‹ Bertrand Du Guesclin et son époqueChapitre 50 sur 60 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Les légats du pape prolongent la trêve entre la France et l'Angleterre pendant une aunée encore. — Mort do Prince-Noir, Edouard. — Charles Y se prépare à envahir l'Angleterre par mer. — Mort d'Edouard III. — Couronnement de Richard II. — Succès des armes françaises en Picardie et en Aquitaine.

Le i* novembre 1375, les conférences furent reprises à Bruges entre les duc d'Anjou et de Bourgogne, pour la France, et le duc de Lancastre, le comte de Cambridge et autres, pour l'Angleterre. Vers ce même temps, les commissaires et leur suite furent invités par le duc de Bourgogne à une grande fête à Gand, où fut proclamé un tournoi de cinquante chevaliers et de cinquante écuyers. Un grand nombre de nobles distingués et de dames de haut rang y assistèrent également; et les joutes et les danses durèrent pendant quatre jours. A l'issue des fêtes, les commissaires se rendirent à Bruges, où diverses propositions tendant à la paix furent soumises, par l'intermédiaire des légats du pape; mais, comme chaque partie demandait ce que l'autre n'était pas disposéea accorder, ilfut impossiblede concilier leurs prétentions opposées. Edouard III voulait que toutes les conquêtes qu'avait faites la France lui fussent rendues ; que le solde de la rançon du roi Jean, dû au moment où éclata la guerre entre les deux royaumes, fût payé, et le captai de Buch mis en

liberté. Du côté de Charles V, on demandait que l'argent déjà compté pour la rançon du dernier roi fût remboursé, et que les fortifications de Calais fussent démolies.

Les parties n'ayant rien voulu rabattre de leurs prétentions, les commissaires virent, a la fin, le i î mars 1376, qu'ils ne pouvaient que prolonger la trêve jusqu'au 1er avril de l'année suivante (1).

Par la suspension d'armes survenue entre les deux pays, bien des membres des grandes compagnies, qui avaient trouvé à s'employer pendant les guerres de la France et de l'Angleterre, étaient maintenant mis hors de service; et ils reprirent bientôt leurs vieilles habitudes de brigandage et de pillage. Les plaintes que firent ses sujets de leurs ravages arrivèrent bientôt aux oreilles du roi de France, qui, ne connaissant pas d'autre moyen de débarrasser le royaume de ces dangereux pillards, chargea messire Enguerrand de Coucy, qu'il savait désireux de faire valoir certaines prétentions qu'il avait sur l'Autriche, de les conduire hors du pays. Le sire de Coucy s'empressa d'accepter cette proposition, et, avec l'aide du roi de France, qui avança une partie des fonds nécessaires pour.payer les chefs, il réunit les bandes éparses et les conduisit jusque sur les bords du Rhin. Là, les chefs des grandes compagnies s'aperçurent que le duc d'Autriche, en apprenant leur approche, avait brûlé et dévasté le pays à trois jours de marche du fleuve, et, comme ces compagnies ne voulurent jamais se donner la peine de faire la guerre dans un pays qui n'offrait rien à piller, elles refusèrent d'aller plus loin. C'est pourquoi le sire de Coucy, craignant que leurs chefs ne se saisissent de sa personne pour le livrer au duc d'Autriche , quitta son camp de nuit sous un déguisement avec trois serviteurs seulement, et retourna en toute hâte

(I) Froissart, liv. I, part, n, p. 704. — Rymer, t. III, part, n, pp. 1040.

a Paris. Après la disparition subite dusiredeCoucy, les grandes compagnies ne tardèrent pas à le suivre en France (1).

Le 8 juin 1376, le Prince-Noir Edouard, dont la santé s'était affaiblie de jour en jour, mourut à Westminster à l'âge de quarante-six ans. Il fut regretté de la nation anglaise, à cause des grandes espérances qu'on avait conçues de lui, d'après les qualités brillantes dont il avait fait preuve et le succès invariable de toutes ses entreprises jusqu'à la fin de son infructueuse expédition d'Espagne. Ce prince avait beaucoup de qualités et peu de défauts. 11 excellait dans tous les exercices militaires et possédait au plus haut degré l'esprit chevaleresque de l'époque. Aimant le luxe, il menait grand train, et aucun monarque de son temps n'eut une cour plus brillante. Ses manières s'étaient polies au contact permanent de la bonne société, que sa libéralité et ses goûts élevés avaient attirée autour de lui. Il était courtois, condescendant et d'un accès facile; mais il était opiniâtre dans ses résolutions, impatient de la moindre opposition, sévère et môme cruel dans sa colère. Il avait le talent de savoir choisir et la fermeté de garder des ministres capables autour de sa personne, et, en paix comme en guerre, il fut toujours servi par les meilleurs conseils. Froissart, qui était un familier du prince, résume toutes ses bonnes qualités en le représentant comme a la fleur de toute la chevalerie du monde, » à son époque, et comme l'homme qui avait été le plus heureux dans les grands faits d'armes et dans d'importantes entreprises.

Le roi de France eut alors le loisir d'examiner la situation de ses affaires, et il ne put voir qu'avec la plus vive satisfaction le succès complet qui avait couronné sa politique inflexible, mais prudente. Les Anglais avaient été chassés de presque toutes leurs possessions de France, et leur allié, le duc de Bretagne, avait été dépouillé de tout son duché, excepté Auray, Brest et

(0 Froissart, liv. I, part, h, pp. 703-706.

Saint -Mahé. Comme presque tous ces succès furent obtenus par les armes ou les conseils de son connétable, Bertrand Du Guesclin, le roi lui témoigna l'estime qu'il faisait de tels services en lui accordant la vicomté de Pontorson (1).

Pendant l'hiver de 1376 et le printemps suivant, les nouveaux commissaires qui avaient été nommés par la France et l'Angleterre, pour renouer les négociations de paix entre les deux pays, firent tout ce qu'ils purent ponr remplir l'objet de leur mission; mais ils ne furent pas plus heureux dans leur tentative de conciliation des intérêts qui leur furent soumis, que leurs prédécesseurs ne l'avaient été un an auparavant. Il est probable que le dessein de Charles V, en offrant de traiter a cette époque, n'était que d'amuser les Anglais, car il savait qu'Édouard III était sur son lit de mort, et que, au milieu des troubles d'un nouveau règne, tous les avantages sur l'enfant qui allait lui succéder seraient probablement de son côté. Néanmoins, tandis que ses commissaires recevaient des propositions de paix et d'alliance entre les deux couronnes, le roi de France faisait des préparatifs sur une grande échelle pour envahir l'Angleterre par mer, sous messire Jean de Vienne et l'amiral de Castille.

Ces préparatifs étaient parfaitement connus en Angleterre et causaient beaucoup d'inquiétude aux ministres du roi: mais l'émouvante nouvelle que son vieil ennemi, qu'il avait si souvent vaincu, était près d'opérer une descente sur ses côtes n'arriva jamais au monarque anglais, car Édouard était hors de l'atteinte des choses du monde. Le roi usé gisait dans son palais de Shene (i), étranger aux affaires d'état et luttant avec ce qui

(1) Actes de Bretagne, L II, col. 173, et Preuves de Du Guesclin, par Du ChasteJet, p. 455. Cette concession était du 16 décembre 1376. Peu de temps après, le connétable rendit au roi de France, pour la somme de 15,000 fr., le comté de Montfort l'Amaury, que ce prince lui avait donné précédemment Preuves de Du Guesclin, p. 460.

(2) Aujourd'hui Richmond.

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lui restait de force pour se préparer à sa dernière heure. Le duc de Lancastre recevait toutes les affaires adressées au roi; Alice Pierce travaillait toujours au chevet de son lit; mais à la fin» ses médecins l'abandonnèrent, et Édouard rendit le dernier soupir le 21 juin 1377 dans la soixante-cinquième année de son âge et la cinquante et unième de son règne.

La mort d'Ëdouard III fut profondément regrettée de la nation anglaise, car c'était un homme sage et fort, qui eut réellement à cœur le bien de ses sujets. Son gouvernement domestique fut caractérisé par bien des lois salutaires, destinées à régulariser le commerce et améliorer l'administration de la justice; et sa politique étrangère fut populaire, quoique marquée, pendant la pins grande partie de son long règne , par des hostilités avec la France, qui dégénérèrent en une guerre sanglante et prolongée, tout^à-fait injustifiable dans son origine, ruineuse à soutenir, infructueuse dans ses résultats, et fatale dans ses conséquences ; mais elle éleva le caractère militaire de la nation anglaise, servit la vanité du peuple et valut au roi le titre de conquérant, qui, à toutes les époques, quoiqu'ayant le moins de droit à l'admiration des hommes, a été le plus recherché des souverains et le plus estimé des sujets.

La fortune ne suivit pas toujours les pas d'Édouard , et il s'est rarement présenté dans la vie des grands hommes un contraste aussi marqué que celui que nous offrent l'éclat et les succès du commencement et du milieu de son cours, et les nuages et les désastres qui s'amoncelèrent autour de son déclin. De l'invasion de la France, en 1345, sous le comte de Derby, à la bataille de Navarrete en 1366, la carrière militaire d'Édouard, par lui ou par ses lieutenants, fut une suite non interrompue de sucçès, et sa vie domestique fut à peine troublée par un chagrin ; son administration ferme, mais équitable et conforme aux lois, ne provoqua pas le moindre murmure. Mais, après cette période, sa

vie, sur la fin, n'offrit plus qu'un enchaînement de malheurs domestiques et de calamités publiques, car il perdit la reine, les meilleurs et les plus dignes de ses fils (I), et encourut la censure du parlement, à cause de son attachement déplacé pour d'indignes favoris (2), et de toutes ses anciennes possessions et nouvelles conquêtes en France il ne lui restait plus, à sa mort, que quelques places de peu d'importance en Aquitaine, excepté Bordeaux et Bayonne, et guère plus que Calais en Picardie.

Edouard 111 avait pris la précaution, l'année qui précéda sa mort, de faire reconnaître par son peuple, dans un acte solennel, à Westminster, son petit-fils Richard pour son successeur. Par lettres patentes, en date du 20 novembre 1376, Richard fut investi de tous les titres de feu son père le Prince-Noir, comme prince de Galles, duc de Cornouailles et comte de Chester; et, quoiqu'il n'eût que dix ans, il reçut pouvoir de convoquer le parlement. Le prudent monarque prit toutes ces mesures de précaution, de peur que son fils ainé, Jean de Gand, duc de Lancastre, qui s'était décoré du vain titre de roi de Castille, par suite de son mariage avec Constance, fille de Pierre le Cruel, n'aspirât dans son pays à des honneurs plus substantiels, aux dépens de son neveu en bas âge. Le duc était loin d'être populaire, car la masse de la population anglaise entretenait sur son compte les mêmes soupçons qui avaient déterminé la conduite du feu roi ; mais il était trop prudent pour lutter contre les désirs de son père et du peuple anglais relativement à la succession au trône. Richard fut donc couronné sans obstacle en grande

(1) Lionel, duc de Clarcnce, et le Prince-Noir.

(2) « Lesdites communes se plaignirent de divers officiers, cause de ce désordre, desquels lord Latymcr fut nolé comme le principal, avec dame Alys Pyers, dont le roi avait longtemps mésusé comme de m concubine, et un nommé nr Richard Scurry, chevalier, par les conseils et les sinistres menées duquel le roi avait été fourvoyé et le gouvernement du pays mal dirigé. » Fabian's Chronicks, p. 480.

pompe et avec acclamation, le il juillet 4377, dans la onzième année de son âge (i).

Tandis que les cérémonies du couronnement de Richard II avaient lieu à Wesminsler, une flotte française, sous le commandement de messire Jean de Vienne, amiral de France, fit une descente sur les côtes d'Angleterre, et prit la ville de Rye, sur les frontières de Sussex et de Kent. Après avoir pillé la ville, les Français y mirent le feu, et, montant ensuite sur leurs vaisseaux, ils firent voile pour l'Ile de Wight, où ils prirent, pillèrent et brûlèrent la ville de Yarmouth. En quittant l'Ile, ils prirentsans difficultés les villes de Plymoutb, Dartmouth, Winchelsea et Lewes, sur la terre ferme, qui furent également pillées et incendiées; ils ramassèrent un grand butin, et firent surtout beaucoup de riches prisonniers, qu'ils enlevèrent des villes et de la campagne, sur leur passage.

Après le sac de Lewes, messire Jean de Vienne, avec sa flotte, fit voile pour Douvres, où le comte de Cambridge et son frère cadet, Thomas de Woodstock, récemment créé duc de Buckingham par son neveu Richard, (attendaient avec un corps de quatre cents lances et de huit cents archers. L'amiral français, ayant été informé des préparatifs faits pour le recevoir, ne chercha pas à débarquer, mais il cingla directement vers Calais. Il y demeura à l'ancre pendant plusieurs jours; mais un vent violent le jeta ensuite sur les côtes de Normandie, et il fut obligé de chercher un refuge dans le port d'Harfleur (2).

La ville de Calais aux mains des Anglais était pour Charles V une source de perpétuelle inquiétude, car elle leur donnait en, tout temps une entrée facile dans son royaume; et, comme elle était imprenable par aucun des moyens connus a cette époque,

(1) Froissart, liv. I, paru n, pp. 707, 710. — Rymer, L III, part. », pp. i06o, 1070.

(2) Froissart, liv. 1, part, n, pr> 710-712.

tant qu'il y aurait facilité d'en approcher et de rapprovisionner par mer, le roi de France résolut, puisqu'il ne pouvait prendre la ville, de dépouiller les Anglais de certains châteaux qu'ils possédaient dans les environs de Calais. Us garnisons de ces forteresses faisaient de fréquentes excursions de maraudage dans les contrées environnantes, et journellement on venait se plaindre au roi de leurs déprédations. C'est pourquoi il arma une expédition sous les ordres de son frère le dûc de Bourgogne, qni partit immédiatement avec une force de deux mille cinq cents lances, pour attaquer ces châteaux. Le duc s'avança d'abord près d'Ardres, où il fit camper une partie de ses troupes sous des logis provisoires faits de branches d'arbre, tandis que la plus grande partie n'avait pour tout abri que le ciel ouvert. II avait amené avec lui de grandes machines, qui lançaient de lourds carreaux triangulaires pesant deux cents (i). Le duc, ainsi pourvu de grands moyens d'attaque , eut bientôt réduit les châteaux d'Ardres, de Planche, de Balinghem et d'Ordruick, en permettant à la garnison de chacune de ces villes d'en sortir avec leurs bagages. Ces conquêtes réduisirent les possessions anglaises en Picardie à la ville de Calais.

Tandis que le roi de France cherchait à tenir les Anglais occupés chez eux et dans les environs de Calais, il mit sur pied une autre expédition à Toulouse, sous les ordres du connétable et du duc d'Anjou, pour leur enlever les quelques forteresses qu'ils possédaient en Aquitaine. Avec un corps nombreux do gens d'armes et d'autres troupes, commandé par un certain nombre de nobles français, gascons et bretons, le connétable * marcha sur Bergerac et campa près de la ville, sur la Dordognc. Comme elle était puissamment fortifiée, il n'y eut, pendant les huit premiers jours du siège, que quelques escarmouches insi-

(I) « Ils firent dresser et appareiller leurs canons, qui portaient carreaux de deux cents pesant. » — Froissait, liv. I, part, u, p. 7 H.

gnifianles aux barrières entre les jeunes chevaliers et écuyers des deux partis. C'est pourquoi les chefs de l'armée assiégeante résolurent, dans un conseil, d'envoyer chercher à la Réole une grande machine militaire capable de lancer d'énormes pierres et de contenir cent combattants. Messire Pierre du Beuil fat chargé de cette expédition, avec trois cents lances d'élite, qui passèrent la Dordogne et prirent le plus court chemin pour aller à la Réole. Le siégé de Bergerac n'était pas ignoré de sir Thomas Felton, sénéchal de Bordeaux, qui, ayant été informé des préparatifs du duc d'Anjou, avait fait demander des renforts en Angleterre; mais les conseillers du jeune roi étant tout absorbés par les incidents d'un nouveau règne, ses demandes ne furent pas écoutées. Le seul secours qu'il pût obtenir en ce moment lui vint de quatre nobles gascons, les sires de Mucidant, de Ro* sera, de Duras et de Langurant, qui le rejoignirent à Bordeaux avec cinq cents lances environ. Après l'arrivée de ces renforts, sir Thomas Felton, avec les barons gascons et plus de trois cents lances, partit de Bordeaux pour surveiller les mouvements de l'armée française, et prit position ù Aymet entre la Réole et Bergerac.

Le connétable de France fut immédiatement prévenu qu'on corps d'hommes d'armes anglais avait quitté Bordeaux sons le commandement de sir Thomas Felton; et, craignant pour la sûreté du détachement sous les ordres de messire Pierre de Beuil, il envoya messire Pierre de Mornay et Evan de Galles, avec une force d'élite de près de trois cents lances, rejoindre leurs camarades. Le premier détachement arriva sans obstacle à la Réole ; et, après avoir mis sur des chariots la machine qu'ils étaient venus chercher, ils prirent, pour retourner à Bergerac, une autre route que celle par laquelle ils étaient venus, parce qu'il fallait un chemin plus large pour que la machine pût passer. Près d'Aymct, où sir Thomas Felton s'était posté pour les attendre, ils furent rejoints par le détachement de

messire Pierre de Mornay, et ils avancèrent des lors avec plus de confiance, leurs forces réunies s'élevant maintenant à près de six cents hommes. Dès que sir Thomas Felton eut appris qu'un corps de Français venait de la Réole avec une grande machine militaire, il ordonna à ses hommes de s'armer et de monter à cheval pour une attaque immédiate. Us Français n'étaient pas moins désireux de se battre : aussi à peine se fut-on reconnu qu'on donna de part et d'autre de l'éperon aux chevaux ; on abaissa les lances et, les cris de guerre poussés des deux parts, une lutte sanglante s'engagea, d'abord à la lance et ensuite à l'épée, lutte soutenue des deux côtés avec beaucoup d'acharnement ; car les combattants étaient des hommes d'élite. Mais, à la fin, les Anglais furent obligés de lâcher pied, après avoir eu beaucoup de morts; et leur chef, sir Thomas Felton, fut fait prisonnier avec les quatre seigneurs gascons et une quantité d'autres de rang inférieur.

Le lendemain du combat d'Aymet, les troupes françaises arrivèrent à Bergerac avec la machine, qu'ils dressèrent aussitôt devant la ville ; ce qui alarma tellement les habitants, déjà informés de la défaite et de la captivité de sir Thomas Felton, les seuls dont ils espérassent du secours, qu'ils insistèrent fortement auprès du gouverneur de la forteresse sur la nécessité de capituler immédiatement, attendu qu'ils n'avaient rien à attendre de nulle part et qu'ils ne pouvaient guère tenir plus longtemps. Le gouverneur, messire Perducas d'Albret, partisan brave et expérimenté, était décidé à défendre la forteresse jusqu'au bout; c'est pourquoi il essaya de calmer les craintes des bourgeois, en leur disant qu'ils étaient parfaitement fournis de provisions et d'artillerie, et tout à fait en état de défendre la ville contre des lorces quelconques. Ces raisons ne purent prévaloir contre les avis plus caractérisés du connétable, qui fit informer les habitants que tous leurs principaux chefs avaient été

faits prisonniers, de sorte qu'ils ne pouvaient plus désormais

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compter que sur eux-mêmes; et il les prévint que, si la ville était emportée d'assaut, personne d'entr'eux ne serait reçu à merci. Cette menace eut tout son effet: les bourgeois tinrent conseil, à l'insu du gouverneur, et proposèrent de capituler, à condition qu'on ne mettrait aucun homme d'armes en garnison dans leur ville. Messire Perducas d'Albret, en apprenant la proposition des habitants, monta sur-le-champ à cheval, et, accompagné de ses propres soldats, il quitta la ville et se rendit à la forteresse de Monenq. Bergerac ouvrit, immédiatement après, ses portes a l'armée française.

Les barons gascons qui avaient été faits prisonniers à Aymet, sous sir Thomas Felton, prêtèrent les serments d'hommage et de fidélité au duc d'Anjou ; et, comme ils promirent de devenir désormais loyaux Français, il furent dispensés de toute rançon. Peu de temps après leur délivrance, deux d'entr'eux, les sires de Duras et de Roscm, quittèrent le camp de l'armée française avec le dessein apparent de retourner dans leurs propres châteaux ; mais, lorsqu'ils se virent de nouveau libres, ils changèrent d'avis, et se demandèrent l'un à l'autre :

« Comment pouvons-nous servir le duc d'Anjou et les Français, quand nous avons toujours été loyaux Anglais? Il nous vaut mieux a mentir notre serment envers le duc qu'envers le roi d'Angleterre, notre seigneur naturel de qui nous a tant de bien fait. »

Après avoir imposé à leur conscience au moyen de ces arguments, les deux barons retournèrent à Bordeaux et se présentèrent au sénéchal de Landes et au maire de la ville, qui, les ayant questionnés sur la manière dont ils avaient été délivrés, reçurent d'eux cette réponse :

« Nous vous disons bien que, au faire le serment, toujours en nos cœurs nous avons réservé nos fois devers notre naturel seigneur le roi d'Angleterre, ni pour chose que nous avons dit ou fait nous ne demeurerons jà Français. »

Cet acle de mauvaise foi des barons gascons parvint bientôt aux oreilles du duc d'Anjou, qui jura de ne rien écouter qu'il n'eût saccagé les terres des sires de Duras et de Rosem.

Après la capitulation de Bergerac, les autres villes et châteaux appartenant aux Anglais assiégés par l'armée française ne firent qu'une faible résistance ; et en peu de temps, Chatillon surlaDordogne, Sauveterre, Sainte-Bazeille, Montségur, Amberochc et Saint-Macairc ouvrirent leurs portes aux Français. Tandis qu'ils étaient devant Saint-Macaire, qui tint un peu plus que les autres villes, le connétable envoya plusieurs forts détachements, sous les ordres de messire Louis de Sancerre, maréchal de France, d'Êvdn de Galles, du sire de Coucy, de messire Percevaulx d'Aincval et de Guillaume de Montcontour , pour chasser les Anglais du pays. Ces compagnies restèrent dehors six jours, et, dans ce peu de temps, elles reçurent la soumission d'une foule de villes et de forteresses (1). Ils n'éprouvèrent nulle part de grande résistance, car il ne restait plus dans le pays que quelques gens d'armes anglais, qui, à l'approche des Français, se réfugièrent à Bordeaux.

Après la capitulation de Saint-Macaire, l'armée française marcha sur Duras et essaya de l'emporLer immédiatement par escalade. Une quantité d'échelles furent dressées contre les murs, et l'assaut se prolongea la plus grande partie du jour ; de hardis et brillants faits d'armes eurent lieu des deux côtés ; mais les assiégés se défendirent jusqu'au soir, où les maréchaux de l'armée française firent donner le signal de la retraite, et l'armée rentra au camp.

U lendemain, avant la reprise de l'assaut, le duc d'Anjou lit publier par un héraui, dans tout le camp, une récompense

(I) Morice dit que l'on compte plus de trois cents places et forteresses qui se rendirent aux François dans l'espace de trois mois. Hi$t. de Bretagne, t. I, p. 3ho.

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de cinq cents francs pour celui qui entrerail le premier dans Duras. La grandeur de la somme poussa bien des hommes d'armes nécessiteux à des actes extraordinaires de valeur, tandis que d'autres, mus seulement par la gloire de l'aventure, tentèrent d'escalader les murs. Parmi ces derniers était le sire de Langurant, l'un des barons gascons pris à Aymet avec sir Thomas Felton, qui gravit le premier une échelle d'escalade, épée en main, et chercha à pénétrer dans la ville. Il avait été trèscontrarié de la désertion de ses anciens compagnons d'armes, et peut-être était-il désireux de montrer à ses nouveaux alliés qu'ils n'avaient pas à craindre une pareille mauvaise foi de sa part. Il fit dans cet assaut des prodiges de valeur, dont les spectateurs furent témoins avec crainte et admiration ; car H exposa gravement sa vie. En cherchant, en effet, à gagner le haut du mur, il perdit son bassinet avec tout son casque, et il aurait été tué sur la place, si un de ses écuyers, qui le suivait de près, n'avait pas protégé sa tète avec un bouclier, le mettant ainsi en état de descendre à terre. Guidés par des motifs également chevaleresques, messire Jean Jumont et raessire Jean de Rosoy accomplirent maint vaillant fait d'armes. Sur un autre point, le sire de Sorel gravit une échelle et combattit corps à corps avec les assiégés sur les remparts. 11 soutint le combat avec tant d'adresse et de fermeté, que tous les spectateurs pensèrent qu'il était le plus digne de remporter le prix de la valeur ; mais il reçut un coup de lance qui le précipita du mur, et, en tombant du haut jusqu'au fond du fossé, il eut le cou rompu par sa chute. A la fin, messire Tristan de Roye et messire Jean de Rosoy entrèrent les premiers, et la ville fut gagnée. Après ces conquêtes, le duc d'Anjou donna l'ordre à Evan de Galles, avec un corps nombreux de Poitevins, de Bretons et d'Angevins, de faire le siège de Mortagne sur la. Gironde, commandée alors par le souldich de l'Estrade. Ensuite, le duc licencia son armée et retourna à Toulouse, où il donna un magnifique sou-

per au connétable et aux autres seigneurs qui l'avaient servi dans cette campagne (1).

(!) Froissart, liv. II, pp. 3-H.

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