‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 13 sur 45 · AU PAYS DE LA PAIX ÉTERNELLE · texte numérisé non relu

AU PAYS DE LA PAIX ÉTERNELLE

Ton habitants de l’Urianhai, les Soyotes, sont fiers d’être les vrais bouddhistes et d’avoir conservé la pure doctrine de saint Rama et la sagesse profonde de Çakya-Mouni. Ils sont à jamais les ennemis de la guerre et du sang versé. Au XIII siècle, ils préféraient émigrer et chercher refuge au nord plutôt que de combattre ou de devenir une partie de l’empire du conquérant sanguinaire Gengis Khan, qui voulait ajouter à ses forces ces merveilleux cavaliers et ces habiles archers. Trois fois, au cours de leur histoire, 1ls ont ainsi émigré vers le nord pour éviter la lutte, et maintenant nul ne peut dire que sur les mains des Soyotes on ait jamais vu du sang humain. Avec leur amour de la paix, ils ont lutté contre les maux de la guerre. Les sévères administrateurs chinois eux-mêmes n’ont pu appliquer dans ce pays de paix, toute la mesure de leurs lois implacables. C’est de la même manière que les Soyotes se conduisirent avec les Russes quand, fous de sang et de crimes ils vinrent infester le pays. Ils évitèrent avec persistance de se rencontrer avec les troupes rouges ou les partisans, émigrant avec leur famille et leur bétail vers le sud, jusqu’aux principautés éloignés comme

celles de Kemchik et de Soldjak. L’affluent oriental de ce fleuve d'émigration passa par la vallée du Buret Hei, où nous dépassions continuellement des groupes de Soyotes, accompagnés de leurs troupeaux.

Nous avançâmes rapidement le long du sinueux Buret Heï et au bout de deux jours nous commençâmes à atteindre les cols qui joignent les vallées du Buret Heï et de la Kharga. Le chemin n’était pas seulement abrupt ; il était aussi coupé de troncs d’arbres tombés, et même, si incroyable que cela puisse sembler, d’endroits marécageux où les chevaux pataugeaient lamentablement. Puis, de nouveau, nous dûmes avancer sur une route dangereuse où les pierres roulaient sous les sabots de nos chevaux et sautaient dans le précipice que nous longions. Nos chevaux se fatiguaient vite en passant cette moraine laissée là par d’anciens glaciers, le long des flancs de la montagne. Quelquefois la piste suivait le bord même des précipices où les chevaux provoquaient de grands glissements de sable et de pierres. Il me souvient d’une montagne couverte en entier par ces sables mouvants. Nous dûmes mettre pied à terre, et, prenant les brides en mains, avancer pendant près de deux kilomètres sur ces lits glissants, quelquefois enfonçant jusqu’aux genoux, et descendant la pente nous-mêmes vers les précipices en bas. Un mouvement imprudent aurait pu parfois nous faire passer par-dessus le bord. C’est le sort que rencontra un de nos chevaux. Enfoncé jusqu’au ventre dans un piège mouvant, il ne put librement changer de direction, glissa avec une masse d’éboulis jusqu’au bord du précipice et y tomba pour s’y perdre à jamais. Nous entendîmes seulement le craquement des branches cassées le long de sa chute mortelle. Ce fut avec des grandes difficultés que nous descendîmes pour sauver la selle et les bagages. Un peu plus loin, nous dûmes abandonner un de nos chevaux de bât qui avait fait tout le voyage, depuis la frontière nord de l’Urianhai, avec nous. Nous commençâmes par le décharger, mais ceci ne servit à rien ; nos encouragements pas plus que nos menaces, n’eurent de succès. Il resta immobile, tête baissée, ayant l’air si épuisé

que nous vîmes bien qu’il avait atteint la limite extrême de sa pénible carrière. Quelques Soyotes qui se trouvaient avec nous l’examinèrent, lui tâtèrent les muscles des jambes de devant et de derrière, lui prirent la tête entre leurs mains et la balancèrent de droite et de gauche, l’examinant attentivement, puis prononcèrent :

— Ce cheval n’ira pas loin. Il a le cerveau desséché !

Nous dûmes par conséquent l’abandonner.

Ce soir-là, nous vîmes un magnifique changement de spectacle en atteignant une hauteur, et en nous trouvant sur un vaste plateau couvert de mélèzes. Nous y découvrîmes les yourtas de quelques chasseurs soyotes, recouvertes d’écorces au lieu du feutre habituel. Parmi ceux-ci, dix hommes armés de fusils se précipitèrent à notre rencontre. Ils nous informèrent que le prince de Soldjack ne permettait à personne de passer par-là, car il craignait l’arrivée de meurtriers et de voleurs dans ses domaines.

— Retournez à l’endroit d’où vous venez, nous conseillèrent-ils, les yeux pleins de frayeur.

Je ne répondis pas maïs je mis fin à un commencement de querelle entre un vieux Soyote et un de mes officiers. J’indiquai du doigt la petite rivière qui coulait dans la vallée en face de nous et lui demandai comment il l’appelait.

— Oyna, répondit le Soyote. C’est la frontière de la principauté et le passage y est interdit.

— Très bien, répondis-je, mais vous nous permettrez bien de nous réchauffer et de nous reposer un peu.

— Oui, oui, s’écrièrent les Soyotes hospitaliers, et ils nous conduisirent sous leurs tentes.

En chemin je profitai de l’occasion pour offrir au vieux Soyote une cigarette, et à un autre une boîte d’allumettes. Nous marchions tous ensemble, sauf un Soyote qui traînait en arrière et se tenait le nez avec une main.

— Est-il malade ? demandai-je.

— Oui, répondit le vieux Soyote avec tristesse. C’est mon fils. Il saigne du nez depuis deux jours et il est très affaibli.

Je m'arrêtai et j'appelai le jeune homme.

Déboutonnez votre manteau, lui ordonnai-je, dégagez votre cou et votre poitrine, et levez la tête aussi haut que vous pouvez.

Je pressai la veine jugulaire des deux côtés de la tête pendant quelques minutes et je lui dis :

- Vous ne saignerez plus du nez maintenant. Allez dans votre tente et couchez-vous quelques temps.

L'action mystérieuse de mes doigts fit sur le Soyote une forte impression. Le vieux Soyote, rempli de crainte et de respect, MUurmura :

— Ta Lama Ta Lama ! (grand docteur).

Dans la yourta on nous offrit le thé tandis que le vieux Soyote restait plongé dans de profondes réflexions. Ensuite il consulta ses compagnons et finit par me dire :

— La femme de notre prince souffre des yeux et je crois que le prince sera très heureux si je lui amène 7a Lama. II ne me punira pas car s’il m'a ordonné de ne pas laisser passer de “mauvaises gens”, cela ne doit pas empêcher les “braves gens” de venir à nous.

— Faites comme vous le jugerez préférable, répondis-je en affectant l'indifférence. Il est exact que je sais traiter les maladies d’yeux, mais je rebrousserai chemin si vous me l’ordonnez.

— Non! non! s’écria le vieillard apeuré. Je vais vous guider moi-même.

Assis près du feu, il alluma sa pipe avec un silex, essuya le bout avec sa manche, puis me l’offrit en signe de sincère amitié. J'étais au courant des convenances et je fumai. Ensuite, il offrit sa pipe à chacun de nous et reçut de chacun, en échange, une cigarette, un peu de tabac et quelques allumettes. Notre amitié était maintenant consacrée. Bientôt, dans notre yourta, de nombreux visiteurs se pressèrent autour de nous, hommes, femmes, enfants et chiens. Nous ne pouvions plus bouger. parmi eux se détacha un Lama à la face rasée, aux cheveux tondus ras, vêtu de la robe rouge flottante de sa caste. Ses vêtements

et son expression différaient de ceux des Soyotes, qui, généralement de propreté douteuse, portent de longues nattes, et des toques de feutre surmontées de queues d’écureuils. Le Lama se montra très bien disposé à notre égard, mais regardait toujours d’un air d’envie nos anneaux d’or et nos montres. Je décidai d’exploiter cette avidité du serviteur de Bouddha. Lui offrant du thé et des biscuits, je lui fis savoir que j’avais besoin de chevaux.

— J'ai un cheval. Voulez-vous me l’acheter ? demanda-t-il. mais je n’accepte pas les billets de banque russe. Echangeons quelque chose.

Longtemps je marchandaï et enfin pour mon alliance en or, un imperméable et une sacoche en cuir, je reçus un beau cheval soyote, qui remplaça celui que nous avions perdu, et une jeune chèvre. Nous passâmes la nuit avec eux et on nous offrit un festin de mouton gras. Le lendemain matin nous nous mîmes en route sous la conduite du vieux Soyote, en suivant la vallée de l’Oyna, sans montagne et sans marécage. Mais nous savions que les chevaux de quelques-uns d’entre nous étaient trop fatigués pour aller jusqu’au lac Kosogol et nous décidâmes d’essayer d’en acheter d’autres dans le pays. Bientôt nous commençâmes à rencontrer de petits groupes de yourtas S0yotes, entourées de leur bétail et de chevaux. Enfin nous approchâmes de la capitale mobile du prince. Notre guide partit en avant pour parlementer avec lui, non sans nous avoir assurés que le prince serait heureux d’accueillir le Ta Lama, bien qu’à ce moment je remarquai sur sa physionomie de la crainte et de l’anxiété. Nous débouchâmes dans une grande plaine couverte de buissons. Sur le bord de la rivière, nous découvrîmes de grandes yourtas surmontées de drapeaux jaunes et bleus, et nous devinâmes que c'était le siège du gouvernement. Bientôt notre guide revint à nous. Son visage était illuminé de sourires. Il agita les mains et s’écria :

— Noyon (le prince) vous demande de venir ! Il est très heureux.

De guerrier, je devais passer diplomate. En arrivant à la yourta du prince, nous fûmes reçus par deux fonctionnaires portant la toque pointue des Mongols ornée de plumes de paon dressées par-derrière. Avec de profondes révérences, ils prièrent le Noyon étranger d’entrer dans la yourta. Mon ami, le Tartare et moi nous entrâmes. Dans la riche yourta, drapée de soie magnifique, nous découvrîmes un petit vieillard à la face parcheminée, tout rasé et tondu, portant une toque de castor haute et pointue surmontée de soie écarlate et d’un bouton rouge foncé, avec de longues plumes de paon par-derrière. Son nez était chaussé de grosses besicles chinoises. Il était assis sur un divan bas, faisant tinter nerveusement les grains de son rosaire. C’était Ta Lama, prince du Soldjack et grand prêtre du temple bouddhiste. Il nous accueillit très cordialement et nous invita à nous asseoir devant le feu qui brûlait dans le brasier de cuivre. La princesse extrêmement belle, nous servit du thé, des confiseries chinoises et des gâteaux. Nous fumâmes la pipe, bien que le prince, en sa qualité de Lama, ne nous imitât pas, remplissant cependant ses devoirs d’hôte en élevant à ses lèvres les pipes que nous lui offrions et nous tendant en retour sa tabatière en néphrite verte. Ainsi, ayant observé l'étiquette, nous attendîmes les paroles du prince. Il nous demanda si notre voyage avait été heureux et quels étaient nos projets. Je lui parlai très franchement et lui demandai l’hospitalité pour notre groupe et nos chevaux. Il consentit immédiatement et ordonna que quatre yourtas fussent préparées pour nous.

— J'ai appris que le Noyon étranger est un excellent docteur.

— Oui, je connais quelques maladies et j’ai avec moi quelques remèdes, mais je ne suis pas docteur. Je suis un savant en d’autres sciences.

Mais le prince ne comprit pas. Dans sa simplicité, un homme qui sait traiter une maladie est un docteur.

— Ma femme souffre constamment des yeux depuis deux mois, me dit-il. Soulagez-la.

Je demandai à la princesse de me montrer ses yeux et je vis qu’elle avait de la conjonctivite provoquée par la fumée continuelle de la yourta et la saleté générale du lieu. Le Tartare m'apporta ma trousse médicale. Je lavai les yeux de la princesse avec de l’eau boriquée et je leur appliquai un peu de cocaïne et une faible solution de sulfate de zinc.

— Je vous supplie de me guérir, me dit la princesse. Ne partez pas avant de m'avoir guérie. Nous vous donnerons des moutons, du lait et de la farine pour tous vos amis. Je pleure souvent à présent, parce qu’autrefois j'avais de beaux yeux et mon mari me disait qu’ils brillaient comme des étoiles. Maintenant ils sont rouges. Je ne puis pas supporter cela, non, c’est impossible.

Elle frappa le sol de son pied capricieux et avec coquetterie me demanda :

— N'est-ce pas que vous voulez bien me guérir ?

Le caractère et les manières d’une jolie femme sont partout les mêmes : dans l’étincelant Broadway, le long de la majestueuse Tamise, sur les boulevards animés du gai Paris, comme dans la yourta drapée de soie de la princesse soyote, derrière les monts Tannu Ola recouverts de mélèzes.

— Je ferai de mon mieux, répondit avec assurance le nouvel oculiste.

Nous passâmes là dix jours, entourés de l’amitié cordiale de toute la famille du prince. Les yeux de la princesse qui, huit ans auparavant, avaient séduit le prince Lama déjà assez âgé, étaient guéris. Elle ne se contenait pas de joie et ne quittait plus son miroir.

Le prince me donna cinq bons chevaux, dix moutons, un sac de farine que nous transformâmes immédiatement en biscuits. Mon ami lui offrit un billet de banque des Romanoff d’une valeur de cinq cents roubles, avec le portrait de Pierre le Grand. Je lui présentai une pépite d’or que j’avais ramassée dans le lit d’un torrent. Le prince ordonna à l’un des Soyotes de nous servir de guide jusqu’au lac Kosogol. Toute la famille du prince nous conduisit jusqu’au monastère qui se trouvait à dix

kilomètres de la capitale. Nous ne visitâmes pas le monastère, mais nous nous arrêtâmes au Dougoung, établissement commercial chinois. Les marchands chinois nous regardèrent avec hostilité, en nous offrant cependant toutes sortes de marchandises, et croyant notamment nous séduire avec leurs flacons ronds (lanhon) de maygolo, une espèce d’anisette. Comme nous n'avions ni argent en lingots ni dollars chinois, nous ne pouvions que regarder avec envie ces attrayants flacons, jusqu’au moment où le prince vint à notre secours et ordonna aux Chinois d’en mettre cinq dans nos sacoches.

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