CHAPITRE XV
La ville de Poitiers se rend volontairement anx Français. — Prise et captivité
du captai de Buch, — Conquêtes importantes des Français dans le Poitou , la Saintonge et TAngoumois. — Capitulation de la Rochelle.
Il fut heureux, pour le succès des armes françaises à Sainte- Sévère, que la chute accidentelle de la hache d'armes de Geoffroy précipitât l'assaut, car messire Jean d'F.vreux avait été informé du dessein du connétable d'aller aider le duc de Berry au siège de cette ville, et le chevalier anglais n'avait paS tardé à obtenir le concours actif de sir Thomas Percy et du captai do Buch, qui lui procurèrent un corps de troupes pour faire lever le siège. Le captai, qui était alors à Saint-Jean-d'Angély, avait tiré des provinces de Saintonge et de Poitou une force de neuf cents lances et de cinq cents archers, et s'était porté au secours de Sainte- Sévère; mais il était trop tard, car ils rencontrèrent en route les restes dispersés, blessés, demi-nus et désarmés de Ja garnison de cette ville. Ce spectacle inattendu irrita si fort le chef anglais, que le captai, messire Thomas Percy et messire Jean d'Evreux jurèrent qu'ils n'entreraient dans aucune forteresse du Poitou avant d'avoir livré bataille aux Français (1).
Pendant l'absence de sir Thomas Percy et de messire Jean
(I) Froissart, liv. î, part, n, pp. 044, «45. — Cuvelicr, v. 20,473.
d'Evreux, de grands dissentiments s'étaient manifestés dans Poitiers entre la grande corporation des bourgeois, qui désiraient revenir sous l'obéissance de leur ancien maître, le roi de France, et le maire, Jean Regnault, qui, avec les officiers du prince et quelques-uns des plus influents de la ville, préféraient le gouvernement anglais. La discorde s'alluma à un tel point que les partis furent prêts à en venir aux mains. Comme les bourgeois, qui penchaient pour la France, prévoyaient, d'après le mauvais succès des armes anglaises, quel serait probablement le sort de leur ville, ils imaginèrent d'envoyer un message secret au connétable pour l'informer que, s'il venait avec une force suffisante pour garder la cité, ils la lui livreraient.
Le connétable, qui était alors en Limousin, n'hésita pas à accepter cette invitation ; et, laissant le gros de son armée sous les ordres des ducs de Berry et de Bourbon, il partit avec trois cents lances d'élite, tous hommes bien montés, car il voulait faire le voyage de trente lieues en un jour et une nuit. Comme il importait au succès de l'entreprise que ce dessein demeurât secret, il fut obligé d'éviter les grandes routes et de voyager à travers les bois et les bruyères, par des sentiers et des pays déserts. Si un cheval s'abattait, cheval et cavalier étaient laissés en arrière.
Le maire de Poitiers, qui se doutait de la démarche faite par la partie désafTectionnéo des bourgeois, envoya dire à sir Thomas Percy, sénéchal du Poitou, de bâter son retour, car il y avait de graves dissentiments entre les habitants, dont un cinquième désirait redevenir Français, tandis que lui, maire, courail de grands risques pour sa vie. Il pressa le sénéchal d'arriver rapidement, parce qu'il craignait qu'ensuite il ne fût trop tard pour sauver la ville. Sir Thomas Percy était en compagnie du captai de Buch quand il reçut le message du maire de Poitiers, et lorsque le captai eut connaissance de la teneur de la communication, il dit à sir Thomas Percy qu'il ne
pouvait pas l'abandonner en ce moment, parce que c'était un de ses plus sûrs officiers, un homme dans les conseils duquel il avait la plus grande confiance, mais qu'il enverrait sir John d'Angle, avec cent lances, au secours du parti resté fidèle. Immédiatement après avoir reçu cet ordre, sir John d'Angle partit pour Poitiers avec ses soldats; mais il fut devancé par le connétable, qui s'était présenté devant les portes, qu'on lui ouvrit toutes grandes avec beaucoup de démonstrations de joie quelques instants avant l'arrivée du chevalier anglais. Quand le sire d'Angle fut arrivé à une lieue de la ville, il vit qu'il était trop tard et tourna bride immédiatement, car il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'avait que juste le temps de prendre ce parti, si lui et ses soldats ne voulaient être faits prisonniers.
La reddition volontaire de l'importante ville de Poitiers entre les mains du connétable de France fut un coup désastreux pour les intérêts anglais en Aquitaine, et quand la nouvelle en arriva au camp du captai de Buch, elle y fut reçue avec la pins profonde consternation, car elle répandit tout à coup le soupçon et la défiance parmi les chefs, quoiqu'on n'accusât ou n'incriminât personne en particulier. L'armée du captai fut dissoute d'ellemême par le manque de confiance réciproque, les Gascons s'étant retirés à Saint-Jean d'Angély, les Poitevins à Thouars et les Anglais à Niort.
Le connétable ne négligea pas de profiter du sentiment d'impatience que la population française éprouvait sous le joug anglais. Après avoir pris possession de la ville de Poitiers, il se hâta en effet d'envoyer le sire de Pons, avec trois cents lances, contre le château fort de Soubise situé sur la Charente. Le château était commandé par une femme, appelée la dame de Soubise, qui, en apprenant que le château allait être assiégé par le sire de Pons, fit prévenir le captai de Buch, alors à Saint- Jean d'Angély , et le pria de venir l'aider à la défense. Le
captai, qui « était courtois et vaillant chevalier et qui toujours fut en grand désir et enclin de conforter dames et damoiselles en quel parti qu'elles fussent, ainsi que tout gentil homme de sang doit y être, » dit au messager qui lui avait apporté cette requête : « Retournez devers la dame de Subie et lui dites de par moi qu'e/Je se reconforte , car je n'entendrai à cause si l'aurai secourue et levé le siège. »
Le captai de Buch eut bientôt rassemblé un corps de quatre cents lances pour tenir sa promesse à la dame de Soubise; son dessein fut découvert par Evan de Galles, qui était alors devant le port de la Rochelle avec une flotte qu'il avait obtenue d'Henri de Castitle, à la prière du roi de France. Evan équipa treize barques et, avec un corps de quatre cents hommes d'élite, il rémonla la Charente jusqu'au château de Soubise; puis il mit ses troupes en embuscade, sans que son approche fût connue du captai de Buch ni du sire de Pons.
Cependant le captai de Buch, qui avait été induit en erreur sur le nombre d'hommes qu'avait le sire de Pons, car on lui avait dit que ses forces ne dépassaient pas cent gens d'armes, laissa la moitié des troupes qu'il avait rassemblées pour cette expédition. Il partit de Saint-Jeau d'Àngély avec deux cents lances seulement. Il marcha toute la journée avec ses soldats et, vers la nuit, il arriva près du camp des Français. II entra ensuite dans un bois voisin et fit mettre pied à terre à ses hommes, afin qu'ils pussent revêtir leurs armures et ressangler leurs selles. Quand tous ces préparatifs furent terminés, il se dirigea sans bruit vers les tentes du sire de Pons, qu'il surprit complètement ; il réussit à tuer ou à faire prisonnière toute la troupe française.
Evan de Galles qui était aux aguets, ayant été informé de ce qui était arrivé, sortit de sa retraite et s'avança derrière les Anglais avec ses gens d'armes munis de lanternes et de torches allumées, et, poussant leurs cris de guerre, ils attaquèrent les
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tentes anglaises, l'épée à la main, et, au bout de quelques instants, le captai de Buch et tous ses soldats furent vaincus et faits prisonniers.
Ce fut un revirement de fortune pour les Français et notamment pour le sire de Pons, qui avait été le premier seigneur poitevin à déserter le drapeau anglais Tannée précédente, et, en changeant de captivité avec le captai de Buch, il échappa probablement au même châtiment sévère, la perte de sa liberté et peut-être de la vie, qui fut le triste sort de ce dernier et le résultat de sa vaillante mais malheureuse entreprise. Le captai fut fait prisonnier par un écuyer nommé Pierre Longvilliers sous la bannière d'Evan de Galles , et il fut bientôt après remis entre les mains du roi de France.
Les Anglais sentirent parfaitement la perte qu'ils avaient faite par la prise du captai de Buch, et Edouard III et son conseil offrirent incontinent en échange non-seulement le comté deSaipt- Pol, mais encore trois ou quatre bons prisonniers, qu'ils n'auraient pas mis à rançon pour cent mille francs. Le roi de France ne voulut en aucune façon entendre parler de cet échange, quoiqu'il n'eût accordé à celui qui l'avait fait prisonnier que la somme très-modique de douze cents francs. Le captai se plaignit avec raison d'être retenu en prison contre la loi des armes et insista pour être mis à rançon; mais le roi de France ne tint aucun compte de ses plaintes. Néanmoins, les chevaliers français sympathisant avec le captai pressaient souvent leur maître de lui rendre la liberté. Mais si Charles avait eu la générosité de pardonner l'offense que le captai lui avait faite sept ans auparavant en renonçant à son hommage et en lui renvoyant ses présents, il était trop habile politique pour relâcher un ennemi qu'il redoutait si fortement. Le roi de France ne voulut jamais écouter aucune des propositions faites pour son élargissement, rejetant sans hésiter l'offre de son prisonnier de payer cinq ou six fois le montant de ses revenus annuels pour sa rançon. Le captai
fut donc emmené au château du Louvre à Paris et confiné ensuite dans la tour du Temple jusqu'à sa mort après une pénible captivité de cinq ans (t).
La prise du captai de Buch fut un coup fatal à la cause des Anglais en Aquitaine, car il était le seul chef en France capable d'opposer une résistance efficace aux progrès des armes françaises sous l'impulsion que leur avaient récemment donnée les succès continuels de Bertrand Du Guesclin. Profitant du découragement dans lequel se trouvaient les Anglais et leurs alliés par suite de leurs échecs récents, le connétable envoya le sire de Clisson avec d'autres chefs, et un corps de Bretons et de Poitevins montant à cinq cents gens d'armes, contre quelques-unes des plus importantes forteresses que les Anglais possédaient dans la Saintonge et l'Angoumois. Les troupes françaises s'avancèrent hardiment dans la première de ces provinces, et se préparèrent à attaquer Saint-Jean d'Angély, récemment commandée par le captai de Buch ; mais la garnison fut tellement effrayée à l'approche de l'armée ennemie, d'autant plus qu'il n'y avait dans la place personne de rang ou d'autorité pour la conseiller et qu'elle n'avait aucun secours à attendre, qu'elle se
(I) Froissart, liv. I, part, n, p. 047, 649 et 654. — Les incidents relatifs à la manière dont finit lu captivité du captai de Buch sont racontes dans l'édition de Froissart par Buchon* p. 713, très-différemment de ce qui en est dit dans les autres éditions. — Le sire de Couey, pressé par Charles V de dire quelle grâce il devait accorder au prisonnier, répondit : « Sire, *e vous le faisiez jurer que jamais ne s'armât contre le royaume de France, vous le pourriez bien délivrer, et se feriez votre honneur. » — « Et nous le voulons, dit le roi; mais qu'il le veuille. » « A donc fut demandé à monseigneur le captai, ajoute Froissait, s'il voudrait s'obliger en celle composition. Le captai répondit qu'il en aurait avis. En ce temps qu'il s'en devait aviser, tant de mélancolies et (l'abusions le prirent, qu'il entra en une frénésie et ne voulait ne boire ne manger; si affaibli du corps durement, il entra en une langueur qui le mena jusques à la mort. Ainsi mourut prisonnier le captai de Bucli. »
rendit à la première sommation et qu'elle prêta le serment de foi et d'obéissance au roi de France.
Après cette importante conquête, les Français marchèrent sur la ville d'Angoulême, qui, de même que Saint-Jean d'Angélv, avait perdu son sénéchal, sir Henry Haye, pris à Soubise avec sir Thomas Percy et le captai de Buch ; la ville se rendit de la même manière et prêta le même serment. Taillebourg, sur la la Charente, fut conquis d'une façon analogue ; mais Saintes opposa une plus grande résistance, car sir William Fermettoo, sénéchal de Saintonge, qui était alors dans la ville avec une force de soixante gens d'armes, déclara qu'il ne se rendrait pas aussi facilement ; il fit donc fermer toutes les portes et força tout le monde, de gré ou de force, à contribuer à la défense de la ville. Les Français commencèrent l'attaque avec beaucoup d'ardeur et continuèrent l'assaut toute la journée sans succès marqué ; mais, en se retirant à la nuit, ils menacèrent de recommencer l'assaut le lendemain et déclarèrent que, si la ville était prise par la force, elle serait pillée et brûlée et ses habitants passés au fil de l'épée. Cette perspective produisit immédiatement l'effet qu'on en attendait sur la majeure partie des habitants et notamment sur l'évêque Bernard de Sault, qui conseilla au peuple de s'emparer du sénéchal et de ses principaux officiers, et de les menacer de les tuer sur-le-champ s'ils refusaient de rendre la ville. Le conseil de l'évêque fut suivi ; et, à la nuit, sir William Fermetton fut saisi dans sa maison avec huit de ses écuyers, qui, effrayés des terribles conséquences qu'entraînerait leur refus, promirent de laisser les habitants agir à leur guise.
Le lendemain matin, quand le sire de Clisson et les autres chefs firent sonner l'assaut pour les autres chefs, ils furent surpris et réjouis à la fois d'avoir ramené à l'obéissance du roi, par la capitulation sans condition des habitants, une ville aussi importante que Saintes, et cela sans effusion de sang. Les troupes françaises marchèrent ensuite sur Pons, qui tenait encore ré-
solûment pour les Anglais, quoique le seigneur se fût rallié aux Français l'année précédente ; mais quand les habitants virent leur ville entourée par les ennemis, quand ils apprirent que Poitiers, Saint-Jean-d'Angély, Saintes et Angoulôme, les villes les plus importantes du Poitou, de la Saintonge et de l'Angoumois, étaient au pouvoir des Français, qu'enfin le captai de Buch était prisonnier et que tous les jours les Anglais perdaient quelque avantage matériel, ils proposèrent de se rendre, ù condi- . tion qu'on accorderait à tousceux qui tiendraient encore pour les Anglais la permission de quitter la ville sans perte ni dommage, et de se retirer librement à Bordeaux (1).
Tandis que ses troupes faisaient ces importantes conquêtes, le connétable ne restait pas inactif à Poitiers, et, avec Evan de Galles qui pressait toujours le blocus de La Rochelle, il avait entamé des négociations secrètes pour obtenir la reddition de la ville. Mais les habitants étaient retenus par Philippe Manzcl, que messire Jean d'Evreux avait laissé pour commander le château avec une garnison de soixante gens d'armes. Dans une entrevue avec une députation des bourgeois de La Rochelle, le connétable s'efforça de leur persuader de revenir sous l'obéissance du roi de France, qui, disait-il, était parfaitement en état de les défendre de tout danger du côté du roi d'Angleterre, les menaçant, en cas de refus, de brûler leur ville et de n'y laisser debout ni forteresse, ni murs, ni maison habitable.
« Sire, dit un des députés nommé Tholomer, aurez-vous sitôt fait raser cette ville ?
— Oui, répondit le connétable ; vous ne pourrez durer ; car ainsi qu'on voit le sôleil, qui luit clair, passer la verrière, pourrez voir Français passer parmi vos murs. Si le soleil du ciel peut entrer en votre ville, point n'ai doute que tôt je ne m'y doive bouter.
(I) Frois>art, liv. 1, part, pp. 6i9-Gol.
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— Sire, reprit le bourgeois, point ne faut douter vos paroles ; mais jà ne vous faudra contre nous cstriver, si vous voulez octroyer un don, sans le roi amoindrir et sans vous empirer.
— Hé! s'écria le connétable, je sais au clair quel don vous voulez demander. Vous voulez votre ville garder sans nulle invention ne payer servage.
— C'est vrai, dit le bourgeois ; le voulez accorder?
— Nous en aurons conseil, » répondit Bertrand.
Tandis que ces conférences se tenaient à Poitiers, il se préparait a la Rochelle des événements qui ne tardèrent pas à faire transférer au premier endroit toutes les négociations ultérieures. Le maire de la ville était alors messire Jean Caudorier, homme de beaucoup d'adresse et très-fin, tout à fait Français dans l'âme. Il découvrit ses plans et ses désirs a quelques bourgeois de La Rochelle, qu'il trouva entièrement disposés à le seconder dans tous ses desseins. H connaissait parfaitement le caractère du gouverneur du cliàleau, qui, quoique habile homme d'armes, était négligent et confiant. Quand il eut suffisamment mûri son projet, le maire invita un jour Mansel à dîner avec quelques bourgeois de la ville, et le gouverneur, qui ne se doutait de rien, s'empressa de se rendre à l'invitation. Avant de se mettre à. table, le maire, qui avait pris toutes ses mesures pour que le coup qu'il méditait réussit, dit au gouverneur :
« J'ai reçu depuis hier de par notre cher seigneur le roi d'Angleterre des nouvelles qui bien vous touchent.
— Et quelles sont-elles? demanda vivement 3Iansel.
— Je les vous montrerai, répondit le maire, et ferai lire en votre présence, car c'est bien raison. »
II s'approcha ensuite d'un secrétaire et en tira une lettre ouverte à laquelle était appendu le grand sceau d'Angleterre, et la montra au crédule gouverneur, qui reconnut aussitôt le sceau pour authentique, quoiqu'il fût incapable de lire un seul mot de la lettre. Appelant ensuite un secrétaire qu'il avait mis dans
la confidence, i! lui ordonna de lire la pi<Ye. Le secrétaire lut, comme si cela eût été réellement écrit, que le roi d'Angleterre ordonnait au maire de passer une revue de tons les gens d'armes de la Rochelle, afin de lui faire savoir, par le porteur de la lettre, le nombre de combattants qu'il y avait dans la ville, ainsi que dans le château, car il espérait être bientôt parmi eux. Quand le secrétaire eut fini sa lecture, le maire dit :
« Châtelain, vous oyez que le roi notre sire me mande et commande, si que, de par lui, je vous commande que demain vous fassiez votre montre de vos compagnons en la place devant le castel, et tantôt après la vôtre je ferai la mienne, par quoi vous le verrez aussi : si en inscrirons l'un par l'autre à notre cher seigneur le roi d'Angleterre; et aussi, s'il besoigne argent à vos compagnons, je crois bien, tantôt la montre faite, je vous en prêterai, par quoi vous payerez leurs gages; car le roi d'Angleterre le commande ainsi en une lettre close par laquelle me mande que je les paye sous mon office. »
Le gouverneur, qui crut tout ce que lui disait le maire, s'écria :
« Maire, de par Dieu, puisque c'est à demain que je dois faire ma montre, je la ferai volontiers, et les compagnons en auront grand' joie pour tant qu'ils seront payés; car ils désirent à avoir argent. »
Après le dîner, le gouverneur retourna au château et apprit à ses hommes qu'une parade devait avoir lieu le lendemain matin et qu'ils toucheraient leur solde immédiatement après. Les soldats, qui n'avaient pas été payés depuis plus de trois mois, manifestèrent la plus grande satisfaction à cette nouvelle et ils se mirent aussitôt à fourbir leurs bassinets, à mettre en ordre leurs cottes de mailles, à polir leurs épées et toutes les autres armes qu'ils possédaient.
Dans la même après-dinée, le maire fit secrètement part du stratagème qu'il avait imaginé pour se rendre maître du château à la plus grande partie des bourgeois de la Rochelle, qui convinrent
de l'aider à l'exécuter, et il leur donna des instructions en conséquence pour le lendemain. Près du château et non loin de la place où la revue devait avoir lieu, étaient quelques vieilles maisons inhabitées, dans lesquelles le maire projeta de placer une troupe de quatre cents gens d'armes, avec ordre d'empêcher le retour de la garnison au château dès qu'elle serait sortie le lendemain matin pour se rendre à la parade. Ces dispositions furent soigneusement prises pendant la nuit ; les officiers furent désignés; cnûn chacun fut bien arme et instruit de ce qu'il avait à faire. Le lendemain matin, après le lever du soleil, le maire, accompagné seulement des échevins et des autres personnes attachées à son office (l), arriva sans armes sur la place afin d'inspirer plus de confiance à la garnison du château. Lui et les gens de sa suite étaient montés sur d'excellents chevaux, pour pouvoir se sauver quand la mêlée commencerait. Dès que le gouverneur vit le maire et ses officiers sur la place, il hâta les préparatifs de ses hommes, et, bientôt après, toute sa. troupe parut au lieu du rendez-vous, ne laissant au château que quelques valets ou domestiques. Les portes n'étaient môme pas fermées, car on s'attendait à rentrer bientôt. Dès que les soldats de la garnison se furent formés en rang, le maire occupa leur attention en s'adressant, dans un langage familier, tantôt à l'un, tantôt à l'autre, de la manière suivante ou à peu près :
* Encore n'avez-vous pas tout votre harnais pour prendre pleins gages, et il le vous faut amender. » A quoi quelques-uns répondaient toujours sur le môme ton :
(1) Froissait emploie ces mois : Le maienr et les jures et rils de. l'offre tant seulement, Liv. I, part, h, p. C.'i2. Sur l'identité des jurés et des éeheeins on seabini, qui étaient des officiers municipaux chargés de l'administration de la police et des affaires de la commune, voir Sivigny, Histoire du droit romain au moyen ùye, t. I, chap. iv, §§ 68, 73; et Du Oinge, Gfoss., au mot Jurata.
« Volontiers. »
Le maire les entretint ainsi dans celte causerie amicale jusqu'à ce que les gens d'armes qu'il avait placés en embuscade opérassent leur sortie, vinssent se jeter entre les soldats de la garnison et le château, et se fussent rendus maîtres de la porte. Dès que le gouverneur et ses hommes virent ce mouvement, ils comprirent aussitôt qu'ils avaient été dupes et trahis. En môme temps le maire et ses officiers prirent la fuite, laissant leur troupe s'arranger avec la garnison; celle-ci, voyant que toute résistance était inutile, se laissa désarmer et conduire dans différentes prisons de la ville. Le château ne fit aucune résistance (1).
Les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, qui étaient restés sur la frontière de l'Auvergne et du Limousin depuis la prise de Sainte-Sévère, levèrent leur camp et marchèrent sur Poitiers pour rejoindre le connétable, qui était encore dans cette ville, dès qu'ils apprirent que les bourgeois de la Rochelle avaient pris possession du château qui les avait jusqu'alors tenus en échec. Chemin faisant , ils prirent les villes de Saint-Maixent, de Civray et de Mellay, et ils ne laissèrent derrière eux aucune ville ou château qui n'eût juré obéissance au roi de France.
Peu de temps après l'arrivée des princes à Poitiers, le duc de Berry convoqua un conseil dans lequel il fut décidé qu'on enverrait des messagers à la Rochelle pour connaître ce que les Rochellois avaient l'intention de faire, attendu qu'on ne savait rien de leurs desseins ni de leurs désirs depuis qu'ils avaient pris le château. Les envoyés du duc et du connétable furent parfaitement reçus par les bourgeois de la Rochelle, qui dirent qu'ils souhaitaient adresser certaines demandes au roi ae France, et que, si l'on y accédait, ils seraient désormais bons
(I) Frousort, Hv. T, part, n, pp. 651, f.o2.
Français. Ils reçurent ensuite du connétable et d'Evan de Galles l'assurance qu'aucun mal ne leur serait fait pendant la durée des négociations.
En conséquence, les Rochellois députèrent douze des plus notables bourgeois au roi de France à Paris, lequel était si désireux de les avoir pour amis et sujets, qu'il les reçut avec une bienveillance marquée et écouta patiemment toutes leurs demandes. La nature extravagante de ces demandes, à une époque où les communes obtenaient avec beaucoup de peine leurs franchises de leurs seigneurs, montre jusqu'à quel point les Rochellois s'estimaient importants aux yeux de Charles V. Ils demandèrent d'abord que le château de la Rochelle fût rasé jusqu'aux fondations et que leur propre ville fût tenue à jamais par le roi de France et ses héritiers comme domaine particulier de la couronne, sans qu'il pût l'aliéner par paix, contrat, mariage ou alliance quelconque avec le roi d'Angleterre ou toute autre puissance. Outre ces articles, ils demandèrent que le roi de France, en frappant leurs florins ou leurs autres monnaies, les fit de même poids et aloi que l'argent de Paris, et que ni le roi de France ni aucun de ses héritiers ou successeurs ne leur imposassent aucuns subsides, redevances, impositions, taxes sur le sel ou par feu ou rien qui y ressemblât, sans leur consentement. Ils prièrent ensuite le roi de les délier des serments qu'ils avaient faits à Edouard III et qui, disaient-ils, pesaient lourdement sur leur conscience. Ils le prièrent, en outre, de vouloir bien leur procurer à ses frais l'absolution du
pape pour leurs péchés. Charles prit quelque temps pour examiner leur demande avec quelques-uns de ses plus fidèles conseillers ; mais, comme les Rochellois ne voulurent rien rabattre de leurs prétentions, le roi leur accorda à la lin tout ce qu'ils demandaient, car il regardait la Rochelle comme la ville la plus importante du royaume après Paris. Les Rochellois, qui avaien t été enchantés, au retour de leur
ET SON ÉPOQIT.. 4;>5
députation, de voir que toutes leurs demandes leur avaient été accordées, firent savoir au duc de Berry qu'il pourrait venir quand il lui plairait; qu'ils le verraient avec plaisir dans leur ville, au nom du roi, et feraient d'ailleurs tout ce qu'ils devraient. Le connétable, qui était autorise à prendre possession de la ville pour le roi, quitta donc Poitiers avec cent lances et entra à la Rochelle, où il fut reçu avec force démonstrations de joie de la part des habitants, à qui il montra la procuration par laquelle le roi l'avait nommé son représentant dans cette partie du royaume. Le connétable, après avoir fait prêter les serments accoutumés d'hommage et de fidélité aux bourgeois, « de qui il fut traité comme un roi, » reçut de riches présents des hommes, en offrit d'aussi précieux aux dames et demoiselles de la ville, resta à la Rochelle pendant trois jours et retourna ensuite à Poitiers (1).
(1) Froissart, liv. I, part, n, pp. 6.Ï3, G.Ji. Buclion, dans son édition de Froissart, qu'a suivie Sismondi, Uist. des Français, t. VI, p. 327, dit, sur la foi de Caseales, auteur espagnol, que la liochelle se rendit aux Français le iii août 1372; mais cette date est évidemment erronée; car la lettre d'Edouard 111, adressée à l'archevêque de Cantorbéry, alin de lui demander de faire des prières publiques pour le succès de son expédition en France, est datée du ii août 1372, et cette expédition fut entreprise pour secourir Thouars, qui ne fut assiégé que quelque temps après la reddition de la Rochelle. Bymer, LUI, paru n, p. 900.