ACT I. SCÈNE VI
quelquefois les secrets que je devine... jamais ceux que Ton me confie.
LA REINE
Vous avez raison ; j'aime mieux tout vous dire. Des soldats qui me sont dévoués cerneront F hôtel de Falkenskield, s'empareront de toutes les issues... RANTZAU, d'un air d'incrédulité.
D'eux-mêmes et sans chef ?
Koller les commande ; KoUer, qui ne reçoit d'ordres que de moi, se précipitera avec eux dans les rues de Copenhague en criant : Les traîtres ne sont plus I vive le roi ! vive Marie-Julie ! De là nous marchons au palais, où, si vous nous secondez, le roi et les grands du royaume se déclarent pour nous, me proclament régente : et dès demain c'est moi, ou plutôt c'est vous et Koller qui dicterez des lois au Danemark. Voilà mon plan, mes desseins ; vous les connaissez ; voulez- vous les partager }
RANTZAU, froidement.
Non, madame ; je veux même les ignorer entièrement, et je jure ici à votre majesté que, quoi qu'il arrive, les projets qu'elle vient de me confier mourront avec moi.
LA REINE
Vous me refusez, vous, qui en secret aviez toujours pris ma défense, vous en qui j'espérais !
RANTZAU
Pour conspirer !... Votre majesté avait grand tort.
LA REINE
Et pour quelles raisons
RANTZAU, cherchant ses mois.
Tenez... à vous parler franchement...
LA REINE
Vous allez me tromper.
RANTZAU, froidement.
Moi ! dans quel but ? depuis long-temps je suis revenu des conspirations, et voici pourquoi. J'ai remarqué que ceux qui s'y exposaient le plus étaient très-rarement ceux qui en profitaient ; ils travaillaient presque toujours pour d'autres qui venaient après eux récolter sans
jg BERTRAND ET RATOX.
danger ce qu'ils avaient semé avec tant de périls. Une telle chance est bonne à courir pour des jeunes gens, des fous, des ambitieux qui ne raisonnent pas. Mais moi, je raisonne; j'ai soixante ans, j'ai quelque pouvoir, quelque richesse... et j'irais compromettre tout cela, risquer ma position, mon crédit !... Pourquoi, je vous le demande ?
LA REINE
Pour arriver au premier rang ; pour voir à vos pieds un collègue, un rival, qui lui-même cherche à vous renverser... Oui, je sais, à n'en pouvoir douter, que Struensée et ses amis veulent vous écarter du ministère.
RANTZAU
C'est ce que tout le monde dit, et je ne puis le croire. Struensée est mon protégé, ma créature, c'est par moi qu'il est arrivé aux" affaires... {Souriant.) Il l'a quelquefois oublié, j'en conviens ; mais dans sa position^ il est si difficile d'avoir de la mémoire !— A cela près, il faut le reconnaître, c'est un homme de talent, un homme supérieur, qui a pour le bonheur et la prospérité du royaume des vues dont on ne peut méconnaître la haute portée ; c'est un homme enfin avec qui l'on peut s'honorer de partager le pouvoir... Mais un KoUer, un soldat inconnu, dont l'épée n'est jamais sortie du fourreau ; un agent d'intrigues qui a vendu tous ceux qui l'ont acheté...
LA REINE
Vous en voulez à KoUer I
RANTZAU
Moi!... je n'en veux à personne... mais je me dis souvent: Qu'un homme de cour, qu'un diplomate soit fin, adroit et même quelque chose de plus... c'est son état ; mais qu'un militaire, qui, par le sien même, doit professer la loyauté et la franchise, troque son épée contre un poignard!... Un militaire qui trahit, un traître en uniforme... c'est la pire espèce de toute3 ! et dès aujourd'hui, peut-être, vous-même vous repentirez de vous être fiée à lui.
LA REINE
Qu'importent les moyens, si l'on arrive au but }