CHAPITRE XXII
Charles V se résout à chasser le roi de Navarre de ses possessions en Normandie. — Assassinat d'Evan de Galles. — Tentative infructueuse des Anglais pour envahir la France , sous le commandement du duc do Lan castre et du comte de Cambridge. — Le connétable fait lever le siège
de Cherbourg.
Le roi de France, ayant chassé les Anglais de la plupart des possessions qu'ils avaient dans son royaume, dut porter son attention sur un vieil et implacable ennemi personnel, Charles le Mauvais, roi de Navarre. La mort de la reine de Navarre, sœur du roi de France, qui eut lieu le 3 avril 4373, non sans qu'on soupçonnât un empoisonnement (i), rompit le seul lien qui eût jamais existé entre les deux rois. Sans cesse remuant et intrigant, et rendu plus inquiet encore par l'insuccès de ses plans et la perte d'une portion de ses États, Charles le Mauvais n'avait pas seulement renoué des relations avec la cour d'Angleterre depuis
(1) Tel fêtait le caractère du roi de Navarre, qu'il ne mourut pas de personnage de quelque importance dans son cercle , qu'on n'eût des soupçons d'empoisonnement ou autre moyen violeut. Du Tertre, dan* sa déposition , affirme néanmoins d'une manière très-positive qu'il n'y avait pas de motif à l'accuser dans le cas de la reine de Navarre, qui était morte d'une maladie du cœur. — Procès criminel fait à Pierre Du Tertre , secrétaire du roy de Navarre , dans le Recueil de pièces sur Chartes le Mauvais, par M. Secousse, p. 410.
Pan née 1375, en cherchant à contracter des alliances au préjudice de la couronne de France, et usé de tous les moyens pour créer des embarras à l'intérieur du royaume en fomentant une querelle entre Charles V et un prince du sang, Philippe d'Àlençon, archevêque de Houen, mais il y a de fortes présomptions de croire qu'il avait formé le plan délibéré d'empoisonner le roi de France lui-môme.
Ce dessein mauvais semble avoir été projeté peu de temps après la mort de la reine de France, qui eut lieu le 6 février i 378 ; car, bientôt après, Charles V fut informé par des lettres, qu'il reçut de plusieurs personnages distingués, des machinations du roi de Navarre, et que de Rue, son valet de chambre, connaissait tout ce complot. Peu après, de Rue fut arrêté et soumis à une rigoureuse enquête par une commission à la tête de laquelle se trouvait le Chancelier de France.
Dans ses dépositions, qu'il reconnaît avoir faites sans contrainte, quoiqu'on en puisse douter d'après la nature des faits révélés par sa confession, de Hue déclare qu'il resta quinze jours avec le roi de Navarre après le départ de son fils aîné Charles, infant de Navarre, pour la France, et que dans cet intervalle le roi de Navarre lui dit qu'il nourrissait depuis longtemps le projet d'empoisonner le roi de France, et qu'il lui avait expliquées mesures qu'il avait prises pour l'exécution de ses desseins. Le roi de Navarre apprit ensuite à de Rue qu'il avait fait usage d'un poison fabriqué dans son royaume par une juive, et qu'il l'avait donné à son valet de chambre et à un officier de sa table nommé Drouet. Le roi de Navarre voulait envoyer cette personne à son fils, soqs un faux prétexte, et, après un entretien avee de Rue, Drouet eut ordre d'aller trouver un de ses cousins qui était employé dans les cuisines du roi de France, d'essayer de corrompre ce cousin et de l'engager à mettre le poison dans les mets qui devaient être servis sur la table de Charles V. De Rue ajouta
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également qu'il avait élé informé ensuite de tous ces détails par Drouet lui-même (!).
Avec cette révélation et beaucoup d'autres témoignages sur les desseins criminels de Charles le Mauvais extraits des dépositions de de Rue, le roi de France résolut de ne garder aucune mesure avec un ennemi tel que le roi de Navarre, et de le chasser de toutes les possessions du royaume. Charles V accorda un saufconduit à Charles, infant de Navarre, alors en Normandie, pour venir à Paris, et celui-ci accepta aussitôt l'invitation et amena avec lui une partie des principaux commandants des forteresses que le roi de Navarre possédait en Normandie. Quand le jeune prince fut informé de l'arrestation du chambellan de son père, il demanda sa mise en liberté , demande à laquelle le roi de France ne répondit qu'en chargeant un de ses conseillers d'apprendre au jeune prince les crimes et les coupables manœuvres du roi de Navarre contre la couronne et le royaume de France, et de lui lire les réponses de de Rue dans son récent interrogatoire. Le prince, alors Agé de seize ans seulement, fut frappé d'horreur aux crimes dont on accusait son père ; et il en témoigna ouvertement son indignation en aidant son oncle, le roi de France, à prendre possession des forteresses du roi de Navarre en Normandie.
Comme c'était la politique du rusé roi de France de chasser
du royaume un ennemi intrigant et peu scrupuleux, et de lui enlever les moyens qu'il avait, par ses possessions de Normandie, de faciliter aux Anglais l'entrée de son royaume, il s'était préparé avec ûne armée, sous les ordres du connétable et du duc de Bourgogne, à exécuter prompteraent le dessein qu'il méditait. Aussi ces chefs furent-ils bientôt en état d'entrer en Normandie,
(t) Secousse, Hist. de Charles le Mauvais, part, h, pp. lo4, 156, Déposition de Jacrptes de hue, chambellan de Charles, roy de Xavarre, dans le Recueil de pièces sur Charles le Mauvais, par Secoustf, pp. 373-379.
et une de leurs premières conquêtes fut la ville de Bernay, dans le diocèse de Lisieux, où ils firent prisonnier Pierre du Tertre, secrétaire intime du roi de Navarre, qui l'avait servi comme un instrument docile pendant vingt-six ans et avait été au courant des projets les plus secrets de son maître. Du Tertre se rendit sur les promesses que lui firent le connétable et le duc de Bourgogne d'écrire au roi de France en sa faveur ; et le connétable promit en outre qu'il présenterait du Tertre au roi quand il irait a la cour.
Charles V avait, sur le secrétaire du roi de Navarre» des desseins différents de ceux que pensaient les chefs de son armée, car son but était de colorer le plus possible ses projets de déposséder Charles le Mauvais de ses forteresses normandes, en rendant son caractère odieux à tout le monde. Le roi de France s'attendait probablement à tirer autant d'utiles révélations du secrétaire qu'il en avait déjà eues du chambellan du roi de Navarre ; et, en conséquence, du Tertre fut conduit au Châtelet à Paris et soumis à un rigoureux interrogatoire semblable a celui qu'on avait employé au procès de de Rue, et on lui arracha une longue confession sur bien des faits importants du règne de Charr les le Mauvais.
Dans ses dépositions, duTertre raconta avec beaucoup de clarté et avec toute apparence de vérité plusieurs négociations dont il avait été chargé; il donna, avec beaucoup de détails, les projets de son maître, ainsi que la clef du chiffre dont ils s'étaient servis dans leur correspondance, et, tout en reconnaissant qu'il avait participé à bien des projets hostiles contre le roi de France, il repoussa avec indignation l'accusation de complicité dans toute tentative pour empoisonner soit le roi de France soit toute autre personne.
Quoique la confession de du Tertre n'impliquât aucun crime qu'un monarque étranger pût légalement punir, il n'en dut pas moins partager le sort de de Rue; et ils furent tous les deux
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jugés par le Parlement de Paris, le 16 juin, et condamnés à être décapités sur la place du marché, où leur tête devait rester tandis que les quatre membres de chacun d'eux resteraient suspendus à huit gibets qu'on dresserait près des quatre principales portes de Paris. Cet arrêt fut exécuté dans tous ses révoltants détails, le 21 juin 1378 (i).
En conséquence de la résolution où il était de dépouiller le roi de Navarre de tout ce qu'il possédait en France, Charles V envoya ordre au duc d'Anjou de s'emparer de Montpellier et de toutes les terres que Charles le Mauvais possédait en Languedoc. En recevant cet ordre, le duc dépêcha Jean de Beuil, sénéchal de Toulouse, à Montpellier, où celui-ci arriva le 20 avril! 378 et produisit immédiatement l'ordre du roi de France de prendre possession de la ville en son nom. I,es autorités manifestèrent d'abord quelque hésitation à se rendre à cette requête; mais l'indignation des habitants de la ville fut si grande en apprenant les criminelles tentatives de Charles le Mauvais sur le roi de France, qu'ils adhérèrent immédiatement à tout ce que de Beuil demandait d'eux (2).
Tandis que ces événemenls se passaient, les troupes du roi de France, commandées par le connétable et le duc de Bourgogne, assistés du comte d'Harcourt, de Bureau, sire de la Rivière, et d'autres chefs, n'étaient pqs inactives en Normandie. Une des premières forteresses qu'elles prirent au roi de Navarre fut Breteuil, où Pierre de Navarre, second fils de Charles le Mauvais, fut
(1) Secousse, Ilist. de Charles le Mouvait, part, h, pp. 179-191. Procès criminel fait à Pierre du Tertre, secrétaire du roy de Navarre, tlaus le Recueil de pièces sur Charles le Mauvais, par Secousse, p. 388.
(2) Kroissart raconiu différemment la reprise de possession de Montpellier par l«i n i de Frai ce, liv. Il, p. 2.*»; rn;ns Secousse, que Ion « suivi ici, est appuyé par Aigrefouille dans son Histoire de Montpellier, d'après les archives de la ville. Hist. de Charles le Mauvais, part. «> pp. 196, 197.
fait prisonnier avec Bonne, sa sœur. Après la prise de Pierre de Navarre, deux des fils de Charles le Mauvais furent amenés par leur oncle le roi de France à coopérer avec les chefs de son armée pour prendre possession des fortereses de Normandie, dont il réclamait le gouvernement pour ses neveux à la mort de leur mère (i). Néanmoins, les commandants de ces forteresses refusèrent d'obéir aux injonctions des enfants de Navarre; mais la plupart des garnisons ne firent guère qu'une ombre de résistance, et, dans les mois d'avril, de mai et de juin, les Français s'emparèrent par force ou capitulation de Pont Douvre, d'Avranches, de Remerville, de Beaumont-le-Roger, d'Evreux, de Mortain, de Pont-Audemer, de Pacy, de Nogent-Ie-Roy, d'Anet et de Breval (2).
Le château de Gavrai où était déposé une grande somme d'argent, outre les riches joyaux de la couronne appartenant au roi de Navarre, fit une vigoureuse résistance sous la direction de Ferrando d'Ayens, qui avait réussi à se sauver du siège d'Evreux ; mais, après avoir pris le commandement de Gavrai, en passant près d'un magasin de poudre à canon, situé dans une des tours du château, la poudre s'enflamma au contact d'une
(1) Froissart, Hv. Il, p. 23. Voir Secousse, Hist. de Charles le Mauvais, parL n, p. 194.
(2) Secousse, Recueil de pièces sur Clmles le Mauvais, pp. 437-455, et Hist, de Charles le Mauvais, part, u, pp. 18 1-2 16. — Le récit de Froissart sur taule cette campagne de Normandie est non-seulement incomplet, mais contradictoire. Dans les derniers chapitres de son livre premier, il meniionne seulement Pont-Audemer et Mortain comme s'étant rendus aux Français, et Pont-Douvre, Carenlan, Saint- Lô et Saint-Sauveur comme ayant reçu des garnisons françaises; et dans soir livre second, il n'ajoute qu'Avranches, Mouliniau, Couches, Pacy et Evreux. En outre, dans son livre premier, il attribue le commandement de l'armée au connétable, assisté du sire de la Rivière, et dans le second il ne fail aucune allusion au connétable comme ayant pris part à ces opérations, tandis qu'il est très-ciriaiu que le connétable et le duc de Bourgogne éi aient les chefs de l'armée.
chandelle allumée qu'il portait à la main, et il fut luéavec deux personnes qui le suivaient.
Nonobstant la terreur que produisit cet accident, la garnison tint toujours bon; mais les troupes du duc de Bourbon parvinrent à se loger dans les murs, près de la porte du château, et le connétable les serra de si près sur le côté opposé, qu'au bout de quelques jours ils furent forcés de se rendre. Le connétable se saisit de tous les trésors qui étaient dans le château pour le roi de France, qui le récompensa libéralement par un don en argent de la valeur de quarante-deux mille cent trente et un francs d'or, outre un présent de quatre mille francs pour les bijoux que le connétable avait sauvés du pillage. Ces conquêtes réduisirent les possessions du roi de Navarre en Normandie à la forte place de Cherbourg.
Tandis que le roi de France recevait presque chaque jour les nouvelles agréables de quelque ville ou château pris par ses troupes sur le roi de Navarre en Normandie, il apprit, avec un grand regret, la perte d'un de ses plus fidèles officiers, qui venait de succomber dans une autre partie du royaume. Evan de Galles, l'année précédente, avait mis le siège devant Mortagne-sur-Gironde, en Saintonge et l'avait si étroitement investie de tous côtés, que la garnison, réduite à manquer de tout, ne paraissait pas pouvoir tenir plus longtemps. Pendant ce siège, il prit à son service un Gallois du nom de Jacques Lamb, qui s'insinua dans sa confiance par d'hypocrites protestations d'attachement à sa personne, et en imposa à sa crédulité en lui présentant d'une manière fausse le sentiment national de ses compatriotes à son égard. Par ces menées, Lamb obtint un emploi près de la personne de son maître, et, bientôt après, devint son valet de chambre.
A ce siège, Evan avait l'habitude de se promener dès le matin, si le temps était beau, et de s'asseoir sur le tronc d'un arbre en face du château. Là, souvent il se peignait et achevait sa toilette,
et on venait l'y trouver pour l'entretenir d'affaires. Un beau matin, il se leva plus tôt que de coutume, la nuit ayant été tellement chaude que personne n'avait pu dormir, et sortit en déshabillé avec un manteau jeié négligemment sur ses épaules. Tout était tranquille dans les tentes; il n'y avait aucune sentinelle, car on regardait le château comme déjà conquis. Evan se rendit à sa place accoutumée, accompagné seulement de Lamb, son valet de chambre, qu'il renvoya bientôt dans sa tente chercher un peigne. Avec le peigne, Lamb rapporta un court stylet espagnol ; et a son retour, sans dire un mot, il plongea l'arme dans le corps de son maître, qui tomba mort sur la place.
L'assassin s'enfuit immédiatement au château de Mortagnc, et, se faisant reconnaître aux barrières, il fut admis dans le château et conduit devant le souldich de l'Estrade.
« Sire, dit Lamb, au châtelain, je vous ai délivré de l'un des plus grands ennemis que vous eussiez.
— De qui? demanda le souldich.
— D'Yvain de Galles, répondit Lamb.
— Et comment? dit le souldich.
— Par telle voie, » reprit Lamb; et il raconta comment il avait fait. Quand le châtelain l'eut entendu, il hocha la tête et, regardant le Gallois de travers, il lui dit :
« Tu Tas meurtri; et sache certainement, tout considéré, que, si je ne voyais notre très-grand profit en ce fait, je te ferais trancher la tête et jeter corps et tête dedans les fossés; mais puisqu'il est fait, il ne se peut défaire; et c'est dommage du gentilhomme, quand il est ainsi mort : plus y aurons de blâme quq de louange (i). »
Après la mort d'Evan de Galles, la garnison de Mortagnc résista encore, quoique singulièrement réduite par le manque d'approvisionnements, jusqu'à ce qu'elle fût secourue et le siege
(I) Froissart, liv. II, pp. 32, 37.
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levé par le sire de Neufville, récemment nommé sénéchal de Bordeaux.
Les Anglais ressentaient toujours l'injure faite par l'invasion des Français dans leur territoire, l'année précédente, sous le commandement de messire Jean de Vienne, et ils résolurent d'en tirer une vengeance éclatante ; en conséquence, dès que les affaires du royaume furent suffisamment arrangées, le duc de Lancastre et le comte de Cambridge, avec une grande flotte, une forte armée bien équipée et une nombreuse suite de nobles, firent voile pour les côtes de la Normandie. Ils espéraient rencontrer la flotte française en vue de la côte ; mais, en voyant que les Français n'étaient plus en mer, les Anglais se dirigèrent vers les côtes de la Bretagne, et jetèrent l'ancre dans le port de Saint-Malo. Bientôt après, ils débarquèrent près de la ville, et firent des préparatifs pour l'assiéger.:
La ville de Saint-Malo était alors commandée par un écoyer breton, homme d'armes très-habile, nommé Morfouace, qui, sans se laisser effrayer le moins du monde de la perspective d'un siège, fit ses préparatifs avec autant de bravoure que dTiabileté pour défendre la ville jusqu'à la dernière extrémité. L'approche des Anglais fut immédiatement publiée dans tout le pays; et le vicomte de Kohan, le sire de Combourg et messire Henri de Malestroit se jetèrent dans la ville avec deux cents gens d'armes, et leur arrivée opportune accrut considérablement la force et la confiance de la garnison.
Le roi de France, qui avait été informé du débarquement des Anglais, désirait extrêmement empêcher que la ville de Saint- Malo ne tombât entre leurs mains, car elle leur aurait toujours facilité l'entrée de la Bretagne de ce côté. En conséquence, il ordonna une levée extraordinaire de troupes, et eut bientôt rassemblé un grand corps de barons, de chevaliers et de gens d'armes, se montant à plus de dix mille hommes et commandé Dar le connétable de France, assisté des maréchaux de Sancerre
et de Blainville. L'armée française, une fois réunie, marcha directement sur Saint-Malo, et campa aussi près que possible des Anglais. On vit rarement une aussi grande réunion de nobles et de chevaliers distingués qu'il y en eut alors en Bretagne ; car les Français et les Anglais y étaient en force considérable. Il y avait entre les deux armées un canal que la mer remplissait deux fois par jour; et, même au reflux, il y avait toujours un petit courant d'eau. Là, à la marée descendante, se livraient de fréquentes escarmouches entre les jeunes chevaliers et écuyers des deux armées, qui accomplirent de brillants faits d'armes. Souvent, les chefs français rangeaient leurs troupes en ordre, et les Anglais pensaient, chaque fois, que c'était dans le dessein de leur livrer bataille ; mais ils étaient toujours désappointés autant de fois, « car le roi de France de ce temps craignait si les fortunes périlleuses qu'il ne voulait que ses gens s'aventurassent par bataille, s'il n'avait contre six les cinq. »
Après plusieurs manifestations semblables sans résultat, le comte de Cambridge jura que, s'il voyait d'autre tentative de bravades de la part des Français, il les attaquerait, quoi qu'il en pût résulter, ta lendemain le connétable de France, CDmme les jours précédents, forma ses bataillons en rang aussi près du canal qu'il put les placer ; et le comte de Cambridge, qui commandait la première division de l'armée anglaise, dit a ses soldats : « Qui m'aime me suive, car je suis décidé a les combattre. » Il s'avança ensuite au bord de l'eau. La marée commençait à monter, et ses archers se mirent à décharger leurs flèches sur les Français. Le connétable ramena alors ses troupes dans la plaine voisine, comptant que les Anglais avaient dessein de lui livrer bataille, et il désirait beaucoup les laisser s'avancer, parce qu'il pourrait les attaquer lorsqu'ils seraient dans l'eau. Le duc de Lancastre, qui observait ses mouvements, était prêt, avec une grande partie de l'armée anglaise, à appuyer son frère, s'il était nécessaire ; mais, lorsqu'il vit que les Fran-
çais s'étaient retirés de leur première position près du canal, il dit à Girard de Biez, écuyer du Hainaut, qui était près de lui :
« Girard, rçgardez mon frère, comme il s'expose; il fait voir aux Français qu'il leur livrerait volontiers bataille; mais ceux-ci n'en ont aucune envie. » En ce moment, le flux de la mer repoussa le comte de Cambridge et ses troupes, et ADglais et Français rentrèrent dans leurs camps respectifs.
Les Français gardèrent si soigneusement leur front sur le canal que les Anglais n'osèrent pas le passer ; et, pendant quelque temps, il n'y eut guère entre les deux armées qu'une petite escarmouche accidentelle entre les fourrageurs. Le duc de Lancastre, voyant que les opérations du siège n'aboutissaient à rien, résolut d'employer la mine; et, en conséquence il mil a l'œuvre ses ingénieurs, qui travaillèrent courageusement nuit et jour. Ce mode d'attaque était très-redouté du gouverneur Morfouace, qui savait très-bien , à raison delà solidité des fortifications et de l'abondance de ses approvisionnements, qu'il n'avait rien à craindre d'aucun autre côté. En conséquence, il mit tout en œuvre pour découvrir où travaillaient les mineurs, afin de pouvoir déjouer les plans des assiégeants. Une nuit que le comte d'Arundel était de garde, on découvrit la mine à Saint-Malo, et, comme on savait dans la ville que le comte n'était pas trèsvigilant, Morfouace, en ayant été informé, sortit secrètement avec un corps d'hommes d'élite, et se rendit à l'endroit où les mineurs étaient à l'ouvrage. Comme il l'espérait, il trouva toutes les sentinelles endormies. En conséquence, il détruisit la mine sans obstacle, et en renversa une partie sur les mineurs qui y étaient. Après cet exploit, Morfouace et ses hommes résolurent courageusement de réveiller les sentinelles de garde dans le camp près de la ville ; ils fondirent donc sur les tentes Tépée en main, en poussant leurs cris de guerre, et, après avoir tué et blessé une quantité d'Anglais, ils rentrèrent sans perte
ET SON ÉI'OULt. 515
dans la ville. Les troupes anglaises, tout effrayées, s'armèrent et se rassemblèrent autour de la tente du duc de Lancastre, qui fut très-étonné de tout ce mouvement et qui voulut en connaître la cause. Quand il sut que non-seulement l'attaque de nuit du camp, mais encore la destruction de la mine venaient du défaut de vigilance de la part des sentinelles de garde, il manda le comte d'Arundel devant lui et devant le comte de Cambridge, et le réprimanda sévèrement de sa négligence. Le comte d'Arundel en fut très-honteux, et il aurait préféré perdre cent mille francs.
La destruction de la mine et l'approche de l'hiver obligèrent les chefs anglais à lever le siège de Saint-Malo, de sorte que tous les préparatifs, les dépenses et le déploiement de celte expédition n'aboutirent absolument à rien de ce qu'on s'était promis. Arrivés chez eux, les chefs ne purent échapper aux murmures du peuple, dont une bonne partie revint de droit au comte d'Arundel. Après le départ des Anglais le connétable approvisionna la ville et le château de Saint-Malo, et résolut ensuite de faire le siège de Cherbourg. Il licencia la plus grande partie de son armée, en permettant aux chefs, parmi lesquels étaient les ducs de Bcrry, de Bourgogne et de Bourbon, le comte de la Marche et le dauphin d'Auvergne, de retourner chez eux avec leurs troupes; et il ne garda avec lui que le sire de la Rivière, avec environ trois cents gens d'armes bretons et normands.
Cherbourg était, a celte époque, une des plus fortes places du monde ; et, comme elle ne pouvait être réduite par la famine, elle était à l'abri des attaques des Français, puisque les Anglais étaient maîtres de la mer et qu'elle pouvait être facilement approvisionnée de ce côté.
Néanmoins, le connétable l'investit étroitement par terre et employa tous les moyens dont il pouvait disposer pour s'en s'en rendre maître; mais la solidité des fortifications et la
résistance de la garnison déjouèrent complètement tous ses efforts.
Pendant le siège, qui dura tout le reste de la saison, messire Olivier Du Guesclin, frère du connétable, sortit de Valognes avec quarante lances environ et s'approcha des murs de Cherbourg pour examiner les fortifications. Le même jour, sir John Arundel parcourait la ville à cheval en compagnie d'un écuyer Navarrois nommé Jean Cocq, lorsqu'il vint aux oreilles de celui-ci qu'on pouvait voir des remparts quelques troupes françaises.
« Messire, dit Jean de Cocq s'adressant à sir John Arundel, je viens d'apprendre que messire Olivier Du Guesclio, frère du connétable, a passé les bois pour venir examiner notre forteresse. Au nom de Dieu, faites-le poursuivre. Je saurai vous conduire de manière qu'il ne pourra pas nous échapper, et nous partagerons le butin ensemble. » Le chevalier anglais y consentit immédiatement; lui etl'écuyer navarrois s'armèrent à la hâte, montèrent à cheval et, avec environ cent lances d'élite, sortirent de la ville et entrèrent dans le bois où on avait vu les Français.
Quand messire Olivier Du Guesclin eut suffisamment examiné les fortifications pour se convaincre qu'elles étaient imprenables, il retourna à Valognes par la même route qu'il avait prise pour venir. 11 n'avait pas fait deux lieues qu'il fut attaqué par sir John Arundel et ses troupes, qui chargèrent immédiatement les Français en poussant leurs cris de guerre: Notre Dame 1 Arundel ! Les Français ne firent aucune résistance. Ils se dispersèrent dans toutes les directions et s'eofuirent dans les bois, chacun cherchant à se sauver ; mais, à la fin, messire Olivier Du Guesclin fut pris par Jean de Cocq, et dix ou douze de ses hommes faits prisonniers par les Anglais et emmenés à Cherbourg.
Le roi de France, ayant alors chassé le roi de Navarre du
comté dTîvreux et réduit ses possessions en Normandie à la seule ville de Cherbourg, était décidé à l'anéantir tout à fait en engageant son allié, le roi de Castille, à l'attaquer du côté de la Navarre. Henri de Castille répugnait d'abord à se mettre en hostilités avec Charles le Mauvais, son fils et héritier, Jean, ayant épousé l'année précédente Léonora, fille du roi de Navarre; mais quand il sut la conduite de Charles le Mauvais à l'égard du roi de France, et qu'il se fut rappelé l'insulte qui lui avait été faite l'année d'auparavant par le traité conclu entre la Navarre et l'Angleterre, il envoya son fils Jean avec une armée assiéger Pampelune; mais le sire deNeufville, sénéchal de Bordeaux, ayant appris l'invasion projetée delà Navarre, envoya messire Thomas Trivet, avec une force de cinq cents gens d'armes et de mille archers, au secours de Charles le Mauvais, qu'il trouva à Saint-Jean-Picd-dc-Port. Le chevalier anglais réunit ses troupes à celles du Navarrois, et l'armée combinée marcha au secours de Pampelune. Les Castillans, après une courte délibération, jugèrent plus prudent de ne pas attendre l'approche du roi de Navarre et de ses alliés ; et, en conséquence, ils levèrent le siège et retournèrent en Casjille.
L'obstacle que rencontra à Cherbourg le progrès de ses armes et l'invasion infructueuse de la Navarre par son allié, Henri de Castille , ne furent pas les seuls incidents de cette campagne qui contrarièrent le roi de France. D'autres événements de plus ou moins d'importance firent de celte année un point d'arrêt aux succès ininterrompus qui avaient accompagné les projets et la politique de Charles V depuis-que Bertrand Du Guesclin était revenu d'Espagne. Parmi ceux de moindre importance fut la défection d'un autre des seigneurs gascons faits prisonniers à Aymet l'année précédente. Des quatre barons qui avaient été relâchés sans rançon, à la condition de prêter les serments de foi et d'hommage au roi de France, deux d'entre eux, les sires de Duras et de Bosem, se replacè-
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rent de nouveau immédiatement après sous l'obéissance da roi d'Angleterre. Le sire de Mucidant resta avec le duc d'Anjou jusqu'à la fin de la campagne, et il alla ensuite ù Paris, où il demeura plus d'un an. Soit qu'il fût mécontent de la manière dont en le traita ou qu'il trouvât les choses à la cour de Charles V différentes de ce qu'il avait espéré, il commença à se repentir d'avoir abandonné le service «lu roi d'Angleterre. Après s'être consulté avec ses amis, il partit donc secrètement de Paris, et, accompagné de quatre serviteurs seulement, il se rendit à Bordeaux où ses gens le rejoignirent petit à petit. 11 se présenta à messire Jean Neufville, sénéchal de Bordeaux, el lui déclara qu'il préférait renoncer à son obéissance au roi de France plutôt qu'à celle de son seigneur naturel le roi d'Angleterre. Cet acte de mauvaise foi du sire de Mue idem irrita tout particulièrement le duc d'Anjou, devant lequel les serments avaient été prêtés; et il jura que, s'il prenait de nonveau le sire de Mucident, il lui ferait trancher la tête. Le baron gascon apprit cette menace du duc d'Anjou ; et, dans la suite, il eut grand soin d'éviter qu'elle pût être mise à exécution.
Le sire de Langurant, qui avait été fait prisonnier en même temps que les autres seigneurs gascons, non-seulement garda sa tidélilé aux Français, mais il fit de fréquentes courses sur les terres de ses anciens compagnons d'armes, les sires de Duras, de Hosem et de Mucident, dont il était extrêmement mécontent, à cause de la légèreté avec laquelle ils avaient traité leurs serments. C'était un chevalier adroit et téméraire; et, un jour qu'il voyageait à cheval avec quarante lances de sa suite, il arriva au château de Carvilac, alors commandé, pour la famille du captai de Buch, par un écuyer nommé Bernard Courant. Cachant ses hommes dans un bois près du château, le sire de Langurant courut aux barrières et demanda an garde :
« Où est Bernard Courant, votre capitaine? Diles-Jui que
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le sire de Langurant demande à se mesurer avec lui. Il est trop brave homme d'armes pour reruser cela à l'amour de sa dame. S'il le refuse, je m'en irai à son grand préjudice; car je publierai partout où j'irai qu'il a refusé par lâcheté une joute avec moi a la pointe de la lance. * Ce défi fut donné à l'oreille d'un valet de Bernard Courant, qui alla immédiatement raconter à son maître ce qui s'était passé.
L'écuyer fut très-irrilé en apprenant le ton méprisant du message, et il cria à ses serviteurs : « Ici, mes armes, sellezmoi un cheval; il ne partira pas avec un refus. » Il s'arma immédiatement, monta à cheval; et, prenant son bouclier et sa lance, il fit ouvrir la porte et les barrières et s'élança dans la plaine devant le château.
Quand le sire de Langurant vit l'écuyer sortir pour le combattre, il éprouva une grande joie. II abaissa sa lance et se prépara au combat. Courant en fit autant, et, sans plus de formes, ils poussèrent leurs chevaux l'un contre l'autre. Les lances furent si bien dirigées dans le choc, qu'elles se brisèrent en éclats sur les boucliers. Néanmoins, en passant, Courant atteignit l'épaule du sire de Langurant, qui fut désarçonné et renversé à terre. Quand l'écuyer vit son adversaire démonté, il fondit vivement sur lui, et, avant qu'il pût se remettre, Courant, qui était fort et vigoureux, lui saisit son bassinet avec les deux mains, le lui ôta de la tète et renversa le chevalier sous son cheval. En ce moment les soldats de Langurant, qui étaient en embuscade, voyant le danger de leur maître, accoururent à son secours; mais Courant, ayant regardé par hasard de ce côté, s'aperçut de leurs mouvements, et, tirant son épée, il dit au sire de Langurant :
« Rendez-vous, sire de Langurant, secouru ou non secouru, ou vous êtes mort. »
Le baron gascon, qui espérait encore que ses hommes pourraient arriver à temps pour le sauver, ne fit aucune réponse.
Courant, n'ayant rien pu obtenir et voyant qu'il n'avait pas un moment à perdre, frappa le baron sur sa tôte nue avec son épée, qu'il enfonça jusqu'à la garde, et, la retirant ensuite, il éperonna son cheval, s'élança par dessus les barrières, entra dans le château et en mit la garnison en état de défense, pour le cas de besoin.
Quand les soldats de Langurant arrivèrent près de leur maître, ils le trouvèrent mortellement blessé. Us le relevèrent et l'emportèrent le mieux qu'ils purent à son château, où il mourut le lendemain (i).
(I) Froissart, liv. Il, pp. 30-:>l. — Ayala, Cromea del rey don Enrique segundo, pp. 85-90.