‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 10 sur 45 · TROIS JOURS AU BORD DU PRECIPICE · texte numérisé non relu

TROIS JOURS AU BORD DU PRECIPICE

NET de faux passeports, nous remontâmes la vallée de la Tuba. Toutes les dix ou quinze verstes, nous rencontrions de grands villages. Quelques-uns comprenaient jusqu’à six cents maisons ; toute l’administration était entre les mains des soviets et des espions examinaient les passants. Nous ne pouvions éviter ces villages pour deux raisons. D’abord nous rencontrions constamment les paysans de la région et nos tentatives pour les éviter auraient éveillé les soupçons : un soviet nous aurait arrêtés et dirigés sur la Tchéka de Minousinsk, où nous aurions vu se lever notre dernier matin. La seconde raison était que les papiers de mon compagnon de route l’autorisaient à faire usage des relais de poste du gouvernement pour l’aider dans son voyage. Ainsi nous étions obligés d’aller rendre visite aux soviets des villages pour changer de chevaux. Nous avions laissé nos montures au Tartare et au Cosaque qui nous avaient aidés à l'embouchure de la Tuba, et le Cosaque nous avait emmenés dans sa charrette jusqu’au premier village où nous reçûmes les chevaux de poste. Tous les paysans, sauf une

minorité, étaient hostiles aux bolcheviks et nous aidaient volontiers. Je m’acquittais envers eux en soignant leurs malades, et mon Compagnon leur donnait des conseils pratiques pour leurs travaux agricoles. Ceux qui nous aidaient particulièrement étaient les vieux dissidents et les Cosaques.

Quelquefois, nous rencontrions des villages entièrement communistes, mais bientôt nous apprîmes à les reconnaître. Quand nous entrions dans un village, au son des clochettes de nos chevaux, et que nous trouvions les paysans assis devant leurs maisons prêts à se lever, les sourcils froncés, grommelant sans doute “voilà encore de ces démons qui arrivent”, nous savions que le village était anticommuniste et que nous pouvions nous y arrêter en toute sécurité. Mais si les paysans venaient à notre rencontre, nous accueillaient avec joie et nous appelaient camarades, nous savions aussitôt que nous étions chez l’ennemi et nous prenions des précautions. Ces villages étaient habités par des gens qui n’étaient plus les paysans sibériens amis de la liberté, mais par des émigrants de l’Ukraine : paresseux et ivrognes, ils vivaient dans des huttes misérables et sordides, bien que leur village soit entouré de terres noires et fertiles de la steppe. Dangereux et agréables furent les moments passés dans le grand village, ou plutôt dans la ville de Karatuz. En l’année 1912, on y ouvrait deux collèges et la population atteignait quinze mille âmes. C’était la capitale des Cosaques du sud de l’Iénisséi. Mais à l’heure actuelle, il est difficile de reconnaître cette ville. Les émigrants de l’armée rouge ont massacré toute la population cosaque, brûlé et détruit la plupart des maisons ; c’est à présent le centre du bolchevisme et du communisme dans la région est du district de Minousinsk. Dans le bâtiment du soviet où nous vinmes échanger nos chevaux, se tenait une assemblée de la Tchéka. Nous fûmes aussitôt entourés, on examina nos papiers. Nous n’étions pas trop rassurés sur l’impression qu’ils pouvaient faire et nous essayâmes d'éviter cette visite. Mon compagnon me dit souvent ensuite :

“Il est heureux pour nous que parmi les bolcheviks l’incapable d’hier soit devenu le gouverneur d’aujourd’hui, et qu’au

contraire, des gens savants soient employés à balayer les rues ou à nettoyer les écuries de la cavalerie rouge. Je puis causer avec les bolcheviks parce qu'ils ne savent pas la différence qu’il y a entre désinfecté et désaffecté, anthracite et appendicite ; je m’arrange toujours pour les amener à ma manière de voir, et même à les persuader de ne pas me fusiller.”

C’est ainsi que nous amenâmes les membres de la Tchéka à nous offrir tout ce dont nous avions besoin. Nous leur présentâmes un splendide projet d’organisation de leur région ; nous construisions des ponts et des routes qui leur permettaient d’exporter le bois de l’Urianhai, l’or et le fer des monts Sayan, le bétail et les fourrures de Mongolie. Quel triomphe que cette entreprise créatrice pour le gouvernement des soviets ! Cette ode lyrique nous demanda environ une heure, après laquelle les membres de la Tchéka, ne pensant plus à nos papiers, nous donnèrent de nouveaux chevaux, mirent nos bagages sur la charrette et nous souhaitèrent bonne chance. C’était notre dernière épreuve à l’intérieur des frontières de la Russie.

Quand nous eûmes franchi la vallée de l’Amyl, la chance nous sourit. Près du bac, nous rencontrâmes un membre de la milice de Karatuz. Il avait dans sa voiture quelques fusils et des pistolets automatiques, surtout des mausers, pour armer une expédition à travers l’Urianhai à la recherche de quelques officiers cosaques qui avaient causé de grands ennuis aux bolcheviks. Nous restâmes sur nos gardes. Nous aurions pu facilement rencontrer cette expédition et nous n’étions pas assurés que les soldats apprécieraient nos belles phrases autant que l'avaient fait les membres de la Tchéka. En interrogeant soigneusement notre homme, nous lui fîmes dire par quelle route l'expédition allait passer. Au prochain village nous descendîmes à la même maison que lui. Il me fallut ouvrir ma valise et soudain je remarquai le regard d’admiration qu’il fixait sur son contenu.

— Qu'est-ce qui vous fait tant plaisir ? demandai-je.

Il murmura :

— Un pantalon... un pantalon.

J'avais reçu de mes amis une culotte de cheval toute neuve en beau drap noir épais. Cette culotte attirait l’attention ravie de la milice.

— Si vous n’en avez pas d’autre… lui dis-je, réfléchissant à un plan d’attaque.

— Non, expliqua-t-il avec mélancolie, le soviet ne nous fournit pas de culottes. Ils me disent qu’eux aussi s’en passent. Et la mienne est tout à fait usée. Regardez.

A ces mots il souleva un pan de son manteau et je me demandai comment il pouvait tenir dans un pareil pantalon, où il y avait plus de trous que d’étoffe.

— Vendez-le moi, murmura-t-il d’une voix suppliante.

— Impossible, j’en ai besoin moi-même, répondis-je avec décision.

I réfléchit quelques minutes, puis s’approchant de moi :

— Sortons, voulez-vous, on ne peut pas causer ici.

Une fois dehors, il me dit :

— Eh bien ? Qu’en pensez-vous ? Vous allez dans l’Urianhaï. Les billets de banque des soviets n’y ont aucune valeur et vous ne pourrez rien acheter, alors qu’il y a des quantités de zibelines, de renards, d’hermines, et de la poudre d’or que les gens du pays vous vendraient volontiers en échange de fusils et de cartouches. Vous avez déjà un fusil chacun. Je vous en donnerai encore un autre avec une centaine de cartouches si vous me donnez la culotte.

— Nous n’avons pas besoin d’armes. Nos papiers sont une protection suffisante, répondis-je, faisant semblant de ne pas comprendre.

— Mais non, dit-il en m’interrompant, vous pouvez échanger ce fusil pour des fourrures ou de l’or. Je vais vous donner le fusil tout de suite.

— Puisqu’il en est ainsi, c’est bien peu payé pour cette culotte neuve. Nulle part, en Russie, vous n’en trouverez de pareille à présent. Toute la Russie va sans culotte et quand à votre fusil, on m’en donnera tout juste une zibeline et qu'est-ce que je ferai d’une peau ?

Petit à petit, j’obtins ce que je voulais. Le milicien reçut ma culotte et moi j'avais un fusil, cent cartouches et deux pistolets automatiques avec quarante cartouches chacun. Nous étions assez armés maintenant pour nous défendre. De plus, je persuadai l’heureux possesseur de ma culotte de nous donner un permis de port d’armes. La loi, comme la force, étaient maintenant de notre côté.

Dans un village éloigné nous engageâmes un guide, nous achetâmes des biscuits, de la viande, du sel, du beurre et, après vingt-quatre heures de repos, nous commençâmes notre expédition en remontant l’Amyl vers les monts Sayans sur la frontière de l’Urianhaiï. Là, nous espérions bien ne plus rencontrer de bolchevik, qu’il soit intelligent ou stupide. Trois jours après avoir quitté l'embouchure de la Tuba, nous traversions le dernier village russe près de la frontière de l’Urianhaï : trois jours de contact avec une population sans foi ni loi, parmi des dangers continuels, et avec la possibilité toujours présente de la mort soudaine. Seules une volonté de fer, une présence d’esprit et une ténacité à toute épreuve pouvaient nous tirer de ces périls et nous sauver de la chute au fond du précipice où gisaient tant d’autres malheureux qui avaient échoué dans leur tentative d’ascension vers les cimes de liberté où nous avions atteint. Peut-être manquaient-ils d’inspiration poétique pour chanter les hymnes à la gloire des ponts, des chaussées et des mines

d’or, ou peut-être tout simplement n’avaient-il pas de culotte de rechange.

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