ACTE I. SCÈNE VIII. ^- ÉRIC
Y pensez-vous ! si Ton vous entendait ?
RATON
Qu'importe ? je ne crains rien ! je dispose de huit cents ouvriers. Oui, morbleu, je ne suis pas comme mes confrères, qui font venir leurs étoffes de Paris ou de Lyon ; je fabrique moi-même, ici, à Copenhague, où mes ateliers occupent tout un faubourg ; et si Ton voulait me faire un mauvais parti, si l'on m'osait toucher à un cheveu de la tête... il y aurait une révolte dans la ville !
RANTZAU, vivement.
Vraiment ! {A part.) C'est bon à savoir. {Pendant qu Enc prend son père à V écart et tâche de le calmer, Rantzau, qm est debout à gauche, près du fauteuil de la reine, lui dit a demi-voix, en lui montrant Raton) Tenez, voilà l'homme qu'il vous faut pour chef.
LA REINE
Y pensez-vous ? un important, un sot !
RANTZAU
^ Tant mieux ! un zéro bien placé a une grande valeur; c est une bonne fortune qu'un homme pareil à mettre en avant ; et si je m'en mêlais, si j'exploitais ce négociant-là, il me rapporterait cent pour cent de bénéfice. LA REINE à demi-voix.
Vous croyez ? {Se levant et s'adressant à Raton\ Monsieur Raton Burken staff...
RATON, s^inclinant.
Madame !
LA REINE
Je suis désolée que l'on ait manqué d'égards envers vous ; j'honore le commerce, je veux le favoriser ; et si à vous personnellement je puis rendre quelques services...
RATON
C'est trop de bonté ; et puisque votre majesté daigne m y encourager, il est une faveur que je sollicite depuis longtemps, le titre de marchand de soieries de la couronne.
ÉRIC, le tirant par son habit.
Mais ce titre appartient déjà à maître Revantlow votre confrère,
RATON
Qui n'exerce pas, qui se retire des affaires, qui n'est plus assorti... et quand ce serait un passe-droit, une faveur, tu as entendu que sa majesté voulait favoriser le commerce, et j'ose dire que j'y ai des droits ; car, par le fait, c'est moi qui suis le fournisseur de la cour. Je vends depuis longtemps à votre majesté, je vendais à la reine Mathilde... quand elle n'était pas indisposée ; j'ai vendu ce matin à son excellence monsieur le comte de Falkenskield, ministre de la guerre, pour le prochain mariage de sa fille...
ÉRIC, vivement.
De sa fille !... elle se marie !
RANTZAU, le regardant.
Oui, sans doute ! au neveu du comte de Gœlher, notre collègue.
ÉRIC
Elle se marie !
RATON
Qu'est-ce que cela te fait ?
ÉRIC
Rien !... j'en suis content pour vous.
RATON
Certainement, une belle fourniture; d'abord les robes de noces et tout l'ameublement, en lampas, en quinzeseize, façon de Lyon, le tout sortant de nos fabriques : c'est fort, c'est moelleux, c'est brillant...
RANTZAU
J'aperçois Falkenskield, il se rend au conseil.
LA REINE
Ah ! je ne veux pas le voir. Adieu, comte ; adieu, monsieur Burkenstaff ; vous aurez bientôt de mes nouvelles.
RATON
Je serai nommé... Je cours chez moi l'apprendre à ma femme ; viens-tu, Eric ?
RANTZAU
Non, pas encore !... J'ai à lui parler. {A Eric, pendant que Raton sort par la porte du fond.) Attendez là {il lui montre la coulisse à gauche), dans cette galerie, vous saurez sur-le-champ la réponse du comte.