CHAPITRE IV
Mort de Messire Robert d'Artois. — Bertrand Du Guesclin réparait. — Son aventure avec le chevalier anglais. — Edouard III recoraraenee la guerre avec la France. — Messire Godefroy de Harcourt.
Messire Robert d'Artois se trouva bientôt en mesure de prendre le commandement des forces qui lui avaient été confiées par le roi d'Angleterre ; et suivi de la comtesse de Montfort, des comtes de Salisbury, de Suflblk, de Pembroke et d'Oxford, du baron de Stafford, des lords Despencer ^Spencer) et Bouchier, et de beaucoup d'autres seigneurs, il s'embarqua à Southampton pour la Bretagne. L'expédition, après avoir été retardée quelques jours par des vents contraires, avançait avec une brise favorable vers sa destination, lorsque arrivée, dans l'après-midi, à la hauteur de Guernesey, elle aperçut à distance une grande flotte, que l'on reconnut bientôt pour être une force combinée d'Espagnols et de Génois, sous le commandement de messire Louis d'Espagne. Les Anglais sonnèrent aussitôt de la trompette, se mirent en ordre de bataille, hissèrent leurs pennons et leurs bannières aux armes de saint Georges et marchèrent à pleines voiles sur leurs ennemis. Us avaient environ quarante navires, grands et petits ; mais le plus considérable était de beaucoup
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inférieur en volume et en force à. neuf de ceux de la flotte de messire Louis. Parmi ces neuf vaisseaux, il y avait trois galères qui surpassaient tous les autres et qui étaient commandées, l'une par messire Louis lui-même, une autre par Charles Griraaldi, et la troisième par Antoine Doria. Quand les navires furent près les uns des autres, les Espagnols et les Génois commencèrent à tirer de leurs arbalètes avec beaucoup de succès, et les archers anglais répondirent à cette décharge avec le plus grand entrain ; mais quand on se fut approché au point de se toucher, et que seigneurs, barons, chevaliers et écuyers, purent faire usage de leurs lances et de leurs épées, le combat devint acharné et sanglant, car de part et d'autre on soutenait vaillamment le choc. Du côté des Anglais, messire Robert d'Artois justifia sa réputation du plus brave des chevaliers, et la comtesse de Montfort armée, « qui bien valait un homme, car elle avait cœur de lion, » se précipita résolûment l'épée haute dans la mêlée. De l'autre côté, messire Louis d'Espagne accomplit maint vaillant fait d'armes, et les Espagnols et les Génois qui étaient dans les galères lancèrent d'une position plus élevée des javelines et de lourdes barres de fer, qui firent un grand mal aux Anglais.
La lutte se prolongea avec des chances douteuses jusqu'à ce que la nuit séparât les combattants ; car il commençait déjà à se faire tard et l'obscurité ne permettait guère aux deux* partis de se distinguer l'un l'autre. On se relira donc de part et d'autre et l'on jeta l'ancre, quoique sans désarmer, attendu qu'on avait intention de renouer le combat, si c'était possible ; mais un peu avant minuit, il s'éleva une tempête si épouvantable, « que n'y avait si hardi ni si outrageux de l'une partie, ni de l'autre, qui ne voulût bien être à terre. » Cette tempête sépara effectivement les deux flottes ennemies. Lorsque le jour arriva, les Anglais s'aperçurent qu'ils avaient dévié à cent lieues de l'endroit où Ton s'était battu, et ils entrèrent dans un petit port sur la côte sud de la Bretagne, près de Vannes, tandis que les autres, après
a?oir erré deux jours, se trouvèrent sur la côte de Navarre (i).
La comtesse de Montfort ne retira des secours anglais aucun avantage matériel. Une partie de la province de Bretagne fut saccagée et pillée par les troupes de messire Robert d'Artois ; Rennes fut assiégé et Vannes pris ; mais la première de ces villes fut secourue à temps, et la seconde reprise par le parti opposé. Pour comble de disgrâce, messire Robert, au siège de Vaunes, reçut une blessure, qu'il ne put se faire soigner par les chirurgiens de la Bretagne et qui le força de retourner en Angleterre, où il termina bientôt après son inquiète et malheureuse carrière.
La mort de messire Robert d'Artois, tout en causant beaucoup de chagrin à la comtesse de Montfort, ne fit qu'exciter l'activité d'un auxiliaire plus puissant pour elle ; car à peine Edouard III tut-il informé de cette mort, qu'il jura de n'écouter aucune proposition de paix avant de l'avoir vengée, el d'aller lui-môme en Bretagne ravager le pays de telle façon qu'il ne pût s'en relever de quarante ans. Il se hàla, en conséquence, de faire de grands préparatifs, rassemblant des hommes et des navires, et au bout d'un mois il fit voile des côtes' d'Angleterre pour la Bretagne, où il aborda nun loin de Vannes; mais, malgré tout ce mouvement, le monarque anglais ne put rien faire qui justifiât tant de vaine assurance. 11 assiégea successivement les villes de Vannes, de Rennes (2) et de Nantes, sans pouvoir en prendre aucune : la seule conquête qu'il lit fut celle de Dinan, place mal fortifiée et seulement défendue par une palissade.
A l'arrivée d'un grand corps de troupes françaises sous le commandement du duc de Normandie, Edouard III fut contraint de réunir ses forces et de pourvoir à son propre salut ; car, en y comprenant les troupes de la comtesse de Montfort, il pouvait à
(1) Froissart, liv. 1, t. I, pp. 106-108.
(2) C'est à ce siège de Rennes que Froissart, liv. I, t. I, p. 176, fait pour la première fois mention de Bertrand Du Guesclin en ces
peine disposer de vingt-deux mille gens d'armes, six mille archers et quatre mille hommes d'autres troupes, tandis que le duc de Normandie avait avec lui quatre fois plus de monde. La situation du monarque anglais était d'autant plus critique, qu'il mangùait de subsistances et que l'intempérie de la saison lui causait de grandes pertes et beaucoup de contrariétés. Il fut tiré de là, comme du danger probable qu'il courait de tomber, lui et son année, entre les mains de l'ennemi, par l'intervention du pape Clément VI, qui conclut entre les parties belligérantes, le 19 janvier 1343, une trêve de trois ans, par l'intermédiaire de ses légats (1).
Tandis que ces importants événements se passaient en Bretagne, Bertrand Du Guesclin était devenu homme et n'était pas demeuré spectateur oisif et désintéressé de la lutte ; car il n'était pas dans sa nature de se tenir tranquille, quand tout s'agitait autour de lui. Il avait pris parti de bonne heure pour le prétendant légitime, et il s'attacha à son opinion avec tant de fidélité et de constance, qu'aucune séduction n'eût pu l'en détourner ni aucune crainte le faire plier. Aussi, dès qu'il crut être certain que Charles de Biois avait légalement droit au duché de Bretagne, se mit-il en devoir de rassembler des troupes pour son service, jusqu'à ce qu'il eût réuni autour de lui environ six mille partisans. Avec cette bande, il saisit toutes les occasions de faire du mal au parti opposé, et il jura de servir toujours de bon cœur Charles de Blois et de combattre le comte de Montfort, jusqu'à entier épuisement de ses forces. Pendant le jour, il se
termes : « 11 y avait dedans de bons chevaliers et ccuyers'de Bretagne, le baron d'Aucenis, le baron du Tout, messire Jean de Malcstroit, Yvain Charruel et Bertrand Du Guesclin. »
(1) Froissart, liv. 1, t I, pp. 171-177. — Du Tillet, Recueil des traitiez, etc., p. 53, verso, et Inventaire, p. 62, verso. — Raynaldi, Annal ecclés., 1343, § 24. — Rymer, L II, part h, p. 1219, dit que le traité fut signé à Londres, le 20 février 1343. — Histoire de Bretagne, par Morice, U I, p. 267 et note ix.
tenait cacbé dans les forêts avec son monde ; la nuit, il courait le pays, ne laissant échapper aucune occasion de tomber sur l'ennemi, toutes les fois que le hasard en jetait quelqu'un sur sou chemin. 11 partageait avec ses compagnons, quels qu'ils fussent : aux uns il donnait des armures, aux autres des chevaux ; et un jour que l'argent lui manquait, il pénétra secrètement dans la chambre de sa mère, força un coffre, qui contenait un écrin où elle mettait ses bijoux, son or et son argent, et s'emparant du tout, le distribua à ses partisans. Sa mère fut très-courroucéc en s'apercevant du vol et en apprenant qui en était l'auteur. Elle se rappela la prophétie de la religieuse sur la grandeur future de son fils; mais elle regarda sa conduite récente comme un mauvais début pour une carrière de renommée. Cependant, une de ses servantes, qui avait plus de confiance que la mère dans l'avenir de Bertrand, conjura sa maltresse de ne pas en vouloir à son fils, car, disait-elle, il placerait son argent à bon intérêt et avant la fin de l'année le lui rendrait au double (i;.
Bertrand, en distribuant son butin à ses compagnons, après leur avoir appris de quelle manière il se Tétait procuré, déclara que, dans peu, pour un denier qu'il avait pris il en rendrait cent : le hasard, en effet, ne tarda pas à lui faciliter les moyens de remplir sa promesse. L'aventure lui survint en traversant un bois, près de Fougeray, pour aller rejoindre sa bande. 11 était suivi d'un seul serviteur ù pied : tous les deux étaient armés. Bertrand montait un grand et fort cheval, portait une hache d'armes sur l'épaule et avait au côté une bonne épée et un large bouclier. Son valet Orriz le suivait à pied :
« Sire, dit le valet, je ne veux point courir après vous plus longtemps ; si vous ne me donnez un cheval ou un mulet, je vous quitterai bientôt.
(!) Cuvelier, vv. 638-67&
— Paix ! répondit Bertrand. Je te jure que, si je vis, dans peu tu seras bien monté. »
Tandis que la conversation allait son train, Bertrand aperçut un chevalier armé de pied en cap qui venait de son côté. Le chevalier montait un cheval fringant (\) ; il avait bassinet (2) en tête et portait une lance et un bouclier reluisant. Bertrand ayant jugé à son armure que c'était un Anglais, lui cria :
« Sire, qui êtes-vous t Vous me semble/ Anglais à votre ordonnement. Êtes-vous venu ici pour nuire à Charles de Blois, mon honoré seigneur?
— Oui, par ma foi, reprit le chevalier ; et parce que vous avez ainsi parlé de votre seigneur, je vais vous mettre à mort à l'instant. »
Le chevalier abaisse ensuite sa lance et charge impétueusement Bertrand, qui lève sa hache d'armes et, à l'approche de son adversaire, en frappe sa lance, qu'il brise en deux. Levant de nouveau sa hache, il frappe le chevalier au casque, et redoublant ses coups, il le renverse de cheval. Bertrand met aussitôt pied à terre, pour profiler de l'avantage qu'il avait obtenu. A cette vue, l'écuyer servant du chevalier -fond sur lui avec fureur et cherche à le percer de son épieu ; mais Bertrand, d'un coup de sa formidable hache, brise l'arme de l'écuyer, et d'un second coup frappe le cheval à la tête : cheval et cavalier roulent dans la poussière. Il revient ensuite au chevalier, qui ne pouvait se lever, et, enfonçant son épieu entre les plaques d'acier de son armure, il le tue. 11 expédie de même ensuite l'écuyer. Cepen-
(1) Cuvciier, v. 700, ilil un destrier. « Des chevaux de bataille, dit Sainte- Palaye, Mémoires sur l'ancienne chevalerie, premier mémoire, c'est-à-dire des chevaux d'une taille élevée, étaient, dans le cours d'une route, menés par des écuyers, qui les tenaient à leur droite, d'uù on les a appelés destrten. » — Voir aussi Du Cangc, Gloss., au mot IX»trarii.
(2) Le bassinet était un casque ou heaume en fer de la forme d'un petit bassin. Voir Du Cange, Gloss., aux mots Dacca et Bacinctum.
dant Orriz ne restait pas oisif; car, dès qu'il vit son raattre aux prises avec le chevalier, il tomba de bonne grâce sur le valet de celui-ci; mais le valet, apercevant son maître à terre, pique son cheval et essaie de s'esquiver avec le trésor dans la forêt. Bertrand voit ce mouvement, saute sur le coursier du chevalier tombé, atteint le valet et le tue d'un coup de sa hache (t).
Le chevalier anglais, son écuyer et son valet ayant été tués en la manière décrite, Bertrand procéda a l'examen des valises que portait le cheval de somme, et il y trouva un riche butin, consistant en argent, en or et en bijoux. Non-seulement il se l'appropria , mais encore il dépouilla le chevalier mort de son armure et s'en revêtit, suivant la coutume du temps et les lois de la chevalerie ; et son serviteur en ayant fuit autant des dépouilles de l'écuyer, ils prirent le chemin de la Mothe-Broon, le château de messire Regnault Du Guesclin. En apercevant sa mère, Bertrand descendit de cheval, et, arrivé près d'elle, il se mit à genoux et pria ainsi : « Mère de Dieu ! veuillez garder ma mère de tout mal et péril, et lui donner la volonté, la science et le conseil de me pardonner mes fautes. » Puis, s'adressantà sa mère : « Je vous ai pris l'autre jour vos précieux joyaux; aujourd'hui je veux vous les rendre.
— Bertrand, dit la dame, vous êtes moult poli. Éles-vous chevalier devenu puis mardi ?
— Ncnni, reprit Bertrand ; mais ains l'an accompli, chevalier deviendrai ; car qui hante les bons à honneur vient toujours, et qui les chétifs suit devient bientôt chétif. »
Bertrand distribua ensuite son butin et rendit à sa mère au
(I) Cuvelier, vv. 673-764. L'auteur anonyme de la Chronique de sire Bertrand Du Guesclin, en rapportant cette aventure, parle de sept personnes du côté de l'Anglais et de quatre du côté de Bertrand. Chap. IV, pp. 5-6.
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centuple ce qu'il lui avait pris (1). Il resta deux jours à la maison ; le troisième jour, il partit, recommandant sa mère à Dieu, et lui laissant, pour qu'elle les lui gardât, quelques bijoux et les éperons dorés du chevalier anglais. Il emporta avec lui dans la forêt le reste du butin et le distribua entre ses compagnons (2).
Durant la trêve de Malestroit qui fut conclue, comme nous l'avons dit, le 19 janvier 1343, et qui comprenait non-seulement les royaumes de France et d'Angleterre, mais encore le duché de Bretagne, les hostilités se continuèrent entre les deux factions rivales dans ce dernier pays, quoique, à l'exception d'une bataille entre les troupes de la comtesse de Montfort et Charles de Blois dans la lande de Cadoret, pendant le cours de l'année 1345 (3), elles se bornassent probablement à des actes de brigandage dans le genre de ceux que commettaient Bertrand Du Guesclin et sa bande. Ce traité avait été arraché à Édouard par la nécessité, et il n'était, par conséquent, pas destiné à durer longtemps entre les royaumes de France et d'Angleterre. Le prétexte qu'il cherchait pour reprendre les hostilités, Édouard III le trouva dans l'exécution de messire Olivier de Clisson et de quatorze autres chevaliers bretons, décapités par ordre du roi de France, comme suspects de trahison. Ce supplice, qu'Édouard III regarda comme une insulte qui s'adressait à luimême, l'irrita tout à fait, et il ne fut détourné d'infliger le même châtiment à messire Hervcy de Léon, alors son prisonnier, que par les pacifiques conseils du comte de Derby ; mais, en renonçant à venger sur un sujet les torts de son maître, il ré-
(1) « La chose tant ala,
« Que Bertrand li gcntilz à sa mère donna « Pour un denier vingt sols de ce qu'il emprunta. » Cuvelier, v. 804.
(2) Cuvelier, vv. 772-820.
(3) Guil. de Saint-André, v. 395.
solut d'obtenir satisfaction de l'insulte, vraie ou supposée. En conséquence, il chargea messire Hervey de Léon lui-même, d'aller informer le roi de France, qu'il considérait l'exécution d'Olivier de Clisson et des autres nobles Bretons comme une infraction au traité conclu entr'eux et dont il ne se tenait plus pour lié (i).
Après avoir différé bien des fois encore, Edouard III envoya en Guienne une armée de neuf cents gens d'armes et deux mille archers sous le commandement d'Henri, comte de Derby, seigneur brave et généreux, qui fut accompagné des comtes de Pembrokc et d'Oxford, du baron Stafford, de sir Walter Manny et de beaucoup d'autres. Le comte de Derby débarqua à Bayonne dans l'été de 1345 et se dirigea immédiatement sur Bordeaux, où il resta quelque temps. Il alla ensuite mettre le siège devant Bergerac, ville très-forte sur la Dordogne, qui fut prise, quoique défendue par une nombreuse garnison et secourue par le comte de Lille.
Le comte de Derby réussit également à s'emparer de beaucoup déplaces importantes du Périgord et de l'Agénois, ce que l'ennemi essaya en vain d'empêcher. S'apercevant qu'on ne pourrait combattre avec succès le général anglais en rase campagne, on se contenta de fortifier les garnisons des différentes forteresses de la Guienne. Le comte revint donc à Bordeaux, et là il apprit que le comte de Lille, après avoir réuni une autre armée, faisait lesiége d'Auberoche (2). Le comte de Derby résolut de secourir
il) Froissait, liv. I, t. I, pp. 178-180. — Le roi de France déclara que la décapitation des seigneurs bretons n'avait point eu lieu en infracliou de la trêve, mais qu'elle était un juste chAtiment des crimes d'assassinat et de brigandage commis par eux. Raynaldus, Annal, tedit., I3«,§GI.
(2) Durant le siège d'Auberoche, lc> bourgeois de la ville envoyèrent un tarlet avec t'es lettres au comte de Derby, pour l'informer de leur situation, mais il fut pris par les a>siégcants, « qui lui pendirent les lettres au cou et le mirent tout en un raonten la fronde dans un
la garnison et combina en même temps une expédition avec le comte de Pembroke , qui était à Bergerac , pour attaquer le comte de Lille ; mais le comte de Pembroke n'ayant point paru au jour et a l'endroit, le comte de Derby, après s'Être consulté avec le comte d'Oxford, sir Walter Manny et d'autres officiers de son armée, se décida à exécuter l'attaque sans lui, quoique ses forces ne se montassent qu'à trois cents lances et six cents archers, et que celles des Français fussent dix fois plus nombreuses. Après avoir concerté leur mode d'attaque, les Anglais se mirent en marche, longeant la lisière d'un bois qui les cachait à leurs ennemis, et arrivèrent sans être vus jusqu'à une faible distance de leur camp. Ils déploient ensuite leurs bannières, donnent de Pépcron ù leurs chevaux et fondent sur les Français, en poussant leur cri de guerre. La surprise fut complète. Comme il n'avait été pris aucune mesure pour prévenir cette attaque, il n'y fut opposé non plus aucune résistance. Le comte de Lille fut blessé et fait prisonnier dans sa tente, avec un grand nombre de seigneurs français. Le comte de Comminges, avec une troupe considérable, alla ensuite prendre position sur le côté opposé de la ville, et de là attaqua bravement les Anglais victorieux ; mais à la fin les Français furent tous tués ou faits prisonniers, à l'exception de ceux qui, profitant de l'obscurité de la nuit, purent échapper. Après avoir pris le château de La Réole, la ville d'Angoulôme et d'autres places importantes, le comte de Derby rentra à Bordeaux pour y passer l'hiver (1).
Au commencement de l'année i346, Jean, duc de Normandie, fils aîné du roi de France, fut envoyé en Guyenne avec une armée de cent mille hommes, pour combattre les Anglais; mais il ne fit rien qui répondit à de si grands préparatifs. 11 reprit la
engin, et puis le renvoyèrent dedans Auberoche. Le variât cliéit tout moft devant les chevaliers qui là étaient, et qui furent moull ébahis et déconfortés quand ils le virent. » Fioissart, liv. 1, t. 1, p. 191. (<) Froissart. liv. I, t I, i>p. 163-203.
Tille d'Angoulême, il est vrai; mais il en laissa échapper la garnison, qui fut sautée par un stratagème de sir John Norwich, le gouverneur, et il consuma la plus grande partie de son temps, depuis le 1" mai jusqu'à la dernière quinzaine d'août, en efforts inutiles pour s'emparer du château d'Aiguillon, forteresse presqu'imprenable, située au confluent du Lot et de la Garonne, contre laquelle il épuisa en vain toutes les ressources imaginables de la science militaire d'alors. Il fut distrait de ce siège par la nouvelle de la fatale bataille de Crécy, et le duc de llerby put compléter ses conquêtes en Guyenne et les étendre ensuite jusqu'à Poitiers, d'où il revint à Bordeaux, avec le dessein d aller rejoindre le roi d'Angleterre, alors occupé au siège de Calais (l).
Tandis que l'armée anglaise sous les ordres du comte de Derby pressait activement le siège de Guyon, Edouard III avait rassemblé une grande armée pour venir combattre le duc de Normandie en Guyenne. 11 s'était embarqué à Southampton, le i juillet 1346. Le vent, qui d'abord avait été favorable, le jeta, le troisième jour, sur la côte de Cornouailles, où il fut forcé de rester à l'ancre six jours. Là, il se rendit au conseil de messire Godefroy de Harcourt, seigneur français exilé, qui avait été chassé de France par Philippe de Valois. Ce gentilhomme, un des barons les plus considérables de Normandie, et frère du comte d'Harcourt, avait, Tannée précédente, encouru la disgrâce du roi de France, et par suite il avait été banni du royaume (2). Ce fut le tort ou la mauvaise fortune de
(!) Froissart, liv. 1, t. I, pp. 208, 216, 251.
(2) Froissart, liv. I, t. 1, p. 203, mentionne la disgrâce de messire Godeîroy d'Harcourt sans en faire connaître la cause. — Voici ce que dit Fabyan : « En la XVI« année de son règne (Philippe de Valois), une grande querelle s'éleva parmi les nobles de Normandie, les uns prenant parti pour messire Jean d'Harcourt et les autres pour messire Robert Berthram, alors maréchal de France, pour des conventions de mariage arrêtées entre le fils du dit messire Robert, d'un côté, et la
Philippe de Valois de convertir en ennemis ardents et acharnés quelques-uns de ses sujets les plus influents par la sévérité de ses châtiments et la manière arbitraire dont ils furent infligés. En persécutant sans relâche messire Robert d'Artois, son vieil ami et un de ses partisans dévoués, il l'avait poussé à chercher la protection de son plus puissant ennemi, et avait attiré sur son pays une guerre fatale, qui se prolongea bien au delà du terme de sa propre vie. En faisant décapiter les seigneurs bretons, non-seulement sans jugement, mais sans cause déterminée, il avait soulevé contre lui la haine de leurs amis et de leurs partisans, et notamment celle de Jeanne de Bellevillc, la fière épouse du sire de Clisson, qui, non-seulement consacra sa vie entière à la poursuite de sa vengeance, mais qui encore éleva et nourrit un vaillant fils dans cette môme pensée. Par la rigueur de ses procédés à l'égard de messire Godefroy d'Harcourt, il jeta un sujet puissant et vindicatif du continent en Angleterre, où il reprit à la cour et dans la confiance d'Edouard III la place qu'avait occupée naguère messire Robert d'Artois; et quoique sa méchanceté ne fût pas plus grande, ses conseils furent aussi fatals à son pays; car sa haine contre Philippe coûta si cher au royaume de France et notamment a la province de Normandie, que les effets s'en voyaient encore plus de cent ans après.
fille de sir Roger Bacon, dont la femme ou mère de la jeune fille était remariée à Godefroy d'Harcourt, frère du susdit messire Jean, d'autre part, lesquelles conventions étant changées, une grande guerre s'en serait suivie, si le roi n'eût envoyé aussitôt un ordre exprès que chaque parti gardât sa paix, et de comparaître devant lui et ses seigneurs à Paris, pour y avoir leur dissident réglé par lui et son conseil. Auquel jour de comparution le dit metsire Godefroy ne parut point, ni personne pour lui, mais, contre l'orJre du roi, assiégea mesure Guillaume Berlhram, éveque de Rayonne et frère du susdit messire Robert, alors étant dans un château. Et quand il vit qu'il ne pouvait pas remporter sur lui, il passa aux Anglais et les aida contre le roi de France. » New Chronicles of Emjland and France, by Robert Fabyan. Réimprimé sur l'édition de Pynson de 1816, par Henry Ellis, in-4% Londres, 1811.
ET SON ÉPOQUE. ,r>l
Messire Godefroy d'Harcourt conseilla donc à Edouard d'abandonner son expédition de Guyenne, et d'envahir la France par la Normandie, lui disant que c'était le plus riche pays du monde; que la province serait à sa merci; qu'il n'y trouverait personne pour lui résister, car le peuple de Normandie n'avait pas l'habitude des armes et la fleur de sa noblesse était au siège de f.uyon ; qu'il y trouverait en outre les villes sans murailles, et que sa flotte pourrait le suivre jusqu'à Caen. Ce conseil détermina la conduite d'Edouard, qui, en conséquence, flt voile vers les côtes de Normandie, et arriva à la Hogue, dans le Cotentin, le 12 juillet 1346. En abordant, il divisa son armée en trois corps : l'aile droite, sous le commandement de messire Godefroy d'Harcourt ; la gauche, sous celui du comte de Warwick. Lui-même prit le commandement du centre, accompagné de son fils Edouard, si connu de son temps et des âges suivants sous le nom de Prince-Noir.
La flotte, sous les ordres du comte de Huntingdon, côtoya de près le rivage et s'empara de tous les vaisseaux, grands et petits, qu'elle put trouver. En même temps, un corps d'archers et de troupes légères suivait la flotte sur la côte, aussi près de la mer que possible. Ces troupes prirent et pillèrent les villes de Barfleur, Cherbourg, Carentan, et d'autres de moindre importance. Le butin qu'elles firent en étoffes, or, argent et joyaux, fut si riche, que « garçons n'avaient cure de draps fourrés de vair (hermine). »
Le gros de l'armée, divisé comme il vient d'être dit, en trois corps, commença ensuite son mouvement de destruction. Par ordre du roi, l'aile droite et l'aile gauche devaient à la nuit rejoindre le centre, àquelque distance qu'elles s'en fussent éloignées pendant le jour ; et ce fut dans cet ordre qu'elles mirent le Cotentin à feu et à sang, brûlant et saccageant tout ce qu'elles rencontraient sur leur chemin. « Les Anglais trouvèrent le pays gras et plantureux de toutes choses : les granges pleines de blés, les
maisons pleines de toutes richesses, riches bourgeois, chars, charrettes et chevaux, pourceaux, brebis, moutons et les plus beaux bœufs du monde. »
Edouard III avançait par petites journées à travers ce riche pays, car il n'avait point à se préoccuper de ses approvisionnements, « excepté le vin. » Les malheureux habitants fuyaient dans une sauvage épouvante à son approche, heureux de pouvoir au moins sauver leur vie. L'armée anglaise continua ainsi sa marche jusqu'à Saint-Lû, sur la rivière de Vire, ville de huit ou neuf mille habitants, qui fut prise et pillée sans aucune résistance. De Saint-LO, Edouard marcha sur Caen, où le comte d'Eu, connétable de Fi ance, essaya de s'opposer à sa marche ; mais les troupes françaises, composées surtout de bourgeois de la ville, s'enfuirent à l'approche des Anglais sans tirer un seul trait. La ville fut prise après un combat de courte durée dans les rues /et le comte d'Eu fait prisonnier. Edouard se porta ensuite sur Louviers, ville riche, mais sans défense, qu'il prit sans combat, et il entra ensuite dans le comté d'Evreux, laissant derrière lui toutes les forteresses, car il voulait surtout épargner
ses troupes. Après avoir mis le feu aux villes de Vernon et de Verneuil, et saccagé toute la campagne autour de Rouen, il étendit ses ravages par Poissy jusqu'aux faubourgs de Paris (i).
0) Froissart, liv. I, t. 1, pp. 217-227.