‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 11 sur 45 · VERS LES MONTS SAYANS ET LA LIBERTE · texte numérisé non relu

VERS LES MONTS SAYANS ET LA LIBERTE

lhébriaies forêts vierges nous entouraient. Dans l’herbe haute et déjà jaunie, notre piste serpentait, à peine visible, parmi les buissons et les arbres qui commençaient juste à perdre leurs feuilles multicolores. C’est la vieille route de la vallée de l’Amyl, déjà oubliée. Il y a vingt-cinq ans, elle transportait les provisions, les machines et les travailleurs vers les nombreuses mines d’or, maintenant abandonnées. La route suivant le cours sinueux de l’Amyl, large et rapide à cet endroit, puis s’enfonçant dans l’épaisse forêt, contournait un marécage plein de ces périlleuses fondrières sibériennes, à travers d’épais taillis, par des montagnes et de vastes prairies. Notre guide n’avait sans doute aucun soupçon sur nos intentions réelles ; parfois, regardant le sol avec appréhension, il disait :

— Trois cavaliers dont les chevaux étaient ferrés sont passés par ici. C’étaient peut-être des soldats.

Son inquiétude disparut quand il découvrit que les empreintes se dirigeaient sur un côté de la route, puis y revenaient pour reprendre la piste.

— Ils ne sont pas allés plus loin, observa-t-il en souriant avec malice.

Pas de chance, répondis-je. Il aurait été plus agréable de voyager ensemble.

Mais le paysan se contenta de se caresser la barbe, en riant. Evidemment il ne se laissait pas prendre à notre affirmation.

Nous passâmes près d’une mine d’or qui autrefois avait été organisée et exploitée avec les derniers perfectionnements, mais elle était maintenant abandonnée et les bâtiments étaient tous détruits. Les bolcheviks avaient enlevé les machines, les approvisionnements et même une partie des baraquements. À proximité se trouvait une église sombre et triste dont les fenêtres étaient brisées, le crucifix arraché, et le clocher brûlé, pitoyable et typique emblème de la Russie d’aujourd’hui. Le gardien et sa famille, mourant presque de faim, vivaient à la mine dans les privations et les dangers continuels. Ils nous racontèrent que dans cette région forestière, une bande de rouges parcourait le pays, volant tout ce qui restaient sur les terrains de la mine, extrayant tout ce qu’ils pouvaient de la partie la plus riche : munis des pépites d’or qui s’y trouvaient, ils s’en allaient boire et jouer dans les tripots des villages, à quelque distance, où les paysans fabriquaient, avec des baies et des pommes de terre, de la vodka de contrebande qu’ils vendaient à poids d’or. Si nous rencontrions cette bande, c'était la mort. Trois jours après, nous franchissions la partie nord de la chaîne des Sayans, nous passions la rivière qui forme frontière et qui a nom l’Algialk, et dès ce jour nous étions sur le territoire de l'Urianhai.

Cette région admirable, possédant les plus variées de toutes les richesses nautrelles, et habitée par une race mongole qui compte encore soixante mille hommes, mais est en train de disparaître peu à peu ; ils parlent une langue tout à fait différente des autres dialectes de cette race et leur idéal de vie est la doctrine de l’éternelle paix. L'Urianhai a été depuis longtemps une espèce de champ d’expériences administratives pour les Russes, les Mongols et les Chinois qui, tous, ont revendiqué la souveraineté de cette région. Les malheureux habitants, les

Soyotes, ont dû payer tribut à ces trois impérialismes. Voilà pourquoi cette région n’était pas encore pour nous un refuge sûr. Notre milicien nous avait déjà parlé de l’expédition qui se préparait à entrer en Urianhai, et nous sûmes par les paysans, que les villages du bas lénisséi et plus au sud, avaient formé des détachements rouges qui dépouillaient et tuaient tous ceux qui leur tombaient entre les mains. Récemment, ils avaient tué soixante-deux officiers qui tentaient de passer à travers l’Urianhaï jusqu’en Mongolie ; ils avaient dépouillé et tué une caravane de marchands chinois, massacré des prisonniers allemands qui voulaient s’échapper du paradis des soviets. Le quatrième jour, nous atteignîmes une vallée marécageuse où, au milieu des forêts, se trouvait une seule maison russe. C’est là que nous primes congé de notre guide, qui se hâta de rentrer avant que les neiges aient bloqué les cols des Sayan. Le patron de l’établissements consentit à nous conduire jusqu’à la Seybi, pour dix mille roubles en billets des Soviets. Nos chevaux étaient fatigués, nous étions obligés de les laisser reposer, aussi nous décidâmes de passer vingt-quatre heures ici.

Nous prenions le thé quand la fille de notre hôte s’écria :

— Voici les Soyotes !

Avec leurs fusils et leurs chapeaux pointus, quatre entrèrent tout à coup.

— Mendé, nous dirent-ils ; puis, sans cérémonie, ils commencèrent à nous examiner. Il n’est pas un bouton ni une couture de notre équipement qui ait échappé à leur regard pénétrant. Ensuite l’un d’eux, qui semblait être le “Merin” ou gouverneur de la localité, commença à nous interroger Sur nos opinions politiques. En nous entendant critiquer les bolcheviks, il montra une évidente satisfaction et causa librement.

— Vous êtes de braves gens. Vous n’aimez pas les bolcheviks. Nous allons vous aider.

Je le remerciai et lui offris l’épaisse corde de soie que j’avais comme ceinture. Ils nous quittèrent avant la nuit, disant qu’ils reviendraient le lendemain matin. La nuit tombait. Nous allämes dans la prairie nous occuper de nos chevaux épuisés qui

y mangeaient et nous rentrâmes. Nous causions joyeusement avec notre aimable hôte quand soudain nous entendîmes des piétinements de chevaux dans la cour et des voix rauques, suivies de l’entrée soudaine de cinq soldats rouges armés de fusils et de sabres. Une sensation désagréable de froid me monta en boule à la gorge et mon cœur me martela la poitrine. Nous savions que les rouges étaient nos ennemis. Ces hommes avaient l’étoile rouge sur leurs bonnets d’astrakan et le triangle sur la manche. C’étaient des membres du détachement lancé à la poursuite des officiers cosaques. Nous regardant de travers, ils enlevèrent leurs manteaux et s’assirent. Nous engageâmes la conversation, expliquant l’objet de notre voyage à la recherche de ponts, de routes et de mines d’or. Nous apprîmes d’eux que leur commandant arriverait bientôt avec sept autres hommes, et qu’ils prendraient notre hôte aussitôt pour guide jusqu’à la Seybi où ils croyaient que les officiers cosaques devaient être cachés. Aussitôt j’observai que nos affaires s’annonçaient favorablement et que nous allions voyager ensemble. Un des soldats répondit que cela dépendrait du camaradeofficier.

Pendant notre conversation, le gouverneur soyote entra. II considéra très attentivement les nouveaux arrivés puis demanda :

— Pourquoi avez-vous pris aux Soyotes leurs bons chevaux et leur en avez-vous laissé de mauvais ?

Les soldats se mirent à rire.

— Rappelez-vous que vous êtes dans un pays étranger ! répondit le Soyote d’une voix menaçante.

— Dieu et le diable ! s’écria l’un des officiers.

Mais le Soyote, très calme, prit un siège à table et accepta la tasse de thé que l’hôtesse lui préparait. La conversation tomba. Le Soyote but son thé, fuma sa longue pipe, et dit en se levant :

— Si demain matin les chevaux ne sont pas rendus à leur propriétaire, nous viendrons les prendre.

Sur ces mots il nous quitta.

J’observai une expression d’inquiétude sur les visages des soldats. Bientôt après, l’un d’eux fut envoyé comme messager tandis que les autres gardaient le silence en courbant la tête. Tard dans la nuit, l’officier arriva avec les sept cavaliers. Quand il apprit ce qui s'était passé, il fronça les sourcils.

— C’est une mauvaise affaire. Nous allons traverser le marécage où il y aura un Soyote derrière tous les monticules, à nous guetter.

Il paraissait vraiment inquiet et son trouble, heureusement, l’empêcha de faire attention à nous. Je commençai à le rassurer et lui promis d’arranger la chose le lendemain avec les Soyotes. L’officier était une simple brute, un être grossier et stupide, qui désirait vivement capturer des officiers cosaques, afin d’être promu, et il avait peur que les Soyotes ne l’empéchassent d’arriver à la Seybi.

A l’aube nous partîimes avec le détachement rouge. Quand nous eûmes fait environ quinze kilomètres, nous découvrîmes deux cavaliers derrière les fourrés. C’étaient des Soyotes. Ils avaient en bandoulière leurs fusils à pierres.

— Attendez-moi ! dis-je à l’officier. Je vais parlementer avec eux.

Je galopai de toute la vitesse de mon cheval. Un des cavaliers était le gouverneur soyote, qui me dit :

— Restez en arrière du détachement et aidez-nous.

— Bien, répondis-je, mais causons un moment afin qu’on croie que nous parlementons.

Un moment après, je serrai la main du Soyote et je rejoignis les soldats.

— Tout est arrangé, m’écriai-je. Nous pouvons continuer notre marche. Les Soyotes ne feront aucune opposition.

Nous avançâmes, tandis que nous traversions une large prairie, nous vîmes, à une grande distance, deux Soyotes galopant à toute allure en remontant le flanc de la montagne. Pas à pas je fis la manœuvre nécessaire pour rester avec mon cOmpagnon, un peu en arrière du détachement. Derrière nous marchait un soldat, stupide en apparence et visiblement hostile. J’eus le

temps de murmurer à mon compagnon un seul mot : “Mauser”, et je vis qu’il ouvrait avec précaution sa sacoche et en dégageait la crosse de son pistolet.

Je compris bientôt pourquoi ces soldats, si excellents forestiers qu’ils fussent, ne voulaient pas tenter sans guide le voyage jusqu’à la Seybi. Toute la région comprise entre l’Algiak et la Seybi est formée de hautes chaînes de montagnes étroites, séparées par des vallées profondes et marécageuses. C’est un endroit maudit et dangereux. Tout d’abord nos chevaux s’enfoncèrent jusqu'aux genoux, avançant péniblement, empêtrés dans les racines, puis tombèrent, renversant leurs cavaliers, rompant les courroies des selles et des rênes. Plus loin, nous étions nous-mêmes dans l’eau jusqu'aux genoux. Mon cheval s’enfonça, poitrail et tête, sous la boue rouge et fluide et nous eûmes toutes les peines du monde à le dégager. Le cheval de l'officier, l’entraînant dans sa chute, lui fit heurter la tête contre une pierre. Mon compagnon se blessa au genou contre un arbre. Quelques-uns des hommes tombèrent et se blessèrent, eux aussi. Les chevaux soufflaient bruyamment. Quelque part, lugubre, un corbeau croassa. Puis la route devint plus mauvaise encore. La piste suivait le même marécage, mais partout la route était obstruée par des troncs d’arbres abattus. Les chevaux, sautant par-dessus les arbres, retombaient dans un trou et culbutaient les quatre fers en l’air. Nous étions couverts de boue et de sang et redoutions d’épuiser nos montures. Sur un long parcours nous fûmes obligés de mettre pied à terre et de les conduire par la bride. Enfin nous entrâmes dans une vaste prairie couverte de buissons et bordée de rochers. Non seulement les chevaux, mais les hommes même enfonçaient dans la boue qui semblait sans fond. Toute la surface de cette prairie n’était qu’une mince couche d’herbe recouvrant un lac d’eau noire et pourrie. En allongeant notre colonne, et en marchant séparés à longues distances, nous pûmes enfin nous maintenir sur la surface, mouvante comme de la gélatine, où ballotaient les buissons. A certains endroits la terre se soulevait et craquait.

Soudain trois coups de feu retentirent. Ce n’était guère plus fort que la détonation d’une carabine Flobert ; mais c’étaient de vraies balles car l’officier et deux soldats s’abattirent sur le sol. Les autres soldats saisirent leurs fusils et craintivement regardèrent autour d’eux, cherchant l’ennemi. Quatre autres furent bientôt désarçonnés et soudain je remarquai que la brute de l’arrière-garde épaulait son fusil dans ma direction. Mais mon mauser le devança.

— Commencez le feu ! m’écriai-je, et nous prîmes part à la fusillade.

Bientôt la prairie fut remplie de Soyotes qui dépouillaient les morts, se partageaient les dépouilles et rentraient en possession de leurs chevaux. Dans certains genres de guerres, il n’est jamais prudent de permettre à l’ennemi de reprendre les hostilités avec des forces écrasantes.

Après une heure de marche pénible, nous commençâmes à gravir la montagne et nous arrivâmes bientôt sur un haut plateau couvert d’arbres.

— Après tout, les Soyotes ne sont pas si pacifiques, observaije, en m’approchant du gouverneur.

Il me regarda d’un air dur et répliqua :

— Ce ne sont pas les Soyotes qui les ont tués.

Il avait raison. C’étaient les Tartares d’Abakan, vêtus de costumes soyotes, qui avaient tué les bolcheviks. Ces Tartares conduisaient leurs troupeaux de bœufs et de chevaux de Russie en Mongolie par l’Urianhai. Leur guide et interprète était un Kalmouk Lamaïte. Le lendemain matin nous approchâmes d’une petite colonie russe et nous remarquâmes quelques cavaliers faisant le guet dans les bois. Un de nos jeunes Tartares se dirigea bravement, au grand galop, du côté de ces hommes mais revint bientôt avec un sourire rassurant.

— Tout va bien, s’écria-t-il en riant, en avant !

Nous continuâmes notre marche sur une bonne et large route, tout le long d’une haute palissade, entourant une prairie où paissait un troupeau d’izubr. Les colons élèvent ces élans pour leurs bois qu’ils vendent très cher quand ils sont encore

couverts de duvets, aux marchands de médecines du Thibet et de la Chine. Ces cornes, une fois bouillies et séchées, sont appelées panti et se vendent aux Chinois à très haut prix.

Nous fûmes reçus par les colons avec frayeur.

— Dieu merci ! s’écria l’hôtesse, nous croyions.. et elle s’interrompit, en regardant son mari.

sir LA BATAILLE SUR LA SEYBI

Le présence constante du danger développe la vigilance et la finesse de perception. Si fatigués que nous fussions, nous gardâmes nos vêtements et laissâmes nos chevaux sellés. Je mis mon mauser dans la poche intérieure de mon manteau et commençai à regarder autour de moi, examinant les gens. La première chose que je découvris fut une crosse de fusil cachée sous la pile d’oreillers qu’on trouve toujours sur les grands lits des paysans. Plus tard, j’observai que les employés de notre hôte entraient constamment dans la pièce venant chercher des ordres. Ils n’avaient pas l’air de simples paysans, bien que leurs barbes fussent longues et sales. Ils m’examinèrent très attentivement et ne nous laissèrent jamais seuls, ni mon ami ni moi, avec notre hôte. Nous ne pûmes cependant rien deviner. Alors le gouverneur soyote entra et remarquant que nos rapports étaient un peu tendus, commença à expliquer à notre hôte, en langue soyote, ce qu’il savait de nous.

— Je vous demande pardon, nous dit le colon, mais vous savez vous-mêmes qu’à présent, pour un honnête homme qu’on rencontre, il y a dix mille assassins ou voleurs.

Ceci dit, nous bavardâmes plus librement. Nous apprîmes que notre hôte avait été informé qu’une bande de bolcheviks avait l'intention de l’attaquer au cours de l’expédition à la poursuite des officiers cosaques qui habitaient dans sa maison par intervalles. Il avait été averti aussi de la disparition d’un détachement. Cependant le vieillard n’était pas tout à fait rassuré par nos propres renseignements car il avait entendu parler d’un fort détachement de rouges qui venait des frontières du district d’Usinsky à la recherche des Tartares en fuite avec leur bétail vers la Mongolie, au sud.

— D'une minute à l’autre nous craignons de les voir arriver, me dit mon hôte. Mon Soyote vient de m’avertir que les rouges sont déjà en train de passer la Seybi et que les Tartares sont prêts à combattre.

Nous sortîmes aussitôt pour vérifier nos selles et nos bâts. Nous emmenâmes les chevaux pour les cacher dans les fourrés non loin de là. Nous tînmes nos fusils prêts ainsi que nos pistolets et nous prîmes position dans l’enclos, guettant l’arrivée de l’ennemi commun. Une heure de pénible attente s’écoula. Puis l’un des ouvriers accourut du bois et murmura :

— Ils sont en train de traverser notre marécage.…. Le combat commence.

En effet, comme pour confirmer ces mots, vint des bois le bruit d’un coup de feu, suivi de près par une fusillade de plus en plus nourrie. Le combat se rapprochait de la maison. Bientôt nous entendîmes un piétinement de chevaux et des cris sauvages de soldats. Un instant après, trois d’entre eux pénétraient dans la maison, fuyant la route balayée par le feu des Tartares de côté et d’autre, et jurant effroyablement. L'un d’eux tira sur notre hôte, qui chancela et tomba à genoux, tandis que sa main cherchait la carabine cachée sous les oreillers.

— Qui êtes-vous ? demanda l’un des soldats en se tournant vers nous et en levant son fusil. Nous répondîmes à coups de pistolet, avec succès, car un des soldats, à l’arrière, fut le seul à échapper par la porte : il tomba entre les mains d’un ouvrier, dans la cour, qui l’étrangla. Le combat était engagé. Les sol-

dats appelèrent, demandant du renfort. Les rouges étaient alignés le long du fossé, sur le bord de la route, à trois cents pas de la maison, répondant au feu des Tartares qui les encerclaient. Plusieurs soldats coururent vers la maison pour aider leurs camarades, mais cette fois nous entendîmes un feu de salve. Les ouvriers de notre hôte tiraient comme à la manœuvre, avec calme et précision. Cinq soldats rouges gisaient sur la route, tandis que les autres restaient terrés dans leur fossé. Avant longtemps nous découvrîmes qu’ils commençaient à avancer en rampant vers l’extrémité du fossé, dans la direction du bois où ils avaient laissé leurs chevaux. Les coups de fusil devenaient de plus en plus distants, et bientôt nous vîmes cinquante ou soixante Tartares poursuivant les rouges à travers la prairie.

Nous restâmes deux jours à nous reposer, sur la Seybi. Les ouvriers de notre hôte, au nombre de huit, étaient en réalité des officiers qui se cachaïent. Ils nous demandèrent la permission de nous accompagner et nous consentîmes.

Quand mon compagnon et moi, nous reprîmes notre voyage, nous avions une garde de huit officiers armés, et trois chevaux de bât. Nous traversâmes une magnifique vallée entre la Seybi et l’Ut. Partout nous voyions de splendides pâturages avec de nombreux troupeaux, mais les deux ou trois maisons sur le bord de la route étaient abandonnées. Les habitants s’étaient cachés, terrifiés, en entendant la fusillade, pendant le combat avec les rouges. Le lendemain nuos franchîmes la haute chaîne de montagnes appelée Daban et, traversant un vaste espace de bois brûlé où nous chevauchions entre les troncs abattus, nous commençâmes à descendre dans une vallée cachée à nos yeux par les contreforts des collines. C’est derrière ces hauteurs que coulait le petit lénisséi, dernière des grandes rivières avant d’arriver à la Mongolie proprement dite. À environ dix kilomètres de la rivière nous découvrîmes une colonne de fumée qui montait du bois. Deux des officiers se détachèrent en reconnaissance. Ils restèrent partis longtemps et, de peur qu’il ne leur fût arrivé malheur, nous avançâmes avec précaution du

côté de la fumée, prêts à combattre s’il le fallait. Nous arrivâmes enfin assez près pour entendre les voix d’un grand nombre de gens et, parmi elles, le rire bruyant d’un de nos éclaireurs. Au milieu d’une prairie, nous distinguâmes une grande tente, avec deux abris de branchages, et tout autour, une foule de cinquante à soixante personnes. Quand nous débouchâmes de la forêt, tous se précipitèrent joyeusement pour nos souhaiter la bienvenue. C’était un grand camp d’officiers et de soldats russes qui, après leur fuite de Sibérie, avaient vécu chez les colons et les riches paysans de l’Urianhai.

— Que faites-vous ici ? demandâmes-nous avec surprise.

— Alors vous ne savez rien de ce qui est arrivé ? reprit un homme d’un certain âge, qui s’appelait le colonel Ostrovsky. Dans l’Urianhaï, ordre a été donné par le commissaire militaire de mobiliser tous les hommes au-dessus de vingt-huit ans et partout avancent, vers la ville de Belotzarsk, des détachements de ces partisans. Ils dépouillent les colons et les paysans et tuent tous ceux qui tombent entre leurs mains. Nous nous cachons de ces bandes.

Le camp possédait seize fusils et trois grenades qui appartenaient à un Tartare voyageant avec son guide Kalmouk pour aller voir ses troupeaux en Mongolie occidentale. Nous expliquâmes le but de notre voyage et notre intention de traverser la Mongolie, jusqu’au port le plus proche, sur le Pacifique. Les officiers me demandèrent de les emmener avec nous. J’y consentis. Une reconnaissance que nous fîmes nous prouva qu’il n’y avait aucun partisan près de la maison du paysan qui devait nous faire passer le petit Iénisséi. Nous nous mîmes en route aussitôt afin de passer aussi vite que possible cette zone dangereuse du Iénisséi et nous enfoncer dans la forêt au-delà. La neige tombait, mais fondait aussitôt. Avant la nuit un vent du nord, glacé, s’éleva, amenant avec lui une tempête de neige. Tard dans la nuit nous atteignîmes la rivière. Notre colon nous accueillit avec sympathie et offrit aussitôt de nous passer dans son bac et de faire traverser les chevaux à la nage bien qu’il y eût encore des glaçons qui flottaient, venant des sources. Pen-

dant cette conversation, un des ouvriers du paysan, aux cheveux roux, et qui louchait, écoutait attentivement en tournant tout le temps autour de nous. Soudain il disparut. Notre hôte le remarqua, et d’une voix craintive, nous dit :

— Il est parti en courant au village, et va guider les partisans par ici. II faut traverser tout de suite.

Alors commença la plus terrible nuit de tout mon voyage. Nous proposâmes au colon de ne prendre que notre nourriture et nos munitions sur le bac : nous passerions avec nos chevaux à la nage afin d’éviter de perdre du temps en passant plusieurs fois. La largeur du Iénisséi à cet endroit est d’environ trois cents mètres. Le courant est très rapide et la rive descend à pic dans le lit profond. La nuit était absolument noire, sans une étoile au ciel. Le vent sifflait en tempête, la neige nous fouettait violemment le visage. Devant nous roulait rapide le courant d’eau noire, charriant de minces blocs de glace coupante, qui tournoyaient et s’usaient dans les remous et les tourbillons. Longtemps mon cheval refusa de descendre la rive abrupte, s’ébrouant et se raidissant. De toute ma force, je le frappai de mon fouet, sur le cou, si bien qu’enfin, avec un gémissement pitoyable, il se jeta dans le fleuve glacé. Nous enfonçâmes tous les deux et j’eus grand-peine à me tenir en selle. Bientôt j'étais à quelques mètres du rivage, mon cheval tendant la tête et le cou tant qu’il pouvait dans ses efforts pour avancer, soufflant bruyamment sans arrêter. Je sentais chaque mouvement de ses jambes battant l’eau et le tremblement de tout son corps dans cette épreuve. Enfin nous atteignîfmes le milieu de la rivière où le courant devenait excessivement rapide et commençait à nous entraîner avec lui. Dans la nuit lugubre, j’entendis les cris de mes compagnons et les sourds gémissements de terreur et de souffrance des chevaux. J'étais dans l’eau glacée jusqu’à la poitrine. Les glaçons flottants venaient me heurter, les vagues me jaillissaient au visage. Je n’avais pas le temps de regarder autour de moi ni de sentir le froid. Le désir animal de vivre prenait possession de moi ; je ne pensais qu’à une chose : si mon cheval faiblissait dans sa lutte avec le courant, j'étais

perdu. Je gardais toute mon attention pour ses efforts et sa frayeur. Soudain il poussa un gémissement et je remarquai qu’il coulait. L'eau évidemment lui couvrait les naseaux, car je ne l’entendais plus aussi souvent s’ébrouer. Un gros glaçon lui frappait la tête et le fit changer de direction, si bien qu'il suivait le courant. Je le dirigeai à grand peine vers le rivage en tirant sur les rênes ; mais je sentais maintenant que la force lui manquait. Sa tête plusieurs fois disparut sous les remous. Je n’avais pas le choix. Je me laissai glisser de la selle, et m'y retenant de la main gauche, je me mis à nager de la main droite à côté de ma monture, l’encourageant de la voix. Un moment il flotta, les lèvres entrouvertes et les dents serrées. Dans ses yeux largement ouverts se lisait une indescriptible terreur. Aussitôt que j’eus quitté la selle, il était vite remonté à la surface et nageait plus calme et plus rapide. Enfin sous les fers de mon cheval épuisé j’entendis les rochers. L’un après l’autre, mes compagnons remontaient le rivage. Les chevaux bien dressés avaient fait passer leurs cavaliers. Beaucoup plus loin, en aval, notre colon abordait avec les approvisionnements. Sans perdre un instant, nous chargeâmes nos bagages sur nos chevaux et continuâmes notre voyage. Le vent soufflait toujours plus fort et toujours plus glacial. A l’aube, le froid était terrible. Nos vêtements trempés gelèrent et devinrent aussi durs que du cuir, nous claquions des dents ; et dans nos yeux apparaissaient les feux rouges de la fièvre ; mais nous avancions toujours pour mettre autant d’espace que nous pouvions entre nous et les partisans. Après environ quinze kilomètres de marche dans la forêt, nous débouchâmes dans une vallée dégagée d’où nous pouvions apercevoir la rive opposée du lénisséi. Il devait être huit heures. Tout le long de la route, de l’autre côté du fleuve, se déroulait comme un serpent une longue ligne de cavaliers et de voitures que nous reconnûmes pour être une colonne de soldats rouges avec son train de combat. Nous mîmes pied à

terre et nous cachâmes dans les buissons afin d’éviter d’être découverts.

Toute la journée, le thermomètre marquant zéro et au-dessous, nous continuâmes notre voyage, n’atteignant qu’à la nuit les montagnes couvertes de forêts de mélèzes, où nous fîmes de grands feux, séchâmes nos vêtements et nous réchauffâmes complètement. Les chevaux affamés ne quittèrent pas les feux mais restaient derrière nous, tête baissée, dormant. De très bonne heure, le matin, quelques Soyotes vinrent à notre campement.

— Ulan ? (rouge ?) demanda l’un d’eux.

— Non! Non! s’écrièrent tous nos compagnons.

— Tzagan ? (blanc ?) demanda-t-il alors.

— Oui, oui, dit le Tartare, tous sont des blancs.

— Mendé, mendé ! dirent les Soyotes et tout en prenant une tasse de thé, ils commencèrent à nous donner d’intéressantes et importantes nouvelles. Nous apprîmes que les partisans rouges, quittant les montagnes Tannu Ola, occupaient avec leurs avantpostes toute la frontière de Mongolie pour arrêter les paysans et les Soyotes qui y conduisaient leurs troupeaux. Passer le Tannu Ola devenait maintenant impossible. Je ne voyais plus qu’un moyen : se diriger vers le sud-est, traverser la vallée marécageuse du Buret Heiï et atteindre la rive sud du lac Kosogol qui se trouve déjà sur le territoire de Mongolie proprement dite. Les nouvelles étaient mauvaises. Le premier poste mongol du Samgaltai n’était pas à plus de quatre-vingt-dix kilomètres, tandis que le lac Kosogol, par la route la plus courte, n’était pas à moins de quatre cent cinquante. Les chevaux, que mon compagnon et moi montions, avaient déjà fait plus de neuf cents kilomètres sur de mauvaises routes, sans repos, et souvent sans nourriture suffisante et ne pouvaient plus guère faire une pareille distance. Mais en réfléchissant à la situation et à mes nouveaux compagnons, je décidai de ne pas tenter le passage des monts Tannu Ola. Ces hommes étaient las moralement, nerveux, mal vêtus, mal armés, quelques-uns même pas armés du tout. Je savais que pendant un combat il n’est pas de danger plus grand que d’avoir des hommes désarmés. La panique les saisit facilement, ils perdent la tête et perdent

les autres. Aussi je consultai mes amis et je décidai d’aller au lac Kosogol. Tout le monde consentit à suivre. Après avoir pris un repas composé d’une soupe, faite avec de gros morceaux de viande, de biscuits et de thé, nous partîmes. Vers deux heures, les montagnes commencèrent à se dresser devant nous. C’étaient les éperons nord-est des Tannu Ola, derrière lesquels s’étendait la vallée du Buret Hei.

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