CHAPITRE III
Continuation de la guerre de Bretagne. — La comtesse de Montfort. — Edouard III et la comtesse de Salisbury. — Messire Robert d'Artoi*.
La captivité du comte de Montfort ne fut d'aucun profit pour ses ennemis et n'abattit point la confiance de ses amis; car les armes qu'il ne pouvait plus porter, l'épée dont il ne pouvait plus se servir, Jeanne, son héroïque femme, les prit incontinent, et, sans s'abandonner aux larmes, montra jusqu'à quel point les mœurs chevaleresques de l'époque avaient gagné le sexe le plus délicat. La comtesse était à Rennes quand elle eut la première nouvelle de la prise de son maii, et, bien que chagrine et courroucée, elle ne fut point abattue; mais elle mit en œuvre tous les moyens en son pouvoir pour ranimer le courage languissant de ses amis et de ses soldats, leur présentant son jeune fils Jean et les exhortant à ne point se laisser intimider par la perte de leur maître. Ce n'était, au bout du compte, leur dit-elle, qu'un homme de moins. Son jeune fils, avec l'aide de Dieu, serait leur libérateur, et elle partagerait avec eux ses richesses et leur donnerait un autre chef, qui les protégerait et les gouvernerait (I).
(1) Voici les paroles que Froissart lui prête : « lia, seigneurs, ne
Elle parcourut de môme les autres villes et places fortes, distribuant partout des paroles d'encouragement et d'espérance, renforçant les garnisons et les approvisionnant des armes et de toutes autres choses nécessaires. Mais la vaillante comtesse ne devait pas avoir longtemps repos ; car son compétiteur Charles de Blois, maintenant en alerte, poursuivant les avantages qu'il pensait devoir tirer de la captivité du comte de Montfort, mit le siège devant la ville de Rennes, et la prit après une courte résistance. Il alla ensuite assiéger Hennebon sur la côte sudouest de la Bretagne, grand et fort château dans lequel la comtesse s'était jetée avec un corps considérable d'archers et de gens d'armes (1).
Ce fut à la défense de cette forteresse que la comtesse de Monlfort montra cet héroïsme et cette habileté qui émerveillèrent même ses ennemis et justifièrent si bien la remarque que Froissait aimait à répéter : « Qu elle avait le courage d'un homme et le cœur d'un lion. » Lorsque Charles de Blois fut près de la ville, il y eut entre les assiégés et les assiégeants plusieurs escarmouches dans lesquelles les premiers eurent l'avantage ; mais le troisième jour, de bonne heure, une attaque parfaitement combinée ayant été donnée à la barrière, la garnison la soutint bravement et défendit le poste avec tant de succès, que les assaillants furent contraints, dès l'heure de midi, de battre en retraite, emportant une quantité de camarades blessés et laissant beaucoup de morts derrière eux.
Cet avantage partiel des assiégés irrita tellement les chefs du
tous déconfortez mie, ni ébahissez pour monseigneur que nous avons ferdu; ce n'était que vn seul homme; véez ci mon enfant, qui sera, si Dieu plait, son restoriet et qui vous fera des biens assez. El je ai de l'avoir en planté (abondance); si vous en donnerai assez, et vous pourchasserai tel capitaine et tel mainbour (gouverneur), par qui vous serez tous réconfortés. » Froissart, Chron., cliap. clttii. (1) Froissart, liv. I, t. ï, pp. 138, 147, 140.
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côté opposé, qu'ils ramenèrent iramédiatement leurs hommes à l'assaut L'attaque fut plus impétueuse encore que la première fois; mais la garnison y résista avec une égale opiniâtreté. Durant le combat, la comtesse, montée sur un cheval de guerre bardé de fer, courait de rue en rue par la ville et invitait les hommes à faire bonne défense, ordonnant aux femmes, vieilles et jeunes, et a toutes autres personnes, de porter des pierres aux créneaux, des bombardes (l) et des pots de chaux vive à jeter sur les assaillants.
La comtesse, voyant que l'assaut continuait toujours, descendit de cheval et monta sur une tour, d'où elle put mieux reconnaître les dispositions de l'ennemi et observer en même temps la contenance que faisaient ses soldats dans la lutte. A peine a-t-elle jeté un coup d'œil sur le champ qu'elle avait devant elle, que tout à coup elle se résout à un exploit hasardeux qui fut exécuté avec la même hardiesse. Elle avait observé que les assiégeants, chefs et soldats, avaient tous quitté leurs tentes pour se porter à l'assaut. Descendant de la tour, elle remonta à cheval, et avec trois cents hommes d'armes, à cheval comme elle, elle sortit par une porte qui n'avait pas encore été attaquée, courut au camp de Charles de Blois, gardé seulement par des servants d'armée, et mit le feu à toutes les tentes et à tous les pavillons. Lorsque les assiégeants virent leurs tentes en flammes, ils quittèrent immédiatement l'assaut pour venir combattre ce danger inattendu. La comtesse, ayant exécuté son projet, s'aperçut qu'elle ne pourrait rentrer dans la ville sans courir de grands risques; elle rassembla donc vivement son monde et se retira vers un château voisin (2), situé à trois lieues
(t) 11 y avait différentes sortes de machines à lancer les pierres en usage au xivc siècle, depuis la bombarde portative, dont il est ici question, jusqu'à la lour-.le machine qui lançait d'énormes pierres par l'emploi de la poudre à canon. Du Gange, Gioss., au mot Bombarda.
(2) Kroissart dit le château de Hrest; mais c'est plus probablement
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environ d'Hennebon, sans autre perte que celle de quelques hommes de sa suite moins bien montés que le reste.
Après être restée cinq jours dans le château où elle avait cherché un refuge, craignant les conséquences que son absence pourrait avoir parmi ses partisans de la ville assiégée, elle partit vers minuit avec cinq cents hommes armés et bien montas, parut, au lever du soleil, en vue de l'ennemi, et, faisant ouvrir les portes du château d'Hennebon, elle entra dans le fort, saluée par les tambours (1) et les trompettes, à la grande joie de ses partisans et à la profonde stupéfaction de ses ennemis.
Lorsque Charles de Blois vit que la ville ne pouvait être emportée d'assaut, il résolut de faire un effort pour la prendre par un siège régulier. En conséquence, il partagea son armée et en laissa une portion sous le commandement de Louis d'Espagne, avec ordre de continuer le siège, tandis que lui-même, avec l'autre partie, alla attaquer le château d'Auray. Messire Louis, s'accommodant mal d'un simple blocus, envoya chercher douze grandes machines de guerre qui avaient été laissées à Hennés, pour battre les murs de la ville d'Hennebon. Les murs, ébranlés par ces puissants engins, commençaient à crouler, et les habitants étaient grandement disposés à prêter l'oreille aux propositions qui leur avaient été faites de se rendre; mais la comtesse, suspectant la bonne foi de l'évêque Guy de Léon, qui prenait une part active dans l'affaire et qui avait traité en secret de la reddition de la place avec son neveu messire Hervey de
Àuray, comin j le pense Morice, Histoire de Bretagne, L I, p. 230; car Brest C3t beaucoup plu? éloigné d'Hennebon cpie ne le porte le texte.
(!) Froissart, liv. I, t. I, p. 151, emploie le mot de nacaires, et d après Du C;tnge, qui s'appuie >ur 1 autorité de Pietro délia Valle, « on appelle ain^i une espèce de tambour, qui est en usage parmi la cavalerie allemande et que nous appelons vulgairement tymbales, n Mémoires de Joinville, observations sur la seconde partie, note Go. Voir le même Du Cange, Gloss., au mot Nacara.
Léon, un des chefs distingués du parti opposé, conjura les seigneurs bretons, pour l'amour du ciel, de ne pas l'abandonner, les assurant qu'elle recevrait du renfort dans trois jours.
Le secours que la comtesse avait tous les jours attendu d'Angleterre arrivait, sous le commandement de messire Amaury de Clisson et du « gentil chevalier » sir Walter Manny ; mais les vents contraires l'avaient retenu plusieurs semaines* en mer. L'évoque, poursuivant ses efforts, fit valoir aux seigneurs bretons tant de motifs de se rendre, qu'ils furent toute la nuit dans une grande perplexité. Le lendemain , il les avait presque tous ralliés à son avis, et messire Hervey de Léon s'était déjà approché des murs pour savoir ce que les habitants avaient résolu, quand fa comtesse, regardant vers la mer par une fenêtre du château, s'écria avec transport : « Je vois le secours que j'ai tant désiré! » Ce renfort, venu si à propos, sauva Hennebon, et, avec l'aide de ses auxiliaires anglais, non-seulement la comtesse put faire lever le siège, mais encore prendre la campagne contre son adversaire sur le pied d'une plus grande égalité (1).
Cette guerre de la succession au duché de Bretagne, comme toutes les guerres civiles, fut violente et cruelle. Son histoire, pour la majeure partie, n'est qu'un douloureux tableau de villes et châteaux pris et repris, de hameaux et de villages pillés, d'églises incendiées, d'hommes, de femmes et d'enfants égorgés sans pitié; et ces tristes péripéties justifient pleinement la pathétique observation de Guillaume de Saint-André : « Que les « cimetières étaient encombrés de morts; veuves et orphelins « se voyaient de tous côtés par chemins, et robe noire était « commune livrée (2). »
(1) Froissart, liv. 1, 1. 1, pp. 149-152.
(2) « Les cimeters en sont boruz; « Femmes vueves et orffelins
« Encombroint forment les chemins;
Les hostilités ayant été momentanément interrompues, vers la lin de l'année 1342, la comtesse de Montfort passa en Angleterre, à l'effet d'obtenir de nouveaux secours d'Edouard III. Le jeune roi était alors dans sa trentième année. Il s'était débarrassé de la pernicieuse influence d'une mère méchante et de mauvais conseil, et il inaugurait un nouveau règne sous des auspices d autant plus brillants, que le passé avait été plus honteux. Edouard avait tous les avantages extérieurs qui concilient Testime et commandent le respect, et il s'était uni de très-bonne heure avec Philippe de Hainant, jeune femme de beaucoup de sens et de vertu, qui lui avait déjà donné la garantie qu'à son trône ne manqueraient jamais les étais d'une nombreuse et vaillante race. Quoique heureusement marié, il ne fut pas inaccessible à de plus tendres sentiments, et il se laissa détourner du sentier de l'honnêteté et de la vertu par les grâces et les charmes d'une de ses belles sujettes, la célèbre comtesse de Salisbury (i).
Durant la première période de cette môme époque, tandis qu'Édouard III, à la tête d'une nombreuse armée, allait en toute bâte repousser une invasion soudaine des Écossais, dans le nord de l'Angleterre, il apprit que David, roi d'Ecosse, assiégeait en ce moment Wark-Caslle sur la frontière du Northumberland. En l'absence de son mari, la comtesse de Salisbury défendait vail-
« Robe noire estoit bien portée, « C'cstoit bien commune livrée. »
Guillaume de Saint- André, v. 308.
(I) Barnes, qui se considère comme spécialement chargé de défendre la réputation d'Edouard III, aflirme avec la plus confiante assurance qu'il n'y a pas de preuve de l'attachement prétend» d'Edouard pour la comtesse de Salisbury. Il montre que Jeanne Plantagenet ne fut jamais mariée au comte de Salisbury, mais il ne prouve pas, ce qui était essentiel pour sa conclusion, qu'Edouard n'a pu aimer la belle Catherine de GrandUon, qui était la femme de Guillaume, comte de Salisbury. Hist. of Edward ///, by Joshua Barnes, fol, London, 1688, p. 251."
lamment ce château depuis deux jours, lorsque l'arrivée du roi d'Angleterre vint à propos forcer les Écossais de lever le siège et de reprendre le chemin de leur pays. Édouard, en voyant que, malgré toute la hâte qu'il avait mise, ses ennemis lui avaient échappé, cantonna ses troupes dans le voisinage du château, et, après s'être désarmé, il alla, suivi de dix ou douze chevaliers, faire une visite à la comtesse, qu'il n'avait pas vue depuis son mariage, pour la complimenter de sa belle défense.
Dès que la comtesse sut que le roi approchait, elle fit ouvrir toutes grandes les portes du château, et se porta elle-même audevant d'Edouard, « si richement vêtue et atournée, que chacun s'en émerveillait et ne se pouvait tenir de la regarder et de remirer à la grande noblesse de la dame, avec la grant beauté et le gracieux maintien qu'elle avait. » En abordant le roi, elle lui fit une profonde révérence, le remercia de sa bonté et de l'appui qu'il lui avait prêté. Elle l'introduisit ensuite dans le château, où elle se proposait « de le fêter et honorer, comme celle qui très-bien le savait faire. » Tout le monde la regardait avec admiration, et le roi ne put, en la contemplant, s'empêcher de faire la réllexion qu'il n'avait jamais vu jusquelà si noble ni si belle dame. « Si Je férit tantôt, dit lYoissart, une étincelle de fine amour au cœur, que madame Vénus lui envoya par Cupido, le dieu d'amour, et qui lui dura par longtemps. »
Le roi et la comtesse entrèrent au château ensemble, et la comtesse le mena d'abord dans la salle, puis dans la chambre qu'on avait préparée exprès pour le roi. Durant tout l'entretien, les regards d'Edouard restèrent fixés sur la noble dame avec tant d'attention, qu'elle en devint toute confuse. Après l'avoir considérée quelque temps, il alla à la fenêtre, comme pour respirer, et parut abîmé dans ses pensées. La comtesse retourna alors à ses autres hôtes et salua les seigneurs et les chevaliers, chacun selon son rang. Elle ordonna ensuite de préparer le dîner,
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et puis, quand le moment serait venu, de mettre les tables et de décorer la salle.
Quand elle eut donné tous ses ordres et fait toutes choses nécessaires, elle revint auprès du roi, qu'elle trouva toujours
plongé dans de profondes réflexions, et lui dit d'un air souriant : « Cher sire, pourquoi pensez-vous si fort? 'Tant penser n'affiert pas à vous, ce m'est avis, sauve votre grâce : ainsi dussiez faire fêle et bonne chère, quand vous avez enchâssé vos ennemis, qui ne vous ont osé attendre, et dussiez les autres laisser penser du remenant.
— Ha chère dame, sachez que depuis que j'entrai céans, m'est un songe survenu, de quoi je ne me prenais pas garde : si m'y convient penser, et ne sais qu'avenir m'en pourra; mais je n'en puis mon cœur ôter.
— Cher sire, reprit la comtesse, vous dussiez toujours faire bonne chère pour vos gens conforter, et laisser le penser et le muser. Dieu vous a si bien aidé jusqu'à maintenant en toutes vos besognes et donné si grande grâce, que vous êtes le plus redouté et honoré prince des chrétiens; et si le roi d'Écosse Tous a fait dépit et dommage, vous le pourrez bien amender quand vous voudrez, ainsi qu'autrefois avez fait. Si laissez le muser et venez en la salle, s'il vous plaît; tantôt sera prêt pour dîner.
— Ha ma chère dame, dit le roi, autre cho3e me touche et glt en mon cœur que vous ne pensez; car certainement le doux maintien, le sens parfait, la grande noblesse, la grâce et la fine beauté que j'ai vue et trouvée en vous m'ont si surpris et entrepris, qu'il convient que je sois de vous aimé; car nul escondit (refus) ne m'en pourrait ôter.
— Ha gentil sire, répliqua la fière dame, ne me veuillez moquer, essayer ni tenter : je ne pourrais cuider que ce fût sérieux que vous dites, ni que si noble, si gentil prince que vous êtes dût quérir tour ni penser pour déshonorer moi et mon
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mari, qui est si vaillant chevalier, et qui tant vous a servi que vous savez, et encore est pour vous emprisonné (i). Certes, vous seriez de tel cas peu prisé et amendé; certes, telle pensée oneques ne me vint en cœur, ni jà n'y viendra, si Dieu plall, pour homme qui soit né; et si je le faisais, vous m'en devriez blâmer, non pas blâmer seulement, mais mon corps justicier et démembrer, pour donner exemple aux autres d'être loyales à leurs maris. »
A ces mots, la comtesse quitta le roi, qui demeura tout déconcerté, et alla hâter le dîner. Elle retourna ensuite auprès du monarque, amenant avec elle quelques chevaliers. En entrant dans sa chambre, elle lui dit :
« Sire, venez en la salle, les chevaliers vous attendent pour laver; car ils ont trop jeûné, aussi avez-vous. »
Le roi sortit donc de la chambre et suivit la comtesse dans la salle, où il se lava, et se mit ensuite à table avec ses chevaliers et son hôtesse; mais il mangea peu; «car autre chose lui touchait que manger et boire. » Pendant le dîner, il demeura absorbé dans ses pensées, « et parfois, quand il osait la dame et son maintien regarder, il jetait ses yeux cette part. »
Le roi passa au château le reste de la journée; mais il ne cessa d'être pensif et inquiet; car la délicatesse et l'honnêteté lui défendaient de mettre à exécution un dessein qui eût pu déshonorer une aussi noble dame que son hôtesse et un aussi loyal chevalier que jon mari. Ce combat se continua en lui le reste du jour et toute la nuit. Le lendemain matin, il se leva de bonne heure, et ordonna à ses troupes de se préparer pour la poursuite des Ecossais. En prenant congé de la comtesse, il lui dit :
(I) Le comte fut fait prisonnier en 1340 par la garnison de Lille, en Flaudre, et échangé cette même année contre le comte de Iforay. Froissart, liv. I, t. II, pp. 95 et 147.
a Ma chère dame, à Dieu vous recommande jusqu'au revenir : si vous prie que vous veuillez autrement être conseillée que vous ne m'avez dit.
— Cher sire, répondit la comtesse, le Père glorieux vous veuille conduire et vous ôter de mauvaise et vilaine pensée et uYshonorable ; car je suis et serai toujours appareillée de vous servir à votre honneur et à Ja mienne (i). »
Quoiqu'il eût les affaires les plus graves sur les bras, en France comme à l'intérieur de son royaume, quand la comtesse de Montfort vint lui demander de l'assister dans sa lutte avec Charles de Blois, Edouard III était encore tout entier à sa passion pour la comtesse de Salisbury, en l'honneur de qui il venait de faire proclamer un tournoi à Londres, et il avait invité la comtesse de Montfort à y assister, en lui promettant le secours matériel qu'elle était venue solliciter. Le roi d'Angleterre avait appelé à cette parade, une des plus grandes qu'il y ait jamais eues en aucun temps, des chevaliers et des écuyers de Flandre, de Hainaut, de Brabant, et même de France, leur donnant un sauf-conduit pour aller et venir. Il y avait convoqué aussi les seigneurs, barons, chevaliers et écuyers, et les belles dames de toutes les parties de son royaume. II commanda notamment au comte de Salisbury d'y venir avec la comtesse, qui pourrait amener toutes les dames qu'elle voudrait. Le comte s'empressa d'obéir, car il ne supposait pas qu'il y eût rien de malséant dans les intentions du roi; mais la comtesse, quoiqu'elle ne pût refuser, se rendit aux ordres du roi avec répugnance, parce qu'elle savait très-bien ce que cela signifiait; sans oser, pour-
(!) Froissart, liv. I, t II, pp. 145, UC>. Cette conversation entre Édouard III et la comtesse de Salisbury peut êlre vraie comme ne pas l>tre. Dans tous les cas, elle reproduit parfaitement les mœurs do l'époque, et l'on ne saurait attribuer à une simple ficlion un charmant passage de l'œuvre du grand chroniqueur, qui doit avoir été tout à fait au courant de ce qui s'est passé de son temps.
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tant rien manifester à son mari, elle résolut fermement, comme elle disait, a de détourner de telles pensées l'esprit du roi. »
On vit à ce tournoi le comte Guillame de Hainaut, son oncle Jean de Hainaut, et un grand nombre de barons et de chevaliers de ce pays. Il y eut, en outre, douze comtes, huit cents chevaliers, et cinq cents dames de haut rang. Les joutes et les danses se prolongèrent l'espace de quinze jours. Les dames étaient toutes mises dans leurs plus riches atours, suivant leur condiiion, excepté la comtesse de Salisbury, dont la toilette était des plus simples ; car elle désirait que « le roi ne s'abandonnât point trop à la regarder, n'ayant ni le vouloir ni la pensée de lui obéir en aucune chose vilaine qui pût tourner à déshonneur d'elle ou de son mari (1). »
A l'issue de ce grand tournoi, Édouard se disposa à remplir la promesse qu'il avait faite à la comtesse de Montfort et lui donna en conséquence une force de 4,000 gens d'armes sous le commandement de Robert d'Artois, homme très-considérable de cette époque, qui, par ses aptitudes extraordinaires, son énergie et son habileté, avait acquis une, influence prépondérante dans les conseils d'Édouard, conseils qu'il dirigea dans les voies les plus pernicieuses, tant pour l'Angleterre que pour la France. Ce fut surtout à son instigation qu'Édouard se laissa persuader de faire valoir contre Philippe de Valois ses droits fort douteux à la couronne de France. De là naquit une guerre sanglante entre les deux pays, qui se prolongea non- seulement pendant tout le temps du long règne d'Édouard 111, mais encore, après une interruption temporaire, sous ses deux successeurs immédiats; qui se ranima avec un redoublement d'acharnement le siècle d'après, durant la brillante administration de Henri V, et donna naissance à cette profonde antipa-
(I) Froissart, liv. 1, L lf p. 164,
thie nationale, qui s'est conservée vivace à travers les générations depuis ce moment jusqu'aujourd'hui.
Robert d'Artois, seigneur de Beaumont le Roger, était de sang royal et lié aux plus grandes familles de France. Il était fils de Philippe d'Artois, seigneur de Conches, qui mourut avant son père, laissant Robert et d'autres enfants en bas Age. A la mort du comte d'Artois, Malhilde, comtesse de Bourgogne, tante de Philippe, revendiqua le comté, comme étant le parent le plus proche de son frère; mais Robert lui opposa son droit de représentation. Philippe le Bel, roi de France, dont les deux (ils, Philippe le Long et Charles le Bel, avaient été mariés, l'un à Jeanne et l'autre à Blanche, tilles de Mathilde, adjugea le fief, en 1309, à la comtesse de Bourgogne, et cet arrêt fut confirmé en 1318 par Philippe le Long, qui avait épousé Jeanne, l'aînée des filles (i).
Robert d'Artois, qui se considérait comme injustement dépouillé par ces arrêts de ses droits héréditaires, renouvela ses prétentions au comté d'Artois peu après l'avènement de Philippe de Valois, qu'il avait défendu plus efficacement par son éloquence et son énergie qu'aucun autre noble de France contre les réclamations d'Édounrd III, tant pour la régence que pour la succession à la couronne. Outre l'intérêt plus É^néral qu'il pouvait avoir au triomphe de Philippe, dont il avait épousé la sœur, Robert avait un intérêt particulier à défendre la loi salique, parce qu'il espérait tirer avantage de ce précédent pour appuyer ses prétentions à un grand fief de la couronne. En conséquence, il obtint du roi de France, en 1329, l'autorisation de faire reviser le procès, et des commissaires furent nommés pour entendre les témoignages que Robert dé-
(I) Frofcsart, liv. I, t. I, p. 47. — Hist. de Bretagne, par Morice, t I, p. 239. — Du Tillet, Recueil de trairiez, eic, p. 46, verso. — Rapin's M*tory of England, fol., t. I, p. 4ltJ, où l'on pont voir la généalogie de la famille d'Artois à partir de Louis VIII, roi de France.
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sirait produire. On avait entendu un certain nombre de témoins, quand la procédure fut suspendue par la mort de Mathilde, comtesse d'Artois, et de sa fille Jeanne, veuve de Philippe le Long, dont la fille, à son tour, qui avait épousé le duc de Bourgogne, revendiqua le comté. Pour défendre son droit contre ce nouveau compétiteur, Robert d'Artois produisit certaines pièces qu'il prétendit avoir été trouvées miraculeusement; mais, en les examinant, on reconnut qu'elles avaient été fabriquées, et le procès fut en conséquence jugé contre lui. Immédiatement après la découverte de la fraude, Robert, tout couvert de confusion, s'enfuit du royaume, abandonnant à son sort sa malheureuse complice, une jeune fille de l'Artois du nom de Jeanne de Divion, qui, ayant avoué le faux, fut jugée, condamnée et brûlée vive en place publique à Paris (i).
Robert d'Artois, après avoir subi cette honte, se réfugia chez son parent le duc de Brabant, à Bruxelles, et refusa d'obéir a plusieurs citations des pairs de France le requérant d'avoir a comparaître et répondre aux charges élevées contre lui. Après la troisième sommation, tous ses biens furent confisqués par arrêt du 19 mars 1332, et lui-même fut banni du royaume. La grandeur de sa chute et la sévérité du châtiment, de la part d'un beau-frère, au service duquel il s'était si entièrement dévoué, exaspérèrent tout à fait Robert; et quelque^ expressions menaçantes, qu'il laissa imprudemment échapper contre Philippe de Valois, irritèrent tellement ce monarque, que depuis il ne cessa de le poursuivre avec acharnement, le faisant chasser tour a tour de la cour du duc de Brabant et de celle du comte de
{\) Continuator Chronici Guillelmi de Nangiaco, sub annis 1331 et 1332, pp. 124, 126. La Chronique lalinc de Guillaume de Nantis et de ses coniinuateurs, publiée d'abord par Luc d'Achery dans son Spicilcgium, t XI, p. 403 de la première édition, et t. 111, p. 1 de la seconde, a été revue et publiée pour la seconde fois par H. Gérard, en 2 vol. in-8", Paris, 1843.
Naraur, et le contraignant ù chercher un refuge auprès d'Èdoaard III d'Angleterre (I).
La confiscation de ses biens et l'emprisonnement de sa femme et de ses enfants, sous l'inculpation de sorcellerie (2), ne laissaient à un homme aussi violent et aussi méchant que l'était Robert d'Artois d'autre choix que la vengeance; et quoiqu'il ne vécût pas assez pour voir l'entier effet de son ressentiment, il fit essuyer à son persécuteur, Philippe de Valois, et à ses successeurs josqu'a la quatrième génération, tous les maux réunis de la guerre, de la famine et de la peste, dans leur plus hideuse forme, contraignant le peuple de France à souffrir toutes les misères imaginables qu'une nation puisse endurer pendant plus de cent ans.
Edouard- III, ayant traversé les dangers d'une longue minorité, était probablement peu disposé dès le principe à soutenir par les armes ses prétentions à la couronne de France, et il était naturel qu'il hésitât à mesurer ses forces avec la colossale puissance de son rival. Afin de le pousser à une prompte résolution, Robert d'Artois eut donc recours à un expédient tout à fait caractéristique des mœurs grossières de l'époque.
Un jour, vers la fin de septembre, « alors que les gais oiseaux avaient perdu leur ramage; que les raisins étaient mûrs et que les vignes commençaient h jaunir; que les arbres se dépouillaient de leur feuillage et que les feuilles sèches jonchaient les chemins, » Robert d'Artois sortit pour se distraire à la chasse au faucon. « En volant par rivière, » l'oiseau favori prit un héron, que, après un moment de réflexion, Robert résolut d'utiliser en un conte comme instrument des projets de vengeance qu'il nourrissait depuis si longtemps contre son propre pays. 11
(I) Cent. Xang., t. lit, pp. 120132. — Froissart, liv. I, t. 1, p. 47.
(?) Quarumdam invultationum suspecta. Contiru Nang., t II, j». 142. - Pour la signification du mot invvltatio, voir Du Cange, Gloss.y aux mots Invulior et Vullivoti.
emporte aussitôt l'oiseau chez lui, à Londres, le fait plumer, farcir et rôtir; ensuite, accompagné de deux maîtres de vielle et d'un joueur de guitare, il met l'oiseau entre deux plats d'argent dans les mains de deux jeunes chanteuses, et le porte au palais du roi d'Angleterre, où le monarque, libre de tout souci ambitieux, était tranquillement à table entouré de son conseil, « tenant le chef enclin, » et absorbé seulement dans des pensées d'amour (1).
En paraissant avec ceux de sa suite devant Edouard III, Robert s'adresse d'abord aux chevaliers réunis près du roi et les invite à faire sur le héron des vœux dignes de leur vaillance, le héron étant le plus vil et le plus timide des oiseaux, attendu qu'il a peur même de son ombre; c'est pourquoi, disait-il, il l'avait apporté comme un digne présent à leur roi, qui avait eu la pusillanimité de faire abandon de ses justes droits sur la couronne de France.
Edouard , piqué au vif à cette audacieuse insulte de son hôte, frémit d'abord de colère ; mais bientôt se recueillant, il jura de passer la mer avant un mois et de provoquer son ennemi Philippe de Valois, fût-il, lui, un contre dix. Robert sourit d'un malin plaisir à cet heureux résultat de son expédient, et fit ensuite lui-même le vœu de venger les graves injures qu'il avait reçues de Philippe, dont il avait si loyalement servi les intérêts. Les musiciens accompagnèrent de leurs instruments les voix des jeunes filles, qui chantèrent une chanson commençant ainsi : « Je vais à la verdure, car amours me l'aprent. » iiobert traversa ensuite la salle et présenta le plat au comte de Salisbury, qui, d'abord, pria une dame assise à côté de lui de lui fermer un œil, et puis fit serment de ne l'ouvrir que lorsqu'il
(1) Tout ce récit est tiré d'un vieux poëme fort curieux, écrit dans le français du xiv« siècle et intitulé : Yens du flairon (Vœu du Héron), que Sainte-Palaye a publié dans ses Mémoires sur Vancienne chevalerie, t. M de l'édition Nodier.
serait entré en France, pour venger les griefs de son maître et qu'il aurait combattu contre l'armée de Philippe de Valois en bataille rangée.
Le héron fut également présenté aux comtes de Derby et de Suffolk, au sire de Fauquemont, aventurier mercenaire, alors à la cour d'Edouard, et au sire de Beaumont, oncle de la reine d'Angleterre, qui firent, chacun de son côté, le vœu d'aider Edouard de tout leur pouvoir dans la défense de ses droits. Il fut ensuite présenté à la reine Philippe, dont l'épouvantable vœu fit frémir toute l'assemblée. Le roi, frappé d'horreur à ce serment, ordonna à Robert de ne pas passer outre (1).
Lorsqu'Edouard 111, à l'instigation de Robert d'Artois, eut résolu de faire valoir ses droits à la couronne de France, il s'allia avec le comte de Hainaut et d'autres princes des Pays-Bas, et avec Jacques d'Artevelde, le chef des Flamands révoltés, et
(1) Voici ce vœu, tel qu'on le trouve dans le poëme :
« Adonc, dist la royne, je sais bien que pièça, « Que sui grosse d'enfant, qne mon corps senti t'a... « Et je voue et promet à Dieu qui me créa... « Que jà le fruit de moi de mon corps n'istera, a Si m'en arés menée ou pays par Celà « Pour avanchier le vœu que vo corps voué a; « D'un grand coutel d'achier le mien corps s'ochira, « Serai m'asme perdue, et li fruis périra. »
Yeu du Héron.
La plupart des circonstances de ce récit, sinon toutes, peuvent bien avoir été tirées de l'imagination de l'écrivain; mais, quelque exagérés que puissent être qu<;lqucs~uns des incidents qui y sont rapportés, ils n en sont pas moins dans les mœurs de l'époque. Froissart cite vers le même temps un vœu semblable à celui qui est attribué dans le poëme au comte de Salisbury, comme ayant été fait par plusieurs chevaliers qui accompagnèrent i'évèque de Lincoln à Valencicnnes, dans son ambassade auprès de Guillaume, comte de Hainaut, en 1337. Liv. I, t. I, pp. 57, 58. Et Rvmer menlionnc le comte de Salisbury parmi ceux qui accompagnèrent l'évèque de Lincoln et signèrent avec lui et le comte de Hnntingdon, le 14 mai 1337, le traité passé avec le comte de Hainaut. Fœdera, l H, p. 970.
tenta d'envahir la France par la Flandre. Néanmoins, de tous ces préparatifs et de toutes ces dépenses il ne résulta, dans l'année 1341, que la victoire navale de l'Ecluse, dans laquelle les Français furent défaits (i), le roi d'Angleterre s'étant laissé persuader par sa belle-mère, la comtesse de Hajnaut, de lever le siège de Tournai et de consentir a une trêve d'un an avec Philippe de Valois. Ce fut donc avec plaisir qu'Edouard suivit les progrès de la lutte entre le comte de Montfort et Charles de Blois, et comme une alliance avec celui des deux qui était maître des ports de la Bretagne pouvait lui ouvrir aisément l'entrée de la France, il se montra tout disposé à accorder le secours que la comtesse de Montfort était venue chercher.
(I) On rapporte que le roi de France fut tenu dans l'ignorance de cette défaite jusqu'à ce que, ses soupçons ayant élé éveillés par un mot échappé par hasard à son bouffon, il demanda ce que cela signifiait. « Sire, dit le bouflon, les Anglais sont des lAches ; ils n'ont pas le courage de se jeter à la mer comme les Français et les Normands »