‹ Besançon et ses environs. Nouv. éd., complétée et mise a jourChapitre 2 sur 119 · MOYEN AGE · texte numérisé non relu

MOYEN AGE

Affolée par tant de misères, la population de la Séquanie pactisa avec les Burgondes, les plus civilisés des barbares; ceux-ci, devenus les alliés de Rome contre les nouveaux envahisseurs, fournirent un contingent à l'armée du patrice Aétius, qui battit Attila. Un corps d'armée de ce fléau de Dieu avait forcé la trouée de Belfort et ravagé la Séquanie. Cet orage terminé, il se fit un partage des terres entre l'aristocratie des Burgondes et les anciens propriétaires du sol. Les villes épiscopales furent

exceptées de ce partage; là se perpétuèrent les habitudes romaines, et les évêques, qui en devinrent les conservateurs, commencèrent ainsi l'édifice de leur puissance temporelle. Du règne de Gontran, qui résidait à Chalonsur-Saône, datent les prérogatives souveraines du siège métropolitain de Besançon (435-593).'

L'évêque Donat, élève de la grande école monastique de Luxeuil, peupla Besançon de congrégations religieuses ; c'est là l'origine de l'abbaye d'hommes dédiée à saint Paul, et de deux couvents de femmes, Jusan-Moutier et Saint-Martin de Bregille, régis par la mère, la sœur et la cousine de ce prélat (628-638).

Avec les rois fainéants, la guerre civile devint permanente et le clergé perdit beaucoup de son prestige moral. L'évêque Félix fut expulsé de Besançon par le peuple, et son successeur Tétrade périt à la chasse, blessé par un sanglier. Bientôt après les Sarrasins envahissaient la Burgondie et mettaient Besançon au pillage

Un parent de Charlemagne, l'archevêque Bernoin, occupa le siège de Besançon et reconstruisit les églises de cette ville : une table d'or fut attribuée à Besançon dans le partage des richesses mobilières du grand empereur ; ce joyau décora jusqu'en 1642 le maître-autel de la cathédrale dédiée à saint Jean (752-814).

Besançon n'ouvrit pas ses portes au comte Gérard de Roussillon, révolté contre l'empereur Charles le Chauve; l'archevêque Arduic fut récompensé de sa fidélité par d'importantes largesses faites à son siège, telles que la

possession de l'abbaye de Bregille, le droit de battre monnaie, celui de lever un péage sur les marchandises entrant en ville. Charles le Chauve visita Besançon à son retour d'Italie, où il était allé se faire couronner empereur. Après la constitution du second royaume de Burgondie, les Hongrois, ces sauvages dont l'imagination populaire a fait les Ogres, incendièrent la ville de Besançon. A la faveur de ce désastre, la puissance temporelle des archevêques fut accaparée par une dynastie de comtes qui renouvelèrent la ruine des églises. Le dernier roi de Burgondie, constamment outragé par ses vassaux, se mit sous la tutelle des empereurs d'Allemagne et leur légua son royaume (879-1038).

Hugues de Salins, devenu archevêque de Besançon, acclama la domination nouvelle et se fit restituer le pouvoir temporel dont avaient joui ses prédécesseurs. Ce fut lui qui bénit, à Besançon, le mariage de l'empereur Henri III avec Agnès de Poitiers. Bientôt après, le cardinal Brunon d'Alsace, son intime ami, était élu pape sous le nom de Léon IX. Dès lors, dit un contemporain, l'archevêque Hugues « fonda dans la ville une autorité si forte, que nulle autorité laïque ne put prétendre à y dominer. » Non content de relever les églises de leurs ruines, il voulut aussi combler les vides qui s'étaient faits dans la population. La partie basse de la presqu'île de Besançon était absolument dépeuplée : l'archevêque y établit des colons de ses domaines ruraux. Cette agglomération prit le nom de bourg, par opposition au reste de la ville qui portait le nom de cité.

Les nouveaux habitants furent appelés bourgeois, contrairement aux anciens habitants qui conservèrent le nom de citoyens. A l'ombre d'une église placée sous le vocable de sainte Madeleine, des habitations se groupèrent par delà le pont romain, au pied d'une montagne que sa dénudation antérieure avait tait surnommer Calvus Mons, c'est-à-dire Mont-Chauve ou Charmont (1038-1066).

Trois classes d'hommes composaient alors la société civile de Besançon : les nobles qui possédaient des fiefs pour lesquels ils prêtaient hommage au prélat; les citoyens, ou hommes libres ; les mainmortables rivés à leurs tenures, qu'ils ne pouvaient déserter sans en être absolument exclus. La justice était administrée par trois tribunaux relevant du siège archiépiscopal : la régalie, attribut de la souveraineté qu'exerçait le prélat dans la ville; la vicomte, établie par les comtes de Bourgogne lors de leur prépondérance ; la mairie, spécialement préposée par l'archevêque Hugues à la police du bourg. Ces trois cours ne tardèrent pas à devenir concurrentes quant aux affaires criminelles et aux exécutions des débiteurs; mais en matière de contestations civiles, on pouvait appeler de la mairie à la vicomte et de cette dernière à la régalie. Conformément aux principes du droit germanique, l'une des parties avait toujours la faculté de demander le souverain jugement des pairs, cas auquel le magistrat ne faisait plus que prononcer et exécuter la sentence. Quand la commune fut parvenue à se constituer, son conseil, recruté parmi les pairs des

parties intéressées, forma près les tribunaux une sorte de jury omnipotent.

Nous avons écrit le mot commune. Personne n'ignore le sens de la révolution politique et sociale que ce mot emporte avec lui. A Besançon, la fermentation populaire fut une des conséquences du mariage de l'empereur Frédéric Barberousse avec l'héritière de la Franche- Comté. Ce prince avait choisi Besançon pour prendre possession de ses nouveaux domaines. Tandis qu'il y recevait l'hommage de ses vassaux, deux légats du pape Adrien eurent l'imprudence de lui dire que la dignité impériale était un fief relevant de la papauté. Peu de temps après, l'un de ces légats était élu pape sous le nom d'Alexandre III. Frédéric refusa de le reconnaître : il s'ensuivit un schisme de seize années, durant lequel le siège archiépiscopal de Besançon fut adjugé, malgré le clergé du diocèse, à un Allemand nommé Herbert (i 148- 1162).

Cet avide prélat voulut se faire un monopole du commerce de l'argent dans la ville. Le peuple se souleva et mit le feu aux maisons de l'archevêque Sous le successeur d'Herbert, une insurrection, plus violente encore, eut pour prétexte le droit de mainmorte que l'archevêque exerçait sur une partie de la ville. Frédéric Barberousse interposa sa médiation, et le prélat renonça, moyennant une rente annuelle de vingt-cinq livres, à être de droit l'héritier de ceux de ses hommes qui décédaient sans postérité. La caisse communale paya cet abonnement jusqu'à la Révolution française (1162-1180).

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Frédéric Barberousse mourut à la croisade, où beaucoup de Comtois l'avaient accompagné. Notre archevêque Thierry de Montfaucon, qui faisait partie de cet entourage, périt devant Ptolémaïs, en battant les murailles de cette ville avec une machine de guerre de son invention (n 89-1 191).

Les archevêques qui lui succédèrent furent mêlés aux revendications de la branche cadette des anciens souverains de la province contre le duc de Méranie, marié à la petite-fille de Barberousse. Cette guerre civile eut un contre-coup terrible à Besançon. Le populaire s'organisa en commune et expulsa l'archevêque Gérard de Rougemont. Le pape et l'empereur firent à la ville les plus sérieuses menaces ; il y eut même une sentence impériale qui défendait tout commerce avec les Bisontins excommuniés. L'archevêque Gérard étant mort en exil, Jean Halgrin, son successeur, se présenta devant la ville avec une escorte imposante. La population fut contrainte de capituler avec lui. Cent des principaux habitants durent venir, en chemise et pieds nus, recevoir dans l'église cathédrale, de la main du prélat, une humiliante fustigation (1220- 122 5).

Jean de Chalon, représentant de la branche cadette des anciens comtes de la province, avait marié son fils aîné avec l'héritière des droits de Frédéric Barberousse en Franche-Comté. Sous le nom de son fils et de sa bru, il fut le véritable souverain du pays. Voulant également dominer sur Besançon, il acheta d'un empereur besoigneux les droits de suzerain et de monétaire en

cette ville. L'archevêque Guillaume de la Tour ayant fait révoquer ces concessions, il s'ensuivit une guerre entre Jean de Chalon et le prélat. Sur les instances réitérées du pape, le roi de France saint Louis consentit à intervenir comme médiateur et confia à l'abbé de Cîteaux, alors dans la ville, le soin de mettre d'accord les parties. La commune de Besançon se reforma durant ces troubles, et force fut dès lors aux archevêques de compter avec elle (1225-1259).

Déjà la France jetait des regards de légitime convoitise sur une province qui parlait sa langue et rentrait dans ses frontières naturelles : elle sut gagner à sa cause le prince aventureux et prodigue à qui la Franche-Comté était échue. Ce prince, qui est connu sous le nom d'Othon IV, eut l'imprudence d'entrer dans une ligue formée contre l'empereur Rodolphe de Habsbourg. La commune de Besançon s'étant mise aussi de la partie, l'empereur, à la tête d'au moins 20,000 hommes, s'avança contre cette place, qui était le quartier général des intrigues de la France. Il essaya vainement de faire composer les habitants en arrachant leurs vignes. En même temps l'armée franc -comtoise venait s'embosser dans les prés de Vaux, à mille mètres en amont des quartiers de Rodolphe. L'empereur abandonna la vallée et fit monter ses troupes au sommet de Bregille; il y eut là une descente nocturne qui mit la panique dans le camp du comte de Ferrette, allié d'Othon IV. Mais l'armée impériale mourant de faim, et les confédérés ne recevant pas les secours qu'ils attendaient de la France, il y avait

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de part et d'autre égale volonté d'en finir. Sur la promesse faite par Othon IV de reconnaître l'empereur pour son suzerain, Rodolphe décampa (1282-1289).

L'empereur laissa toutefois devant Besançon un corps de troupes, chargé du soin de réduire les habitants par la famine. A la suite d'un blocus qui dura tout l'hiver, les citoyens ouvrirent leurs portes, mais à la condition que la commune recevrait une consécration légale de son existence. Sur la production d'une charte fausse, composée avec tout l'art dont le conseil communal était capable, Rodolphe reconnut à la ville des franchises qu'elle n'avait jamais possédées. Besançon devint ainsi une république indépendante sous le protectorat de l'Empire (1289-1290).

Quand le comte Othon IV eut vendu la Franche- Comté à la France et fiancé sa fille au second des fils de Philippe le Bel, la noblesse de la province et celle du pays de Montbéliard prirent les armes contre les agents français : Besançon leur fit au contraire bon accueil. Jean de Chalon-Arlay en garda rancune à la ville ; aussi, dès qu'il eut fait sa paix avec la France, voulut-il, de concert avec l'archevêque Hugues son frère, tyranniser les citoyens. La commune s'insurgea : elle mit à sac les tribunaux qui relevaient de l'archevêque; mais ayant été décimée dans une bataille, elle dut payer une forte amende et s'engager à être pendant soixante ans l'alliée des barons d'Arlay (1295-1308).

Cette alliance entraîna la république bisontine dans une levée de boucliers de l'aristocratie comtoise contre

le duc de Bourgogne Eudes IV, marié à l'héritière de la Franche-Comté. Le comte-duc parut à la tête de 9,000 cavaliers et de nombreux fantassins : les confédérés se replièrent sur Besançon. La milice communale de cette ville se laissa envelopper dans les champs de Saint-Ferjeux par les troupes ducales; elle fut jetée dans une vaste combe d'où elle ne put sortir qu'en perdant un millier d'hommes. Depuis ce temps, la Combe Bochard changea son nom contre celui de Maie-Combe, c'est-à-dire combe de malheur (1336).

C'était bien aussi le début d'une période de malheur pour les deux Bourgognes, alors en relations de solidarité avec la France. Les Anglais s'abattirent sur la Franche-Comté et en ouvrirent le chemin à ces bandes armées qui, sous le nom de Grandes Compagnies, faisaient ouvertement profession de brigandage. A deux reprises elles essayèrent d'escalader les murailles de Besançon : leur seconde tentative fut repoussée par Jean de Vienne, le futur amiral de France, qui leur fit subir une sanglante défaite à Chambornay-lez-Bellevaux. Cet échec rendit plus accommodants les chefs des grandes compagnies : ils consentirent à quitter la Franche-Comté moyennant un paiement de 28,000 florins (1360-1366).

La Franche-Comté ayant été annexée aux vastes possessions des ducs de Bourgogne de la maison de Valois, ces princes eurent naturellement le désir d'avoir quelque autorité dans la ville de Besançon. Jean sans Peur profita d'une querelle de la commune avec l'archevêque pour prendre pied dans la grande cité ; les citoyens

avaient saisi le tribunal de la régalie qui appartenait à l'archevêque ; ils l'offrirent au duc, qui l'accepta et promit en retour à la ville l'établissement dans ses murs d'une chambre du conseil ducal (i 384-1412).

Mais le tribunal de la régalie était un fief d'Empire : la compétition dont il était l'objet déplut à l'empereur Sigismond, qui bientôt imagina un expédient pour neutraliser ce siège de justice. Un vicariat impérial fut -créé en Franche-Comté, et le titulaire de cet office, Louis de Chalon, prince d'Orange, ouvrit à Jougne un tribunal où il prétendit évoquer en appel les causes jugées à Besançon. L'archevêque Thiébaud de Rougemont s'unit à la commune pour protester contre cette innovation : l'empereur s'irrita, et les plus dures condamnations frappèrent la ville ; toutefois la cour de Jougne fut supprimée. Bientôt après, un règlement intervint pour fixer les droits et les devoirs réciproques des citoyens et des ecclésiastiques de la ville : le pouvoir politique de la commune y était reconnu et l'on admettait son conseil à faire fonction de jury près les tribunaux civils (1420-143 5).

La commune de Besançon sortait à peine de cette crise, qu'elle eut à mettre la ville en état de défense contre des pillards qui se nommaient Êcorcheurs et que le Dauphin de France, le futur Louis XI, avait organisés en armée pour les jeter contre les Suisses. Le château des archevêques, situé sur la hauteur de Beauregard, fut brûlé par la commune afin qu'il ne pût servir -de forteresse à l'ennemi. L'archevêque exigea une

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indemnité de 16,000 livres. Pour trouver cette somme,, il fallut frapper une taille extraordinaire sur les habitants. Le populaire s'insurgea : les conseillers de la commune furent expulsés de l'hôtel de ville et remplacés par un gouvernement insurrectionnel ; le chef de ce mouvement était un batteur d'or nommé Jean Boisot. Le maréchal de Bourgogne, Thiébaud de Neufchâtel, entré dans la ville pour offrir sa médiation, faillit être assommé par un bloc de pierre lancé sur lui. Il revint bientôt avec la force armée, fit bonne justice des coupables et rétablit les anciens gouverneurs ; mais ceux-ci durent souscrire un traité accordant au comte-duc de Bourgogne la moitié des amendes et gabelles de la ville, plus le droit d'y installer un juge et un capitaine (1445-1451).

Ces mêmes droits furent reconnus par la ville au roi de France Louis XI, quand il eut occupé violemment la Franche-Comté, après la mort tragique du comte-duc Charles le Téméraire. Sous l'influence de l'archevêque Charles de Neufchâtel et de Léonard des Potots, l'oracle du conseil communal, Besançon accepta Louis XI pour son gardien; en retour, ses habitants furent gratifiés en France de privilèges égaux à ceux des bourgeois de Paris. Les châteaux de Châtillon-le-Duc et de Montfaucon, qui faisaient partie de F avant-garde de la ville, avaient été préalablement ruinés (1477-1480).

Ce fut dans ces temps troublés que l'imprimerie s'introduisit en Franche-Comté. Les premiers produits typographiques connus de Besançon datent de 1487 et

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1488, ceux de Dole de 1490. Les calamités publiques empêchèrent ces établissements de prospérer; l'intolérance religieuse ne permit pas à d'autres de s'établir : de sorte que la province dut attendre un siècle avant de renouer d'une façon sérieuse avec la typographie (1484-1490).

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