CHAPITRE XVI
Le connétable prend les châteaux de Benon , de Maran et de Surgières près de la Rochelle , et la ville de Footenay-le-Comte. — Négociations secrètes entre le duc de Bretagne et le roi d'Angleterre. —Le connétable fait le siège de Thou3rs. — Tentative iofractnense d'Edouard pour secourir cette ville.
Aussitôt après son retour de la Rochelle, le connétable entreprit une expédition contre quelques châteaux et villes appartenant aux Anglais, qui tenaient les Rochellois dans un état perpétuel d'inquiétude, â cause des bandes de maraudeurs qu'envoyaient journellement les garnisons de ces places. Ses préparatifs terminés, il partit de Poitiers accompagné des ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, du dauphin d'Auvergne, des maréchaux de France et de plus de deux mille lances, et vint d'abord devant le château de Benon. Ce château appartenait au captai de Buch, et était alors commandé par un écuyer du comté de Foix, du nom de Guillaume de Pau, et un chevalier napolitain appelé messire Jacques, l'un et l'autre hommes d'armes habiles, qui avaient derrière eux une garnison pleine de confiance, avec d'amples provisions de vivres et de fortes munitions.
Ainsi défendu, le château soutint plusieurs assauts sans dommage. Pendant ce siège, soixante gens d'armes de la garnison voisine de Surgières quittèrent leur forteresse à la chute
du jour, se dirigèrent vers Benon, où ils arrivèrent à près de minuit et attaquèrent les Français, alors endormis dans leurs tentes. Le hasard fit qu'ils tombèrent sur le quartier occupé parle connétable; et, dans la mêlée, un écuyer qu'il estimait beaucoup fut tué. Dès que les soldats français se furent éveillés et eurent couru à leurs armes, les assaillants s'enfuirent et se firent recevoir dans le château. Quand le connétable eut appris de quelle manière son écuyer favori avait été tué, il fut transporté de colère et jura qu'il ne quitterait pas le château de Benon avant de l'avoir pris et d'avoir mis à mort tout ce qui s'y trouvait. Le lendemain, après l'enterrement de l'écuyer, il ordonna à tous ses soldats de prendre les armes pour l'assaut du château et il marcha lui-même à l'attaque. Après une lonpe et vigoureuse défense, le château fut emporté d'assaut, et le connétable exécuta son terrible serment, en mettant à mort sans miséricorde tout ce qui fut trouvé dans les murs de Benon (i).
Après la prise de cette forteresse, le connétable marcha sur Maran, autre château à quatre lieues environ de la Rochelle, commandé par un Allemand nommé Wissebare, avec une garnison allemande; mais le gouverneur et sa troupe, ayant appris le sort de Benon, furent tellement effrayés de l'approche du connétable qu'ils offrirent de livrer leur forteresse et de rejoindre les Français, si les gages qui leur avaient été promis par les Anglais leur étaient payés. Le connétable, après avoir
(I) Froissart, liv. I, part, u, p. G5r>. Cuvelier et l'auteur anonyme de la Chronique de Bertrand Du Guesclin, chap. ci.vi, s'accordent à dire que l 'écuyer lué fut Jeoffroi Paycn, qui s'était si bien distingué au siège de Sainte-Sévère, et qu'il appartenait au sire de Clissou, lequel vengea sa mort, après la reddition de Benon, en tuant l'un après l'autre avec sa hache d'armes tous ceux de la garnison. Jean Cabaret d'Orronville dit qu'il y eut quatre écuyer* du connétable, alors engagé dans une partie aux dés sous sa tente, qui furent tués. Vie de Louis de Bourbon, chap. xxxi.
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pris possession de Maran, aux conditions proposées, marcha ensuite sur le château de Surgières ; mais il trouva la porte ouverte et le château disert, car la garnison avait été tellement, terrifiée à la nouvelle du massacre de ceux de Benon, que, dès qu'elle eut connaissance de son arrivée, elle abandonna le château et se réfugia dans quelqu'une des autres forteresses anglaises. L'armée française alla ensuite attaquer la ville et le . château de Fontcnay-le-Comte. Le château et la ville étaient parfaitement fortifiés et bien défendus par une garnison vaillante et nombreuse, amplement approvisionnée pour un siège. Il y eut là de fréquents assauts, des escarmouches et de beaux faits d'armes, où, de part et d'autre, beaucoup furent blessés. Si la garnison avait eu quelque espérance de se voir secourue d'un point quelconque, elle aurait pu tenir beaucoup plus longtemps; mais, comme elle craignit d'être prise a la fin, elle demanda à capituler, à condition qu'on lui permettrait d'emporter ses biens sous un sauf-conduit jusqu'à Thouars, où les seigneurs poitevins étaient réunis (1).
Tandis que le connétable faisait ces conquêtes, le duc de Bretagne cherchait à amuser le roi de France par des protestations de fidélité à sa personne et d'attachement à ses intérêts, et, en même temps, il renouait secrètement ses coupables liaisons avec le roi <T Angleterre. Le duc envoya à Charles le doyen de Nantes et messire Guy de Hochefort pour se justifier de ce qu'il conservait tant d'Anglais autour de sa personne et assurer le roi qu'il était alors et qu'il serait toujours un bon et loyal sujet; cl à Edouard, messire Thomas Melhourne, qui, avec Robert, sire de Neufville, sénéchal d'Angleterre, conclut, le 4 y juillet 1372, au nom d'iïdouard III et du duc de Bretagne, un traité par lequel les deux princes s'engageaient mutuellement à se secourir l'un l'autre contre leur ennemi commun,
(I) Frois-arf, liv. l,pait. ir, pp. 0o5, g:>(».
et à ne faire aucun traité sans leur consentement réciproque. Par le môme acte, le duc s'engageait à joindre le roi d'Angleterre avec mille gens d'armes dès que celui-ci envahirait la France; et le roi d'Angleterre conseillait à envoyer trois cents gens d'armes et autant d'archers, pour secourir le duc, en cas de besoin (1).
Dès que ce traité eut été conclu, Edouard III envoya le sire de Neulville en Bretagne, pour obtenir du duc la ratification de tout ce qui avait été convenu à Westminster. En attendant le retour de son ambassadeur, sir Thomas Melbourne, le duc fit d'énergiques efforts pour rallier à ses intérêts les grands seigneurs bretons; mais il échoua totalement dans ses tentatives sur le vicomte de Rohan et les sires de Clisson et de Laval- Ces seigneurs étaient étroitement unis en politique et par les mêmes principes, et ils exerçaient une grande influence dans le duché par leurs immenses domaines, le nombre de leurs vassaux et leurs alliances. Comme loyaux sujets du roi de France, ils ne pouvaient admettre une intimité aussi étroite entre le duc et le roi d'Angleterre; et ils étaient, en outre, fort blessés de ce que le duc conservait un si grand nombre d'Anglais autour de sa personne et dans sa maison. Partant de ce doute, qu'un traité secret avait déjà été conclu entre le roi d'Angleterre et le duc de Bretagne, ils firent dire à celui-ci que, s'il continuait encore à favoriser les Anglais, comme il l'avait fait jusqu'alors, nonseulement ils l'abandonneraient, mais encore le chasseraient de ses Etals. Le duc avait déjà pris la précaution d'attacher à ses intérêts d'autres seigneurs et chevaliers du duché; et il continua de prendre ses mesures avec tant de secret, que, pendant quelque temps, le roi de France n'en sut rien (2).
(I ; Afto <iv Bretayne, t. Il, col. 34. — Rymer, t. III, par», u, p. 933. (2) Actes de Bretagne, L 11, col. 33. — Moricc, Hist. de Bretagne, L I, p. 342.
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Après Ja capitulation de Fontenay-le-Comle, le connétable retourna à Poitiers, pour donner quelque repos à ses troupes; mais il n'y avait pas quatre jours qu'il y était, quand il résolut de mettre le siège devant Thouars, où étaient réunis, avec tout leur monde, une centaine de seigneurs et de chevaliers poitevins, qui tenaient encore pour la cause anglaise. Partant de la ville de Poitiers avec un corps de trois mille lances et quatre mille autres soldats armés de boucliers, y compris les arbalétriers génois, il marcha sur Thouars, qu'il investit si étroitement de tous côtés, que personne ne pouvait ni y entrer ni en sortir. Comme la ville était défendue par un grand corps de gens d'armes, commandés par une foule de nobles et de chevaliers distingués, le connétable résolut de ne pas exposer la vie de ses soldats en cherchant à emporter la place d'assaut, mais d'affamer les assiégés.
Lorsque les seigneurs poitevins s'aperçurent des desseins du connétable et virent de quelle manière il avait disposé ses troupes pour un siège de durée, ils tinrent conseil pour délibérer sur ce qu'ils avaient à faire. Dans cette assemblée, messire Per ceveaux de Cologne, chevalier sage, ingénieux et éloquent, déclara qu'il était au su de tout le monde qu'ils avaient fidèlement et loyalement servi le roi d'Angleterre; qu'ils avaient exposé leur vie et usé de tous leurs moyens, sans aucune réserve, pour la cause de ce prince; qu'il ne pouvait se faire que le roi d'Angleterre ignorât le danger où ils étaient, et qu'il perdait chaque jour quelque partie de ses possessions ; que, s'il était disposé à supporter cette perte, ils ne pouvaient l'empêcher, car ils n'étaient pas assez forts pour résister au pouvoir du roi de France, attendu que chaque jour on pouvait voir de tous côtés les cités, les villes, les châteaux et les forteresses, avec les prélats, les barons, les chevaliers, les dames et les communautés, passer aux Français et leur faire la guerre à eux-mêmes, et qu'il leur serait impossible de tenir plus longtemps dans de semblables
circonstances; et il conclut par conseiller de traiter immédiatement avec les chefs français et de lâcher d'en obtenir une trêve de deux ou trois mois, ou aussi longue que possible, afin d'avoir tout le temps d'informer le roi d'Angleterre de leur situation, ajoutant que, si lui ou un de ses fils arrivait avec une force suffisante pour faire lever le siège de leur ville, ils resteraient ses sujets fidèles comme auparavant, mais que, dans le cas contraire, ils deviendraient Français à partir de ce jour.
Un conseil aussi sensé obtint l'assentiment de toute l'assemblée, qui le considéra comme le meilleur moyen d'échapper au danger présent et de sauvegarder leur honneur et leur loyauté. En conséquence, ils proposèrent immédiatement les conditions de capitulation convenues entre eux au connétable et au duc de Berry. Les négociations durèrent quelques jours, ni le connétable ni le duc n'ayant voulu adhérer à ces conditions sans l'assentiment du roi de France. Enfin, il fut décidé que les assiégés demeureraient en sûreté dans les murs de Thouars jusqu'à la Saint-Michel suivante, 29 septembre; et il fut convenu que, si dans l'intervalle, le roi d'Angleterre ou un de ses fils arrivait en Poitou avec des forces suffisantes pour secourir Thouars contre les Français, les seigneurs et les chevaliers poitevins, avec leurs domaines, appartiendraient pour toujours aux Anglais; mais que, si ni le roi d'Angleterre ni aucun de ses fils ne pouvaient garder le jour, les nobles et les chevaliers de Thouars passeraient eux et leurs terres à l'obéissance du roi de France.
Les seigneurs poitevins ne perdirent pas de temps a faire savoir au roi d'Angleterre la situation du pays et leur propre danger, l'implorant, pour l'amour et au nom de Dieu, d'y apporter quelque remède, attendu qu'il y était plus intéressé que tout le monde. Quand Edouard III apprit ces lâcheuses nouvelles, il résolut d'aller en personne tenir le jour devant Thouars, d'emmener avec lui tous ses fils, sur la demande du prince de
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Galles, qui, bien que toujours en proie au mal, dit qu'il irait, dût-il mourir dans la traversée. En conséquence, le roi donna ordre exprès a tous ses chevaliers et écuyers, tant au dedans qu'au dehors du royaume, de se préparer pour cette expédition; et il obtint trois cents lances du roi d'Écosse. On avait déjà fait, depuis quelque temps, de grands approvisionnements, pour équiper, contre la France, une expédition qui devait débarquer à Calais sous les ordres du duc de Lancastrc, de sorte qu'il lui fut facile de détourner, pour des besoins plus pressants, les préparatifs déjà faits d'hommes et de vaisseaux. C'est pourquoi, après avoir laissé le royaume sous la garde nominale de son fils, afin de fortifier ses droits à la succession contre les prétentions de ses oncles, il put s'embarquer à Sandwich, le 1* septembre 1372, avec une flotte de quatre cents vaisseaux et une armée bien équipée de quatre mille gens d'annes et de dix mille archers (i).
Néanmoins, tous ces préparatifs et ces dépenses n'aboutirent à aucun résultat. La fortune semblait avoir pour toujours abandonné Edouard. Un vent favorable, pour porter sa flotte sur les côtes de la France, était tout ce qu'il lui fallait; mais il lui fut refusé. Il aurait débarqué n'importe où : en Poitou, en Saintonge, dans le Rochellois ou dans toute autre province voisine. Il vogua d'un endroit à l'autre et profita du moindre souffle qui pût favoriser sa marche, mais sa flotte était un jour repoussée ^ aussi loin en arrière qu'elle avait avancé en trois. Impatient de secourir ses loyaux sujets et de recouvrer quelques-unes des immenses pertes qu'il avait faites dans ses possessions françaises, Edouard supportait avec une extrême irritation les fâcheux retards que lui opposait la variabilité des vents, jusqu'à ce qu'enfin il vît avec désespoir dépasser le 29 septembre, der-
(1) Froissait, liv. I, part, n, pp. fi.'iT. <m8. — Rymer, t. 11!, part, n, p. G'J2,
nier jour du délai fixé, sans avoir pu débarquer un soldat sur les côtes de la France. Pendant quatre longues semaines, il avait été ballotté par les vents contraires, et, considérant le Poitou comme perdu pour le moment, il reprit le chemin de l'Angleterre, la rage dans l'âme, en s' écriant avec un amer dépit :
a Dieu nous aide et saint George! si n'y eut oneques mais en France si méchant roi comme ci à présent est, et se n'y eut oneques qui tant me donnât à faire comme il fait. »
Le jour fixé par les barons et les chevaliers du Poitou pour l'expiration de la trêve était parfaitement connu de sir Thomas Felton, sénéchal de Bordeaux, qui savait également que le roi d'Angleterre avait été exactement informé de la situation des chevaliers assiégés. Comme il craignait que son maître, Edouard III, ne pût arriver à temps pour sauver Thouars, il rassembla tous les seigneurs gascons qui tenaient encore pour la cause anglaise, et, avec leurs soldats, il partit de Bordeaux et se rendit à Niort, où les chevaliers anglais étaient réunis. Après avoir joint les forces qu'il amenait avec lui à celles qu'il trouva à Niort, sir Thomas Felton put mettre en campagne douze cents lances; et il reconnut ensuite que le roi d'Angleterre n'était pas arrivé en Poitou, quoique la trêve fût expirée. Néanmoins, après en avoir mûrement délibéré avec les chevaliers anglais et gascons, il fit savoir aux seigneurs poitevins de Thouars que lui et ses soldats risqueraient leur vie pour sauver l'héritage de leur maître, le roi d'Angleterre, si les seigneurs poitevins voulaient sortir de Thouars et donner un jour pour livrer bataille aux Français.
Cette proposition fut débattue avec quelque chaleur par les nobles et les chevaliers poitevins ; et l'un d'eux, le sire de Parthenay, proposa d'accepter l'offre parla raison qu'on savait très-bien que le roi d'Angleterre ou un de ses fils était alors en mer avec une force suffisante pour los secourir, mais que le secours était tenu éloigné de la côte par la fortune contraire;
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et qu'en outre, quoiqu'ils eussent accepté et juré certaines conditions de trêve avec les Français, ils n'avaient pas le droit d'aliéner les possessions du roi d'Angleterre sans son consentement.
Ces motifs furent très-sagement jugés insuffisants par les chevaliers poitevins, à raison des irrésistibles forces dont le connétable disposait alors, forces qui empêcheraient très-certainement toute évasion ou secours qu'ils pourraient espérer recevoir, quand même ils eussent été disposés à violer l'engagement pris à l'égard des chefs français. Aux troupes avec lesquelles le connétable avait d'abord investi Thouars, le roi de France avait ajouté depuis un corps très-considérable de gens d'armes et de fantassins ; car il s'attendait à ce que le roi d'Angleterre ou un de ses fils cherchât à secourir la ville, et, en conséquence, non-seulement Charles avait réuni la fleur des gens d'armes de la Bretagne, de la Normandie, de la Bourgogne, de l'Auvergne, du Berry. de la Touraine, de Blois, de l'Anjou, du Limousin et du Maine, mais il avait pris à sa solde un grand corps de mercenaires étrangers de l'Allemagne, de la Flandre et du Hainaut, s'élevant en tout a quinze mille gens d'armes et trente mille hommes d'autres troupes.
Quels que fussent les motifs des seigneurs poitevins, ils rejetèrent la proposition des chefs anglais et gascons et firent savoir au connétable et aux princes français qu'ils étaient prêts à exécuter les conditions de la trêve. En conséquence, Thouars ouvrit immédiatement ses portes aux vainqueurs; et les barons et chevaliers se mirent, eux, leurs vassaux et leurs terres, sous la protection de la couronne de France.
Après la reddition de Thouars, les Anglais ne possédaient plus dans le Poitou, à part la ville de Niort, qu'environ neuf forteresses. Une de ces dernières, Mortagnc, fut assiégée par le sire de Clisson, au retour du connétable à Poitiers avec son armée. La garnison de Mortagne était commandée par un
écuyer anglais nommé James Clerk, qui défendit avec la plus grande intrépidité le château contre les assauts du sire de Clisson ; mais, comme il savait qu'il ne pourrait pas tenir longtemps contre de telles attaques et qu'il avait peu de miséricorde à attendre d'un ennemi qui s'était acquis parmi ses compatriotes anglais le surnom de boucher, il envoya secrètement prévenir les barons et chevaliers anglais et gascons, qui étaient toujours à Niort, du danger où il était et de la position prise par Clisson et ses hommes devant Mortagne. Les seigneurs anglais et gascons furent tellement enchantés de cette nouvelle, qu'ils déclarèrent qu'ils ne la donneraient pas pour quarante mille francs, tant ils avaient grande envie de s'emparer du sire de Clisson; aussi partirent-ils de Niort, sans perdre un instant, avec un corps de cinq cents lances, et se dirigèrent en toute hâte et dans le plus grand secret sur Mortagne. Néanmoins, le sire de Clisson était un chevalier trop prudent pour se laisser facilement surprendre : il fut informé à temps par un espion, qu'il avait posté à Niort et qui avait quitté cette ville en apprenant la destination des troupes anglaises. Comme l'espion connaissait parfaitement le pays, il devança les Anglais, et fit tressaillir le sire de Clisson , qu'il trouva à souper avec ses chevaliers, en lui jetant brusquement ces paroles :
« Or tôt, sire de Clisson, montez à cheval, partez-vous de ci et vous sauvez, car veci plus de cinq cents lances anglais et gascons qui tantôt seront sur vous et qui fort vous menacent ; et disent qu'ils ne vous voudraient mie jà avoir pris pour le déduit qu'ils auront de vous prendre. »
Clisson n'hésita pas un seul instant à mettre l'avis à profit, et, se levant en sursaut, il renversa la table où il était assis et cria à ses hommes de monter à cheval. Ce commandement fut aussitôt exécuté, mais avec la plus grande confusion, rien n'ayant été tenté pour maintenir un peu d'ordre, car l'un n'attendit pas l'autre, et les serviteurs n'eurent le temps d'empor-
ter ni les tentes ni quoi que ce fût. Ils eurent quelque peine à se sauver et à suivre leur maître sur la route de Poitiers.
Grand fut le désappointement et grand le dépit des cbe\aliers anglais et gascons, quand ils entrèrent, l'épée à la main, dans les logis du sire de Ciisson et qu'ils les trouvèrent vides. Comme les derniers occupants étaient partis, les Anglais et les Gascons prirent possession du campement pour la nuit, ainsi que des provisions qui y avaient été laissées, et le lendemain ils emportèrent les tentes et les pavillons à Niort, laissant les provisions de viande, de pain, de vin et de sel pour la garnison de Mortagne.
Bientôt après l'insuccès de cette tentative pour s'emparer du sire de Ciisson, les seigneurs gascons retournèrent à Bordeaux, laissant à Niort les chevaliers anglais, lesquels prirent le commandement de quelques forteresses qui leur restaient encore en Poitou et dont les garnisons continuaient à faire de fréquentes expéditions de maraudage, enlevant et rançonnant des prisonniers et ravageant tout le pays découvert. Le connétable était encore à Poitiers, où il prenait ses quartiers d'hiver; lorsqu'il fut informé de ces déprédations, il répondit que, à la saison prochaine, il ferait rendre aux Anglais tout ce qu'ils avaient pillé sur le pays (t).
(I) Froissait, liv. I, part, n, p. 00 1.
CHAPITUE XVII.
Le connétable envahit la Bretagne. — Campagne de 1373. — Bataille do Chue. — Défaite et prise de messirc Jean d'Evreux. — Le connétable prend Niort. — Flatteuse réception faite au connétable, à son retour à Paris , par le roi et le peuple.
Vers la fin de la campagne de 1372, le duc de Bretagne s'avança jusqu'à Brissac, en Anjou, avec le dessein d'appuyer ses alliés anglais dans le Poitou, aussi bien que pour veiller sur les intérêts qu'il y avait, car Edouard III avait été tellement satisfait de la conduite récente de son gendre, que, outre le comté de Richemond, il lui avait accordé la Marche entre la Bretagne et le Poitou (i). Dès que le roi de France eut été informé du mouvement du duc, il ordonna au connétable d'entrer dans le duché de Bretagne. Cet ordre fut promptement exécuté par Du Guesclin, qui n'avait pas d'attachement pour le duc. Outre son inébranlable fidélité envers la couronne de France, vertu si rare à cette époque, où la servilité des nobles et des chevaliers de second ordre à l'égard de quelque seigneur plus puissant était le plus sûr moyen d'avancer, le connétable avait d autres motifs de plainte
(I) Rymcr, t. III, part n, pp. 949-9:i6. Le mot de marche (de l'allemand mark), dans le moyen âge, depuis Charlemagoc, servit à désigner les frontières entre souverainetés voisines. Ces frontières étaient gouvernées d'ordinaire par un commandant militaire appelé marquis et en Allemagne margrave, ou comte de frontière [markgrafi.
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contre le duc de Bretagne. Celui-ci avait pris possession de la Roche-Derrien, domaine appartenant au connétable, pour défaut d'hommage, et l'avait donné en charge à Pierre de Kerimel, qui, sansprendre avis de personne, rendit le château à Du Guesclin, pour lequel il avait beaucoup d'admiration et d'attachement ; mais s'étant aperçu que le duc était mécontent de celte action, il le reprit aux gens du connétable et le garda pour le duc. Le connétable, qui pensait que la conduite de Kérimel lui avait été commandée parce dernier, reçut avec plaisir l'ordre du roi d'entrer en Bretagne et de faire la guerre au duc, s'il refusait de chasser les Anglais de ses États. En conséquence, le connétable envahit le duché avec une force de quatre mille gens d'armes, passa sous les murs de Rennes et s'avança jusqu'à Gacl (1).
Le duc de Bretagne n'attendit pas le connétable et se retira devant lui, laissantune partie deses troupes pourfortifler quelques places qui avaient une garnison insuffisante.
Quand l'armée française arriva à Rennes, elle apprit que la duchesse de Bretagne venait de quitter la ville et avait pris la route de Vannes. Le connétable et le duc de Bourbon se mirent aussitôt à sa poursuite avec cinq cents chevaux et l'eurent bientôt rejointe. Lorsque la duchesse aperçut le duc de Bourbon parmi ses ennemis, elle lui dit :
« Beau cousin, suis-je prisonnière ?
— Non, madame, répondit le duc ; nous n'engageons pas la guerre contre des femmes ; mais nous avons bon motif de le faire contre le duc, votre mari, qui se comporte fort étrangement envers son suzerain, en poursuivant une folle entreprise, qu'il ne pourra jamais mènera bonne fin. »
Le connétable et le duc de Bourbon firent ensuite publier que, si les soldats français avaient pris quelque chose à la duchesse,
(l) D'Orronville, cliap. xiv. — Guillaume de Saint-André, vv. 1787- IS05; cl Moricc, Hist. de Brctayne, t. I, p. 343.
ils eussent à le rendre à l'instant, sous peine d'être pendus. Cet ordre fut aussitôt exécuté et tout ce qui lui avait été pris lui fut rendu, excepté certains papiers importants qui se trouvaient être ■ des lettres prouvant une alliance entre le duc de Bretagne et le roi d'Angleterre. On les conserva pour les envoyer au roi de France, et, dans la suite, elles eurent des conséquences trèsgraves pour le duc.
Le connétable, ayant envoyé la duchesse avec un sauf-conduit dans un de ses châteaux appelé Lohéac, fit décamper son arïïiée et marcha sur Redon, ville commandée par le sire de Rieux, auquel il montra les lettres compromettantes qui avaient été enlevées à la duchesse. Le sire de Rieux, qui était un brave et loyal chevalier et un des barons bretons les plus distingués, fut tout étonné de la conduite du duc de Bretagne et il déclara ouvertement qu'il ne servirait plus le duc, son maître, tant qu'il tiendrait une telle conduite à l'égard du roi de France. La vue des copies de ces lettres produisit le môme effet sur le comte de Penthièvre, Henri de Blois, et sur le sire de Hussandie. A la retraite du duc de Bretagne, le connétable retira ses troupes de la province, attendu que la saison était alors fort avancée (1).
Après le départ de l'armée française, le duc de Bretagne alla à Saint-Mahé rejoindre le sire de Neufville, qui avait depuis peu débarqué dans ce port avec quatre cents gens d'armes et autant d'archers. Le 22 novembre 1372, le duc ratifia le traité que sir Thomas Melbourne avait signé en son nom le il) juillet précédent. Les Bretons furent très-mécontents de l'arrivée des troupes anglaises, et, immédiatement après, un certain nombre de prélats, de barons et de chevaliers, ainsi que les conseils municipaux de plusieurs des cités et des villes du duché, vinrent trouver le duc et lui exposèrent librement les fatales conséquences de ce dévouement opiniâtre aux intérêts de l'Angleterre. Le duc
(1) D'Orronville, Vie (le Louis de Bourbon, chap. xiv.
trouva de si belles paroles pour justifier sa conduite, que rassemblée se sépara sans avoir ouvertement manifesté de mécontentement ; mais une défiance réciproque commença dès ce moment entre le prince et son peuple (i).
Après avoir retiré ses troupes du duché de Bretagne, le connétable alla à Poitiers, où il passa l'hiver à faire des préparatifs pour la campagne suivante, qui devait être si féconde en événements pour les royaumes de France et d'Angleterre ; mais, avant de s'engager dans aurune nouvelle entreprise, il avait bâte de rendre ses comptes à Charles V, car, des deux côtés, il avait été dépensé des sommes considérables, et le connétable savait que le roi était aussi exigeant qu'un marchand dans ses affaires d'argent. De la part du roi, il y avait eu, à différentes époques, deux forts paiements effectués à sir John Chandos et au Prince- Noir pour la rançon de Du Guesclin et, du côté de celui-ci, des avances considérables avaient été faites aux troupes, pour leur solde, pendant les précédentes campagnes. Comme les sommes qu'ils se devaient mutuellement se balançaient à peu près, le roi et le connétable passèrent quittance de tout ce que l'un pouvait devoir à l'autre le 19 janvier et le 15 février 1373 (î).
Dès que la saison fut assez avancée pour les opérations militaires, le connétable quitta Poitiers avec un corps dequinze cents gens d'armes, en grande partie bretons, et mit le siège devant la ville et le château de Chizé, à quatre lieues environ de Niort, qui étaient commandés par deux chevaliers anglais, sir Robert Milton et sir Martin Scott. Comme il avait résolu de poursuivre
(t) Froissart, liv. I, part, n, p. CG2. — Rymer, t. III, part, n, p. 964. — Actes de Bretagne, t. II, col. 53.
(2) Actes de Bretagne, L II, col. 60. — Du Tillet, Recueil des traic- Uzt etc., et Inventaire, p. 94, verso. — Il y a une différence d'une année entre les dates des Actes de Bretagne et de Du Tillet. Dans celte transaction, Du Guesclin prend les litres de duc de Molina, comte de Longueville et Borja, et connétable de France.
le siège jusqu'à la prise de la ville, le connétable retrancha sa position avec un fossé et des palissades, pour mettre ses troupes à l'abri d'une surprise. Ses premières tentatives contre les murs furent infructueuses, et elles ne servirent qu'à provoquer les risées de la garnison, qui dit en moquerie aux assaillants français :
a Ecoutez, Franchequins ; allez boire à Paris la chopine de vin, humer la soupe et rôtir le boudin ; car vous ne valez rien à gésir vétu en haubert, neàmangierlepainsec, boire l'eau aubassin. »
Mais les chefs, voyant qu'ils ne pourraient pas tenir longtemps contre l'habileté et les forces du connétable, résolurent de dépécher un valet avec une lettre à messire Jean d'Evreux, à Niort, pour le prier de faire lever le siège de leur ville. Ils l'informèrent aussi de la position et du nombre des troupes du connétable; mais, sous ce dernier rapport, ils l'induisirent
en erreur, car ils disaient dans leur lettre que les forces des Français devant leur ville ne dépassaient pas cinq cents gens d'armes (i).
Après en avoir délibéré quelques instants, messire Jean d'Evreux résolut de marcher au secours de Chizé, et il donna aux garnisons voisines de Lusignan et de Gensay l'ordre de venir le rejoindre. Ayant ainsi renforcé son effectif, il partit de Niort avec une troupe deseptcenls trois gens d'armes et trois cents pillards de la Bretagne et du Poitou.
Avant de quitter Niort, chaque homme d'armes, par le conseil de Jacounelle, capitaine de Chièvray (2), mit sur sa cotlc de mailles un morceau de drap blanc avec la croix rouge de Saint-Georges dessus, et ils quittèrent ensuite la ville en bon ordre et bannières déployées.
Les préparatifs de messire Jean d'Evreux n'échappèrent pas à la vigilance du sire de Clisson, alors occupé au siège de la
(1) Froissart, liv. I, part n, p. fif»3.
(2) 1 1 est appelé Jaquetitré, wpitaine de Ch irré, parla Chronique an onym e.
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Roche-sur-Yon, qui envoya dire au connétable de se tenir sur ses gardes, attendu que les Anglais de Niort préparaient une expédition destinée, comme il le supposait, à secourir Chizé ou la Roche-sur-Yon. Le connétable récompensa le héraut qui lui apporta le message du sire de Clisson en lui donnant un bon cheval de guerre et le renvoya avec beaucoup de compliments pour son maître. Prévenu à temps des projets des Anglais, le connétable eut tout le loisir de se préparer à recevoir messire Jean d'Evreux, qui avait dessein, par une marche rapide sur Chizé, de surprendre les Français. En arrivant près de la ville, les Anglais firent hajteà côté d'un bois voisin; et, tandis qu'ils étaient là, deux chariots chargés de vin, destinés aux troupes françaises alors occupées au siège de Chizé, essayèrent de passer. Les Anglais arrêtèrent les voitures, emportèrent les tonneaux de vin, les défoncèrent et se mirent à boire dans leurs heaumes, dans leurs gantelets et dans tous les vases qui leur tombaient sous la main.
« Hé Dieu! s'écria un des soldats anglais, ains tel vin ne tatai!
— Ne moi, reprit un autre; tant que goutte en y ait de ci ne partirai.
— Avec vous ne demourray, dit un autre, appelé Gervay; car, quand j'aurai bien bu, mieux me combattrai, et se je suis* battu, ne sentirai les coups, et se morir me faut, je moray le cœurgay. »
Échauffés par le vin, les soldats anglais voulaient à tonte force marcher contre les Français, bien que plusieurs chevaliers, plus prudents ou moins ivres que les autres, conseillassent à leurs camarades \ de rester en leur position actuelle pendant le jour et d'essayer plutôt de surprendre les Français par une attaque de nuit, Messire Jean d'Evreux, toujours dans l'erreur sur l'effectif des forces du connétable, par suite de la lettre des commandants de Chizé, était pour l'attaque ouverte en plein
jour, et, son opinion ayant prévalu, on envoya un héraut au connétable pour lui offrir la bataille. Le connétable reposait alors dans sa tente : dès qu'il eut reçu le défi, il convoqua un conseil de ses principaux officiers composé du comte du Perche, du vicomte de Chàtellerault, de messire Jean de Vienne, de messire Olivier de Mauny, de messire Alain de Beaumont, et de plusieurs autres chevaliers et écuyers, auxquels il dit :
« Messeigneurs, là devant nous sont nos ennemis, qui nous offrent la bataille ; et il vient d'arriver à l'instant un homme à cheval, m'apportant une lettre du roi , qui m'écrit que, si les Anglais, quelles que soient leurs forces, nous offrent le combat, nous ne devons pas risquer de l'accepter, de sorte que dans cette affaire, il n'y a rien que du déshonneur pour moi, à moins que vous ne me donniez un autre conseil. >
Après avoir délibéré un moment, les chevaliers répondirent qu'il n'y avait pas d'autre voie de salut que d'obéir aux ordres du roi, et qu'il valait mieux pour lui rester dans ses retranchements. Cette opinion de son conseil ne fut pas du goût du connétable, qui était extrêmement impatient de marcher contre les Anglais, et elle provoqua de sa part une exposition très-nette de sa manière de voir. Les chevaliers se rendirent à son avis, mais de mauvaise grâce. Le connétable répondit fermement à la timide politique que l'on préconisait :
a Messeigneurs, je suis le représentant du roi Charles, mon souverain, pour défendre ses droits; et je crois fermement que le duché de Guyenne lui appartient légitimement, de sorte que je ne remplirais pas tout à fait mon devoir, si je ne défendais son bien. Connaissant ces choses pour vraies, et sachant qu'il est bon catholique, Dieu, en qui je mets ma confiance, m'aidera à soutenir son droit. Et ainsi, s'il vous plaît, nous combattrons les Anglais. »
Le connétable mit ensuite ses hommes en ordre de bataille dans ses retranchements, tandis que les Anglais étaient rangés
dans la plaine. Après avoir pris ses dispositions pour un engagement immédiat, il laissa messire Jean de Beaumont au camp, avec quatre-vingts hommes cachés dans la tente, .qui avaient ordre d'attaquer la garnison si elle sortait du château.
Messire Jean d'Évreux, qui était impatient de livrer bataille, Ût avancer les maraudeurs bretons et poitevins de son armée pour escarmoucher près des retranchements des Français, afin de les atlirer dehors, promettant de les appuyer dès que Faction aurait commencé. Les maraudeurs obéirent, quoique avec répugnance, et s'approchèrent des palissades, où ils furent reconnus par quelques-uns des soldats bretons du camp, qui entrèrent en pourparlers avec eux ; ils finirent par les déterminer â déserter les Anglais et à passer aux Français. Quand le connétable eut appris par les maraudeurs que les Anglais n'avaient que sept cents gens d'armes, il changea son ordre de bataille, donnant trois cents hommes à messire Alain de Beaumanoir et trois cents à messire Geoffroy de Quaremiel, avec recommandation de prendre les Anglais en flanc, tandis que lui, avec le reste de ses troupes, les attaquerait de front. Ensuite il donna l'ordre d'abattre les palissades; et aussitôt, bannières et étendards déployés, il s'avança dans la plaine, les rangs serrés, accompagné des maraudeurs qui venaient de déserter leurs drapeaux.
Les Anglais s'étant aperçus que les maraudeurs avaient passé aux Français, ne crurent point pour cela que tout fût perdu ; mais avec une grande confiance et beaucoup de bravoure, même en voyant qu'ils avaient été trahis par leurs amis et que leurs ennemis étaient supérieurs en nombre, ils s'avancèrent au combat, tous à pied, et engagèrent la lutte avec le principal corps de Français sous les ordres du connétable. Dans ce combat, qui fut opiniâtre et bien soutenu, il y eut, des deux côtés, de brillants faits d'armes.
Aussitôt que la garnison de Chizé s'aperçut que les Fran-
eais avaient franchi leurs retranchements et engagé la bataille avec les Anglais au dehors, ils abaissèrent le pont-levis du château et sortirent, dans le dessein d'appuyer leurs compatriotes; mais ils furent rencontrés par messire Jean de Beaumont et ses hommes, qui avançaient hors de leurs tentes; et après un vif combat, la garnison fut battue et faite prisonnière avec ses chefs. Ce succès fut connu des Français dans le fort du combat et ne contribua pas peu à. accroître leur ardeur.
Dans ses instructions à ses troupes, avant que l'engagement eût lieu, messire Jean d'Evreux ordonna a ses gens d'armes, après la première rencontre à la lance, de jeter cette arme et d'essayer, avec leurs haches, de mettre en pièces les lances de leurs ennemis. Au premier choc, les Français plièrent et reculèrent de plus de vingt pas ; mais, encouragés par les paroles et l'exemple du connétable , non-seulement ils regagnèrent le terrrain perdu, mais quand les Anglais, suivant l'ordre de leur chef, jetèrent leurs lances et essayèrent de soutenir le combat avec leurs haches et de rompre les lances des gens d'armes français, ceux-ci les culbutèrent à leur tour; et lorsque les Anglais voulurent reprendre leurs lances, il était trop tard, parce qu'ils avaient été repoussés au-delà de l'endroit où ils les avaient jetées.
En ce moment, les détachements de messire Alain de Beaumanoir et de messire Geoffroy de Quaremiel prirent les Anglais en flanc et en queue, tandis que le connétable les attaquait de front en poussant les cris de guerre : Montjoye! Saint-Denis! Guesclin ! et se jetait dans la mêlée avec son impétuosité ordinaire, frappant à droite et à gauche sur les Anglais. Dans le combat, il fut attaqué par Jacounelle, capitaine anglais, qui avait juré de le prendre vivant et de l'emmener à Niort, où il* avait fait préparer un appartement pour son prisonnier futur ; mais le connétable, le saisissant par la visière, le désarma, et le soulevant légèrement de terre, il lui asséna un coup qui lui fit sor-
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tir un œil, puis le rejetant au milieu de ses soldats, il leur dit : « Tuez-moi ce ribaud qui m'ennuie (l). »
Le connétable fut parfaitement secondé par messires Ricou et Laconnet, par Thibaut du Pont, Sylvestre Budes, Alain de Saint-Pol et Aliot de Calais ; et du coté des Anglais, ceux qui se distinguèrent le plus, furent messire Jean d'Évreux, sir Angus, messire Jeffrey d'Argenton, messire Aymery de Rochechouart et les écuyers Creswel, Holmes et Holegrave. Mais la valeur des Anglais ne put résister à une valeur égale et à la supériorité de nombre du côté des Français ; et quand il se vit pressé de front par le connéiable et attaqué de flanc et en queue par les chevaliers de Beaumanoir et de Quaremiel , le généra] anglais, après avoir perdu plus de trois cents gens d'armes, se rendit avec toute sa troupe, dans laquelle les Français trouvèrent plus de trois cents chevaliers et écuyers de renom, dont la rançon, avec l'équipement, rapporta un revenu considérable. Cette bataille fut livrée le %\ mars 1373.
Après le combat, la ville et le château ne firent aucune résistance, car la garnison avait été faite prisonnière, et il ne restait plus au chàlau que les valets. Le connétable, après avoir pris possession de la ville et du château, partit pour Niort avec toutes ses troupes ; mais, avant de se mettre en route, il ordonna à ses soldats de monter les chevaux qu'ils avaient pris et de jeter sur leur armure les tuniques de drap blanc que les Anglais avaient portées dans la bataille qui venait d'avoir lieu. Cet expédient eut tout l'effet qu'on en attendait, car lorsqu'un
(I) Froissart, liv. 1, part, h, pp. 662-GG5. — Fragment d'une cAronique française, publié par Secousse dans son llectteil cte pitres sur Charles le Mauvais , p. CiiO. Cuvelier, vv. 21,908-22,466. — Chromqtte (anonyme) de Du Gucsclin, cliap. eux. — Cuvelier et l'auteur de cette dernière chronique détaillent beaucoup plus que Froissart la bataille de Chizé, et il y a quelque divergence entre leur récit et celui du grand chroniqueur; mais Froissart a été suivi partout où il diffère des deus premiers.
détachement considérable de l'armée du connétable se présenta devant Niort, monté sur les chevaux anglais et habillé de la môme manière que Tétaient les soldais anglais en quittant la ville, il fut pris tout de suite pour les mêmes troupes par les bourgeois, qui abaissèrent immédiatement le pont-levis, et les Français entrèrent dans la ville, dont ils s'emparèrent (f).
Après avoir fait reposer ses troupes pendant quatre jours à Niort, le connétable partit pour le château de Lusignan ; mais en arrivant, il le trouva vide, la garnison qu'y avait laissée messire Robert, fait prisonnier à la bataille de Chizé, l'ayant abandonné en apprenant l'issue de cette bataille. Le connétable y mit un gouverneur avec une garnison de gens d'armes suffisante pour le garder et alla avec une armée au Château-Achard, qui était tenu en son propre nom par madame Plainmartin, femme de messire Guiscard d'Angle.
Dès que la dame eut appris que le connétable approchait avec une grande armée pour lui faire la guerre, elle envoya un héraut lui demander la permission de venir le trouver, avec un sauf-conduit, afin d'avoir une entrevue avec lui. Le connétable y consentit sans hésiter et lui accorda en outre la permission d'aller à Poitiers parler au duc de Berry. En même temps, le connétable retira ses troupes du Château-Achard et fit le siège de Mortemer.
Quand la dame se présenta devant le duc de Berry, celui-ci la reçut très-courtoisement et l'empêcha de s'agenouiller lorsqu'elle lui présenta sa demande. Elle commença en ces termes :
« Monseigneur, je suis requise du connétable de France que je mette moi et ma terre en l'obéissance du roi de France : or, savez-vous que mon seigneur mon mari glt prisonnier en Espagne, si est sa terre en mon gouvernement. Je suis une femme
(I) Cuvclicr, v. 22,479. — Chronique (anonyme) de Dit Gucsclin, chap. clxii.
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de nulle défense et ne puis pas faire de l'héritage de monseigneur à ma volonté: peut-être si je faisais aucune chose outre son plaisir, il ne m'6n saurait gré, et en prendrais blâme ; mais pour vous apaiser et ma terre mettre en paix, je me composerai et mes gens aussi, que nous ne serons point guerroyés et aussi nous ne ferons point de guerre ; et quand monseigneur sera revenu de sa prison, si lui signifierai cette composition ; si m'en répondra sa volonté, et tantôt après vous répondrai. »
Le duc accorda la demande de la dame et lui donna des lettres pour le connétable, qui exécuta de bonne grâce tout ce que le duc avait promis. Mortemer ne résista pas longtemps aux troupes françaises, et la dame de Mortemer, qui commandait la forteresse, se mit, elle, ses terres et le château de Dienné, sous l'obéissance du roi de France (<).
Après un si heureux début de campagne, le connétable retourna à Poitiers, où il fut cordialement accueilli par les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Il licencia là son armée, permettant aux chefs de s'en retourner chez eux avec leurs hommes et de se retirer dans les différentes garnisons jusqu'à ce que leurs services fussent de nouveau nécessaires. Ensuite, le connétable, en compagnie des trois ducs, se rendit à Paris où il fut reçu, du roi comme du peuple, avec les démonstrations que la reconnaissance et l'admiration pouvaient inspirer. Le roi, qui eut un accès de libéralité tout à fait en dehors de ses habitudes, tint cour ouverte pendant trois jours et donna de grands présents et de beaux joyaux ; quant au peuple, il manifesta le cas qu'il faisait des services du connétable d'une manière telle que, suivant la remarque d'un chroniqueur contemporain, « il eût été difficile qu'il fit davantage pour Dieu lui-même, s'il fût descendu sur la terre (2). »
(1) Froissarl, liv. I, part. 11, pp. GGîi, GGG.
(2) Froissart, liv. I, part, n, p. C67. — Chronique (anonyme) de Du Guesclin, chap. ci.xii.
Ces manifestations du sentiment populaire n'étaient pasune simple explosion d'enthousiasme à ajouter aux vivats d'une entrée triomphale ; mais c'était le sincère homrrïage de tout un peuple pour les services réels rendus au pays; c'était l'effusion d'une reconnaissance profonde envers celui qui avait de nouveau appris aux Français à vaincre ; et, si le connétable ne put effacer le souvenir des humiliantes journées de Crécy et de Poitiers, il avait déjà, pendant son court commandement, fait beaucoup pour en détruire les effets. Les succès non interrompus de Bertrand Du Guesclin furent pour le roi de France et pour le peuple français aussi agréables et aussi encourageants qu'ils furentmorlifianls pour l'orgueil d'Edouard III et des Anglais, qui avaient vu non-seulement la Saintonge, PAngoumois et l'Aunis, avec la Rochelle, changer de maîtres, mais aussi la grande et importante province du Poitou, considérée comme fief de la couronne anglaise depuis plus de deux cents ans, arrachée peu à peu de leurs mains, jusqu'à ce qu'il ne restât plus que quelques forteresses éparses et de peu d'importance qu'ils pussent dire être à eux.