LETTRE DE M. ROBERT-LOUIS STEVENSON
Apia. Upolu. Samoa.
26 mai 1892.
Monsieur,
Vous avez pensé à moi, le Kanaque vous en remercie et s'empresse de vous répondre. Mais c'est un barbare qui se met entre vos mains ; il ne faut pas trop en profiter ; et si je me place à votre disposition, c'est à condition que vous corrigerez (là où il serait possible) les fautes de français.
On ne saurait être romancier et ne pas aimer les chiens. Il doit y en avoir d'autres qui préfèrent les crocodiles ; c'est là, sans doute, une affaire d'occasions et de caractère. Ainsi, un chien et moi, nous nous comprenons de vue ; et quand je suis à cheval, je ressens ce qui se passe au for intérieur de ma monture. Mais je n'ai jamais pu parler la langue féline : les chats ne sont pas de ma société ;
je ne les vois qu'au salon ou plutôt sur les planches, comme de jolies comédiennes, que j'admire mais que je ne connais pas.
Je dirai que le chien me fait penser au collégien, et le cheval de selle à la dame du monde. Vous trouveriez un amateur de crocodiles, qu'il vous nommerait de la même assurance l'analogie de son favori. Mais ce ne sont que fadaises et fantaisies, qui prouvent la légèreté de nos observations et le sans-gêne de nos théories (1). Les chiens et les chameaux s'entre-diffèrent comme les bourgeois et les dames ; et s'il y a de vrai bon dieu ou de véritable enfer pour les uns il y en aura de même pour les autres.
Entre les animaux et les personnes, je ne vois qu'une seule différence. C'est que nous autres, nous nous servons de paroles, moyen difficile, mais commode pour la conservation de la science et la prolongation d'idées abstraites ; tandis que les animaux s'enlre-communiquent par un diable de moyen, que je n'ai jamais pu saisir, qui semble s'apprendre de naissance, qui n'exerce pas la mé-
(1) Cette phrase, dans la lettre de M. Robert-Louis Stevenson, est suivie de celle-ci — rayée après coup — : « Autant vaudrait dire que l'Allemand ressemble au hibou ou le Lithuanien à la punaise. »
moire, ne thésaurise pas les acquisitions, et, en somme, comme tous les moyens faciles, ne vaut rien. Une personne qui compte sur ses doigts n'est presque pas, sous beaucoup de rapports, de la môme race qu'un algébriste. Or, nous sommes les algébristes de la vie ; et les symboles dont nous nous servons ne sont pas plus nos esclaves que nos maîtres. Nous en subissons le pouvoir; nous en sommes aveuglés et assourdis ; nous ne voyons, nous ne mangeons, nous ne respirons que paroles. Les animaux, tout au contraire, subissent et oublient, de seconde en seconde, les impressions disparates, désordonnées et caduques de la réalité phénoménale. C'est une différence, si vous voulez, mais c'est la seule. L'animal n'a pas le verbe, voilà le seul trait d'union entre l'éléphant et la fourmi, voilà la seule vraie distinction entre eux et l'humanité.
C'est même curieux que l'on puisse encore poser aujourd'hui votre question, et s'attendre à des réponses dissonantes. Et cela tient à une petite perfidie de la part de nos savants. Il y a longtemps que la science aurait dû proclamer de haute voix l'indentité de la vie animale. Mais la science avait à garder et sa chèvre et ses choux. La chèvre, c'était la vérité; les choux, la vivisection. De là*
le spectacle extraordinaire, et auquel devront bien rire nos petits-neveux, d'un savant qui vous dira aujourd'hui que les animaux ne souffrent pas, et demain vous assommera d'un gros volume sur la température de la douleur étudiée sur les bêtes ! En vous priant, si cela vous semble en valoir la peine, de me traduire en français, j'ai l'honneur de bien vous saluer et de vous assurer, monsieur et mon confrère, du plaisir que je compte goûter à lire votre ouvrage.
Robert-Louis Stevenson.
Je serre la main à M. Marcel Schwob. Lui, au moins, qui sait si bien l'anglais, comprendra ce que je veux dire, en m excusant de mon Baboo French. C'est une bonne plaisanterie, sans doute, que ma lettre, mais qui ne serait pas si bonne, si vous me jetiez tout cru à l'imprimerie.