LA BARRIERE ROUGE
Dis une vallée encaissée entre deux chaînes escarpées, nous découvrîmes un troupeau de yacks et de bœufs que dix Soyotes montés conduisaient rapidement vers le nord. S’approchant de nous avec précaution, ils finirent par nous dire que le Noyon (prince) de Todji leur avait ordonné de conduire les troupeaux le long du Buret Heiï, jusqu’en Mongolie, craïignant le pillage de la part des rouges. Ils partirent, mais apprenant par quelques chasseurs soyotes que cette partie des monts Tannu Ola était occupée par les partisans venus de Vladimirovka, ils furent obligés de rebrousser chemin. Nous leur demandâmes où se trouvaient les avant-postes et combien de partisans tenaient les passages dans la montagne, nous envoyâmes le Tartare et le Kalmouk en reconnaissance tandis que nous nous préparions à continuer notre avance en enveloppant les pieds de nos chevaux dans nos chemises, et en les muselant à l’aide de courroies et de bouts de cordes pour les empêcher de hennir. Il faisait nuit quand nos éclaireurs revinrent, nous signalant qu’une trentaine de partisans campaient à environ dix kilomètres, occupant les yourtas des Soyotes. Au
col se trouvaient deux avant-postes, l’un composé de deux hommes, l’autre de trois. Des avant-postes au camp, il y avait près de dix-huit cents mètres. Notre piste passait entre les deux sentinelles. Du haut de la montagne on les voyait nettement, et on pouvait les abattre d’un coup de fusil. Quand nous eûmes atteint le sommet, je quittai notre groupe, et, prenant avec moi mon ami, le Tartare, le Kalmouk et deux des jeunes officiers, nous avançâmes. Du haut de la montagne, je vis à environ cinq cents mètres en avant, deux feux. Près de chacun de ces feux veillait un soldat armé de son fusil, et les autres dormaient. Je ne voulais pas livrer bataille à ces partisans, maïs il fallait se débarrasser de ces petits postes et cela sans coup de feu, autrement nous ne franchirions jamais ce passage. Je ne croyais pas que les rouges pourraient ensuite retrouver notre piste, car elle était piétinée par de nombreux chevaux et bœufs.
— Je choisis celui-là, murmura mon compagnon, désignant la sentinelle de gauche.
Nous autres, nous devions nous occuper de l’autre petit poste. J’avançai en rampant, à travers les fourrés, derrière mon ami afin de l’aider en cas de besoin ; mais je dois avouer que je n'étais nullement inquiet à son sujet. Il avait près de sept pieds de haut et il était si vigoureux que lorsqu'un cheval refusait quelquefois de prendre le mors, il lui entourait le cou de son bras, lui donnait des coups de pied dans les jambes de devant et le jetait à terre où il pouvait facilement lui passer les rênes. Quand nous ne fûmes plus qu’à une centaine de pas, je m’arrêtai derrière les buissons et regardai. Je pouvais voir distinctement le feu et la sentinelle somnolente. Le soldat était assis, le fusil entre les jambes. Son compagnon, endormi à côté de lui, ne bougeait pas. Leurs bottes de feutre blanc luisaient dans la nuit. Pendant longtemps, je ne vis pas mon compagnon. Autour du feu tout était calme. Soudain, de l’autre petit poste arrivèrent quelques cris étouffés, puis tout redevint silencieux. Notre sentinelle, lentement, leva la tête. Mais juste à ce moment le corps de géant de mon ami se dressa entre le feu et moi, et en un clin d’œil les pieds de la sentinelle passaient
dans l’air comme une lueur ; mon compagnon avait saisi le soldat à la gorge et l’avait précipité dans le buisson où les deux corps disparurent. Une seconde après il reparaissait ; d’un moulinet de son fusil, il assenait un coup violent et sourd sur le crâne du rouge, puis ce fut le calme absolu. Il revint vers moi et souriant d’un air confus :
— C’est fait. Dieu et le diable ! Quand j'étais enfant, ma mère voulait faire de moi un prêtre. Je grandis, je devins ingénieur agronome.. tout cela pour étrangler des gens ou leur fendre le crâne. La révolution est une chose stupide !
Et de colère et de dégoût il cracha et se mit à fumer une pipe.
A l’autre petit poste aussi, tout était fini. Cette nuit-là nous atteignîmes le sommet du Tannu Ola et redescendîmes dans une vallée couverte d’épais fourrés, entrelacés de tout un réseau de petites rivières. C’étaient les sources du Buret Heï. Vers une heure, nous nous arrêtâmes et nous commençâmes à faire paître nos chevaux car l’herbe y était excellente. Nous nous croyions en sécurité à certains signes rassurants : sur les montagnes nous voyions des troupeaux de rennes et de yacks, et des Soyotes qui approchaient nous confirmèrent dans nos suppositions. Derrière les monts Tannu Ola ils n’avaient pas vu de soldats rouges. Nous offrîimes à ces Soyotes un paquet de thé et les vîmes partir heureux et sûrs que nous étions Tzagan, de braves gens.
Tandis que nos chevaux étaient au repos et pâturaient dans l’herbe haute, assis près du feu, nous délibérâmes sur notre itinéraire. Une vive discussion s’éleva entre deux sections de notre groupe ; à la tête de l’une se trouvait un colonel, qui, avec quatre officiers, étaiént si impressionnés par l’absence de rouges au sud des Tannu Ola, qu’ils décidèrent de continuer dans la direction de l’ouest jusqu’à Kobdo ; ils devaient se diriger ensuite vers le camp, sur l’Emil, où les autorités chinoises avaient interné six mille hommes des forces du général Bakitch qui avaient pénétré en territoire mongol. Mon compagnon et moi, avec seize officiers nous préférions nous en tenir
à notre ancien projet qui était d’atteindre le lac Kosogol puis l'Extrême-Orient. Comme aucun des deux groupes n’arrivait à persuader l’autre d'abandonner ses idées, nous décidâmes de nous séparer et le lendemain à midi, nous prîmes congé les uns des autres. Notre groupe de dix-huit eut de nombreux combats et toutes sortes de difficultés qui coûtèrent la vie de six de nos camarades, mais les autres arrivèrent au bout du voyage si étroitement unis par les liens du dévouement mutuel, renforcés par les périls communs des batailles où nos vies étaient en jeu, que nous avons toujours conservé les uns pour les autres les plus chaleureux sentiments d’amitié. L’autre groupe, dirigé par le colonel Jukoff, périt. Il rencontra un fort détachement de cavalerie rouge et fut détruit par eux en deux combats. Seuls, deux officiers échappèrent. Ils me racontèrent ces tristes nouvelles et les détails des combats quand nous nous rencontrâmes quatre mois plus tard à Ourga.
Notre groupe de dix-huit cavaliers, avec cinq chevaux de bât, remonta la vallée de Buret Heï. Nous pataugeâmes dans les marécages, nous passâmes d'innombrables rivières boueuses, nous fûmes glacés par les vents froids, trempés jusqu'aux os par la neige et la pluie glaciale ; mais nous persistâmes, infatigablement, vers l’extrémité sud du lac Kosogol. Notre guide tartare nous menait avec confiance suivant les pistes marquées par les nombreux bestiaux qu’on mène d’Urianhai en Mongolie.
Sp pr