‹ Bertrand Du Guesclin et son époqueChapitre 8 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Bataille de Crécy. — Défaite et captivité de Charles de Blois. — Jeanne la Boiteuse. — La grande peste. — Tentative infructueuse des Français

pour reprendre Calais.

Philippe de Valois rassembla à la hâte de différents points une

grande et tumultueuse armée de plus de cent mille hommes pour combattre cette invasion des Anglais. Edouard III, dont les forces, lorsqu'il aborda en Normandie, ne dépassaient guère trente mille hommes (1), jugea en conséquence prudent d'opérer sa retraite. 11 releva donc le pont sur la Seine, qui avait été coupé, et s'avança par le Beauvoisis jusqu'à la Somme, où il trouva tous les passages gardés et soigneusement défendus par les Français. Le roi de France, qui avait constamment présents devant les yeux et dans l'esprit le sang et les ruines que laissaient derrière eux les Anglais, désirait impatiemment leur livrer bataille; et il suivait Edouard de si près, qu'à Airaines, à quelques lieues d'Abbeville, il trouva le camp, que les Anglais avaient précipitamment abandonné la nuit précédente, rempli encore de leurs provisions : viande à la broche, pain au four,

(1) Froissart, liv. I, t. I, p. 234, estime à beaucoup moins l'effectif des troupes eugagées à la bataille de Crécy. 11 fait l'armée de Philippe huit fois plus forte que l'armée anglaise*

60 BERTRAND DU GDESCLIN

vin en barriques et table mise. Edouard, après avoir tenté vainement à plusieurs reprises de passer la Somme, trompé par un prisonnier français du nom de Gobain Ajace, à qui il avait promis sa liberté, découvrit le gué de Blanchctache , au-dessous d'Abbeville, qu'il traversa après un vif combat avec un corps de troupes françaises commandées par Godcmar du Fay et prit position près de Crécy, où il résolut de résister et de livrer bataille à Philippe.

Le roi d'Angleterre se prépara avec le plus grand calme aux douteux événements du lendemain. Le soir il invita les comtes et les barons de son armée à souper, el puis il les envoya de bonne heure se reposer. Il se retira ensuite dans son oratoire, et, après avoir fait une dévote prière pour l'heureuse issue de la bataille attendue, il se coucha lui-même vers minuit. Le lendemain de bon matin il entendit la messe avec son fils, lePrince- Noir; et la plus grande partie de son monde se confessa et communia, comme une préparation convenable pour le grand péril qui les menaçait. Le roi prit ensuite ses dispositions pour la bataille avec beaucoup d'habileté. Il plaça ses chariots et ses chevaux dans un enclos à l'abri d un bois, sur ses derrières, et rangea son infanterie en trois divisions, la première sous le commandement de son fils le prince Edouard, assisté du comte de Warwick, de messire Godefroy d'Harcourt, de sir John Chandos et autres ; la seconde, sous celui du comte de Northampton. Lui-même commandait la troisième. Lorsqu'il eut mis ses troupes en bataille, avec ses maréchaux à sa droite, il parcourut les rangs, monté sur un petit palefroi, un bâton blanc à la main, et conjura les comtes, barons et chevaliers, de sauver son honneur et de défendre son droit. « Et leur disait ces langages en riant doucement et de si liée chère, que qui fut tout déconforté si se put-il reconforter en lui oyantet regardant. »

Après avoir ainsi passé en revue tous ses bataillons et exhorté ses soldats à faire leur devoir, Il leur ordonna de prendre de la

ET SON ÉPOQUE. Gl

nourriture et de boire un verre de vin, car c'était environ midi. Cela fait, et les pots, barils et autres ustensiles dont ils s'étaient servis ayant été remis dans les chariots à bagage, les soldats retournèrent à leur poste, s'assirent à terre avec leurs armes et a tendirent tranquillement l'approche des Français. Edouard avait placé les archers de la division commandée par son fils sur la ligne de front disposée en forme de flèche, avec les gens d'armes sur leurs derrières ; la division du comte de Northampton appuyait cette première ligne, tandis que lui-même tenait la sienne en réserve. Le sang-froid d'Edouard et ses savantes dispositions faisaient un contraste frappant avec le manque de quoi que ce soit qui ressemblât à de l'habileté militaire dans les officiers et à de la discipline dans les soldats, du côté opposé (1).

Philippe de Valois, qui avait pris ses quartiers à Àbbeville, quitta cette cité le samedi malin, 20 août 1346, avec l'intention de livrer bataille sans délai ; mais il se rendit à l'avis de quelques-uns de ses conseillers et envoya trois chevaliers reconnaître les dispositions de l'ennemi. A leur retour, les chevalière conseillèrent au roi de différer l'engagement jusqu'au jour suivant, quand toutes ses forces seraient arrivées ; qu'elles se seraient refaites des fatigues d'une longue marche, et que Ton poarrait prendre de bonnes dispositions pour la bataille. Philippe suivit encore ce conseil, et ordonna immédiatement à ses troupes de faire halte. Ceux de front obéirent, mais les autres, qui étaient sur le derrière, poussèrent en avant, déclarant qu'ils ne s'arrêteraient que lorsqu'ils seraient sur la même ligne que les rangs de front, de sorte que les premiers continuèrent à avancer quand les autres approchèrent, jusqu'à ce qu'enfin la bataille fût forcée par une multitude indisciplinée, sans qu'il y eût

[») Froissart, liv. 1, t. I, pp. 229-234.

eu aucune formation ; le résultat fut la conséquence toute naturelle d'un pareil début.

L'engagement étant devenu inévitable, Philippe de Valois fit avancer un corps de quinze mille Génois, pour commencer la bataille ; mais ces hommes, fatigués d'une marche longue et forcée sous le poids des armes, déclarèrent à leurs oftîciers qu'ils n'étaient « mie ordonnés de faire nul grand exploit de bataille. » Ces paroles furent entendues du comte d'Alencon, frère du roi, qui s'écria avec mépris : « On se doit bien charger de telle ribaudaille qui faillent au besoin ! » Les Génois, néanmoins, marchèrent à l'attaque ; mais ils ne tardèrent pas à làcher pied devant la visée si précise des archers anglais, et ils se replièrent sur un corps de gens d'armes à cheval, auxquels le roi cria : « Or, tôt, tuez toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison (4). » Sur ce champ de bataille sanglant, nulle part on ne vit de l'ordre du côté des Français ; nulle part la moindre discipline, le moindre mouvement organisé. » Rois, ducs, comtes, barons français ne vinrent mie tous ensemble, mais l'un devant, l'autre derrière, sans arroy et sans ordonnance. » Bien des traits de valeur mal dirigée et d'héroïsme individuel se produisirent en ce jour désastreux ; mais de tels efforts ne pouvaient refaire ce qui avait été perdu par le défaut de discipline et l'absence de la plus ordinaire tactique. Il en résulta que les Français furent effroyablement massacrés et complètement défaits, et qu'Edouard resta maître incontesté du champ de bataille. De Crécy, le roi d'Angleterre alla faire le siège de l'importante ville de Calais, qui céda enfin à ses armes

(1) Le dernier continuateur de Nangis, t. H, pp. 201, 202, attribue l'inefficacité des archers génois a cette bataille au tort qu'ils eurent de ne pas garantir tes cordes de leurs arcs, qui furent mouillées par une ondée un peu avant le commencement du combat, tandis que les archers anglais avaient eu la précaution de placer les leurs dans leurs coiffures sur leurs têtes.

après line défense courageuse et opiniâtre de près d'une année (I).

Le monarque anglais, qui était alors dans la fleur de l'âge, fat toujours très-heureux dans ses entreprises militaires. Il fut benreux dans la guerre de Guienne, conduite par le comte de Derby ; il fut heureux dans son invasion de la France ; il fut également heureux à l'intérieur, où les Ecossais furent défaits par sa femme, la reine Philippe, près de Newcaslle sur Tyne ; et tandis qu'il assiégeait Calais, il eut la joie d'apprendre le triomphe de son alliée, la comtesse de Montfort Le traité de Malestroit, qui ne fut jamais observé que partiellement des deux côtés, était maintenant expiré, et les deux parties, soutenues par leurs alliés respectifs, les rois de France et d'Angleterre, reprirent les hostilités plus ouvertement et sur une plus grande échelle. La comtesse de Montfort avait reçu d'Edouard, alors devant Calais, un secours de deux cents gens d'armes et de quatre cents archers sous les ordres de deux preux chevaliers, sir Thomas Daggeworth et sir John Hartwell, rejoints ensuite par un chevalier breton, messire Tanguy du Châtel, et ces trois chevaliers firent contre les troupes de Charles de Blois plusieurs attaques, que celui-ci soutint avec une égale valeur et un égal saccès. «Une heure perdaient les uns, autre heure perdaient les antres ; et était Je pays par ces gens d'armes couru, gâté, ravagé et rançonné ; et tout payaient les pauvres gens. » Après différentes alternatives de succès et de revers, les chevaliers nommés plus haut mirent le siège devant la Koche-Derrien dans le diocèse de Tréguier, défendue par une garnison du parti de Charles de Blois, que commandait un écuyer du nom deTassart de Guines. Mais les habitants, dont les deux tiers tenaient plus pour les Anglais que pour les Français, demeurant inactifs durant le siège, menacèrent leur capitaine de le mettre à mort, s'il persistait plus

(1) Froissart, liv. I, L I , pp. 235, 241, 272*

♦)4 BERTKAND DU Gl'ESCLIN

longtemps à résister aux Anglais. A cette menace , Tassard rendit la ville et obtint qu'on lui conservât son posle en récompense de sa trahison. En apprenant celte nouvelle, Chai les de Blois quitta la ville de Nantes avec une troupe de seize cents gens d'armes, quatre cents chevaliers, vingt-trois banneretset douze mille hommes de pied, pour aller reprendre la Roche- Derrion. La comtesse de Montfort envoya, pour combattre ces troupes, un corps de mille gens d'armes et huit mille hommes d'infanterie sous le commandement de sir Thomas Daggeworth.

Dès que le chevalier anglais fut arrive à une petite journée de marche de la position occupée par Charles de Blois, il résolut de la surprendre par une attaque de nuit, et prenant avec lui à peu près la moitié de ses troupes, il tomba vers minuit sur le camp de Charles. Mais ce coup de main ne lui réussit pas : il fut lui-même blessé et pris, et il perdit la plupart de ses soldats, qui furent massacrés ou faits prisonniers. Tandis que ceux qui n'avaient pas été du combat et ceux qui avaient échappé au massacre délibéraient ensemble sur ce qui restait à faire, survint tout à coup le sire de Cadoudal, qui conseilla immédiatement une nouvelle attaque. Celte seconde attaque, exécutée au lever du jour, fut plus heureuse qu'on n'aurait osé l'espérer; Charles de Blois, à son tour, fut fait prisonnier, et quelques-uns des seigneurs bretons les plus distingués, entr'autres le vicomte de Rohan et les sires de Laval et de Chateaubriand, furent tués. Celle victoire décisive, remportée le 20 juin 1347 par les troupes de la comtesse de Montfort, donna à celle-ci un avantage que son adversaire ne recouvra dès lors jamais entièrement (!).

(I) Froissart, liv. I, t. I, pp. 2oî)-262. — Bien des circonstances de cette affaire sont diversement racontées par les différents historiens, qui ne sont pas non plus d'accord pour la date. Le combat eut lieu, suivant une inscription qu'on lit sur la tombe de Messirc Guy de Laval dans l'église collégiale de Yilré, le 18 juin 1347. Histoire de Bretagne,

l a comtesse de Montfort avait ainsi vengé la captivité de son mari; mais elle ternit sa belle renommée en montrant, par la manière dont elle traita son captif, qu'elle manquait de la vertu de générosité. Elle le traîna après elle par toute la Bretagne, le laissa manquer des choses les plus nécessaires, l'abreuvant des plus amères mortifications, et après avoir satisfait sa vengeance en exposant les malheurs de son ennemi vaincu, dans la crainte, peut-être, qu'il ne lui échappât, elle le mena en Angleterre, et il fat enfermé dans la tour de Londres , où il resta prisonnier pendant plusieurs années (1).

La cause de Charles de Blois ne fut pourtant pas vaincue par sa captivité. Jeanne de Montfort trouva dans Jeanne la Boiteuse, femme de Charles, une rivale digne d'elle par le courage et la conduite, et tout aussi capable de manier une épée et de commander une armée avec une volonté inflexible et autant d'intrépidité. Ce dut être un spectacle saisissant de voir deux femmes courageuses et belles échanger les commodités et la paix de vie de famille pour les privations du camp et la vie de soldat; et, si ce spectacle excitait la sympathie, le zèle des partisans respectifs de l'une et de l'autre dut probablement s'en accroître, quand on vit que le motif de leur conduite, au fond, était la recouvrance d'un époux ou le triomphe d'un enfant.

Après la reddition de Calais, une trêve de six mois à partir du W septembre 1347 fut arrêtée, grâce à l'intervention du pape Clément VI, entre les rois de France et d'Angleterre, et cette twe se prolongea par altermoiements jusqu'au mois de

tl,p, o;r,. — Gml. de Saint-André, v. 401, dit le 20 juin, comnre dans le telle, et en cela il est appuyé par sir Thomas Daggeworlh dans me lettre au chancelier d'Angleterre. Note de Buchon sur Froissart, p. 260. D'autres autorilés placent le siège de la Roclie-Derrien au mois le décembre de l'an 1345. Contin. Nang., t. II, p. 104.

(1) Voir le témoignage de maître George Lesncu, rendu dans VEniwlc faite à Angers pour la canonisation de Charles de Blois, dans k Acta de Bretagne, t H, p. fi.

60 BERTRAND DU GUESGLIN

juin 1350 (1). En Guienne, dans le Poitou et la Saintonge, elle fut peu respectée, et la Bretagne fut plutut le théâtre de maraudages que d'hostilités ouvertes. Dans rintervaile, Charles de Blois fut relâché de prison, moyennant une forte rançon et la susblitution de ses deux fils, Jean et Guy, comme prisonniers à sa place :2).

Durant ces entrefaites, l'Europe entière était tenue dans la terreur par la grande peste, qui, venant de l'Asie et avançant dans sa marche irrésistible, enleva, d'après les calculs, plus d'un tiers de l'espèce humaine partout où elle se montra ; et, suivant les expressions d'un contemporain, « il mourut dans les années 1348 et 1349 une multitude de monde, comme on n'a jamais ouï, ni vu, ni lu dans les temps passés (3). *

Le mal était contagieux : il débutait par des bubons sous les aisselles, et l'accroissement de la tumeur était un indice certain de mort. 11 attaquait les jeunes plutôt que les vieux, et passait rapidement son chemin, séjournant rarement plus de deux ou trois jours. Souvent, des personnes en bonne santé la veille étaient emportées le lendemain au cimetière. Beaucoup fuyaient dans une sauvage épouvante, et les prêtres peu courageux laissaient à leurs collègues plus hardis le soin d'enterrer les morts.

Cette épidémie était originaire de l'Orient. Elle avait fait d'abord son apparition en Italie, et de là, passant les monts, elle s'était abattue sur Avignon et propagée ensuite en Gascogne, en Espagne^ en France, en Allemagne et dans le nord de l'Europe. En recherchant les causes de ce terrible fléau, beaucoup l'attri-

(1) Du Tillet, Recueil des iraictez, etc., p. verso. — Ryiner, t. III, part i, p. I3(>. — Annales ecclcsiastici , ah anno 1198, nbi ( ard. liaroriius desinit , auctore Odorieo Kaynaldo, ïloma\ t. XVI, 13*7, § 24.

(2) Cont. Nang., t. Il, p. 194. — Actes de Bretagne, t. 1, col. 1487, 14*8. — Rymer, t. III, pari, i, p. 2Jo.

(3) Cont. Xang., U II, p. 2H.

huèrent à l'infection de Pair et de l'eau par le poison, et des soupçons ayant été portés sur les juifs, qu'on accusa de cette méchanceté, des milliers de ces malheureux furent massacrés et brûlés par les chrétiens en Allemagne et partout ailleurs, excepté à Avignon, où le pape Clément VI eut le bon sens et l'humanité de prendre sous sa sauvegarde tous ceux d'* ses Etats (I).

Queiqu étendus que fussent les ravages de cette épouvantable peste, il parait qu'ell • borna ses attaques en grande partie aux classes moyennes et aux basses classes de la sociélé; car on ne cite, parmi ses victimes les plus distinguées, que Jean Villani l'historien, Jean d'Andréa, jurisconsulte célèbre d'Italie, la belle Lanre du poète Pétrarque, et Alphonse XI, roi de Castille (2).

Pendant la durée de la trêve entre la France et l'Angleterre, une tentative infructueuse, pour recouvrer le château de Calais, fut faite par un chevalier français, messire Geoffroy de Chargny, qui, en sa qualité de gouverneur de Saint-Omer, ville de la province voisine d'Artois, était particulièrement chargé de la défense des frontières septentrionales du royaume. Comptant sur la cupidité du gouverneur de Calais, messire Ai mery de Pavie. chevalier lombard, « et Lombards de leur nature sont convoiteux, >. le sire de Chargny offrit à ce personnage vingt mille écus, s'il voulait lui livrer ce poste important. Cette somme,

(1) On donna aussi pour cause de la grande peste qui désola Athènes, peste si bien décrite pur Thucydide lîv. Il, ch. xi.vii et. su.v., et par Lucrèce, De Sat. /fer., lîv. VI, vers la fin, le poison dans les poils par les Péloponwésiens. — Contin. Natig., t. Il, pp. '211-214. — Rayoaldus, Annal. Eccles., 1348, § 30, 33. — Frois*art, i,v. |, t. H, p. 287, parle au:-si de cttie pesle, mai- sans entrer d.in> aneiiu détail. H dit, néanmoins, « (pie la li<rce partie du monde en mourut. i> — Une des plus admirables desciiptiuns de ce fléau est celle qu'en donne Boaaee dans son DécaméTon.

(2) Sbmondi, Histoire de% Républiques italiennes du moyen dge, t. IV, pp. 07, 98. — Avala, Cronica del Hey Don Pedro, p. 9.

68 BERTRAND DU GlïESCLlN

au jugement du clievalier français, était quelque chose de trop séduisant, pour que la vertu d'un Lombard y résistât; aussi celui-ci promit-il , à un jour convenu, de recevoir le présent et d'abandonner le château; mais Édouard III, ayant découve! t par quelque moyen la trahison projetée du gouverneur, lui envoya l'ordre de venir en Angleterre. Arrivé devant le roi, messire Aimery confessa tout; Edouard lui offrit son pardon, à la condition qu'il l'aiderait à déjouer le projet. En conséquence, le gouverneur s'en retourna, et Édouard, ayant réuni une troupe de trois cents gens d'armes et de six cents archers, débarqua secrètement à Calais, et mit le commandement de l'expédition entre les mains de sir Walter Manny.

« Messire Gauthier, lui dit le roi, je veux que vous soyez de cette besogne chef; car moi et mon fils nous combattrons dessous volve bannière (1). >»

Messire Geoffroy de Chargny, avec cinq cents lances, parut, au temps et à l'endroit convenus, à minuit, près de Calais, et dépêcha messire Edouard de Renty, un de ses officiers, avec douze chevaliers et cent gens d'armes, pour payer le prix stipulé et prendre possession du château. Lorsque les sacs contenant l'argent eurent été remis à messire Aimery de Pavie, messire Édouard de Renty et sa suite furent conduits dans la tour principale où le roi d'Angleterre était caché avec deux cents hommes armés qui, en apercevant les Français, se précipitèrent aussitôt, brandissant leurs épées et leurs haches, et criant : « Manny, Manny, à la rescousse! Croient donc ces Français avoir reconquis à si peu de fait le châtel et la ville de Calais? »

Messire Édouard de Renty et ses hommes, voyant bien que toute résistance serait vaine, se rendirent presque sans coup férir, et ils furent tous renfermés dans une tour du château. Édouard III réunit ensuite ses troupes et sortit, pour aller

(t) Froissant, C/iro.v., chap. eccxxvit.

attaquer messire Geoffroy de Chargny, qui attendait impatiemment le retour de son détachement et s'étonnait du retard.

« Que ce Lombard la fait longue ! dit-il aux chevaliers qui étaient près de lui. 11 nous fait cy mourir de froid.

— En nom Dieu, répondit messire Pépin de Were, Lombards sont malicieuses gens ; ils regardent vos florins s'il en y a nuls feux et peut-être aussi s ils y sont tous. »

Tandis qu'ils devisaient de la sorte, les Anglais approchaient. Messire Geoffroy de Chargny, s'apercevant qu'il avait été dupé, résolut de ne pas fuir, et dans un petit discours il releva le coorage de ses gens, en leur disant que par la fuite ils perdraient plus qu'ils ne gagneraient, et que la journée pouvait être pour eux. Ensuite il les rangea, leur fit mettre de côté leurs chevaux, qui étaient trop fatigués, et en bon ordre, les rangs serrés et les lances de ses soldats ramenés à cinq pieds devant eux, il attendit le choc des ennemis. Les Anglais, sous la conduite de sir Waller iManny, descendirent, eux aussi, de cheval, et se portèrent à l'attaque. Le choc fut dur, et il y eut départ et d'autre maint vaillant fait d'armes.

Le roi d'Angleterre, qui combattait sous un déguisement, eut la bonue fortune de rencontrer un puissant et brave chevalier français du nom d'Eustache de Ribeumont, qui, dans la lutte, se montra partie trop forte pour Édouard, car celui-ci fut mis deux fois à genoux. Mais le roi fut aidé, ces deux fois, par sir Walter Manny et sir Reginald Cobham, qui combattaient à ses côtés. A la fin les Anglais furent victorieux, et les Français furent tous tués ou faits prisonniers. Parmi ces derniers se trouva Eustache de Ribeumont, qui, voyant que la résistance était désormais inutile, rendit son épée au roi, sans savoir encore qui il était, et lui dit :

« Chevalier, je me rends votre prisonnier. »

Après le combat, le roi rentra tout joyeux à Calais avec

70 BERTRAND DU GUESCL1N

ses prisonniers, et le soir il les convia à souper avec ses propres chevaliers. Quand le souper lut servi, le roi prit place à table et fit asseoir à côté de lui ses hôtes, qui, au premier mets, furent servis par le prince de Galles et par les chevaliers anglais. Après le souper, on leva les tables, et le roi resta dans la salle avec les chevaliers. Il était téte nue, mais avec un chapelet de perles fines qui lui couronnait le front. Il alla de Pun à l'autre de ses h* les, entrant familièrement en conversation avec eux. Il aborda messire Geoffroy de Chargny un peu froidement, et lui dit entr'autres choses :

» Messire Geoffroy, si suis moult liez (joyeux) quand je vous ai pris à 1 épreuve : vous en vouliez avoir meilleur marché que je n'en ni eu, qui pensiez avoir Calais pour vingt mille écus. »

A ces mots, le roi passa outre et laissa messire Geoffroy, qui n'avait rien répondu. Arrivé auprès de messire Eustache de Riheumont, il lui dit d'un ton de bonne humeur :

« Messire Eustache, vous Oies le chevalier du monde que je visse oneques mieux ni plus vaillamment assaillir ses ennemis ni son corps défendre; ni ne trouvai oneques en bataille là ou je fusse qui tant me donnât à faire corps à corps que vous avez huy fait ; si vous en donne le prix, et aussi font tous les chevaliers de ma cour par droite sentence. »

Le roi prit ensuite le riche chapelet qu'il portait, et, le plaçant sur la téte de messire Eustache, il ajouta :

« Messire Eustache, je vous donne ce chapelet pour le mieux combattant de toute la journée de ceux de dedans et de dehors, et vous prie que vous le portiez cette année pour l'amour de moi. Je sais bien que vous êtes gai et amoureux et que volontiers vous vous trouvez entre dames et demoiselles : si dites partout là où vous irez que je le vous ai donné. Et parmi tant vous êtes mon prisonnier, je vous quitte votre prison et vous pouvez partir demain s'il vous plaît. *

Messire Eustache s'empressa d'accepter le riche présent, et, s'inclinant très-bas devant le roi, il dit :

« Gentil sire, vous me faites plus d'honneur que je ne vaille, et Dieu vous puisse rendre les courtoisies que vous me faites. Je ferai, cher sire, liément et appareillement tout ce dont vous me chargez et, après le service de mon très-cher et trèsredouté seigneur le roi, je ne sais nul roi que je servirais si volontiers ni de si cœur comme je ferais vous. »

On apporta ensuite du vin et des épices, après quoi le roi se retira dans sa chambre. Le lendemain, il donna à messire Eustache de Ribeumont deux chevaux de guerre et vingt écus, comme un nouveau témoignage de son estime pour la valeur qu'il avait montrée. Le chevalier, après avoir pris congé de ses camarades moins heureux, qui furent amenés en Angleterre, s'en retourna chez lui (i).

(1) Froissart, liv. I, part, i, p. 27fi-2SI.

Page 1