L'AUTRE DESTINÉE
Ma faible imagination ne me permettait guère de me figurer cet amphioxus inquiétant. D'ail-
leurs, l'interview tournait trop au tragique. M. Rosny s'en aperçut et consentit à sortir un instant de l'insondable puits de science au fond duquel je ne l'apercevais qu'avec beaucoup de peine.
— Je n'ai, ici, me dit-il alors d'une voix légèrement teintée de compassion, je n'ai, en fait de bêtes, que quatre serins : ils ne sont pas d'une intelligence exagérée; nicber, voilà leur seule et grande affaire. Mais nous avons eu des chiens et des chats, lesquels nous donnèrent quelquefois matière à d'assez curieuses observations. Ainsi, je puis vous affirmer que tous les chats sont mécaniciens : un chat tentera toujours d'ouvrir une porte par la serrure. A Saint-Ouen, nous avons connu un chien qui avait trouvé le moyen de gagner sa vie tout en sauvegardant son indépendance. Ce chien suivait les enterrements. Il s'arrêtait à la porte du cimetière, et, là, il attendait le retour du cortège. Il y choisissait un groupe sympathique, et, s'y inféodant, l'accompagnait au prochain cabaret, où il se faisait offrir sa part de brie. Ce chien était nourri par les enterrements. En 1884, il disparut. Nous supposâmes qu'il était parti « faire » un autre quartier.
On le voit, M. Rosny est loin de mettre en doute l'intelligence des animaux.
Il me parla, entre mille autres choses, de la tendresse maternelle des mammifères, « qui est une chose charmante » ; de la malice des pies ; de l'extrême bravoure de la belette ; de la férocité de la taupe ; delà lutte des bouvreuils contre les coucous ; de la beauté des poissons à l'époque de l'amour : « L'épinoche se vêt de pourpre et d'or pour inviter les femelles à déposer leurs œufs dans son nid. »
De quoi ne me parla-t-il point encore !
Il en revint aux insectes, me fit admirer la prévoyance de ceux qui logent leurs œufs dans le nez des moutons ou sous la peau des chenilles ; me toucha un mot des termites de l'Afrique méridionale, qui savent se bâtir des nids de trois mètres de haut assez solides pour supporter le poids d'un cheval monté ; s'extasia devant « le délicieux petit sac laineux » en lequel les araignées, « mères sublimes », traînent avec elles leurs petits; et, finalement, par des chemins droits de logique et d'enchaînement, remit sur le tapis le vague, féerique et monstrueux amphioxus...
Pour le coup, avec un respect mêlé d'effarement, je saluai M. J.-H. Rosny et sortis de chez lui avec une précipitation que je ne m'explique pas.
Nous sommes en juillet. Dehors, il fait une chaleur étouffante. Pas une miette d'air !
Je cherche à respirer. En vain !
Et je suis obligé de constater l'insuffisance de mes organes d'adaptation.
Mon Dieu ! les temps seraient-ils donc proches?
Je veux vivre !...
Eloignez de moi cet amphioxus !