CHAPITRE XV11I
Le roi de France se résout à chasser le dnc de Bretagne de son duché.— Le connétable envahit la Bretagne avec une grande armée , et force le duc à se réfugier en Angleterre. — Sièges de Brest et de Demi.
Par suite de sa prudente politique de ne combattre qu'un ennemi à la fois, le roi de France, pensant qu'Edouard III ne serait pas de longtemps en état d'organiser une autre expédition contre lui, après l'insuccès complet de sa tentative pour secourir Thouars, résolut de ne garder aucune mesure avec le duc de Bretagne, dont les coupables alliances lui étaient maintenant parfaitement prouvées. Les grands barons et la plupart des villes du duché étaient en opposition déclarée avec le duc, à cause de leur haine contre les Anglais qu'il persistait à employer autour de lui en les traitant avec plus de confiance que ses propres sujets , et le roi de France réussit à corrompre par des présents d'argent ou par des charges la plupart des nobles ou des chevaliers inférieurs, dont les préjugés ou le patriotisme ne pouvaient pas être mus par de plus puissants motifs (4).
Charles V, ayant résolu la ruine du duc de Bretagne et son expulsion du duché, trouva une justification suffisante aux dures
(I) Guil. de Saint- André, v. 1942. Cïwomcon Briocmsc, $nb amto 1373. — Du Tillet, Recueil des traictez, etc., et Inventaire, p. 400, versa.
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mesures, qu'il allait adopter, dans la conduite récente d'Edouard III et du duc. Le roi d'Angleterre apprenant que les Français, commandés par Evan de Galles, réunis aux Castillans sous don Ruy Dias de Rojas, avaient une grande flotte en mer, lit partir une expédition de Cornouailles, sous les ordres du comte de Salisbury, pour surveiller la flotte ennemie et, en môme temps, pour sonder les intentions présentes du duc de Bretagne et des Bretons relativement à l'Angleterre. En atteignant la côte de Bretagne, la flotte anglaise entra dans le port de Saint- Malo où elle trouva à l'ancre sept grands navires marchands espagnols, chargés de marchandises. Us Anglais brûlèrent les vaisseaux avec leur chargement et tuèrent tous les marins espagnols à bord. Ils entrèrent ensuite dans la ville de Saint-Malo et prirent de force toutes les provisions dont ils avaient besoin. •
Ces nouvelles se répandirent bientôt dans tout le duché et confirmèrent les soupçons des Bretons sur la conduite du duc, qu'ils accusèrent alors ouvertement d'attirer les Anglais dans le pays ; et ils déclarèrent que, comme il montrait visiblement sa préférence pour les Anglais contre soa propre pays, il n'était que juste qu'il perdit ses Etats. En conséquence, ils fortifièrent leurs cités, villes et châteaux de garnisons suffisantes et lui fermèrent leurs portes.
La méfiance, les plaintes et la détermination subséquente des Bretons arrivèrent bientôt aux oreilles de Charles V, qui était toujours prêt à saisir le moindre avantage dont il pût tirer parti contre ses ennemis; c'est pourquoi il écouta avec empressement les représentations des barons et des chevaliers bretons qui vinrent à Paris l'informer des moyens employés par le duc de Bretagne en amenant une puissante armée d'Anglais dans le duché, contre la volonté. déclarée de ses sujets, qui désiraient rester bons et loyaux Français. Ils répondirent au roi, qui leur demanda gracieusement ce qu'ils voulaient de lui, qu'il devait armer et envover en Bretagne une force considérable de gens
d'armes pour prévenir les desseins du duc et des Anglais sur le pays, et qu'il devait prendre possession de toutes les cilés, villes et châteaux, atlendu que le duc avait ptrdu ses domaines par forfaiture.
Riçn ne concordait mieux avec les désirs et les desseins de Charles que ce conseil des barons et des chevaliers bretons; et, en conséquence, il ordonna au connétable d'entrer en Bretagne avec une force suffisante pour pouvoir prendre possession de tout le duché. Le connétable se mit donc immédiatement à l'œuvre, et il rassembla incontinent à Angers un corps de quatre mille lances et de dix mille autres soldats, et partit pour la Bretagne, accompagné du duc de Bourbon, du dauphin d'Auvergne et des comtes d'AIençon, du Perche, de Boulope, ainsi que de tous les barons bretons.
Le duc de Bretagne était à Vannes quand il fut informé des mesures prises pour le déposséder de son duché. Comme il était sous l'appréhension constante d'être fait prisonnier, il quitta cette ville et se rendit à Auray, qu'il abandonna bientôt également, parce qu'il ne connaissait aucune forteresse en Bretagne où il osât se renfermer. A Auray, il quitta la duchesse avec une partie de ses troupes et alla à Saint-Mahé, sur la côte; mais ayant demandé à être admis, on le lui refusa et on lui ferma la porte au nez. Ce traitement confirma assez les craintes qu'il avait pour sa sûreté ; et laissant messire Robert Knolles pour gouverner le duché en son absence, il s'embarqua à Concarneau et fit voile pour l'Angleterre (l).
Le connétable, qui avait mission du roi de France de prendre possession de tout le duché de Bretagne, quitta Angers et marcha d'abord sur Bennes. A son approche, les habitants de la ville ouvrirent leurs portes, parce qu'ils reconnurent que toute
H) Froissarl, liv. I, part, ti, p. OW. — Chronicrm ])ri<«r»v, wmo 1373.
résistance serait inutile contre des forces comme celles qu'il avait avec lui, et ils prêtèrent les serments d'obéissance au roi de France. Le connétable alla ensuite a Sucinio, beau château où le duc résidait souvent, et défendu par une garnison de soldats anglais, qui fermèrent les portes et se mirent en état de défense. Le connétable entreprit le siège de ce château et, tandis que les valets de l'armée préparaient les tentes pour les troupes, il ordonna une attaque avec ses gens d'armes, quoique, dans ce premier assaut, « il ne gagnât que des coups. » La garnison fit une défense opiniâtre ; mais, après quatre jours de lutte acharnée, le château fut pris de force et tout ce qui s'y trouvait passé au fil de l'épée (I).
Ensuite, le connétable fit décamper son armée et marcha sur Jugon. Avant de quitter Angers, il dit au duc de Bourbon :
« Il y a un château, à quatorze lieues d'ici environ, qui est une des plus fortes et des plus belles places qu'on puisse trouver: si Ton peut le prendre, le duc aura fait là une grande perte; car c'est un proverbe en Bretagne :
Qui a Bretagne sans iwjon Il a chapel sans chaperon;
et je crois que le duc n'a pas songé à le défendre, de sorte que nous pouvons le prendre aisément. »
Quand le connétable approcha de Jugon il trouva donc la place sans autre garnison que les habitants accoutumes; et le capitaine, Robert de Guitry, rendit la forteresse dès qu'il vit les lettres d'alliance du duc de Bretagne et d'Edouard III (i).
Le connétable prit ensuite sans grande résistance Guy-la- Forêt, la Roche-Derrien, Ploërmel, Château-Josselin, Faouet, Guingamp, Saint-Mahé, Quimperlé et Quimper-Corentin.
Le comte de Salisbury, qui était toujours à Saint-Malo,
(1) Frnissart, liv. I, part 11, p. (iïO.
(2) D'Orronville, Vie de Louis de Bourbon, chap. xv, p. \
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craignant pour sa propre sûrelé des progrès continus que faisait le connétable, quitta ce port et fit voile pour Brest, où il serait plus à fabri des flottes castillane et française qui étaient encore en mer, loin des côtes de Bretagne; et, en même temps, il pouvait profiter des fortifications de Brest, alors « un des plus forts châteaux du monde. » 11 y trouva sir Robert Knolles, qui avait élé nommé gouverneur de Bretagne en l'absence du duc, et qui avait tout récemment confié son propre château de Derval à son cousin sir Hugh Brooks, pour prendre le commandement de Brest. Le comte y rencontra aussi le sire de Neufville, qui avait été envoyé en Bretagne l'année précédente, avec un corps de quatre cents gens d'armes et autant d'arebers, pour conclure le traité d'alliance entre Edouard III et le duc. Le comte de Salisbury quitta juste à temps Saint-Malo pour éviter un siège, car le connétable y arriva le lendemain du jour où les Anglais avaient quitté la place.
Après avoir pris possession de Saint-Malo, le connétable marcha sur Hennebon, alors commandé par un ccuyer anglais nommé Thomelin Wick, avec une garnison de cent vingt gens d'armes. Le connétable s'étant aperçu, a la force des ouvrages de défense, qu'il ne pourrait prendre la ville si la garnison était secondée par les habitants, s'approcha des barrières avant de donner l'assaut et dit de manière à se faire entendre de la garnison :
« Entendez entre vous, hommes de léans : il est certain que nous vous conquerrons tous et souperons encore à nuit en cette ville; mais s'il y a nul des vôtres qui jette pierre ni carrel, tant soit hardi, par quoi le plus petit de nous ou de nos garçons soit blessé, à Dieu le veut, je vous ferai à tous tollir les têtes. »
Cette menace les effraya tellement qu i' ; refusèrent de prendre part à la défense de la ville ; et il informèrent en corps les Anglais de leur résolution. Le capitaine, sachant très-bien qu'il ne pourrait pas soutenir longtemps un siège contre un si grand
nombre d'assaillants sans être secouru, entra en négociations avec le connétable pour la reddition de la ville, et obtint pour tous les partisans de la cause anglaise la permission de quitter la place avec tous les biens qu'ils pourraient emporter.
Après la conquête de la ville et du château d'Hennebon, le connétable résolut de ne faire aticune tentative sur Brest, car il savait bien qu'un siège serait inutile contre une si forte place défendue par les troupes qui y étaient sous les ordres du comte de Salisbury. C'est pourquoi, après avoir laissé une garnison suffisante à Hennebon, il marcha sur Nantes, réduisant tout le pays sur sa route à l'obéissance du roi de France. Sur le chemin de Nantes, il fit un détour pour attaquer le château de Derval; et, afin de convaincre la garnison qu'il était bien décidé à le prendre, il l'investit dans toutes les formes et éleva des forts provisoires sur tous les cotés.
Quand les Français se furent éloignés des environs de Brest, le comte de Salisbury jugea à propos de faire sortir ses troupes de la vHle, où les prov isions étaient sensiblement diminuées, pour les diriger sur Guérande. Cette retraite des Anglais fut découverte par le connétable, qui envoya immédiatement pour assiéger la ville un corps de mille gens d'armes, sous le commandement du sire de Clisson. Celui-ci l'investit si étroitement « qu'un oiseau n'aurait pu en sortir sans être vu. » En même temps, le duc d'Anjou continuait le siège dç la Roche-sur-Yon, en Poitou, une des rares forteresses qui restaient encore aux Anglais dans cette province, tandis que quelques seigneurs bretons et normands étaient occupés au siège de Bécherel.
Pendant le siège de Derval, il y eut plusieurs assauts et sorties, et presque chaque jour s'accomplissaient de brillants faits d'armes devant le château ; mais le gouverneur sir Hugh Brooks, voyant, aux dispositions que le connétable avait prises, qu'il ne pouvait espérer de secours d'aucun côté, et qu'il lui était même impossible de faire connaître sa position a sir Robert Knolles,
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résolut d'entrer en négociations pour la reddition de la place, et proposa de livrer la forteresse, si, dans les quarante jours, il n'était pas secouru par une force assez considérable pour faire lever le siège. Le connétable ne voulut pas accepter ces conditions sans avoir consulté le duc d'Anjou ; des lettres furent en conséquence adressées à ce prince alors devant la Roche-sur- Ton, qui conseilla au connétable d'adhérer à ces propositions, mais à la condition qu'il serait fourni de riches otages pour garantir la stricte exécution de ce qui aurait été convenu. Cette clause, suggérée par le duc, retarda quelque temps la conclusion du traité. Comme le connétable fut inébranlable dans ses exigences, il obtint, non-seulement deux chevaliers et deux écuyers comme garantie de l'exécution fidèle des conditions convenues, mats encore une clause additionnelle, à savoir, que la garnison de Demi ne recevrait absolument qui que ce fût dans le château sans être accompagné d'une force assez considérable pour faire lever le siège. Après avoir envoyé les otages au duc d'Anjou, à la Roche-sur- Yon, le connétable laissa quatre raille combattants pour continuer le siège de Demi, et, avec cinq cents lances, il se dirigea lui-môme sur Nantes.
En approchant de la ville, il trouva les portes fermées sur liii ; mais après quelques pourparlers avec les bourgeois, à qui il montra la commission par laquelle il était autorisé à prendre possession du duché au nom du roi, ils consentirent à le recevoir dans leur ville à la condition que, si le duc de Bretagne revenait et qu'il voulût rester bon Français, ils le reconnaîtraient comme leur seigneur, et que les revenus du duché resteraient entre leurs mains jusqu'à ce que, disaient-ils, « nous ayons d'autres nouvelles qui nous plaisent peut-être mieux que celles-ci. > Le connétable, qui ne vit dans la conduite des bourgeois de Nantes qu'un noble sentiment de loyauté envers le duc, répondit qu'il ne désirait pas qu'ils agissent différemment. 11 entra ensuite dans la ville, où il resta huit jours, et établit sa démettre dans
un beau manoir appartenant au duc de Bretagne sur la Loire, où il pouvait recevoir les premières nouvelles des sièges qu'il poursuivait en Bretagne et en Poitou et celles du roi de France, * qu'il l'aimait beaucoup, parce qu'il s'entendait parfaitement à sa besogne (i). »
Le connétable était à peine établi dans ses charmants quartiers près de Nantes, quand il reçut l'agréable nouvelle que la Roche-sur-Yon, après un siège opiniâtre, s'était rendu au duc d'Anjou ; et, bientôt après, il fut presque aussi agréablement surpris d'apprendre du sire de Clisson et des barons bretons occupés au siê^e de Brest que la garnison de cette forteresse, presque imprenable, avait fait des propositions de capitulation et qu'ils avaient accordé tfn sauf-conduit à un chevalier et à deux écuyers que lui envoyait sir Robert Knolles avec les articles de la capitulation.
Sir Robert Knolles, qui désirait sauver son château de Derval, aussi bien que la ville de Brest, et qui espérait, par cet expédient, obtenir le secours du comte de Salisbury et de ses troupes, consentit à rendre Brest à des conditions analogues à celles qui avaient été acceptées pour Derval, si dans l'intervalle d'un mois il n'était pas secouru par une force suffisante pour faire lever le siège. Le connétable demanda des otages, qui lui furent donnés par sir Robert Knolles, et les troupes françaises se retirèrent dans le voisinage de Nantes, en attendant l'expiration du temps convenu pour la reddition de Brest et de Derval.
Sir Robert Knolles, profitant du départ de l'armée française de Brest, laissa son commandement dans cette ville, et se jeta dans le château de Derval, au mépris d'une des clauses acceptées par son cousin, sir Ilugh Brooks. Avant de quitter Brest, il écrivit au comte de Salisbury, alors près de Guérande, pour l'informer qu'un jour avait été proposé par lui et accepté par le
(1) Froissart, liv. I, part, n, p. 673.
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connétable pour la reddition de Brest, si la place n'était pas secourue dans l'intervalle par une force suflisante.
En recevant cet avis, le comte ne perdit pas un instant ; il réunit ses troupes, qui se montaient à deux mille gens d'armes et deux mille archers, mit à la voile et, arrivé au port de Brest, il débarqua son monde et choisit une place convenable, non loin de sa flotte, où il rangea ses forces en ordre de bataille. A la nuit, il retourna à bord. 11 renouvela cette manœuvre pendant six jours consécutifs; mais lorsqu'il vit que personne n'acceptait son défi, il envoya un héraut au connétable, toujours dans ses quartiers près de Nantes, pour lui dire qu'il était venu remplir ce qui avait été convenu par sir Robert Knolles, et qu'il était prêt à lui livrer bataille ou à faire lever le siège de la ville de Brest, et à reprendre les otages. Il requit, en conséquence, le connétable d'avancer et de lui livrer bataille ou, s'il le préférait, de lui renvoyer les otages.
Le connétable parut peu disposé à risquer une bataille avec les Anglais sous les murs de Brest; aussi répondit-il évasivemeni, et dit-il au héraut d'informer ses maîtres qu'il avait aussi grande envie qu'eux de combattre, mais qu'ils ne se trouvaient pas à l'endroit qui avait été proposé et stipulé, et que, s'ils voulaient venir à lui, il accepterait la bataille.
Cette réponse du connétable surprit les Anglais, et le comte de Salisbury assembla un conseil de ses principaux officiers pour délibérer sur ce qu'il avait à faire. Après en avoir conféré quelques instants, ils décidèrent qu'on renverrait le héraut dire de leur part qu'ils étaient marins, qu'ils n'avaient pas amené de chevaux avec eux, et qu'il n'était pas raisonnable de leur demander de faire tant de chemin à pied ; mais que, si le connétable voulait leur envoyer des chevaux, ils iraient volontiers le trouver et que, s'il ne \oulait agréer ni l'une ni l'autre de ces propositions, il devait rendre les otages, puisqu'il y était engagé.
Le héraut porla ce message au connétable, qui répondit : « Bel ami, nous ne ferons jà tel avantage à nos ennemis. Si Dieu plaît que nous leur devions envoyer nos chevaux, on le nous tiendrait ù trop grand ouvrage ; et si nous étions conseillés de ce faire, si voudrions-nous avoir bons otages et suffisants pour répondre de nos chevaux.
— Certes, dit le héraut, de ce ne m'ont-ils rien enchargé.
— Alors, ajouta le connétable, puisqu'ils ne veulent traire avant et qu'ils s'excusent que ce sont gejis de mer, nous ne sommes pas et aussi ne sont-ils au lieu ne en la place où la journée fut traitée et pourparlée : si leur direz, quand vous retournerez vers eux, que nous leur ferons tant d'avantage que nous irons là sus la place et au propre lieu, et la viennent ainsi qu'ils veulent et ils seront combattus. »
Ce fut avec cette réponse que le héraut retourna auprès du comte de Salisbury. Immédiatement après, le connétable, avec son armée de quatre mille gens d'armes et quinze mille hommes d'autres troupes (1), s'avança jusqu'à une journée de chemin de Brest, où il lit halte, et établit son armée dans une forte position. Il fit ensuite prévenir les Anglais qu'il était venu au lieu où le traité avec la garnison de Brest avait été ratifié et que, s'ils voulaient s'y rendre, il leur livrerait bataille, sinon ils perdraient leurs otages.
Quand le comte de Salisbury et son conseil reçurent cette proposition du connétable, ils la regardèrent comme une défaite et comme une preuve qu'il n'avait pas dessein de les combattre. Ils lui firent répondre que, s'il voulait faire les deux tiers du chemin, ils essayeraient, de leur côté, de faire à pied l'autre tiers ; mais que, s'il ne voulait en faire que la moitié, eux feraient
(I) C'est l'estimation de Froissait. Du Tillet donne pour motif des hésitations de Du Guesclin a qu'il était le plus faible, ayant, depuis le traité, licencié la plus grande partie «le ses troupes. » Recueil iks tmivtez, etc., p. 90,» wso; et Morice, Hist. <b- hrrtfHjw, I. 1, p. 347.
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l'autre ; et qu'enfin, s'il ne voulait rien en faire, il était obligé de rendre les otages, attendu qu'il n'avait pas le droit de les retenir, puisque les Anglais avaient fait leur devoir selon la loi des armes et qu'ils étaient toujours disposés à le faire.
Comme de part et d'autre on ne paraissait pas vouloir compromettre les avantages de sa position, les armées restèrent où elles étaient. Les Anglais renforcèrent la garnison de Brest d'un corps suflisant de gens d'armes et pourvurent le château de provisions et d'armes ; puis, remontant sur leurs vaisseaux, ils firent voile pour Saint-Mahé. Ils ne tentèrent rien pour secourir Dcrval, car, outre les difficultés qu'il y avait à le faire, sir Robert Knolles avait écrit aux Anglais de ne pas s'inquiéter de lui, attendu qu'il luttait d'une seule main contre les Français.
Après le départ des Anglais de Brest, le connétâble décahipa Immédiatement et marcha d'abord sur Rennes. Tandis qu'il était dans cette ville, la nécessité de payer les troupes alors engagées aux sièges de Demi et de Bécherel le força de lever de l'argent. En conséquence, le 20 août 1373, il imposa une taxe d'un franc ou de vingt sols par feu sur les diocèses de Rennes, de Dol, de Saint-Mahé, de Saint-Brieuc et de Vannes (i). Il marcha ensuite sur Derval, pour tenir le jour désigné dans le traité ; mais sir Robert Knolles lui dit qu'il perdrait Son temps à rester là, attendu que, pour rien au monde, il ne livrerait son château, quelque traité ou composition qui eût eu lieu, prétendant que ses gens n'avaient pas le droit de passer de convention pour la reddition de son propre bien sans sa participatidri considéré; et que ce qu'ils avaient fait était comme nul èt non avenu. Cette déclaration du chevalier anglais surprit beaucoup le connétable, le sire de Clisson et les barons français et bretons, « et disaient les plus sages et les plus lise d'armes que la cause
(i) Actes (!<• Bretonne, U 11, col. "7.
ne pouvait être ne demeurer ainsi, et que les traités que messire Hugh Brooks et ses frères avaient faits étaient bons. »
La détermination de sir Robert Knolles fut communiquée sur-le-champ au duc d'Anjou, qui, immédiatement après avoir reçu le message, partit d'Angers avec un corps considérable de gens d'armes et se dirigea sur Derval. Le duc, qui était dur et impérieux par nature et dont le caractère s'irritait de toute opposition, essaya, en arrivant, d'effrayer sir Robert Knolles en le menaçant de mettre à mort les otages, si le château n'était rendu suivant les termes du traité; mais l'inflexible brigand, que de longues années d'une vie sans frein ni loi avaient accoutumé à tous les genres de violence, ne pouvait être détourné de son projet par des menaces ou même par du sang , et il répondit tranquillement aux menaces du duc d'Anjou qu'il pouvait agir comme bon lui semblerait, mais que, de son côté, si les otages étaient mis à mort, il était résolu à traiter de même quatre braves chevaliers français qu'il retenait prisonniers dans son château et dont il pouvait obtenir de fortes rançons.
Ce défi irrita tellement le duc d'Anjou que, sans se donner le temps de réfléchir, il fit amener les quatre otages, deux chevaliers et deux écuyers, aussi près du château qu'on pouvait le faire sans danger; et là, malgré les prières et les instances de plusieurs chefs de l'armée française, ils furent décapités tous quatre en vue de la garnison de Derval.
Cette scène révolta sir Robert Knolles, qui, des fenêtres de son château, en avait été témoin. Il fit immédiatement élever une plate-forme devant ces mêmes fenêtres, et ordonna qu'on y amenât trois chevaliers et un écuyer pour la rançon desquels il avait refusé dix raille francs. Il les fit monter sur cet échafaud l'un après l'autre et il leur lit successivement couper la tête, qu'il jeta avec leurs corps dans les fossés du château. Tous les gens de cœur détournèrent avec horreur la vue de ce spectacle, qui termina alors les opérations militaires devant Derval, le con-
nélable et le duc d'Anjou, avec toute l'armée, ayant été rappelés ù Paris pour repousser une formidable invasion, qui menaçait en ce moment le salut de la France (i).
(\) Froisart, liv. I, part, u, pp. C74, 677, 682.