt, continua le connétable d'un ton indifférent; mais plus vous nous résisterez, moins yods trouverez d'amis parmi nous, car vous serez récompensés selon votre mérite. »

Le gouverneur, de son côté, rejeta aussi résolument les dures conditions que lui offrait le connétable et jura qu'il ne rendrait pas la ville tant qu'il y resterait un rocher ou une pierre, quoique, sous ce rapport, il eût presque épuisé ses ressources, car les pavés avaient été enlevés, et, en beaucoup d'endroits, on avait démoli les murs pour avoir des pierres à jeter sur les assiégeants.

Après une courte suspension d'armes, l'assaut fut repris, et l'infatigable abbé de Maiepayc fît une brèche dans le mur assez grande « pour y faire passer la tête d'une baleine. » Par cette brèche, il pénétra dans la ville, et ayant aperçu, non loin de l'ouverture, une grange remplie de foin, il y mit le feu. Les flammes s'étendirent rapidement; les assiégés, pour éteindre l'incendie, durent quitter en partie les murs, ce qui affaiblit leurs forces, et les assaillants, entrant par escalade et profitant des brèches déjà faites, pénétrèrent dans la ville, dont ils s'emparèrent (i).

La conquête de Sainte-Sévère fut un grand triomphe pour

(t)Cuvelier, vv. 10,770-20,372. — Chronique (anonyme) * trattd Du Guesclin, cliap. cxi.v, cxr.vi.

les armes françaises, parce que la plaoe fut emportée sans le secours d'aucune machine de guerre, grâce à la force des armes et au courage impétueux des assaillants, sans qu'on eût pris seulement la précaution habituelle de combler les fossés avec des fascines et de la terre. D'Orronvilie, en rendant pleine justice au duc de Bourbon, pour la part qu'il avait prise à l'attaque, dit : * Un des plus beaux assauts qu'on ait vus de longtemps dans ce royaume ou ailleurs fut la conquête de Sainte- Sévère, la ville la mieux attaquée et la mieux défendue (1). » Froissart, sans entrer dans de grands détails, le décrit comme un assaut où de merveilleux faits d'armes furent accomplis par les assiégeants : « Car les plusieurs passaient tout parmi les fossés qui étaient pleins d'eau, et s'en venaient, les targes sur leurs têtes, jusqu'aux murs; et en cette appertise, pour chose que ceux d'amont jetaient, point ne reculaient, mais allaient toujours avant. Et là étaient sur les fossés le duc de Berry, le duc de Bourbon, le comte d'Alençon, le dauphin d'Auvergne et les grands seigneurs qui amraoneslaicnt leurs gens de bien faire. Et pour la cause des seigneurs qui les regardaient, s'avançaient les compagnons plus volontiers, et ne redoutaient mort ni péril (8). »

La première chose que firent les vainqueurs, après la reddition de la ville, fut d'éteindre le feu ; et ils se mirent ensuite à ramasser un immense butin, fruit de plusieurs années de pillage par les grandes compagnies, consistant on blé et bon vin, en lard et fleur de farine, bijoux, monnaie d'or et d'argent, casques, cottes de mailles et épées : « et de draps y avait mainte pile empilée, et de lange et de linge (3). »

(1) Vie de Louis de Bourbon, chap. xu.

(2) Froissart, liv. 1, part, h, p. 645.

(3) Cuvelier, v. 20,390. — Jean Marof, parlant du teinturier Paul de Nove, que le peuple de Gênes avait fait doge, dit : « Bon taincturiçr

Outre le butin ainsi conquis, les chefs retirèrent des sommes considérables des prisonniers anglais, qui furent tous mis à rançon ; mais leurs alliés français furent saisis et accouplés, par l'ordre du connétable, pour attendre le châtiment que leurs divers actes de pillage et de déloyauté comme membres des grandes compagnies leur avaient si bien mérité. Quand ces dispositions furent prises, le duc de Berry réunit tous les chefs de l'armée pour les remercier, au nom de son frère le roi de France, de leur bravoure à la prise de l'importante ville de Sante-Sévère. On apporta du vin ; le duc en offrit d'abord au connétable qui refusa d'y goûter. Le duc, quoique un peu contrarié, lui dit amicalement :

« Bertrand, que ne prenez-vous vin ? Doutez-vous que votre chair ne soit ci empoisonnée?

— Je suis prêt à obéir à vos commandements, répondit le connétable, en s'inclinant profondément devant le duc ; mais j'ai fait un vœu que je ne voudrais pas violer. Le voici : Monseigneur, vous savez que les gens, qui, entre tous les autres, ont fait le plus de mal à la France, sont ceux qui, appartenant à ce royaume, se sont joints aux ennemis du roi et aux vôtres. Vous savez très-bien, Monseigneur, que beaucoup de Français ont été pris dans cette ville, qui ont aidé à prolonger ce siège, et de la main desquels maint vaillant homme a perdu la vie. Pour ce motif, j'ai fait vœu et promis de ne manger ni boire tant qu'il y en aura un seul de vivant. »

Le duc de Berry, heureux de voir que le connétable n'avait point d'autre motif de mécontentement, ajouta :

« Ami Bertrand, tout sujet loyal a bien raison de soutenir son seigneur, et il n'y a pas un honnête homme sincère qui voulût vous détourner de votre dessein. Or, je désire que vous sachiez

tant en lange qu'en linge, » c'est-à-dire en laine comme en lin. Le Duchat, dans le Dict. étymol, de Ménage, au mot Langes,

que le serment que vous avez fait, je le fais moi-même, et je voue à Dieu que je ne mangerai ni ne boirai tant qu'il restera en vie un seul des Français qui ont été pris avec les Anglais à Sainte- Sévère. »

Le connétable remercia le duc d'appuyer si chaudement son dessein, et il ordonna que tous les prisonniers français fussent amenés et pendus par les valets de l'armée aux arbres situés le plus près de la ville. Après avoir réglé le montant de leur rançon, les prisonniers anglais de quelque importance furent relâchés, et le connétable permit à une quantité de petits chefs de maison de s'en aller sans rien payer. Le duc de Berry prit ensuite possession de la ville, qu'il pourvut d'une suffisante garnison de gens d'armes (1).

(i) Chronique (anonyme) de Du Guesclin, cliap. cxlvii. — Cuvelier, vr. 20,405-20,450.

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