‹ Bêtes et gens de lettresChapitre 6 sur 19 · LE CHEVAL DE FIACRE · texte numérisé non relu

LE CHEVAL DE FIACRE

Le jour, la nuit, partout, glissant sur le verglas, Suant sous le soleil, ruisselant dans l'averse, Tendant avec effort son nez que le vent gerce, Trottant sa vie, il souffle, éternellement las.

Sa crinière aux poils durs qui tombe en rideaux plats Tape son long cou sec que la fatigue berce ; Sa peau, sous le barnais battant, s'use et se perce ; Son mors tinte, et le suit comme son propre glas.

Ouvrant ses grands yeux ronds, doux comme sa pensée, Il court, en ruminant dans sa tète baissée L'oubli de la douleur et le pardon du mal.

Et la foule, devant ce héros qu'on assomme,

Passe sans regarder le sublime animal

Dont nous ferions un saint si Dieulavait fait homme.

(Mais revenons à ma conversation avec M. Haraucourt, et apprêtons-nous à rire un brin.)

— Avez-vous eu des bêtes ?

— Si j'en ai eu ! de toutes les sortes ! Des chiens, comme tout le monde ; mais en province seulement, car, à Paris, c'est un luxe qui ne sied point aux poètes lyriques. Tom, le braque, et Diane, l'épagneule, furent les confidents de ma vie pendant plusieurs années. Puis, un coq : M. Blanc, que j'avais vu au sortir de l'œuf, et qui vécut deux ans avec moi dans les Pyrénées. Il couchait dans ma chambre sans que j'eusse jamais la moindre incongruité à lui reprocher, à part un jour d'été fort chaud où le malheureux crut bien faire en buvant toute l'encre de mon encrier, ce qui faillit l'enpoisonner. Il déjeunait à table, où il avait sa

chaise, dormait pendant l'après-midi, le bec appuyé sur les manuscrits, et ouvrant de temps en temps son œil rouge et or pour me demander si ce n'était pas bientôt fini. Quand la tâche était laite, nous sortions, au coucher du soleil, et nous allions dans la campagne. M. Blanc me suivait comme un chien, trottant de ses deux longues pattes et ramant des ailes pour s'aider à me rejoindre lorsqu'il avait perdu, dans les hasards de la route, une demi-minute à travailler pour l'accroissement de l'espèce. Nous nous promenions des heures ainsi. Le soir, il avait accès au salon, sa peau d'écureuil devant la cheminée et sa tasse de thé, qu'il réclamait impérieusement à ma mère dès qu'elle négligeait de la lui offrir. C'était sa boisson favorite : thé froid, très sucré ; de même que son mets favori était des blancs de poulets, — ses enfants, parfois. Il plagiait Saturne. Vous voyez bien que rien n'est neuf... M. Bianc mourut d'une façon dramatique. Un jour que de petits poussins s'étaient noyés dans le jardin, il monta au salon, frappa du bec à la porte, selon sa* coutume, et ne laissa de repos à ma mère, dont il tirait la robe par le pan, — toujours selon sa coutume, — qu'il ne l'eût persuadée de la suivre sur le lieu du sinistre... Le soir, le pauvre homme, qui avait été fort ému,

refusa de dîner et fut pris de fièvre. Il mourut. L'autopsie, faite par le médecin du lieu, révéla qu'il avait succombé à une sorte de congestion de l'estomac, due probablement à sa trop forte émotion... » J'eus, depuis lors, de nombreuses amitiés dans le monde des bêtes. Entre autres, les deux lions de madame SarahBernhardt : Justinienet Scarpia, avec qui j'ai fait, dans l'atelier, de violentes parties de barres qui détérioraient fort les meubles. Ces aimables fauves me faisaient l'honneur d'une sympathie toute particulière. Ils n'en avaient de telle que pour leur maîtresse et le domestique chargé de leur présenter leurs repas.

— Je regrette vivement que l'illustretragédienne ne soit pas à Paris en ce moment et n'y doive point rentrer de sitôt. Je suis très persuadé qu'elle m'eût fourni un chapitre des plus intéressants. En revanche, vous me permettez bien de vous demander quelles autres bêtes vous avez connues à madame Sarah Bernhardt ?

— J'ai connu Tigrette, ce chat-tigre mort d'avoir mangé l'écorce d'une noix: de coco; le Guépard, qui, à travers les barreaux de leur cage, envoyait des coups de poing aux lions avec des airs de boxeur anglais ; puis les couleuvres de Gléopâtre — dont j'étais le fournisseur ordinaire. Je ne vous

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nomme pas les chiens qui rôdaient dans les chambres ou les escaliers ; il faudrait un Bottin pour les énumérer.

— Et maintenant, n'avez- vous pas de bêtes?

— Je vous ai dit que la poésie ne permettait pas ces luxes princiers. Pourtant, j'avais encore, il y a deux ans, un pensionnaire facile à faire vivre, mais difficile à vivre. C'était un caïman rapporté de la Nouvelle-Orléans et qui m'avait été donné par Philippe Burty ; son frère est encore actuellement au jardin des Plantes : il vit, mais mon hôte est mort.

» Il vivait dans mon bureau, au ministère, et sa cage était un vaste carton vert d'où j'avais expulsé les dossiers administratifs. Il ne m'aimait pas et me faisait un mauvais œil de crocodile, quand je voulais lui donner à manger. Je le nourrissais de poisson, conformément aux prescriptions reçues. Il avait sans doute des goûts personnels ou un estomac qui ne lui permettaient pas cette alimentation trop excitante. Quand, à l'heure des repas, je le mettais dans son tub peuplé de petits poissons, il s'immobilisait au milieu 'de l'eau, le bout du nez à l'air, et se donnait des attitudes de rocher si bien imitées que les poissons, dans leur effroi, ne trouvaient rien de mieux que d'aller se cacher sous son ventre, — ce qui leur semblait

préférable que d'être au dedans. Pour le contraindre à manger, je devais avoir recours à la ruse : d'une main, je prenais un poisson au bout d'une pince, et, de l'autre, j'agaçais avec un bâton le nez du saurien. 11 arrivait promptement à se mettre en colère et se jetait sur moi en ouvrant une gueule immense. J'en profitais pour y engouffrer le poisson, qu'il mâchait avec fureur et finissait par avaler. Il mourut, pourtant. Ce qui prouve qu'il ne faut pas se mettre en colère pendant les repas.

» Tout l'étage du ministère se réunit pour lui faire de superbes funérailles. Sa chapelle ardente fut éclairée tout le jour de petits cierges et parfumée de sapins lunaires qui brûlaient autour de lui. Son cadavre — que nous avions été jeter dans le bassin de Versailles, pour égarer la science — fut trouvé et offert à un pharmacien de la ville. Et mon dernier pensionnaire est, à cette heure, le plus bel ornement de la vitrine pharmaceutique.

» Voilà mon histoire de mes rapports avec les bêtes. Ce n'est pas grand'chose; mais je ne pouvais pas me douter, quand j'élevais M. Blanc et M. Caïman, que je serais interviewé, un jour, sur leur caractère et leurs mœurs. Sans quoi, j'en eusse peut-être fait des animaux savants, — ce qui est un crime. »

JEAN REIBRACH

Les bêtes dans l'œuvre naturaliste. — Psychologie. — Anathème sur le chat. — L'âne et les plans inclinés. — Le cheval. — Histoire du petit Gravier. — Le chien et le troupier. — Un chien factionnaire.

Il est peu de gens qui n'aient lu Un coin de bataille et les superbes contes de M. Jean Reibrach, ce capitaine d'infanterie dont la démission fit quelque bruit après l'apparition de sonbeau roman, La Gamelle. t

M. Jean Reibrach, réclamé par les lettres, a donc quitté l'armée.

Personne n'est moins culotte-de-peau que ce jeune capitaine-homme de lettres. Son accueil est rempli d'affabilité, et son discours est toujours aussi tempéré que sa plume est parfois brutale.

— Votre sentiment sur les bêtes?

— Les bêtes! mais c'est bien plus intéressant que les hommes! Zola a parfaitement compris leur rôle, la façon dont elles font partie du milieu dans lequel nous évoluons. Elles aussi sont un peu de notre vie, comme des enfants très éloignés ou des serviteurs, et leur action sur nous s'exerce au même titre que celle des meubles familiers, de la nature environnante. C'est à ce titre qu'elles devaient faire partie de l'œuvre naturaliste, et à ce titre, sans doute, que Zola s'est plus particulièrement attaché à leur côté décoratif. Je ne sais rien de plus admirable que leurs allures, leurs attitudes, à toutes quelles qu'elles soient, depuis les bandes d'oies de la Terre, jusqu'à cette merveilleuse basse-cour de l'abbé Mouret. Je crois, en effet, que toute la création a défilé dans l'œuvre du maître de Médan. La cathédrale qu'il a édifiée a des côtés d'arche de Npë ; il y a de tout, depuis l'âne épique de la Terre jusqu'aux fameuses crevettes roses d'antan.

» Oh îles bêtes! voyez-vous, un peu plus, je dirais : il n'y a que cela! A côté du décoratif qui est en elles, il y a surtout des êtres comme nous pensant, des cerveaux plus obscurs, il est vrai, mais des esprits qui, comme nous, sentent, veulent, désirent,

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espèrent et souffrent. Oui, souffrent surtout, et c'est pour cela que je les aime.

— En effet, il me semble que lorsque vous avez parlé des bêtes, c'est plutôt dune façon triste...

— C'est juste. Lion, Chien perdu, En cages, oui, tout cela, c'est de la souffrance de bêle ; c'est la psychologie de ces êtres. Psychologie facile à faire, car, véritablement, si nous ne pouvons encore comprendre leur langage, il est bien aisé d'interpréter leurs gestes, leurs attitudes, pour peu que l'on daigne les regarder. Pourtant, je me souviens, dans Un coin de bataille, d'un chat et d'un chien pris au simple point de vue décoratif. Encore le chien est-il pitoyable, tandis que le chat n'est là que pour un effet d'horreur.

» Voici un rapprochement qui trahit clairement mes préférences, du reste. Car je dois avouer des goûts très banals en ceci. Autant j'aime les chiens, autant je déteste les chats. Oh ! je serais incapable de faire du mal à ces derniers, et une des plus grandes colères de ma vie a été justement occasionnée par le meurtre d'un chat. Mais c'est un sentiment purement nerveux. Je ne les aime pas. Ni leur pelage ne tente ma main, ni leur regard de sphinx ne me laisse rêveur. L'énigme est trop commode à déchiffrer, et le rêve vague de leurs

prunelles me laisse froid. C'est l'expression simple et odieuse de la lâcheté, de la ruse et de la force. Non, ne me parlez pas des chats. Je ne puis môme pas les admirer. Il y a, du reste, plus d'énigmes dans le regard d'une femme que dans ceux de tous les chats de la terre. Je ne fais d'exception que pour les tout petits, quand ils jouent. D'ailleurs, tout ce qui est petit, tout ce qui est trop jeune encore pour être devenu mauvais, m'attire singulièrement.

Le cheval, oui, voilà qui est admirable! Un peu encombrant, par exemple. Mais une bête amusante, intelligente, c'est 1 'âne. L'âne a deviné la théorie des plans inclinés. Dès qu'il tire sur une côte qui monte, vous le voyez obliquer et diminuer par des zig-zags, des bordées d'un côté à l'autre de la route, la raideur de la pente. Souvent le paysan ne comprend pas, et, impatienté d'avancer moins, il l'oblige à marcher droit. Pour le cheval, il faut le conduire parla figure, sinon il s'entête au déploiement de toute sa force, droit devant soi. Lui, n'a que de la mémoire... Mais tout cela est bien rebattu. Il n'y a rien à ajouter après Toussenel. Gherville, pourtant, a souvent des histoires auxquelles je prends grand plaisir.

— Avez-vous des bêtes autour de vous?

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— Du tout. J'ai vécu beaucoup dans la familiarité des chiens, autrefois, chez mon père... La faute en est un peu à mon installation. Puis, je dois vous avouer que je n'ai pas été très heureux dans mes affections canines. Le premier chien que j'ai eu, un chien acheté dans la rue, a été mordu par un chien enragé, et j'ai eu l'ordre de le faire abattre. Je m'étais même promis de n'en plus reprendre. Mais, un jour, une occasion singulière se présenta. C'était vers 1880, je crois. On jouait, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, La Jeunesse du roi Henry. Dans cette pièce figurait une portée de jeunes chiens ; et, la pièce finie, on ne sut plus que faire de ces bêtes. L'une d'elles surtout était drôle, vraiment amusante. C'était un vilain petit chien sans race distincte, plutôt laid; mais il était si affectueux que tout le monde s'y était attaché. Je me laissai tenter et le recueillis. On l'avait nommé Gravier, du nom du principal interprète de la pièce. Il m'arriva avec lui une aventure singulière. Je le perdis au bout de deux mois. Ce fut un grand chagrin. Je mis des soldats en campagne, je promis des récompenses ; j'avais l'esprit hanté de toutes sortes d'imaginations effrayantes. Gravier resta introuvable. Peut-être six mois après, je passais, un matin, sur le pont d'Austerlitz, lorsque je

vois, gambadant en avant de moi, un chien que je reconnais immédiatement. J'appelle : Gravier ! Il s'arrête, étonné. Je répète le nom, je le caresse. Il me regarde. Je voyais clairement l'effort imprécis de sa mémoire, une réminiscence lointaine dans le sérieux de sa figure. Mais ce ne fut qu'un éclair ; il repartit, sautant après les jambes d'un petit pâtissier. Je m'informai : le pâtissier me déclara que ce chien avait été recueilli par son patron. On l'aimait beaucoup, surtout la petite fille, et, tranquille sur son sort, je n'insistai pas et je m'éloignai. Je ne pouvais l'accuser d'ingratitude. Il ne se souvenait pas. C'était la loi d'oubli qui régit les hommes et les bêtes. J'éprouvai cependant, non pas une tristesse, mais un peu, si vous voulez, de la sensation que laisse un3 maîtresse perdue et qu'on revoit passer sans rancune, sans regret, avec une mélancolie pourtant.

— Gomme militaire, vous avez dû voir des chiens curieux? Le chien est l'ami du troupier.

— Ohl pour cela, oui. Si l'on n'en surveillait l'entrée, les casernes seraient pleines de chiens. Est-ce l'instinct qui fait suivre aux requins le sillage des navires? Est-ce l'instinct du chien de berger qui les pousse vers tout ce qui ressemble à un troupeau ? Est ce l'attrait de la masse ou de la couleur?

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les chiens adorent les soldats. Ce sont deux bonnes bêtes, l'un et l'autre, le chien et le troupier. Le dernier que je me rappelle — un vilain petit roquet — avait adopté pendant les manœuvres une compagnie du régiment. Il l'accompagna jusqu'à la caserne. Mais là, on lui refusa l'entrée impitoyablement. Le désespoir de cette pauvre bête pendant des jours fut navrant. Puis, à force de se voir repoussé de la porte, un raisonnement très simple se fit jour en son cerveau. Il ne pouvait supposer que ses amis ne voulussent plus le voir du jour au lendemain. Alors, puisqu'on le chassait, c'était qu'il devait rester là, à celte porte ; c'était que son rôle devait s'accomplir là. (Le chien a, pour moi, une intuition très nette du devoir. Il sait qu'il doit gagner sa vie.) Le chien, alors, prit son parti bravement ; il se campa à côté de la guérite du factionnaire, et fit la police. Use précipitait au-devant des autres chiens pour les empêcher d'entrer, au-devant des gamins que la curiosité amenait à la grille. En un mot, il faisait tout ce que faisait le factionnaire. Au passage des officiers, tandis que le soldat portait les armes, le chien prenait gravement place près de lui, et, assis sur Je derrière, la tête droite, les yeux fixes, il remuait la queue. Quand le régiment sortait, il l'accompagnait, sur le flanc

de la compagnie, toujours le même. Et, au retour, il reprenait sa faction, protégeant le factionnaire.

La caserne pouvait dormir tranquille.

FRANÇOIS FABIE

La chatte noire du moulin de Roupeyrac. — Une chienne qui chante. — Dénicheur. — Un poète, berger d'abeilles. — La Poésie des Bêtes — M. Fabié et La Fontaine. — La liberté aux bètes. — Les bètes dans l'art.

En guise de préface à La Poésie des Bêles, Léon Gladel a fait de M. François Fabié un portrait auquel je me contenterai de renvoyer mon lecteur. La physionomie du poète du Rouergue est, d'ailleurs, assez généralement connue ; quant à ses vers, ils sont le régal de tous les gens sains et de tous les vrais artistes. Léon Gladel et François Fabié étaient faits pour se comprendre. Tout militait en faveur de leur rencontre. D'abord, leur origine quasi commune, et, ensuite, leur commune

sympathie pour les bêles les vouaient pour ainsi dire fatalement à une estime réciproque...

Quand j'eus dit à M. François Fabié ce qui m'amenait auprès de lui, d'aimable qu'il avait été déjà, son accueil se fit chaleureux, et c'est d'abondance, avec un exquis charme naturel, qu'il se mit à me parler sur un sujet si visiblement cher à son eœur.

Et je me gardai bien de l'interrompre.

« Du plus loin qu'il me souvienne, me dit-il, j'ai aimé les bêtes, et j'ai été aimé d'elles, à ce qu'il me semble. Enfant, j'ai joué dans mon berceau, au moulin de Roupeyrac, avec une superbe chatte noire, née presque en même temps que moi, enragée de chasse et de pêche, lormidable à tout chien étranger à la maison, et qui consentait à rentrer pour moi ses terribles griffes. Pendant plus de douze ans, elle n'a guère passé de nuit sans venir me rendre visite dans mon lit, histoire, sans doute, de bercer de ses ronrons sonores mes doux rêves d'écolier.

» Mes oncles — grands chasseurs aussi — avaient des chiens d'arrêt; et Dieu sait que de fois nous nous sommes roulés dans l'herbe ou dans les genêts, ou près de l'âtre, avec Tom, avec Castor, avec Milord, etc., etc. ; une superbe chienne braque,

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Diane, avait appris à chanter à l'unisson avec moi, pour le plus grand ébahissement de nos voisins... » Mon premier gros chagrin fut la mort d'une pie que j'avais apprivoisée; ce drame, hélas ! devait souvent se renouveler entre ma sixième et ma quinzième année. — Car je fus un dénicheur passionné — et émérite, je m'en vante ! Nul ne devinait comme moi où se trouvait un nid, qu'il fût juché dans la cime des hêtres, blotti sous l'herbe d'un sillon, défendu par un fourré de houx ; ma prédilection allait aux nids de merles : — pourquoi ? mystère, puisque je ne devais pas être poète satirique... Tout d'abord, je dénichai les œufs : instinct de collectionneur, quoi ! Dédaignant les espèces communes, dont j'avais été vile approvisionné, je m'acharnais après les variétés rares. Que de peines me coûta la conquête d'un œuf de grand-duc, d'un œuf de buse, d'un œuf d'engoulevent !

« Ensuite, je me mis à faire rafle sur les couvées prêtes à prendre leur essor. Mes cages regorgeaient d'orphelins lamentables, 'toujours béants et piaillants, et pour qui je- passais des matinées entières en quête des pâtures les plus variées, et parfois les plus extravagantes et les plus étrangères à l'estomac de mes élèves emplumés. N'ai-je pas

nourri de petits poissons, pendant trois mois, deux geais et un coucou? Et quelle consommation de vers et de hannetons !

» Peu à peu, je m'humanisai jusqu'à laisser dans chaque nid un oisillon — le soutien de famille ! — L'hiver, ne pouvant dénicher, je lisais Buffon et prenais des merles, — de ces beaux merles au bec d'or ! — avec de perfides lacets où les malheureux se débattaient, sans nul doute, de longues heures, la plume hérissée et la langue tirée, avant de fermer leurs beaux yeux pour jamais.

» Puis, vint la chasse : perdreaux foudroyés, lièvres estropiés et criant comme de petits enfants... Des regrets amers, des remords cuisants, mais peu durables, et jamais suivis de bon propos...

» En même temps que je faisais la guerre aux bêtes sauvages, je gardais et j'aimais les animaux domestiques, sans jamais les malmener, ceux-là ! Mes bœufs et mes brebis (j'ai été vacher et berger) bêlaient ou beuglaient en me voyant, et accouraient au moindre appel. Mon bonheur — je l'aï dit en vers — était de suivre mon excellente mère à la basse-cour, et de l'admirer entourée de poules , de coqs (ô Chanteclair !), de canards, d'oies et de

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dindons. Quels vacarmes, quels débats pour la pâtée, quelles batailles, parfois ! Que de scènes de ruse, de violence ! Que de belles amours 1 — Et le rucher!... J'ai été aussi berger d'abeilles, c'est-àdire chargé de surveiller, en juin et en juillet, la sortie des essaims de soixante ruches que possédait alors mon père, — un rucher monstre, pour le pays! Et elles ne me piquaient jamais, les douces avettes ! Et quand je les invitais, en frappant deux cailloux l'un contre l'autre, et en chantant : « Posez- vous, belles! Belles, posez-vous!» elles se pendaient en grappes aux branches de nos poiriers en fleurs, où mon père les cueillait pour les porter dans la ruche nouvelle !... Heureux temps !...

» De tout cela, de quelques jolies légendes que me contait ma mère (Le Mariage des Oiseaux) ; de la lecture de Toussenel, de Michelet; d'une douceur et d'une tendresse croissantes pour toutes les bêtes, est sortie — bien plus tard, vers la trentième année seulement — La Poésie des Bêtes. L'Académie l'a couronnée ; beaucoup m'appellent « l'auteur de La Poésie des Bêtes » ; et quand il s'est agi, en juillet 1891, d'inaugurer le monument de La Fontaine au Ranelagh, mon excellent maître, Sully-Prudhomme (qui a chanté le Cygne), m'a

dépêché un de ses amis en lui disant : « Il nous » faut des vers pour La Fontaine ; Fabié peut seul » nous tirer d'affaire et tourner un compliment au » grand fabuliste. » Je dois donc aux bêtes ma très modeste réputation littéraire ; et Le Clocher et La bonne Terre seraient peut-être ignorés — quoiqu'ils aient, je crois, plus de valeur poétique que leur aînée — sans La Chatte noire, Chanteclair, Le Mariage des Oiseaux, Les Bœufs, etc..

» Aussi, j'aime plus que jamais ces frères inférieurs (?) de V homme, comme on les a appelés. Ce que je dis de La Fontaine, dans la pièce dont je vous ai parlé :

Tu te consoleras de l'homme avec les bêtes,

je le mets en pratique autant que je le peux, tous les ans, aux vacances. Si je n'ai point d'animaux chez moi, c'est parce qu'ils y seraient malheureux, y étant captifs, et que j'aime

La liberté pour tous et même pour les bêtes.

Liberté relative, s'entend, pour les animaux domestiques, à qui il faut la ferme, le pâturage, la bassecour. Que voulez-vous que devienne, à Paris, un chat ? J'entends un vrai chat, et non l'espèce d'eunuque engraissé et avachi que l'on nous

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montre dans les salons. Je vais revoir, tous les ans, les descendants de ma vieille amie, la chatte noire, à Roupeyrac, dans le petit moulin paternel, où ils font toujours rude guerre aux rats, aux oiseaux, aux lézards, aux lapereaux, etc. Ils sont beaux de souplesse, de force et de grâce ; beaux aussi les chiens à la tête du troupeau, ou partant pour la chasse avec des bonds et des cris de joie... Quant aux oiseaux, devraient-ils avoir d'autre cage que les bois, les vergers ou les haies vives, la bruyère et l'azur ?

» Inutile, n'est-ce pas? après cette profession de foi, d'ajouter que le rôle des bêtes dans l'art, dans la littérature en particulier, me paraît intéressant et légitime. Elles doivent occuper dans le livre la place qu'elles occupent dans la vie : ce n'est que justice. Que Fauteur les poétise ardemment, comme Michelet; qu'il en fasse des symboles, ou seulement des masques, sur la figure humaine, comme le Fabuliste ; qu'il leur prête son esprit et son humour, comme Toussenel ; qu'il se contente de leur demander de belles attitudes, comme Gautier et Leconte de Lisle ; qu'il essaye de pénétrer leur âme douce et obscure, de nous incliner vers elles ou de les hausser vers nous, — il doit, sous peine d'aller à rebours du courant qui nous en-

traîne vers les petits, les déshérités, les parias, il doit s'occuper de l'animal, l'étudier, l'interpréter, lui donner le langage qui lui manque, ou plutôt traduire celui dont la nature l'a doté pour exprimer ses joies, ses douleurs, ses plaintes, ou ses revendications.

» C'est ce que j'ai essayé de faire dans La Poésie des Bêtes; et j'espère que les bêtes me tiendront compte au moins de l'intention. »

Analogies. — La destinée de Bernard. — Bassesse du chien. — Aux arènes. — Un juif inattendu. — Coups de matraque. — Vivent les révoltés! — Histoire d'Epistémon. — Le 14 juillet d'un artiste.

« Un lorgnon sur une barbe ; ... la plus loyale poignée de main de tout le jeune monde littéraire. » Tels sont les deux principaux traits d'un croquis de Jean Jullien fait, naguère, par M. Geo:ge Vaaor au Figaro. M. Jean Jullien serait donc homme barbu tout ensemble et loyal. En somme, il est bien plus loyal que barbu, c'est moi qui vous le dis. Non, M. Jean Jullien n'a rien de fluvial quant à la barbe, laquelle ne pourrait même pas faire le tour d'une table de poupée. Quand j'aurai dit qu'il eût fait un cent-garde superbe, j'aurai dit assez,

car il serait naïf de parler de son talent, qui s'est dès longtemps affirmé et que personne ne conteste.

Quai du Louvre, n° 10, au cinquième, c'est là que nous trouvons l'auteur du Maître et de La Mer, dans un décor baroque et kaléidoscopique, qui mériterait d'être dépeint. Aux murs, quantité d'affiches de Ghéret prodiguent leurs teintes amusantes et folles; d'intéressantes études d'impressionnistes : des Luce, des 3éon, des Seurat; un pastel d'Alphonse Germain ; une aquarelle de Jules Antoine; une image d'Andhré des Gâchons... Deux grandes bibliothèques pleines de livres, et, sur une commode, par terre, partout, un amas, des amas de journaux et de revues. Sur une tenture d'Andrinople, un vaste trophée d'armes rapportées de l'Algérie, du Maroc, du Soudan, de l'Espagne... Sur la cheminée, deux épouvantables chiens chimériques du Japon gardent, avec l'exorbitement crapaudin de leurs yeux, la peu galante Trinité hindoue : Brahma-Siva-Yishnou...

Un peu ahuri par ce terrifiant exotisme, je jette les yeux à la fenêtre, par laquelle il m'est donné de voir le paysage parisien le plus merveilleux : la Seine depuis le mont Valérien jusqu'à la Bastille...

— Ce que je pense des animaux? Vous me

demandez cela, comme ça ; mais, c'est très grave ! J'aimerais mieux vous parler de mes confrères. Eux, on peut les débiner à l'aise : ils ont leurs journaux pour se défendre ; tandis que les animaux, les vrais, ça leur est impossible. Songez que j'ai eu pour amis : un éléphant, pas mal de chevaux, des ânes, des chats, des chiens, des chèvres, une oursonne, un phoque, un goret, des cochons d'Inde, des lapins, couleuvres, salamandres, fourmis, un serin, et beaucoup d'araignées ; — je crois même qu'il a dû m'en rester quelqu'une...

» Ah! les araignées, si vous saviez comme c'est intelligent et comme c'est canaille! de véritables hommes politiques. J'ai passé des heures et des heures à les observer. J'en étais arrivé à les faire aimer par des enfants et des jeunes filles. Pélisson n'était qu'un égoïste..

» Je ne veux pas vexer ces amis de hasard en accablant leurs races.

— Bien; mais, n'avez-vous point, cependant, fait jouer des rôles à des animaux dans vos pièces, contes ou nouvelles?

— Rarement. Voyons... que je me rappelle... Dans Pierre Vigneron, j'ai le chien Sultan et la chatte Mine... Dans En Seine, je dois avoir un âne...

je ne me souviens plus de son nom. Ah ! et puis, j'ai Bernard !

— Qu'est-ce que Bernard?

— Bernard, c'est le titre d'une de mes nouvelles, publiée dans différents journaux, et qui n'est autre chose que la monographie d'un chien du Saint- Bernard emmené en Bourgogne, dans un château où il est aimé et choyé, qui se sauve, un jour, en apercevant du haut d'une éminence le sommet du Mont Blanc, et se fait tuer par un imbécile de chasseur à l'affût.

— Alors, vous aimez les animaux?

— Entendons-nous. Il y en a beaucoup que j'exècre, quelques-uns que j'admire, et fort peu que j'aime.

— Les chiens, les chats, les chevaux...

— Ah! non, non, vous n'y êtes pas. Les chiens, les chats, les chevaux, tous les animaux domestiques, sont de la catégorie de ceux que j'exècre... Est-il rien de plus vil et de plus bas que le chien « qui lèche la main qui le frappe » ?

— N'en est-il pas ainsi dans la théorie évangélique?

— A d'autres ! Le chien, cet animal que l'homme aime, flatte et caresse, parce qu'il a les mêmes défauts, les mêmes vices que lui, n'arrive-ton pas

à le dresser facilement aux cabotinages du cirque aux lubricités inavouables, comme au jeu odieux de la chasse, — ce que je déteste autant que les courses de taureaux? J'ai parcouru l'Espagne du Nord au Sud ; j'ai toujours refusé d'assister à l'une de ces représentations; non pas que j'aie horreur du sang et de l'étripaillement, car si l'on avait pu m'affirtner qu'un de ces messieurs dorés, au visage glabre et aux hanches saillantes serait éventré, j'y serais allé avec plaisir, parce que je trouve cela lâche...

— Alors, les bouchers...

— Ne confondons pas, cher ami, ce qui est une nécessité avec ce qui est un jeu... Pour en revenir à votre chien, qui vit dans l'amour du sucre et la crainte du fouet comme un sacristain dans la crainte de Dieu et la peur de l'enfer, je le hais, c'est net.

— Et le chat?

— C'est un juif.

— Un juif?

— Comment! vous ne l'avez pas remarqué? Le chat est tout ce qu'il y a de plus juif; c'est le type du juif de convention : l'œil clair, la caresse mielleuse et la griffe traîtresse ; ce nonchaloir oriental et cette astuce de fauve, n'est-ce pas tout le juif? Il

est avide et rapace, mais il sait faire le gros dos et vous enjôler de son ronron ; il joue avec la souris comme un usurier avec le naïf qui vient à lui ; il feint d'être apprivoisé comme ils feignent d'être civilisés ; il est égoïste, il est poltron, il est voleur : vous voyez que c'est bien le vrai juif de la légende... D'ailleurs, il est juif au même titre que le cheval est musulman...

— Musulman, le cheval!

— Oh! cela est incontestable. S'il n'était pas imbu de fatalisme, croyez-vous qu'il consentirait à traîner nos voitures et à recevoir des coups de fouet? J'ai toujours été outré contre le cheval, qui, s'il voulait, en deux ruades devrait briser la voiture et assommer le cocher,' comme je suis outré

contre les deux ou trois millions de musulmans qui laissent quelques milliers d'Européens vivre sur leur domaine. Je suis sûr que le cheval, comme l'Arabe, espère qu'un jour, un prophète le fera libre. En attendant, l'un et l'autre reçoivent des coups de matraque, sans protester. Pour mon compte personnel, je préfère monter un cheval ombrageux, qui se défend, plutôt qu'un cheval sage. Ces derniers sont comme les enfants sages : il n'y a rien de plus bête.

— Serait-il indiscret, maintenant, de vous de-

mander quels sont ceux que vous admirez?

— J'admire les animaux féroces, sauvages, révoltés ou indomptables; les fauves, qui attaquent l'homme, et avec raison; les grands squales qui le dévorent, et les serpents qui l'empoisonnent.

.— Merci... Et ceux que vous aimez?

— J'aime ceux qui sont libres, qui sont beaux et qui sont bons. J'aime le cerf, la biche, la gazelle, le chevreuil, le chamois. J'aime le lièvre, le lapin, l'écureuil, etc.. J'aime tous les oiseaux, — à l'exception du perroquet. Tenez, si j'avais le temps, je vous conterais l'histoire d'Epistemon : un petit oiseau, de je ne sais quelle race, et ne veux pas le savoir; à quoi bon? puisque je les aime tous. Il était, un matin, entré par ma fenêtre ouverte, et nous vécûmes six jours ensemble. 11 était exigeant. Il lui fallait : du mouron, du panais, de la seiche, des graines mélangées, et plusieurs bains par jour! Et inconvenant! et criard! Monsieur allait se promener sur les toits, et, quand il revenait cogner contre la vitre, il voulait qu'on lui ouvrît tout de- suite. Le sixième jour, il avait assez de cette vie presque rangée, de ce régime pot-au-feu, et il reprit la route du ciel.

— Que ne lui achetâtes-vous...

— Une cage, n'est-ce pas? Mais, à mon avis,

on devrait condamner à vingt-quatre heures de prison, au minimum, tous les gens qui ont chez eux des oiseaux en cage. Voyez-vous, ce que j'estime et ce que j'envie dans les animaux que j'aime, c'est la liberté. C'est elle qui les rend beaux, qui en fait des œuvres d'art. Vos chiens, vos chats, — coupés ou non, — et tous vos animaux domestiques ne sont que des produits manufacturés ! Tenez, une des impressions d'art les plus fortes, en ce genre, que j'aie éprouvées, c'est l'année passée, au 14 Juillet. Depuis bien longtemps, je n'avais franchi les fortifications, et je résolus d'aller, dans un coin de forêt que je connais aux environs, voir un peu mes amis, mes vrais. Eh bien ! j'ai passé la plus agréable des après-midi, seul, sous les grands arbres verts, à voir brouter en troupes les chevreuils et les daims, gambader les biches et trottiner les lapins, tandis qu'au-dessus de ma tête, les oiseaux faisaient un adorable charivari... Qu'il puait ce soir-là, Paris! et que les hommes étaient laids!

XXY

Les enfants et les bêtes. — Vers pour une louve. —Les souris aux bois. — Végétarienne. — La pensée aux bêtes. — Mademoiselle Cloche. —Le grand mystère. — Antivivisectionniste. — Les attitudes de Rnue. — Qui veut des chiens? — Critérium. — Un peu de philosophie. — Sur les chats.

Ceux qui ont lu les Frères Colombe, Victoire la Rouge et Giselle ne s'étonneront pas que j'aie eu le désir d'aller demander à madame de Peyrebrune comment elle traite à son foyer ces bêtes qui lui inspirent, dans ses livres, de tels sentiments de tendresse.

Auteuil, boulevard Exelmans,25 — nous sommes chez madame de Peyrebrune. Des fenêtres du vaste cabinet de travail, pour toute vue, le viaduc, sur

lequel, à fréquents intervalles, passent des trains silencieux et pas trop rapides, dont, d'ici, l'on ne voit guère que la partie supérieure ; on dirait d'un rampement de grosses et longues chenilles noires

— Avez- vous eu des bêtes à votre foyer?

— Si j'ai eu des bêtes? mais oui, de toutes les espèces, et depuis toujours. N'est-ce pas le premier désir de l'enfant que de posséder un jouet vivant qui palpite dans ses mains cruelles d'être supérieur ? Les petites filles, surtout. Elles donneraient leur plus belle poupée pour une bestiole qu'elles pussent aimer et tourmenter à leur gré : instinct précoce, prélude de l'avenir.

— Est-ce que, selon vous, madame, tous les enfants seraient des tourmenteurs de bêtes ?

— Non, pas tous... Moi, je vous assure, je les ai toujours aimées dans le sens protecteur, préférant, même aux animaux de luxe, les plus infimes et les plus laids, les petits misérables rebutés, — les malheureux, quoi! Dans cette espèce, comme dans l'autre, mes préférences vont aux souffrants. J'ai pour ceux-là des sensibleries, ridicules, oh! parfaitement, je le sais. Et cela ne date pas d'hier. Tenez, mes premières rimes (car on commence toujours par aligner des vers avant de mesurer de la

GEORGES DE PEYREBRUNH 239

prose, — j'avais sept ans alors) sont écloses sous l'impression douloureuse ressentie en voyant passer devant ma fenêtre, 'dans la rue d'une ville de province, une louve morte, traînée dans une charrette à bras par l'homme qui l'avait tuée, et entourée de six petits louveteaux vivants, qui geignaient en grouillant et fouillaient ce pauvre corps raidi dont les mamelles étaient taries. Je commençai par fondre en larmes. Puis, ma douleur devenant lyrique, je courus l'écrire en vers de sept ou huit pieds, qui fulminaient sur la cruauté des hommes... Dans ce moment, j'élevais justement dans mon pupitre une nichée de souris, privées de leur mère par notre misérable chat. C'est adorable, les petites souris, et intelligent! C'est bien dommage que cela sente mauvais... sans cela... ! Chez moi, on les prend au piège et on va les perdre dans les bois, comme le petit Poucet. Ici, à Paris, je les envoie dans les fortifications... Mais oui, j'ai le respect de la vie jusque dans les bêtes les plus infimes : Dieu les créa.

— Alors, vous êtes végétarienne ?

— Ne riez pas, j'en suis ! Et savez-vous combien nous sommes — à Paris seulement — qui nous abstenons de l'alimentation sanglante? Trente mille, environ. Calculez, en évaluant, à peu près,

la quantité de vies animales absorbées par un seul individu — pendant la durée moyenne de son existence — depuis le mollusque jusqu'au bœuf; calculez combien de bêtes ont été épargnées dans l'épouvantable et perpétuel holocauste, par ces trente mille végétariens.

— Vous avez souvent parlé des bêtes dans vos livres ?

— Non, pas trop, encore qu'elles soient tellement mêlées à notre vie qu'un écrivain sincère ne peut guère se dispenser d'esquisser celles qui occupent une place sur le plan de son œuvre. Ainsi, dans mon roman Victoire la Rouge, elles grouillent un peu, les bêtes. Mais nous sommes aux champs, là où l'animal cesse d'être un comparse : c'est lui qui joue les grands premiers rôles, soit qu'il tire la charrue dans les sillons, soit qu'il promène, en troupeaux, sa toison blanche à travers les guérets.

— Croyez-vous qu'on puisse donner aux bêtes un rôle dépensée?

— Parbleu! A ce propos, lisez Giselle, et vous verrez. Et je n'ai pas tout dit sur elles ; on ne m'aurait pas crue. Il y a certainement, dans la race des chiens, comme dans celle des hommes, des intelligences beaucoup plus élevées que d'autres, des caractères plus indépendants, plus marqués. D'ailleurs,

notre fréquentation développe énormément leurs facultés.

» J'aieu un petit bijou de griffonne, grosse comme le poing, toute en longues soies et qui se nommait Chloé. Mais ,e l'appelais surtout Cloche, Clo-clo, Clochette, Clocheton... Eu égard à sa dignité, très remarquable, on l'appelait aussi « Mademoiselle ». Eh bien ! Mademoiselle avait pris exactement mes attitudes, la cadence de mes mouvements un peu lents, jusqu'à ma démarche ; lui voir tourner la tête sur l'épaule d'un air dolent était vraiment chose fort comique. Et comme je l'avais gâtée, elle commandait à la maison. Jamais personne ne sut mieux se faire comprendre et se faire obéir Elle ne permettait pas à une domestique de rester dans l'appartement en dehors de son service : elle la surveillait, et, si l'on n'avait plus besoin d'elle, mademoiselle Cloche vous la ramenait à la porte, impérativement et avec mille injures, car elle avaitun déplorable caractère. Si l'on riait autour d'elle, elle le prenait fort mal et grondait. Susceptible, boudeuse, dédaigneuse, mais pas banale, ah ! non. Le nombre de ses amis était fort restreint ; mais ceux-là, elle les a aimés jusqu'à la mort. Car elle est morte de vieillesse, alimentée avec mille précautions jusqu'à la dernière minute. Elle s'est

éteinte dans mes bras très doucement. C'était un désastre ; j'étais horriblement malheureuse. Quand je me suis aperçue qu'elle mourait, elle était déjà tombée : mais ses larges yeux vivaient encore, et si expressifs, fixés sur les miens avec une telle intensité d'expression ! Oh ! ces yeux troublants des bêtes alors qu'elles vont mourir, et qui semblent regarder, voir un étrange au-delà qui les stupéfie, qui élargit leur rêve ! Oui, il y avait de cela dans le regard de ma Cloche, et aussi une adoration en laquelle toute la passion de sa vie éclatait. Car elle m'aima follement, humainement. Elle a voulu mourir dans mes yeux. Si je les fermais un instant, elle gémissait : ne pouvant plus bouger, elle s'exprimait encore. Et elle m'a fait comprendre qu'elle voulait me voir, me communiquer sa pensée jusqu'à son dernier souffle. Et elle est morte ainsi; et des heures après, elle me regardait encore ! Je l'ai couchée dans une toute petite boîte, toute couverte de chrysanthèmes, et l'ai expédiée en Périgord, pour être enterrée dans mon jardin.

» Cela vous semble idiot, n'est-ce pas, ces histoires-là ? C'est que vous ne savez pas combien elles sont prenantes, les bêtes devenues familières, et, entre toutes, le chien!... Et quand je songe à cette lâcheté immonde de la vivisection, je souhaite

volontiers que toute la triste humanité périsse !... Du reste, elle ne portera pas ce crime-là en Paradis. Tout se paie ici-bas, tôt ou tard, et le mal que nous faisons se retourne contre nous. Dites-moisi la moyenne de durée de la vie humaine a monté d'un cran depuis que l'on supplicie les bêtes? Ignares qui se targuent de découvrir l'invisible ferment de la vie et de la mort avec leur vue matérielle! Une fois, dans l'Echo de Paris, j'ai publié une lugubre nouvelle : Chien perdu. C'était une vieille misérable à qui l'on avait volé son unique ami, son chien, pour le vivisecter. Elle arrive — par un artifice de conteur — jusqu'au laboratoire où se consomme le crime. Elle voit son pauvre chien ligotté, dépecé, sanglant, et, ma foi ! elle se jette sur l'opérateur, lui noue ses doigts -autour du cou — et l'étrangle... Voilà comme je suis. Car notez bien que j'en ferais autant, à l'occasion...

» Mais, que je vous présente ma petite Reine, — une encore que j'ai sauvée de quelque désastre. Elle appartenait à une vieille femme très pauvre, presque aveugle, qui se trouvait contrainte de jeter son chien à la rue p^irce que le bureau de bienfaisance lui refusait les quarante sous qui lui étaient alloués, tant qu'elle s'obstinerait à nourrir un

chien. « Mais, disait la pauvresse, je mendie pour lui, et c'est tout ce qui me reste au monde, mes bons messieurs. » Les bons messieurs ne se laissèrent pas attendrir, et, comme la vieille femme avait faim, elle se décida, en pleurant, — oh ! ce qu'elle pleurait ! — à s'en aller « perdre » son chien. Lorsque j'appris ce drame, vous pensez bien que je courus lui acheter son pauvre toutou. Et le voici... C'était alors une espèce de grande drôlesse de gritîonne, à l'air voyou, craintive et rampante, et ne connaissant que par ouï-dire les édredons et les perdreaux. »

Je fus bien sur le point de demander à madame de Peyrebrune si le perdreau n'était point exclu du régime végétarien. Je n'en fis rien, et madame de Peyrebrune continua :

— En entrant chez moi, elle refusa, tout apeurée, de marcher sur le tapis et tourna le dosa une aile de poulet...

(Ah! pour le coup, madame!... Mais je me tus.)

— Mais, très drôle, elle levait le nez et inspectait la maison avec une attention de commissaire-priseur, fort intéressée, semblait-il, par ce changement de niche. Huit jours plus tard, cette princesse ne trouvait pas les sièges assez moelleux et exigeait

un supplément de coussins. Il fallait la prier pour qu'elle mangeât, si délicate que la plus friande pâtée la laissait indifférente. Et, vous la voyez, elle est fine, jolie, élégante, un peu dédaigneuse, et elle commence à prendre des attitudes.

» A propos, faites-moi donc le plaisir de dire à vos amis que j'ai toujours des chiens à placer. Ceux qui en voudront... Car je les ramasse dans la rue. Il me serait impossible de passer à côté d'un chien perdu sans le recueillir. Vous n'avez donc jamais aperçu la face douloureuse, le regard navrant de ces misérables bêtes abandonnées? Cela me bouleverse. Tant pis ! je prends ceux que je trouve. Et nous sommes ainsi un groupe de petits manteaux-bleus des toutous. Ce qui ne nous empêche pas, je vous prie de le croire, de secourir nos semblables avec non moins d'ardeur; au contraire. Nous estimons que les gens qui n'aiment et ne secourent pas les bêtes sont incapables d'aimer et de secourir les gens. Aussi, entre nous, c'est comme une franc-maçonnerie, dont le signe de reconnaissance est la sympathie pour les animaux. Dès qu'un nouveau venu s'introduit dans le cercle, tout de suite on lui pose la question. Et s'il répond négativement, il est exclu de notre intimité, car il n'est pas des nôtres.

» Avez-vous remarqué que les artistes etles pauvres gens sont les deux classes de 'la société où l'on rencontre le plus d'amis des bêles? Le sentiment affectif serait-il développé par la misère et par la poursuite de l'idéal ? — On pourrait philosopher là-dessus...

— Les chats? demandai-je.

— Oh ! pour ceux-ci !...

— Vous ne les aimez pas ?

— Je les protège, les sauve, les soigne, mais je n'ai aucune sympathie pour leur race.

— Les raisons de votre antipathie?

— D'abord, ils sont très forts, étant très égoïstes. EL puis, ils ne nous aiment pas. Ils nous méprisent absolument, et ne l'envoient pas dire. Leur attitude vis-à-vis de nous est même très humiliante : ils sont méfiants, car ils nous savent mauvais, et ils nous jugent plus bètes qu'eux. Ils nous connaissent surle bout du doigt, et jouent de nous comme un virtuose de la fiûte. Patelins tant qu'il le faut, séducteurs à souhait, ils nous prennent encore par le magnétisme de leurs ondulations et le travail mystérieux de leurs prunelles... Très intéressant, le chat, très esthétique, mais il n'a pas une vertu, et il est, au contraire, le réceptacle de tous les vices. Entre nous, n'est-ce pas? je me méfie toujours un

peu des gens qui adorent les chats : involontairement, au bout de leurs doigts je cherche la griffe...

Je me félicitai d'avoir gardé mes gants. Mais que pensera madame de Peyrebrune quand elle saura que j'adore les chats?

GLOVIS HUGUES

Topaze et soleil. — Diane chasseresse. — Black, chien blanc. Vivisectenrs et révolutionnaires. — La pitié de Piul Bert. — La mort d'un vieux moineau. — Légende du Christ et de l'araignée. — Deux croix. — Chasse unique. — Madame Clovis Hugues prend la parole. — Pêche miraculeure.

Les hasards sont grands, ce qui n'empêche que je ne serai peut-être point cru quand j'aurai dit qu'au moment où l'on m'introduisait auprès de lui, M. Clovis Hugues alignait des rimes en faveur d'un papillon.

— Je vous trouve donc, dis-je à ce fameux, qui, de par l'ampleur riche de sa chevelure, « venge la race mérovingienne de la tonsure infligée au dernier des enfants de Glodomir, » — je vous trouve

en parfaites dispositions pour ajouter un chapitre convaincu à la série que j'ai entreprise. Quand je vous aurai demandé pardon de m'être — sans aucun doute inopportunément — mis en tiers dans votre concubinage sacré avec la Muse, consentirezvous à me parler des bêtes?

— Ah! les bêtes! répondit immédiatement ce farouche révolutionnaire, quels souvenirs j'ai gardés d'elles !... Quand j'étais tout enfant, j'avais une grosse passion : c'était le martin-pêcheur. Il faut vous dire que j'habitais dans le Vaucluse, à Velleroie, sur la rivière de la Sorgue, si poétiquement célébrée par Pétrarque, en un moulin que mon père avait affermé et qui était le rendez-vous des plus jolis martins-pêcheurs du monde. Ils ne s'y arrêtaient pas longtemps, par exemple ; et comme ils filaient, les gentils oiseaux de topaze et de soleil!... Je me rappelle que je faisais, avec les petits camarades, des courses absolument fantastiques le long des rives plantées de saules et d'ormeaux, à la recherche du nid où nous devions trouver les mignonnes bêtes écloses. Hélas! nous trouvions quelquefois le nid, mais il était toujours vide. Du reste, si nous avions découvert ce que nous cherchions, je me serais battu jusqu'au dernier sang pour empêcher les autres gamins de « gâterie nid»,

comme on dit chez nous. Plus tard, quand j'ai été ce qu'on est convenu d'appeler un homme, j'ai essayé de traduire ces innocentes impressions du bel âge en une pièce de vers qui a paru dans mes Evocations sous ce titre : le Martin-pêcheur. Vous ne sauriez vous imaginer combien j'aime cette petite pièce de vers, non point pour la forme, qui est, comme tout ce que j'ai écrit, le simple reflet rapide d'une chose éprouvée, mais pour l'espèce de fraîcheur qu'elle me jette au front et dans l'âme lorsque je !a relis. Ah ! c'est qu'on a rencontré, parla suite, dans la vie, d'autres bêtes qui ne sont pas des martins-pêcheurs !...

» J'ai aussi le souvenir d'une bonne chienne de mon père. Nous l'avions appelée Flore, bien qu'elle méritât de s'appeler Diane, car c'était une chasseresse endiablée. Un jour, comme elleavait beaucoup vieilli et qu'il fallait la tuer, pour lui épargner des souffrances qui nous désolaient tous, mon père, craignant qu'un étranger ne lui imposât une nouvelle torture en l'abattant, se chargea de la lugubre exécution. Je le Verrai toute ma vie revenant à nous les yeux gros de larmes, quand la chose eut été faite. « Elle me regardait si tendrement, nous dit-il, qu'elle avait l'air de vouloir me pardonner. » Je ne vous cacherai pas que cette triste fin d'une

chienne aimée m'a empêché très longtemps d'avoir des animaux.

» 11 y a quelques années, cependant, j'adoptai un petit chien qui était venu s'installer dans les bureaux du journal La France, dormant dans les ateliers, couchant sur les tas de journaux, vivant comme il le pouvait, quand il le pouvait. Il était noir de charbon, le jour où je l'emportai sur les hauteurs de Montmartre. Mes, enfants lui firent un accueil enthousiaste. Nous lui cherchâmes tout de suite un nom, et, comme il était blanc sous son charbon, nous l'appelâmes Black, pour faire honneur aux contrastes de l'école romantique. Seulement, nous eûmes beau le gâter, ses instincts de vagabond l'eurent vite repris, et, un matin, adieu mon Black ! Je le cherchai partout; je suivis pendant trois ou quatre jours tous les chiens blancs qui erraient sur la butte. Ce qu'il y a de particulier, c'est que*3e ne pouvais guère donner son signalement, parce qu'il ne ressemblait à rien. Je fus le réclamer à la fourrière. Peine perdue ! Mais, un jour, une petite fille du quartier le reconnut — je n'ai jamais su à quoi — et elle nous le ramena, triomphante. Ah ! ce qu'il fut cajolé, le cher toutou ! En pure perte, au reste; car il filait à nouveau, quelques semaines après, profitant d'une porte ou-

verte dans le jardin pour recommencer sa vie errante. Mais, comme je me méfiais, j'avais eu le soin de le photographier, et, il est là, tenez, paisiblement assis sur ses pattes de derrière — dans un cadre de luxe, s'il vous plaît !... J'ai souvent pensé à lui ; je me demande même quelquefois encore s'il n'est pas tombé entre les mains d'un implacable vivisecteur.

» A ce propos, je vous rappellerai, si vous l'avez oublié, que je fus pendant quelque temps président de la Ligue contre l'abus de la vivisection. C'était madame Marie Huot, une grande amie des bêtes, rendue célèbre par quelques éclats en leur faveur, qui m'avait fait offrir cette présidence. Nous organisâmes des réunions qui furent quelquefois suffisamment tumultueuses, un certain nombre d'étudiants s'étant fâchés au point de nous jeter des sous sur la scène; mais vous savez que le tapage ne m'épouvante guère. Nous tînmes bon; mais quelques-uns des membres de la ligue ayant menacé même des professeurs qui vivisec • taient, et s'étant permis d'invoquer contre eux mon autorité de député, je donnai ma démission. Déplus, la ligue m'avait paru sortir du mandat qu'elle s'était donné, parce qu'elle s'était mise à combattre non seulement l'abus de la vivisection, mais lavi-

visection elle-même. Or, si j'aime les animaux, j'aime encore mieux la science, même avec ses cruautés, quand elles peuvent servir l'humanité.

» Je veux bien admettre avec Micheletque l'animal est notre frère inférieur, mais c'est précisément parce qu'il est ce frère qu'il doit avoir, dans la nature, sa part de souffrance et de responsabilité en vue du progrès éternel. J'ai horreur du sang qui a été répandu par les hommes de la Terreur ; cependant, je les plains beaucoup plus que je ne les blâme, car ils n'ont tué que parce qu'ils ont été forcés de tuer. Les vivisecteurs ressemblent aux révolutionnaires, puisqu'ils opèrent dans la mort pour en faire jaillir la vie. Ce que je trouve d'horrible, par exemple, dans la vivisection, c'est la rage hystérique de quelques femmes du monde qui nous avaient été signalées et qui s'amusaient à tourmenter de pauvres bêtes sans retirer de leurs expériences d'autre profit qu'une joie monstrueusement inexplicable.

» Je me rappelle qu'au moment où je venais d'accepter la présidence de notre association, je fus fort amicalement pris à partie, dans les couloirs de la Chambre, par Paul Bert, qui a été, comme vous le savez, un grand vivisecteur devant Dieu. Il me dit que j'étais, en dépit de mes prétentions au rationa-

lisme, un catholique sans le savoir, un ennemi du progrès scientifique, puisque je m'efforçais d'arracher aux savants le moyen pratique de faire concourir les espèces au bien-être de toute l'Espèce envisagée dans son ensemble devantia vie et devant la mort. Je me défendis comme je pus. Tout de suite, du reste, il partagea mon avis en ce qui concernait l'abus ; seulement, il me fit valoir qu'il serait bien difficile de délimiter le point exact où il commence et où il finit. Il insista plus particulièrement sur ce fait que certains vivisecteurs recourent plusieurs fois aux expériences sur la même bête. « Moi, me dit-il, je ne fais souffrir qu'une seule fois le pauvre animal que la fatalité amène chez moi. Aussitôt qu'il a été vivisecté, je le tue au moyen d'un linge imbibé de chloroforme. » Je connais malheureusement des expérimentateurs qui, pour éviter une nouvelle dépense, se contentent de guérir quelque chien martyrisé, quittes à pratiquer sur lui, dès son rétablissement, la même expérience, ou quelque autre. C'est sur cet abominable raffinement de cruauté que le législateur pourrait peut-être porter son attention...

— Il me semble que, dans vos vers, vous n'avez point oublié les bêtes?

— Non, il y a dans mon œuvre poétique une

foule de pièces qui m'ont été inspirées par les bêtes. C'est ainsi que j'ai essayé de peindre ce que doit être la fin d'un vieux moineau, mourant de vieillesse en quelque coin perdu. La préoccupation de ce moineau ne m'a pas été particulière, puisqu'elle a souvent hanté l'imagination de François Coppée. Mais il est assez naturel que deux poètes se rencontrent, même quand ils sont séparés par l'idée sur le terrain philosophique et social... Il n'y a pas jusqu'au canard dont je n'aie célébré les coincoins. Mes deux dernières pièces animalières sont consacrées l'une à l'araignée, l'autre — celle que vous m'avez surpris en train d'écrire — au papillon.

» Celle de l'araignée roule sur une légende bretonne qui est tout à fait charmante.

«Jésus mourait au Golgotha, lorsque des mouches s'abattirent sur ses pieds saignants. Une araignée, qui rôdait par là, eut pitié du divin crucifié et tendit sa toile autour du bois, tout à côté d'une mouche qui bourdonnait. Jésus pencha doucement la tête vers l'humble petite bête qui avait pris pitié de son martyre, et, comme elle s'en allait, après lui avoir tout au moins épargné un peu de souffrance, l'ombre de la croix se dessina sur elle et resta pour toujours attachée à elle. C'est cette

araignée que l'on appelle aujourd'hui l'araignée de jardin et qui porte en effet une croix sur le dos.

— Au moins, fis-je, cette croix est méritée.

— Vous me faites souvenir d'une anecdote. Un notable de la Corse venait d'être décoré de la Légion d'honneur. Je ne sais si Emmanuel Arène était pour quelque chose dans la décoration, mais tout porte à croire qu'il n'y était pas étranger, car on n'est pas un bon député si on cesse d'être un député décoratif. Toujours est-il que mon nouveau décoré, la boutonnière à peine fleurie, s'empressa d'entrer dans une église et de s'écrier, en s'agenouillant devant l'autel : « 0 doux Jésus ! nous avons eu la croix tous les deux, mais vous m'êtes à témoin que nous ne l'avions méritée nil'un ni l'autre ! »

» Pour le quart d'heure, nous avons une ménagerie assez restreinte : deux pigeons, un canari, un chardonneret et une pie. Cette dernière a contracté, à la campagne, la déplorable habitude de s'exprimer comme Cambronne au dernier carré de Waterloo!...

— Et n'avez-vous jamais chassé?

— J'ai chassé une fois. On me disait que si je ne chassais point, c'était que je me sentais gauche comme un moulina vent, ainsi qu'on dit populairement chez nous. De quoi la vanité est-elle faite?

Un jour, dans les peupliers du moulin paternel, je distinguai une pie à la portée d'un coup de fusil : je courus, je m'armai, et, un instant après, l'infortunée bête dégringolait à travers les branches. Je la pris ; elle n'était pas encore morte ; elle me regarda, et ferma les yeux. Je ne puis oublier ce regard, qui était un reproche à mon amour-propre d'adolescent... Je n'ai jamais plus chassé.

Madame Clovis Hugues était là depuis quelques instants. Elle prit la parole.

— Ce trait ne suffit pas, monsieur, à démontrer dans toute sa splendeur l'âme angélique de mon mari. Dût sa modestie en saigner, je dévoilerai toute sa bonté !

— Mais, qu'est-ce que tu vas dire ? questionna inquiètement M. Clovis Hugues.

— C'était à Saint-Mandrier, après une conférence. Vers une heure du matin, nous partîmes dans de petits bateaux. On nous débarqua sur les roches, où nous passâmes la nuit, étendus sur des toiles à voiles, en attendant de relever les amorces que nous avions placées dans la "Méditerranée. Le jour venu, nous nous mîmes au travail. La pêche était fructueuse et les pêcheurs en joie. Mais voilà que l'un de nos amis s'avise de jeter un coup d'oeil dans les lignes pour y constater la quantité de

poissons pris, et quelle n'est pas sa stupéfaction de n'en pas apercevoir un seul à fond de cale ! Les pêcheurs ne savaient ce que cela voulait dire ; mais, moi, je suivais, depuis quelques minutes, le manège de monsieur ici présent, qui jetait sournoisement à la mer les poissons au fur et à mesure qu'on les en tirait!

XXYII

EMILE GOUDEAU

L'auteur de La Revanche des Bêles. — Les bêtes sont drôles.

— Agissements de Mouchi-Moucha. — Le langage « chat ».

— Le seigneur Bitume. — Six côtelettes pour un. — Le troupeau d'Emile Goudeau, berger. — Les fourmis, pasteurs de pucerons. — Avec une pipe. — L'interview d'une fourmi. — Astronomie à l'envers.

L'exquis poète fantaisiste Emile Goudeau n'a pas seulement effaré le bourgeois au temps des Hydropathes; ses Voyages et découvertes d' A1 Kempis à travers les États-Unis de Paris ne sont pas les seuls titres de gloire de cet excellent ironiste, qui est, en même temps, un romancier profond. Mais, aux yeux de la masse, Emile Goudeau a beau avoir écrit la Vache enragée et ce superbe livre : Le Froc, il est essentiellement et restera surtout l'auteur de La Revanche des Bêtes. Ainsi qu'il le dit, en sou-

riant — avec un rien d'amertume, m'a-t-il semblé — : « La Revanche des Bêtes, c'est mon Vase brisé, à moi. »

C'est donc — au risque de l'exaspérer — l'auteur de La Revanche des Bêtes que je suis allé voir en lui, afin de jeter un peu plus de pittoresque sur cette enquête.

— Si j'aime les bêtes? fait Goudeau en tirant sur sa pipe, ma foi! je n'en sais rien. Je suis simplement camarade avec elles, parce quelles m'amusent infiniment. L'air sérieux des chiens, la mine sournoise des chats, l'allure triomphante des coqs, les attitudes ébouriffées des poules, la beauté sculpturale d'un percheron, comme l'effronterie des moineaux, tout m'excite à une gaîlé. Il faut croire que la gaîté m'est naturelle, et que je m'amuse de peu... Enfin!

— Avez- vous des souvenirs sur les bêtes?

— Oh! ce n'est pas ce qui me manque! Tenez, j'avais un chat tout petit — race de gouttière — qui était tombé, je ne sais d'où, sur un prunieri mon prunier, l'unique à Asnières! Ce chat immédiatement adopté devint roi. Il fallait le laisser agir à sa guise, aller, venir en pleine liberté. Sa personnalité ainsi mise à l'aise se développait, il prenait des habitudes inédites : ainsi, quand le char-

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bonnier arrêtait sa charrette devant la maison, Mouchi-Moucha (vous ai-je dit qu'il s'appelait ainsi?) sortait, quelque temps qu'il fît, et allait se poster sur la croupe du cheval, et, là, d'une mine grave, il avait l'air d'un groom spécial et bizarre chargé de surveiller le cheval tandis que le charbonnier portait ses sacs à la cave. Le cheval connaissait bien Mouchi-Moucha et semblait avoir pour lui un grand respect; il ne bougeait pas, et ne se livrait à aucun écart. Dès que le charbonnier remontait dans sa carriole, Mouchi-Moucha sautait prestement, sachant que son service volontaire était fini...

» Et quels beaux yeux il avait, ce pauvre Mouchi ! Des yeux de chat-huant, tout en or liquide, où la prunelle avait l'air tantôt d'une ronde tache d'encre, tantôt d'un fil noir à peine perceptible. Je l'aimais beaucoup, et pourtant j'étais enclin à lui laire des farces de toutes sortes. Seulement, l'une de ces farces tourna à ma confusion. Je savais imiter à peu près tous les miaoux-miaoux, et les roucoulements et les ronrons, tout le langage de la gent féline. Je me sentais arrivé à un certain degré d'assimilation. Bien entendu, j'étais, en cet ordre linguistique, dans le même cas que le perroquet qui imite le langage humain sans y rien com-

prendre. Un jour donc que, tandis que je fumais une bonne pipe, Mouchi-Moucha s'était installé sur mes genoux et s'apprêtait à dormir paisible, je résolus de lui faire une surprise. Prenant dans ma voix les notes les plus attendries, je poussai un miaulement sentimental. Réveillé en sursaut par cet appel, — qui était merveilleusement imité, soit dit sans fausse modestie, — Mouchi-Moucha tourna brusquement vers moi ses yeux d'or, où il y avait quelque surprise, d'abord. Ces yeux semblaient dire : « Qu'est-ce qu'il a, ce cher ami (il ne » m'appelait sûrement pas « maître » en son for in- » térieur), à miauler ainsi amoureusement? Gon- » naîtrait-il, ce pauvre imbécile inférieur, cet » homme qui n'est là que pour être exploité par » moi, pour me nourrir, pour me caresser, pour » me laisser dormir sur ses genoux quand ça me » plaît, ou m'en aller au diable si telle est ma vo- » lonté — connaîtrait-il le langage de la race chat » — langage supérieur ?» — Mouchi-Moucha devait se dire cela, comme un homme à qui subitement un chien dirait : « Bonjour, monsieur. »... Oui, oui, riez si vous voulez. Il y avait dans ces yeux d'or toutes ces sensations rapides de surprise, de légère admiration, et d'un peu de frayeur. Mais, sans doute, l'expression de ma physionomie ne

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cadrait pas avec mon miaou; je devais être dans la position fausse d'un homme qui, essayant de parler une langue étrangère, proférerait une phrase mal apprise, et dirait d'un ton gracieux à son interlocuteur : « Vous êtes un âne. » Moi, j'avais dû dire, en langue chat, quelque belle chose que démentait mon visage attentif, trop sérieux. Aussitôt, dans les yeux de Mouchi-Moucha, la surprise fit place à un mépris indicible ; il secoua les oreilles deux fois, d'une façon dédaigneuse, et se replongea dans son sommeil, ayant l'air de penser : « Tu veux en dire plus long que tu ne » sais, mon bonhomme! Ce n'est pas encore toi, » avec ta figure bêtement attentive, qui dégoteras » les secrets de notre syntaxe. »

» Dès lors, je fus assuré que les chats sont des fumistes supérieurs, destinés à nous faire des farces, mais pas nous à eux. Et, de fait, quand je déménageai, Mouchi-Moucha disparut, dès qu'il vit clouée la dernière malle : il ne se souciait pas, élevé dans des principes de liberté, d'être emporté dans un panier comme un vilain chat coupé. Car vous pensez bien que, parmi toutes ses libertés, je lui avais laissé celle de son sexe.

— L'histoire de Mouchi-Moucha n'a rien de ianal ; mais, ce que j'attends, c'est la légende

de cette bête, dis-je en voyant entrer un superbe chien noir, un peu empâté sous sa riche fourrure.

— Mon chien Bitume? Ah! le voilà... Ce n'est ni un épagneul ni un setter-gordon, comme on pourrait le croire ; c'est un cowby, un chien de berger écossais, dont les ataviques lois auraient dû faire un gardien de bœufs dans les High-lands, et qui se contente de garder un poète. Encore un qui a été élevé en pleine liberté. Il ne sait rien faire : pas donner la patte, pas taire sauter en l'air un morceau de sucre qu'on lui mettrait sur le nez, ni rapporter un bâton, ni sauter par-dessus une canne, — rien, rien, rien. C'est un seigneur. Il n'a jamais été battu. Il a suffi, d'horribles menaces proférées à voix terrible pour lui apprendre les choses indispensables. Mais les menaces ne l'ont jamais empêché de courir après les omnibus et les voitures en aboyant à pleine voix, ni, dès qu'il m'aperçoit de loin, d'accourir à fond de train et de me planter ses deux grosses pattes sales dans la poitrine ou dans le dos avec une violence inouïe; — ça habitue ma peau à la boxe... et les paletots à la brosse.

» Il n'est pas extrêmement fumiste. Pourtant, une fois, à la campagne, il découvrit les huit côtelettes qu'on avait apportées de la ville voisine pour

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le déjeuner, et en mangea six consciencieusement. J'étais au jardin, en train de lire; Bitume [ainsi appelé à cause des Fleurs de bitume, vous savez?) arriva vers moi, portant quelque chose de rouge dans sa gueule, et déposa sur mes genoux les deux côtelettes qui restaient. Il en avait assez, et venait offrir à déjeuner à son maître.

» Mais il a été le héros d'une autre aventure qui le rendit célèbre en Asnières, Courbevoie et pays circonvoisins. Un jour, on me présenta un papier du percepteur où je lus que je devais huit francs pour Bitume, qualifié « chien de luxe ». Une idée subite me vint de répondre — par manière de badinage — à l'employé : « Mais, monsieur, c'est » un chien de berger, ou de bouvier, qui ne doit » payer qu'un franc.» Je pensais que l'employé allait sourire; pas du tout, il prit la chose au sérieux, et me répondit d'un ton rogue que mon chien était chien de luxe, que les chiens de berger étaient uniquement des chiens appartenant à de véritables bergers, et que, moi, j'étais homme de lettres... Je ne laissai pas échapper une si belle occasion d'utiliser mes vieilles études classiques, et je lui répondis que maint poète, Théocrite, Virgile et madame Deshoullières avaient fait des bergeries, et que je rentrais dans la tradition; que, d'ailleurs, si mon

chien était chien de berger, par sa race, moi, propriétaire d'un chien de berger, j'étais berger par définition. L'employé prit alors un air raillard et me demanda où étaient mes moutons. « Mes mou- » tons? fis-je, ils sont à la Villette; seulement, » n'ayant pas d'argent ni de crédit auprès des mar- » chands de bestiaux, je ne puis aller les chercher; » mais cela ne tardera guère. Du reste, monsieur, » ajoutai-je, combien faut-il avoir de brebis pour » êtreberger?Letroupeau, oùcommence-t-il?àdix, » à cinq, à quatre, à tçois têtes, ou à une tête ? » Il ne savait pas. Je le priai alors d'informer le percepteur que je ne paierais qu'un franc, en qualité de berger, pour un chien exclusivement destiné à garder mes futurs troupeaux. La guerre était déclarée. On m'envoya des papiers avec frais, des roses, des bleus, un commandement. Entre temps, je me promenais avec un mouton et mon chien ; seulement, ce mouton était d'un si atroce caractère que j'étais obligé de le mener en laisse. Je me vis contraint de le vendre, et, ma foi, ayant renoncé à ma carrière de berger, je redevins homme de luxe, et payai pour un chien de lettres. Je ne vous narre pas toutes les péripéties de ce drame, ni comment j'eus mon mouton... Je me souviens seulement de la stupidité prolonde de cet animal, qui,

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décidément, n'est agréable que sous forme de côtelettes. C'est sa stupidité qui m'a empêché de pousser ma lutte contre le percepteur jusque devant le Conseil de Préfecture et même la Cour de cassation ! — Où commence et où finit le berger?...

» Et puis, reprit Emile Goudeau avec sa verve ébouriffante, dès que se fut un peu apaisée l'hilarité qu'avait provoquée en moi cette histoire, il y a bien d'autres bêtes très amusantes! Les fourmis, par exemple. Je me suis appliqué, à la campagne, à jouer d'infcâmes tours à ces bestioles, que je crois très fortes en sociologie, puisqu'elles ont un état constitué, des maisons, des nurseries, des troupeaux de pucerons qu'elles traient pour avoir leur lait du matin; — il ne leur manque que le Petit Journal et un croissant...

» Il y avait, au milieu d'une pelouse, un espace dénudé, large comme un fond de chapeau, où les fourmis du voisinage venaient s'ébattre. C'était peut-être une lande, une clairière, où des fourmis institutrices menaient leurs élèves en promenade pour prendre du soleil. Je suivais leurs allées et venues tout en fumant ma pipe. J'eus l'idée infernale de verser sur le pensionnat minuscule de la cendre chaude. Ce fut un sauve-qui-peut. Quelques vieux professeurs, ou des sous-maîtresses coura-

geuses, couvrirent la retraite, emportant une jeune fourmi blessée... Un grand calme se fit dans la lande. Au bout d'un instant, quelques voyageurs — les élèves fourmis de l'Ecole polytechnique, sans doute — s'avancèrent, au nombre de quatre, avec maintes précautions, vers le monticule de cendre qui, tombé du ciel inopinément, sans que nul astronome du pays des fourmis l'eût prévu, avait causé le désastre. J'attendis que ces savants fussent grimpés sur le monticule refroidi, et, d'un arrosoir que j'avais à portée de la main, je pris un verre d'eau et inondai le monticule et les voyageurs. Ce fut une noyade subite, suivie d'une natation effrénée, et les savants disparurent sous les herbes du voisinage. Que se passa-t-il? Comment les grands chefs de la tribu reçurent-ils ces savants? Je ne sais; mais un très long temps se passa sans que la solitude de la lande fût troublée par le pas alerte d'un voyageur. Enfin, une grosse fourmi, quelque doyen de Faculté, apparut, hésitante, grave! L'insecte s'arrêtait, pendant quelques instants, et ne repartait qu'en tâtant le sol jonché de toutes sortes de débris, et considérait attentivement les petits lacs formés de-ci de-là par le verre d'eau, que le soleil desséchait vite. Il fit le tour du monticule, puis grimpa, tourna, retourna, souleva dans

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ses pattes les détritus de ce singulier volcan tombé de la lune. Puis il me regarda, immobile; ma figure, penchée sur lui et qui faisait une ombre dans la lande, parut l'intéresser : j'étais un phénomène céleste inaccoutumé. Enfin, ayant sans doute pris des notes, l'académicien fourmi partit rapidement vers les futaies du gazon où devaient l'attendre les fourmis assemblées... Que s'est-il passé dans le grand conseil quand l'illustre docteur des fourmis a raconté ses impressions? Nous ne le saurons jamais; car, en l'état actuel de nos connaissances, l'interview d'une fourmi est difficile. Je crois pourtant que ces bestioles, qui ont des cités, des nourrissons et des vaches nourricières, doivent posséder une physique, une météorologie et même une théologie particulières, que ma malice a dû singulièrement troubler... Ne sommesnous pas pour des êtres invisibles des fourmis dont ils se jouent? — Assez, assez, n'est-ce pas?

» Mais vous voyez ma façon d'aimer les bêtes. Je les trouve drôles et elles me ramènent à l'humilité chrétienne. Et puis je trouve ces exercices d'imagination beaucoup plus amusants que les sciences exactes ; au moins, on peut croire à tout ce qu'on veut, sans crainte d'être contredit. C'est une astro-

noraie à. l'envers, c'est la vie vue par le petit bout de la lorgnette...

» Tenez, à quoi peut bien penser, en ce momentr Bitume, qui me regarde avec cette figure si sérieuse qu'elle en est comique?... »

Infiniment petits. — Les abeilles maçonnes. — L'animal qui nous succédera. — La fin de l'homme. — Le chat mécanicien. — Suiveur d'enterrements. — Encore l'amphioxus. — Angoisse.

M. J.-H. Rosny habite au quatrième étage d'une maison sise dans une rue calme, à Plaisance. Je n'ai pas trouvé à M. Rosny cette face toute en durs méplats de l'apôtre qu'il semblerait être au gré de quelques-uns. J'avouerai qu'au prime abord, il me déconcerta par la gravité de ses traits et par ses larges yeux remplis, l'on dirait, d'inconnaissable ; et je ne sais trop pourquoi j'eus, si vite, la cruelle sensation de ma futilité devant cet homme au front d'orgueil qui marche avec tant d'aisée majesté à travers la paléolithique, l'hiatus, l'aleo-

lithique et la néolithique ! Mais, bien que je ne présentasse point l'aspect étrangement captivant de quelque triton des cryptes centripètes de la Styrie ou de la Dalmatie, M. J.-H. Rosny eut la bonté de ne me marquer aucun mépris, et même il daigna feindre de s'intéresser à toutes mes petites agitations. Il mit simplement, je pense, quelque malice à dépasser mes vues, tout en se donnant Pair de constamment demeurer à ma portée, et ce, jusqu'à condescendre à l'anecdote...

Dans le monde des animaux, ce sont les insectes qui intéressent le plus M. J.-H. Rosny. Il se plut, durant une demi-heure, — en un parler lent, pimenté d'une accentuation exotique et tout hérissé de termes merveilleusement techniques et propres, — à me fournir mille exemples de leurs miraculeuses facultés d'adaptation à la vie. A l'entendre, les insectes seraient supérieurement armés en vue de la lutte pour l'existence. Quant à leur prévoyance, elle est, selon lui, plus grande que la nôtre. Les insectes, aussi bien et mieux que nous, bâtissent des villes, créent des greniers d'abondance. La nature les munit — selon leur destination respective — de scies, de pinces, de tenailles, de tarières ; elle ne leur laisse même pas ignorer l'usage du levier. Les insectes n'ont pas

encore, que l'on sache, fait, comme nous, application de la vapeur ; on peut presque affirmer qu'ils n'ont point, chez eux, le télégraphe... Cependant, M. Rosny ne saurait trop dire, en définitive, s'ils ne font aucune application de l'électricité.

On croit assez généralement qu'il n'y a point à Paris d'abeilles dites maçonnes. Il est, toutefois, donné à M. Rosny d'observer de très près le stupéfiant travail de quelques-unes d'entre elles. Je fus même invité par lui à me rendre compte, de visu, de l'habileté des abeilles maçonnes de la rue Didot... J'imagine qu'aucun de mes lecteurs n'ignore la façon de procéder de ces mouches spéciales ; tous, ou presque tous, ont dû lire l'attachant ouvrage de M. Fabre sur les insectes.

Après s'être longuement attardé sur les invertébrés, M. Rosny vint à me parler de l'amphioxus, qui est le premier vertébré — sans cerveau.

Partisan déterminé du transformisme, M. Rosny professe volontiers que l'homme — cet animal dit supérieur — doit être remplacé, tôt ou tard, par un animal inférieur, lequel ne sera ni un chat ni un chien, mais pourra être un quelconque amphibie. Cet amphibie aura un petit organe d'adaptation propre aux conditions de la vie à venir.

Gomme le dipneuste, qui, présentant tous les caractères de l'animalité la plus inférieure, n'en portait pas moins en lui les germes de la supériorité, puisqu'il avait à la fois des branchies pour respirer dans l'eau et des poumons pour respirer dans l'air, la bête, innommable encore, qui se dresse, pour nous succéder, au seuil obscur des futuritions, s'offre, à notre hypothèse, nantie d'un organisme approprié à la raréfaction de l'air — probable dans ces temps...

De l'avis de M. Rosny, l'homme ne saurait plus durer très longtemps encore : cet animal, qui, par sa préoccupation excessive de soi-même, s'artificialise chaque jour davantage, tend à devenir de plus en plus incapable de vivre dans un milieu naturel. Les manifestations ahurissantes de son industrie sont comme le sceau certain de sa proche destruction. Quant à notre fin, à nous autres Français, le Corse en a, paraît-il, terriblement avancé l'heure en refusant par trois fois les conditions des alliés...

Et, sans trop d'empirisme, nous en revenons à l'amphioxus , par qui , peut-être , s'accomplira

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