CHAPITRE XX
Efforts du pape pour rétablir la paix entre les roi* de France et d'Angleterre. — Succès de* Français commandés par le connétable en Gascogne. — Le duc de Bretagne obtient des troupes d'Edouard Ul et rentre
dans son duché.
Durant la marche de l'expédition de maraudage du duc de Lancastre, et au moment où l'armée anglaise arrivait a Troyes, le pape Grégoire XI fit une tentative pour rétablir la paix entre la France et l'Angleterre. A cet effet, il envoya d'abord au roi de France l'archevêque de Rave n nés et l'évêque de Carpentras. Charles les reçut avec bienveillance et écouta leurs propositions ; mais il les renvoya au chef d'une troupe ennemie alors dans son royaume, ainsi qu'à son connétable Bertrand Du Guesclin et au sire de Clisson, qui étaient chargés de sa part de toute la conduite d'une simple guerre de défense. Les légats, sur cette réponse, ne séjournèrent pas à Paris, et, montant à cheval, ils coururent à Troyes, où ils trouvèrent le connétable, les ducs de Bourgogne et de Bourbdn, le sire de Clisson et une quantité de nobles français, qui les reçurent cordialement.
l^e connétable etlesire de Clisson répondirent très-brièvement à ces propositions de paix qu'il ne leur appartenait pas d'en traiter, mais bien aux Anglais qui couraient alors le pays. Les envoyés du pape, ne recevant aucune satisfaction des Français, se
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tournèrent vers les Anglais et se rendirent au camp des ducs de Lancastre et de Bretagne, alors devant Troyes, qu'ils trouvèrent également peu disposés à accueillir aucune proposition tendant à une réconciliation entre les deux royaumes; et la seule réponse qu'ils obtinrent des chefs anglais fut qu'il n'était pas en leur pouvoir d'accorder ou d'accepter aucune trêve ou répit, ni d'écouter aucune condition de paix. Tel fut le résultat des efforts pacifiques du pape cette année-là.
Avant l'ouverture de la campagne de 1374, le comte de Pembroke et messireGuiscard d'Angle, qui avaient été faits prisonniers dans le combat naval de la Rochelle, recouvrèrent leur liberté par l'entremise du connétable de France. Les prisonniers anglais, après avoir été pris en 4372, avaient été emmenés en Castille où ils étaient retenus par le roi Henri, qui consentit à les relâcher, à la demande de Bertrand Du Guesclin, à condition que ce dernier rendrait l'important fief de Soria, les villes d'Alraazan, d'Atienza et d'autres places que le connétable avait reçues du monarque castillan, en récompense de ses services, après la bataille de Montiel et la mort de Pierre le Cruel. Ces domaines étaient estimés à deux cent quarante mille doublons, et ils retournèrent au roi de Castille en partie pour l'échange de la personne du comte de Pembroke, qui offrit de payer au connétable cent vingt mille francs pour sa rançon, sur lesquels il donna cinquante mille francs comptant et fournit pour caution du reste de la somme stipulée les bourgmestres et échevins de Bruges.
Ceux qui signèrent le contrat de la part du comte firent la réserve qu'il devait être remis sain et sauf dans la ville de Calais avant que le solde pût être réclamé. Cela fait, le comte quitta l'Espagne et traversa la Fi ance sous le sauf-conduit du connétable ; mais il fut attaqué en route d une grave maladie et ce foi avec peine qu'il atteignit Arras, où il mourut. Le connétable, regardant la mort du comte comme un jugement de Dieu que ton. tes ses précautions n'auraient pû empêcher, intenta procès aux
cautions pour le payement des soixante-dix mille francs encore dus ; mais, n'ayant pu rien en recouvrer par la loi, il céda plus tard au roi de France ses intérêts pour cinquante mille francs (i).
En même temps, messire Olivier de Mauny, neveu du connétable, rendit la seigneurie d'Agreda enCastille pour la rançon de messire Guiscard d'Angle. Messire Olivier, alors éperdûment amoureux d'une riche héritière de Picardie, fille unique du sire de Roye, eut avis que le plus sûr moyen d'obtenir la main de la fille était d'assurer la délivrance du père. Le chevalier breton s'aperçut que le roi d'Angleterre désirait beaucoup obtenir la relaxation de messire Guiscard d'Angle et il conduisit les négociations avec tant de succès, qu'il réussit à échanger la personne du noble anglais et son neveu William d'Angle contre la terre d'Agreda, qui était estimée valoir quatre mille francs de revenu annuel. L'échange des prisonniers anglais pour le sire de Roye se fit aisément; et messire Olivier de Mauny épousa la fille et, bientôt après, hérita de tous les biens du père, qui ne vécut que peu de temps après avoir recouvré sa liberté. Le sire d'Angle abandonna tous ses domaines en Poitou, d'où il passa en Angleterre avec sa femme et ses enfants; mais, avant de partir, il n'oublia pas les obligations qu'il avait au duc de Berry, qu'il remercia profondément des généreux égards qu'il avait eus pour sa femme quand elle s'était vue assiégée, durant la campagne précédente, dans sa forteresse de Châtel-Achard (2).
(1) Froissart, liv. 1, part u, p. 684. — Avala, Cromca del rey don Enrique segundo, pp. 31, 32 et 66. — Du Tille t, Recueil des traictez, etc. , p. 90. — Voir aussi le Traité touchant le différend avec les bourgmestres de Bruges, dans les Preuves de Du Guesclin, par Du Cltastelei, p. 454.
(2) Froissart, liv. I, part, n, p. 68j. — Ayala dit que Guiscard d'Angle et un autre chevalier, appelé le sire de Poyaua, furent remis au connétable pour trente-quatre mille francs. Ayala, Cronica del rey don Enrique segundo, p. 67.
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Dans les premiers jours d'avril de Tannée 4374, le duc d'Anjou rassembla une grande armée dans la ville de Périgueux pour exécuter la promesse qu'il avait faite à son frère le roi de France de chasser les Anglais d'Aquitaine et des hautes marches de Gascogne. En conséquence, il réunit un corps de dix mille gens d'armes, quinze cents arbalétriers génois et trente mille hommes d'autres troupes, sous le commandement du connétable de France, assisté du sire de Clisson et d'autres grands seigneurs gascons. Partie de Périgueux, l'armée vint d'abord à l'abbaye de Saint- Sever, dans la haute Gascogne, qui appartenait aux Anglais; mais, avant que le siège commençât, l'abbé proposa prudemment, comme il était ecclésiastique et peu enclin à la guerre, de s'engager à passer par toutes les exigences des grands seigneurs temporels. En conséquence, on ne toucha point à ses terres, moyennant remise d'otages pour garantir l'exécution de l'accord.
De Saint-Sever, l'armée marcha sur Lourdes, commandée au nofa du comte de Foix par raessire Ernant de Béarn. Le connétable fit le siège de cette ville et, pendant quinze jours, tousses assauts furent repoussés avec le plus grand acharnement ; mais, à la fin, la ville fut emportée d'assaut et pillée ; la plus grande partie de la garnison Jut passée au fil de l'épée et te reste fait prisonnier. Les" Français, après avoir dévasté les terres du vicomte de Castelbon et du sire de Chastelneuf, assiégèrent une ville et un château du nom de Sault, appartenant au comte de Foix. L'habile comte, pendant tout le temps que ses puissants voisins les rois de France et d'Angleterre furent d'égale force, avait réussi à se tenir à l'écart de leurs querelles et à conserver sa position de simple spectateur des événements importants qui se passaient autour de lui ; mais maintenant que la fortune d'Édouard III avait décliné et que la puissance de ce prince était à peu près ruinée en Aquitaine, il résolut prudemment de céder à une pression contre laquelle il ne pouvait résister. Il envoya
donc proposer au duc d'Anjou, si on laissait ses domaines en repos jusqu'au milieu du mois de mai suivant, de rendre hommage et obéissance soit au roi de France, soit au roi d'Angleterre, selon que l'un ou l'autre l'emporterait à cette époque devant la ville de Moissac, sur le Tarn. De l'avis de son conseil, le duc d'Anjou adhéra à cette proposition, qui fut portée à la connaissance du duc de Lancastre alors encore à Bordeaux.
Le duc de Lancastre avait permis à une partie de ses troupes de retourner en Angleterre, et il était en ce moment beaucoup plus disposé à prêter l'oreille aux mesures pacifiques que les légats du pape appuyaient toujours auprès des deux partis. Il consentit donc à envoyer au duc d'Anjou et au connétable, à Périgueux, trois chevaliers de son conseil pour traiter de la paix. Par l'intermédiaire du connétable, on convint avec beaucoup de difficulté d'une trêve qui devait durer jusqu'audernier jour du mois d'août. Les Anglais pensaient que le jour de Moissac était compris dans le traité, mais ils furent désappointés sous ce rapport, car les Français le rédigèrent autrement. Le duc de Lancastre, après avoir désigné sir Thomas Felton, sénéchal de Bordeaux, comme son lieutenant en Aquitaine, retourna en Angleterre avec le reste de son armée.
Quand vint le jour qui avait été fixé par le comte de Foix pour éprouver la supériorité de la puissance anglaise ou française en Aquitaine, le duc d'Anjou conduisit toute son armée devant Moissac. II ne parut, du côté des Anglais, que sir Thomas Felton, qui arrivaavecun sauf-conduit et qui futtrès-surprisde voir le sens qui avait été mis dans le traité par les chefs de l'armée française. 11 affirma que le duc de Lancastre avait adhéré à la suspension d'armes dans la pensée que le jour de Moissac était compris dans la trêve. Mais il fut répliqué,- du côté opposé, que les Anglais s'en étaient peu souciés, puisqu'ils n'en avaient pas parlé. Sir Thomas Felton ayant été dans l'impossibilité absolue
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de prouver la façon dont il entendait la question, le comte de Foix n'éleva, de son côté, aucune difficulté, et il rendit hommage pour tous ses tiefs qu'il tint de la couronne de France. Après avoir pris possession de la ville et du château de Moissac, le duc d'Anjou mit son armée en route pour Toulouse.
Après avoir pris quelque repos à Toulouse, le duc partit le 7 septembre pour la Réole, une des plus fortes places que tinssent encore les Anglais. Elle était située sur la Garonne à peu de distance de Bordeaux. L'armée française était composée des mêmes troupes qui étaient entrées dans la Haute-Gascogne au commencement de la campagne et « tout le pays tremblait devant elle . » Les habitants de la Réole ne désiraient rien tant que la suprématie des Français en Aquitaine. Aussi ouvrirent-ils leurs portes sans hésitation et se soumirent-ils à la couronne de France. Cet exemple fut suivi par Langon, Saint-Macairc, Condom, Sainte- Bazeille, Pertudaire, Mauléon, Dion, Sebillac et plus de qnarante villes entouréesdemurs etdechateaux-forts.DansceUecampagne, rien ne résista aux Français, car à part leur habileté, secondée par un corps de troupes nombreux et bien équipé pour emporter toutes les places qu'ils attaquaient, ils rencontrèrent de fous cotés les populations disposées à accueillir la domination de la France (t).
Les légats du pape, non contents de la suspension d'armes temporaire qu'ils avaient amenée entre les ducs d'Anjou et de Lancastre dans le midi de la France, se rendirent à Saint-Omcr, en Picardie, d'où ils pouvaient plus facilement insister auprès des rois de France et d'Angleterre pour la paix définitive.
Edouard III, alors brisé par l'âge et les chagrins, se défiant de la fortune depuis ses derniers revers, inclinant vers le repos et livré à de coupables passions depuis la mort de sa femme, était tout à fait disposé a faire la paix, d'autant plus qu'il voyait que, presque chaque jour, on apportait la nouvelle de la perte
(I) FroUsart, liv. I, part, ri, pp. 087-690.
de quelque ville ou forteresse, ou de quelque nouveau désastre pour ses armes auquel il ne pouvait opposer aucun remède efficace. En outre, il était douloureusement affecté de la vie errante de son gendre, le duc de Bretagne, qui avait perdu l'affection de ses sujets et qui, en conséquence, avait été chassé de ses états à cause de son attachement obstiné aux intérêts de l'Angleterre. Le roi de France était bien éloigné de vouloir apporter aucun obstacle à la conclusion de la paix entre les deux pays ; il ordonna en conséquence au duc d'Anjou et au connétable de licencier leur armée et de venir le trouver a Paris. Le duc et le connétable avec le sire de Clisson et les autres chefs, ne gardant avec eux que les gens d'armes bretons, quittèrent aussitôt le Rouerguc pour obéir aux ordres du roi, qui les reçut très-cordialement à Paris.
Peu de temps après le retour du connétable du midi de la France, le délai qui avait été convenu pour la reddition de la ville de Bécherel, en Bretagne, approcha. Cette puissante forteresse avait été assiégée, il y avait environ quinze mois, par le sire de Blainville, et le maréchal Louis de Sancerre et les chefs de la garnison, sir John Appert et sir John Cornwall, voyant par le manque de provisions qu'ils ne pourraient guère tenir plus longtemps, s'engagèrent à capituler pour la fétcdela Toussaint, le i*r novembre, à moins d'être secourus avant cette époque par une force suffisante pour livrer bataille aux Français. Comme le roi de France désirait beaucoup prendre cette forteresse, il écrivit au connétable de réunir devant Bécherel, au jour fixé pour la capitulation, un corps de troupes assez considérable pour combattre avec succès les Anglais s'ils venaient faire lever le siège.
En conséquence, au jour inaiqué, le connétable parut devant Bécherel avec dix mille lances; et, comme personne ne vint lui disputer ses droits à en prendre possession, il reçut la capitulation de la forteresse aux termes convenus, permettant à la
garnison de quitter la place avec tous les biens qu'elle pourrai! emporter avec elle et d'aller, sous un sauf-conduit, à Saint- Sauveur-le-Vicomte, en Normandie. Cette dernière ville était alors étroitement bloquée du côté de la mer par messire Jean de Vienne, amiral de France, et Evan de Galles, appuyés d'une flotte castillane sous les ordres de Ruy Dias de Rojas, qui devait empêcher tout arrivage de secours par mer (i).
Dès que le connétable eut pris possession de Bécherel, il alla en Normandie et fit le siège de Saint-Sauveur. Immédiatement après son arrivée, comme la ville était bien fortifiée, il dressa (Je grandes machines, qui lançaient nuit et jour[de grosses pierres contre les tours et contre les remparts de la ville et du château. La forteresse était commandée au nom de messire Âleyn Buxhill, par un homme d'armes brave et habile, nommé Quatreton, assisté de sir Thomas Trivet et d'autres chevaliers, outre les officiers et les gens d'armes qui leur étaient tout récemment venus de Bécherel. La garnison de Saint-Sauveur, quoique beaucoup contrariée par les pierres que lançaient les machines de guerre, qui brisaient les tuiles et traversaient les toits des maisons et des tours, se défendit avec beaucoup de courage, faisant de fréquentes sorties et accomplissant de vaillants faits d'armes aux barrières avec les chevaliers et les écuyers de l'armée assiégeante. Comme la forteresse était abondamment fournie de provisions, que les chefs attendaient du secours du duc de Bretagne et qu'ils espéraient, du moins, que le duc de Lancastre pourrait convenir de quelque trêve ou répit avec les Français, le siège se prolongea durant tout Thiver (2).
Le duc de Bretagne, en quittant Bordeaux au commencement de la saison, avait hâte de rejoindre la duchesse, qu'il avait laissée à Auray, à la garde de sir John Augustin, et de rassembler
(t) Froissait, liv. I, pari, u, pp. 689-690. (2) Froissart, liv. I, part, n, p. 695.
un corps de troupes pour faire lever le siège de Bécherel. Il passa donc en Angleterre, et obtint d'Edouard III deux mille gens d'armes et quatre cents archers sous les ordres d'Edmond, comte de Cambridge, accompagné de plusieurs barons cl chevaliers distingués. Comme l'expédition ne put être assez tôt sur pied pour secourir Bécherel (I), le duc espéra pouvoir faire lever le siège de Saint- Sauveur ; et il essaya de longer la côte de Normandie, dans le dessein de livrer bataille à la flotte française et espagnole, qui était à l'ancre en vue de Saint-Sauveur; mais il fat rejeté par les vents contraires sur la côte de Bretagne, et il aborda à Saint-Mahé. Le duc, qui gardait une profonde rancune à la garnison de cette ville pour lui avoir fermé la porte au nez quand il était venu demander à y être admis en 1373, attaqua le château situé en dehors, à l'extérieur de la ville, l'emporta d'assaut et passa au fil de l'épée tout ce qui s'y trouvait. Après la prise du château, la ville ne fit pas de résistance'. Dès que le connétable sut que le duc de Bretagne et les troupes anglaises avaient abordé à Saint-Mahé, il envoya quatre des barons bretons les plus distingués, le sire de Clisson, le vicomte de Rohan et les sires de Laval et de Beaumanoir (2), avec trois à quatre cents lances pour surveiller les mouvements du duc. Ces seigneurs prirent leurs quartiers à Lamballe, près de Saint- Brieuc.
Le duc ne s'arrêta pas à Saint-Mahé et, après avoir pris Saint- Pol de Léon, il fit le siège de la ville forte de Saint-Brieuc Comme elle élait trop bien fortifiée pour être emportée d'assaut,
(1) H résulte d'un document publié par Rymer, Super piissagio comitis Cuntabrigii', que l'expédition ne quitta l'Angleterre que le 18 novembre 137*. T. III, part, n, p. 1017.
(2) Il est probable que le sire de Rochcfort élait du nombre de ceux-là, Froissart faisant mention ensuite de cinq barons bretons et Roehefort étant nommé avec les autres dans un chaut populaire de cette époque que nous donnons ci-après.
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il mit à l'œuvre ses mineurs, qui firent de tels progrès en quinze jours, qu'ils déclarèrent pouvoir, quand il en donnerait l'ordre, abattre un large pan de mur. Pendant qu'il était occupé à ce travail, il reçut ravis que la garnison de Saint-Sauveur, incapable de résister plus longtemps aux attaques des Français et espérant gagner un répit d'un mois, avait proposé de rendre la ville et le château si elle n'était pas secourue avant Pâques, Cette nouvelle produisit beaucoup de confusion dans les conseils de guerre tenus par le duc de Bretagne et le comte de Cambridge, plusieurs des membres conseillant de marcher immédiatement au secours de Saint-Sauveur, tandis que d'autres pensaient qu'il valait mieux continuer le siège de Saint-Brieuc, qui ne pouvait plus résister que quelques jours, et qu'ils auraient encore le temps d'aller à Saint-Sauveur comme on le proposait (i).
Tandis que ces événements se passaient, messire Jean d'Évrcux, après avoir été chassé du Poitou avec les Anglais, avait fortifié une hauteur à deux lieues environ de Quimperlé, appelée le Nouveau-Fort, où il avait rassemblé une forte garnison; et, à l'aide de ses troupes, il fit de fréquentes courses de maraudage autour de sa forteresse, et devint un si dangereux voisin que personne n'osait passer d'une ville à l'autre sans sa permission. La réputation du Nouveau-Fort ne se borna pas aux environs de Quimperlé, car les jeunes gens de la Bretagne avaient composé une chanson commençant par ces mots : « Gardez-vous du Nouveau-Fort, » chanson que les garçons et les filles du pays répétaient partout (2).
(1) Froissart, liv. I, part. 11, p. 698.
(2) Buchon affirmant que cette chanson ne se trouve dans aucun autre manuscrit que celui dont il a fait usage pour son édition de Froissart, nous )a donnons ici en entier, comme spécimen du genre à celte époque :
« Gardés vous dou nouviau fort,
II arriva que cette chanson fut chantée en présence du sire de Clisson et des barons bretons, qui étaient encore à Lambaile, et qui, en l'entendant, s'écrièrent : « A Dieu le veut! Les enfants nous apprendront à guerroyer. Vraiment, n'est-ce pas chose bien séant, que nous savons nos ennemis si près de nous, qui ont toute cette saison robé, pillé le pays et si ne les allons point voir? Il nous convient chevaucher vers ce Nouveau-Fort, et tant faire que nous l'ayons en messire Jean d'Evreux dedans.
« Vous qui allés ces allucs; « Car laiens prent son déport « Messire Jehan D'Evrues.
« Il a gens trop bien d'accord, « Car bom leur est Yiés et nues :
« 11 n'espargnent foible ne fort ; « Tantost aront plains leurs crues « De la Mote-Marciot « D'autre avoir que de viés oés; « Et puis menront a bom port « Leur pillage et leur conques.
« Gardés vous, etc.
« Clicbon, Rohem, Rochcfort, « Bcaumanoir, Laval, entrues « Que li dus à Saint-Bricu « Dort, chevauches les frans allnes, « Fleur de Brctaignc, oultrc bort « Estre a renommés sues; « Et maintenant outc mort « Dont ces piles et grans dues.
« Gardés vous, etc.
« Remonstre la ton effort « Se conquenre tu le pues, « Tu renderas maint surcot « A vos mères se tu voes* « En ce pais ont à tort « Prés moutons et gras bues, « Or paieront il leur escot « A ce coq se tu t'esmues.
« Gardés vous, etc. »
Il ne nous peut nullement échapper qu'il ne soit nôtre, et nous rendra compte de tout son pillage. »
Les seigneurs bretons laissèrent donc une partie de leurs forces à Lamballe, et, avec le reste, montant à deux cents lances environ, ils coururent au Nouveau-Fort. Dès qu'ils y furent arrivés, ils l'environnèrent de tous côtés, de sorte que personne ne pouvait leur échapper. Dans les premiers jours de l'arrivée des Bretons, il se donna de fréquents assauts et quelques hommes furent blessés de part et d'autre. Néanmoins, quoique bien pourvu de moyens de défense, le fort n'était pas en état de soutenir beaucoup d'attaques semblables.
Tandis que les seigneurs bretons pressaient vigoureusement le siège du Nouveau-Fort, le duc de Bretagne était presque au même instant informé que ses mineurs avaient perdu leur voie et qu'il fallait creuser une. nouvelle mine; que le duc de Lancastre n'était pas plus avancé dans son traité de paix, et que les barons bretons assiégeaient étroitement messire Jean d'Évreux dans son nouveau fort. Aussitôt que le duc eut appris cette dernière nouvelle, il s'écria :
«Tôt, aux chevaux! Si chevauchons coiteusement cette part, j'aurai jà plus cher la prise de ces cinq chevaliers que de ville ne de cité qui soit en Bretagne ; ce sont ceux, avec monseigneur Bertrand de Clayquin (Du Guesclin) qui m'ont plus fait à souffrir et que je désire le plus. Nous ne les pouvons pins aisément avoir que où ils sont : et nous attendrons là, je n'en fais nul doute, mais que nous nous hâtons; car ils désirent à avoir le chevalier messire Jean d'Évreux, qui vaut bien qu'on le secoure et r'ôte de ce danger. »
A ces mots, le duc et les seigneurs anglais s'armèrent, montèrent à cheval et partirent, suivis des chevaliers et des écuvers de leurs troupes respectives, avec leurs serviteurs, qui les suivirent le mieux qu'ils purent. « Ainsrsoudainement, dit Froissart, se défit le siège de Saint-Bricuc des Vaux. •>
Le duc de Bretagne -et ses alliés anglais, qui haïssaient également le sire de Clisson , étaient tellement impatients de surprendre les barons bretons, qu'ils ne s'arrêtèrent en route que pour reprendre haleine et qu'ils arrivèrent dans le voisinage du Nouveau-Fort avec des chevaux tout essoufflés; mais, malgré leur diligence et leur empressement, ils ne purent prendre le sire de Clisson tout à fait au dépourvu, car celui-ci fut informé assez à lemps de leur approche pour pouvoir faire monter ses hommes sur des chevaux sellés, ce qui lui donna juste l'avance qu'il lui fallait ; et, au moment de fuir, il pat, en regardant derrière lui, apercevoir l'épaisse colonne du duc arrivant sur lui au grand galop. * Alors les chevaux de la troupe du sire de Clisson surent ce que valaient les éperons, » car leurs cavaliers firent tout ce qu'il fallait pour les stimuler le plus possible, poursuivis qu'ils étaient par le duc acharné après eux. Clisson dut son salut au bon état de ses chevaux, tandis que ceux du duc étaient fatigués cl harassés de leur course effrénée, ce qui permit aux seigneurs bretons de pouvoir atteindre sans encombre la ville amie de Quimperlé.
Le duc y arriva peu de temps après que les seigneurs bretons y furent entrés, et il ordonna immédiatement un assaut; mais on lui conseilla de faire camper ses troupes et de donner aux hommes un peu de repos après une marche aussi fatigante, ce qui lui laisserait le temps d'examiner les fortifications. « Ils sont complètement entourés, ajoutait-on, et ils ne peuvent vous échapper, à moins que de s'envoler par les airs. Quimperlé n'est pas assez fort pour résister à votre puissance. » Se rendant à cet avis, le duc fit de grands préparatifs pour assiéger la ville.
Le premier jour, les Anglais ne firent qu'établir commodément leurs logis ; et, le lendemain, ils donnèrent l'assaut. Clisson se prépara à l'attaque, car il connaissait très- bien le sort qui l'attendait, et peu d'hommes, a cette époque, surent mieux
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que lui tirer parti de tout moyen possible de défense. Ce jourlà, un assaut acharné fut donné et dura, sans discontinuer, jusque dans l'après-midi; mais il fut repoussé sur tous les points : il n'y eut pas un homme ou une femme dans Quimperlé qui ne fût occupé à quelque chose, soit à dépaver les rues, à porter des pierres, à remplir des vases de chaux vive, soit à servir de l'eau aux hommes employés a la défense des fortifications. Le lendemain, l'assaut fut renouvelé avec le môme résultat.
Malgré ces succès, Clisson et les seigneurs bretons étaient mal à l'aise, parce qu'ils savaient que la ville ne pouvait tenir longtemps contre de tels assauts; et ils pensèrent qu'il était plus sûr de se rendre et de payer une rançon que de courir te risque d'être pris les armes à la main, car ils connaissaient parfaitement la haine mortelle que le duc avait contre eux tous. Ils lui envoyèrent donc un héraut pour lui exprimer leurs désirs ; mais le duc ne voulut rien entendre et répondit durement sans hésiter :
« Héraut, retournez et leur dites de par moi que je n'en prendrai jà nul s'ils ne se rendent simplement.
— Cher sire, répondit le héraut, a qui l'on avait peut-être dicté d'avance ce qu'il aurait à dire; ce serait grand dureté se, pour loyaument servir leur seigneur, ils se mettaient en lel danger.
— Leur seigneur ! reprit dédaigneusement le duc. Ils n'ont autre seigneur que moi ; et se je les tiens, ainsi que j'ai espérance que je ferai, je leur remontrerai que je suis leur sire. Si que, héraut, retournez; vous n'en porterez autre chose de moi. »
Quand la réponse du duc leur fut apportée par le héraut, elle donna aux seigneurs bretons les plus vives inquiétudes, car elle confirmait leurs craintes à l'endroit de la haine implacable du duc ; et ils étaient bien convaincus que leur défense n'a-
boutirait à rien, attendu qu'il leur était impossible de continuer la résistance qu'ils avaient faite pendant les deux premiers jours du siège. C'est pourquoi ils renvoyèrent le héraut au duc pour offrir une reddition sans conditions s'ils n'étaient secourus dans les quinze jours. Le duc, après en avoir conféré avec le comte de Cambridge et les chefs anglais, accepta les termes proposés, mais en réduisant le délai à huit jours au lieu de quinze. Les barons bretons furent obligés de se contenter du court répit qui leur était accordé, espérant que quelque coup de fortune imprévu viendrait les arracher à cette périlleuse situation, car ils n'avaient rien ù espérer du duc qui les haïssait, a pour tant qu'ils lui avaient été trop contraires, » et avait déclaré qu'il n'accepterait pas de rançon (t).
Heureusement pour eux, il arriva que le roi de France fut informé du siège de Saint-Brieuc et de la situation des seigneurs bretons; et comme Charles avait fort à cœur d'arracher des partisans aussi importants de sa cause à la vengeance du duc de Bretagne, il avait établi un service de cinq a six courriers allant nuit et jour de Paris en Bretagne et de Paris à Bruges, « qui lui rapportaient journellement des nouvelles de quatre-vingts à cent lieues de distance. » Dès qu'il fut informé du danger, imminent que couraient les seigneurs bretons à Quimperlé, sachant combien peu ils avaient à espérer de la clémence du duc de Bretagne, le roi envoya un message au duc d'Anjou et le chargea de conclure sur-le-champ un traité à quelque prix que ce fût, de manière à y comprendre les frontières de la France, en lui expliquant en môme temps les motifs qui le déterminaient à cela. Le duc d'Anjou, « qui avait les légats du pape en sa main, » se mit à l'œuvre et conclut immédiatement une trêve à partir du 27 juin 1375 pour
(i) Froissart, Uv. I, part, n, pp. G9S-701.
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finir au dernier jour du même mois de Tannée 1376 (I).
Aussitôt que le traité fut signé et que le duc de Lancastre en eut délivré copie à deux de ses chevaliers pour la porter an doc de Bretagne, le duc d'Anjou, afin de presser leur marche et d'éclairer leur chemin, ordonna à deux sergents d'armes appartenant à son frère le roi de France d'accompagner ces chevaliers; les sergents devaient se procurer des chevaux frais tout le long de la roule et ne s'arrêter ni jour ni nuit avant d'avoir trouvé le duc de Bretagne. Le duc d'Anjou et les légats du pape prièrent les chevaliers, et le duc de Lancastre leur commanda de ne pas perdre une seule minute en route. Aussi firent-ils une telle diligence que, en cinq jours, ils allèrent de Bruges à Quiraperlé, où ils trouvèrent le duc de Bretagne dans sa tente, jouant aux échecs avec le comte de Cambridge.
Les chevaliers remirent immédiatement au duc la lettre contenant le traité, avec Tordre du duc de Lancastre de lever sans délai le sié^B de toute place devant laquelle il pourrait être. Le duc de Bretagne fut extrêmement contrarié en recevant cet ordre. II secoua la tête et, après être resté quelque temps silencieux, il s'écria : « Maudite soit Theure où j'ai consenti à accorder une trêve à mes ennemis. »
Ce fut ainsi que fut levé le siège de Quimperlé, au grand chagrin du duc de Bretagne autant qu'à la grande satisfaction des barons bretons, qui, le matin du jour où ils lurent délivrés, auraient donné deux cent mille francs pour se trouver en sûreté à Paris.
Ainsi finit l'expédition de Bretagne, qui fut, de toute manière, si infructueuse pour le duc. Le comte de Cambridge et les seigneurs anglais retournèrent immédiatement après en Angleterre.
(I) Froissarl, liv. I, part. nt pp. 701, 702. — Rymer, t. III, part, n, p. 1031. Ce traité fut signé par le duc de Bourgogne pour la France et par le duc de Lancastre pour l'Angleterre.
Le duc de Bretagne, après avoir rendu visite à sa femme, qu'ilavait laissée à Auray depuis plus d'un an, alla à Brest, où il resta quelque temps pour mettre ordre à ses affaires.
Comme le duc de Bretagne devait, en vertu du traité de Bruges, quitter le duché sans délai, son séjour prolongé donna de l'ombrage au connétable et au sire de Clisson, qui lui écrivirent pour lui rappeler qu'il avait violé le traité en demeurant dans le duché et en gardant avec lui un plus grand nombre de gens d'armes qu'il ne lui était permis d'en avoir dans les châteaux qui lui appartenaient encore. A cette lettre le duc répondit de Brest, le 2 septembre 1375, qu'il n'avait rien fait de contraire aux termes du traité, et que, s'il avait été fait quelque chose dans ce sens-là, sans sa participation, il était prêt à le réparer; mais qu'il quitterait la Bretagne quand il lui plairait. Néanmoins, le duc ne put conserver l'attitude menaçante qu'il avait prise dans sa réponse, et il fut obligé de quitter le duché bientôt après, emmenant avec lui sa femme en Angleterre (1). La ville et le château de Saint-Sauveur furent livrés au connétable, suivant une des clauses du traité de Bruges, sur paiement d'une somme de quarante mille francs par le roi de France (2).
(1) Le chroniqueur de Saint-Brieuc dit que le duc était allé voir sa femme à Auray l'année précédente et l'avait ensuite emmenée avec lui en Angleterre. Croniron Biioccnse, sub anno 1374.
(2) Rymer, t III, part, n, p. 1033. Froissait, p. 702, affirme que les Français soutinrent que Saint-Sauveur n'était pas compris, de même que Quira perlé, dans le traité, et qu'il fut livré contre les remontrances du gouverneur, par crainte des menaces du connétable; mais c'est a tort, car non-seulement Rymer donne les conditions auxquelles la place fut rendue, mais il public encore le reçu des 40,000 francs payés par le roi de France à Edouard III. T. III, part n, pp. 1040, 1041, 1048.