LE SINGE ET LE CHAT
Bertrand avec Raton, l'un singe et l'autre chat,
Commensaux d'un logis, avoient un commun maître.
D 'animaux malfaisans c'étoit un très-bon plat :
Ils n'y craignoient tous deux aucun, quel qu'il pût être.
Trouvoit-on quelque chose au logis de gâté,
L'on ne s'en prenoit point aux gens du voisinage :
Bertrand déroboit tout ; Raton, de son côté,
Etoit moins attentif aux souris qu'au fromage.
Un jour, au coin du feu, nos deux maîtres fripons
Regardoient rôtir des marrons.
Les escroquer étoit une très-bonne affaire : Nos galans y voyoient double profit à faire ; Leur bien premièrement, et puis le mal d'autrui. Bertrand dit à Raton : ** Frère, il faut aujourd'hui
Que tu fasses un coup de maître ; Tire-moi ces marrons. Si Dieu m'avoit fait naître
Propre à tirer marrons du feu,
Certes, marrons verroient beau jeu.^* Aussitôt fait que dit : Raton, avec sa patte,
D'une manière délicate, Écarte un peu la cendre, et retire les doigts ;
Puis les reporte à plusieurs fois, Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque ;
Et cependant Bertrand les croque.
Une servante vient : adieu mes gens. Raton
N 'étoit pas content, ce dit-on.
Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes Qui, flattés d'un pareil emploi, Vont s'échauder en des provinces Pour le profit de quelque roi.
-— Book ix., Fable 17.
(See Hachette's édition, with notes by Francis Tarver, M. A. Oxon.)