‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 9 sur 45 · A TRAVERS LA RUSSIE SOVIÉTIQUE · texte numérisé non relu

A TRAVERS LA RUSSIE SOVIÉTIQUE

Aù bout de quelques jours nous nous mettions en route, à travers la forêt située sur la rive gauche du lénisséi, vers le sud, évitant les villages autant que possible de peur de laisser derrière nous une piste qui permettrait de nous suivre. Toutes les fois que nous étions obligés d’y entrer, nous recevions bon accueil des paysans, qui ne devinaient pas notre déguisement ; et nous voyions bien qu'ils détestaient les bolcheviks, car ceuxci avaient détruit un grand nombre de leurs villages. A un certain endroit on nous dit qu’un détachement de l’armée rouge avait été envoyé de Minousinsk pour chasser les Blancs. Nous fâmes obligés de nous éloigner des rives du Iénisséi et de nous cacher dans les bois et les montagnes. Nous y restâmes près d’une quinzaine : pendant tout ce temps les soldats rouges traversaient la région, capturant dans les bois des officiers désarmés ; ceux-ci, à moitié nus, se cachaient, craignant l’atroce vengeance des bolcheviks. Plus tard nous traversâmes une forêt où nous trouvâmes les corps de vingt-huit officiers pendus aux arbres, le visage et le corps mutilés. Nous prîmes la résolution de ne jamais tomber vivants entre les mains des

rouges. Nous avions pour cela nos armes et une provision de cyanure de potassium.

En traversant un affluent du lénisséi, nous vîmes un jour un passage étroit et marécageux dont l’entrée était jonchée de cadavres d'hommes et de chevaux. Un peu plus loin, nous trouvions un traîneau brisé, des malles défoncées, et des papiers épars. Tout près, des vêtements déchirés et des cadavres. Qui étaient ces pauvres gens ? Quelle tragédie s’était déroulée dans le cadre des grands bois ? Nous tentâmes d’éclaircir ce mystère à l’aide des documents que nous trouvâmes. C’étaient des papiers officiels adressés à l’état-major du général Popelaieff. Il est probable qu’une partie de l’état-major, pendant la retraite de l’armée Kolchak, passa par ces bois, s’efforçant de se cacher de l’ennemi, qui approchaïit de tous côtés ; mais ils furent saisis par les rouges et massacrés. Non loin de là nous découvrîimes le corps d’une malheureuse femme dont la condition disait clairement ce qui s’était passé avant que vînt la délivrer la cartouche libératrice. Le corps était étendu à côté d’un abri de feuillages, jonché de bouteilles et de boîtes de conserves, témoins de l’orgie qui avait précédé le crime.

Plus nous avancions vers le sud, plus les gens devenaient franchement hospitaliers et hostiles aux bolcheviks. Enfin nous sortîmes de la forêt et nous atteignîmes les immenses steppes de Minousinsk traversées par la haute chaîne de montagnes rouges appelées Kizill-Kaïya, et parsemées de lacs salés. C’est la région des tombeaux, des milliers de dolmens, grands et petits, monuments funéraires des premiers possesseurs de ce pays : des pyramides de pierre de dix mètres de haut demeurent pour marquer la route suivie par Gengis Khan dans sa marche conquérante, et ensuite par Tamerlan. Des milliers de ces dolmens et des pyramides s’étendent en alignements interminables vers le nord. C’est dans ces plaines que vivent maintenant les Tartares. Pillés par les bolcheviks, ils les haïssent. Nous leur confiâmes ouvertement que nous étions en fuite. Ils nous donnèrent gracieusement de quoi manger, nous fournirent des guides, nous disant chez qui nous pouvions nous arrêter et où nous cacher en cas de danger.

Quelques jours après, du haut de la rive du Iénisséi, nous pouvions voir le premier bateau à vapeur, l’Oriol, faisant route de Krasnoïarsk à Minousinsk chargé de soldats rouges. Bientôt nous arrivions à l’embouchure de la Tuba que nous devions suivre dans notre voyage vers l’est, jusqu'aux monts Sayan où commence l’Urianhaï. Nous considérions l’étape le long de la Tuba et son affluent l’Amyl comme la partie la plus dangereuse de notre route, les vallées de ces deux rivières ayant une nombreuse population qui avait fourni de nombreux soldats aux partisans communistes Schetinkin et Krafchenko.

Un Tartare nous fit passer, nous et nos chevaux, sur la rive droite du lénisséi. A l’aube, il nous envoya quelques Cosaques qui nous guidèrent jusqu’à l’embouchure de la Tuba. Nous nous reposâmes toute la journée et nous fÎmes un vrai festin de cassis et de cerises sauvages.

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