MYSTERES, MIRACLES ET NOUVELLE BATAILLE
Lx soir du même jour, nous arrivions en face du lac sacré de Teri Noor, nappe d’eau de huit kilomètres de large, boueuse et jaunâtre, bordée de rivages bas sans attrait, avec de grands trous. Au milieu du lac s’étendait ce qui restait d’une île en train de disparaître. Elle contenait quelques arbres et des ruines anciennes. Notre guide nous expliqua qu’il y a deux siècles le lac n’existait pas, et qu’une très importante forteresse chinoise se tenait là, sur la plaine. Un chef chinois qui la commandait offensa un vieux Lama qui maudit le lieu et prédit qu’il serait détruit. Le lendemain même, l’eau commença à jaillir du sol, détruisit la forteresse et engloutit tous les soldats. Maintenant encore, quand la tempête fait rage sur le lac, les eaux rejettent sur la rive les ossements des hommes et les chevaux qui y périrent. Le lac de Teri Noor augmente chaque année, se rapprochant de plus en plus des montagnes. Suivant la rive orientale, nous commençâmes à gravir une chaîne couronnée de neige. La route était facile au début, mais le guide nous avertit que la
partie la plus dure était plus loin. Nous atteignîmes ce point deux jours plus tard et nous y trouvâmes une pente escarpée, recouverte de forêts épaisses, sous la neige. Au-delà s’étendaient les lignes de neige éternelle, les chaînes ponctuées de rochers sombres, revêtues d’un blanc manteau qui luisait, éclatant, sous le clair soleil. C’était les plus orientales et les plus hautes des montagnes de la chaîne des Tannu Ola. Nous passâmes la nuit sous le bois et commençâmes le passage le lendemain matin. À midi, le guide nous conduisit par une piste en lacets, que sans cesse coupaient de profonds ravins, des entassements d’arbres et de rocs arrêtés dans leur chute sur le flanc de la montagne. Pendant plusieurs heures nous gravîmes des pentes, épuisant de fatigue nos chevaux, et tout à coup nous nous retrouvâmes à l’endroit où nous avions fait notre dernière halte. Il était évident que le Soyote avait perdu son chemin et sur son visage se lisait la frayeur.
— Les démons de la forêt maudite ne veulent pas nous laisser passer, murmura-t-il, les lèvres tremblantes. C’est un mauvais signe. Il faut retourner à la Kharga et voir le Noyon.
Mais je le menaçai, et il reprit la tête du groupe, évidemment sans espoir et sans faire d’effort pour trouver la route. Heureusement l’un des nôtres, un chasseur de l’Urianhai, observa les marques faites sur les arbres qui indiquaient la piste que notre guide avait perdue. En les suivant, nous traversâmes la forêt, atteignîmes et dépassâmes une zone de mélèzes brûlés, et au-delà nous nous replongeâmes dans un petit bois en bordure du pied des montagnes couronnées de neiges éternelles. La nuit tombait et nous dûmes camper pour la nuit. Le vent fraîchit, souleva une énorme nappe de neige qui nous ferma l'horizon de tous côtés et ensevelit notre camp sous ses plis blancs. Nos chevaux se tenaient derrière nous, semblables à des blancs fantômes, refusant de manger et de quitter le cercle autour du feu. Le vent démêlait leurs crinières et leurs queues. Il mugissait et sifflait dans les niches de la montagne. A distance on entendit le grondement sourd d’une meute de loups, ponctué par moments du hurlement individuel et aigu qu’une
bouffée de vent favorable lançait en l’air en un staccato bien marqué.
Tandis que nous nous reposions près du feu, le Soyote vint me trouver et me dit :
— Noyon, viens avec moi à l’obo. Je veux te montrer quelque chose.
Je le suivis et nous commençâmes à faire l’ascension de la montagne. Au pied d’une pente abrupte était entassé un amas de troncs d’arbres et de rochers, formant un cône d’environ trois mètres de haut. Ces obos sont les signes sacrés que les Lamas placent aux endroits dangereux, des autels qu’ils élèvent aux mauvais démons, maîtres de ces lieux. Les passants, Soyotes et Mongols, paient leur tribut aux esprits en suspendant aux branches de l’obo des hatyks, c’est-à-dire de longues bannières de soie bleue, des morceaux arrachés aux doublures de leurs manteaux ou simplement des mèches de poils qu’ils coupent aux crinières de leur chevaux ; ils placent aussi sur les pierres des morceaux de viande, des tasses de thé ou du sel.
— Regardez ! dit le Soyote. Les hatyks sont arrachés. Les démons sont courroucés, ils ne veulent pas nous laisser passer, Noyon...
Il me saisit la main et d’une voix suppliante murmura :
— Retournons, Noyon, retournons ! Les démons ne veulent pas que nous passions la montagne. Depuis vingt ans, personne n’a osé traverser et tous les audacieux qui l’ont tenté ont péri ici. Les démons sont tombés sur eux dans une tempête de neige. Regarde ! Elle commence déjà. Retournons à notre Noyon, attendons les jours plus chauds et alors.
Je ne l’écoutai pas davantage. Je retournai au feu que je pouvais à peine distinguer dans la neige qui m’aveuglait. Craignant que notre guide ne nous abandonnât, je plaçai un de nos hommes en sentinelle pour le surveiller. Un peu plus tard, dans la nuit, la sentinelle me réveillant me dit :
— Je puis me tromper, mais j’ai cru entendre un coup de fusil.
Qu’en pouvais-je conclure ? Peut-être des égarés comme nous signalaient-ils ainsi leur situation à leurs compagnons
perdus, peut-être la sentinelle avait-elle pris pour un coup de fusil le bruit de la chute d’un roc ou d’un bloc de glace. Je me rendormis et soudain je vis dans mon rêve une claire vision. Sur la plaine, couverte d’un épais tapis de neige, avançait une troupe de cavaliers. C’étaient nos chevaux de bâts, notre Kalmouk et l’amusant cheval pie au nez romain. Je nous vis descendre le plateau neigeux jusqu’à un repli de la montagne où poussaient quelques mélèzes, près desquels gazouillait un ruisseau à ciel ouvert. Puis je remarquai un feu brillant parmi les arbres et je m’éveillai.
Il faisait jour. Je secouai les autres et leur demandai de se préparer rapidement, afin de ne pas perdre de temps et de partir. La tempête faisait rage. La neige nous aveuglait effaçant toute trace de la route. Le froid devenait aussi plus intense. Enfin nous fûmes en selle. Le Soyote allait devant, essayant de distinguer la piste. À mesure que nous montions, notre guide perdait fréquemment la route. Nous tombions dans des trous profonds recouverts de neige, nous trébuchions sur des blocs glissants. Enfin le Soyote fit tourner son cheval et venant à moi, me dit d’un ton décidé :
— Je ne veux pas mourir avec vous ; je n’irai pas plus loin.
Mon premier mouvement fut de saisir mon fouet. J'étais si près de la terre promise, la Mongolie, que ce Soyote, en se mettant en travers de la réalisation de mes espérances, me semblait mon pire ennemi. Mais j’abaissai ma main brandie. Il me vint soudain une idée désespérée.
— Ecoute, dis-je, si tu bouges ton cheval, tu recevras une balle dans le dos, et tu périras non pas au sommet de la montagne, mais au pied. Et maintenant je vais te dire ce qui va nous arriver. Quand nous aurons atteint les roches là-haut, le vent aura cessé et la tempête de neige se sera calmée. Le soleil brillera quand nous traverserons la plaine neigeuse au-dessus, et ensuite nous descendrons dans une petite vallée où il y a des mélèzes et un ruisseau d’eau courante, à ciel ouvert. Nous y allumerons nos feux et nous y passerons la nuit.
Le Soyote commença à trembler de frayeur.
— Noyon a déjà franchi ces montagnes de Darkhat Ola ? demanda-t-il étonné.
— Non, répondis-je, mais la nuit dernière j’ai eu une vision et je sais que nous franchirons heureusement cette crête.
— Je vous conduirai, s’écria le Soyote, et, fouettant son cheval, il prit la tête de la colonne sur la pente abrupte qui menait aux cimes des neiges éternelles.
“En passant le long du bord étroit d’un précipice, le Soyote s’arrêta et examina la piste avec attention.
— Aujourd’hui, un grand nombre de chevaux ferrés sont passés par ici, s’écria-t-il, au milieu du vacarme de l’orage. Sur la neige on a traîné un fouet. Et ce n’étaient pas des Soyotes.
La solution de l’énigme nous fut donnée aussitôt. Un feu de salve retentit. Un de mes compagnons poussa un cri, portant la main à son épaule droite ; un des chevaux de bât tomba mort, une balle l’avait frappé derrière l’oreille. Nous mîmes rapidement pied à terre, nous nous abritâmes derrière les rochers et nous étudiâmes la situation. Nous étions séparés d’un éperon montagneux par une petite vallée, large d’environ sept cents mètres. Nous aperçûmes une trentaine de cavaliers déjà en position et tirant sur nous. Je n’avais encore autorisé aucun combat avant que l'initiative n’eût été prise par l’adversaire. Nos ennemis nous ayant attaqués, jordonnai de riposter.
— Tirez sur les chevaux, s’écria le colonel Ostrovsky. Puis il ordonna au Tartare et au Soyote de faire coucher nos bêtes. Nous tuâmes six de leurs chevaux et en blessâmes sans doute quelques autres, mais nous n’eûmes pas l’occasion de nous en assurer. Nos fusils abattaient ceux qui étaient assez téméraires pour lever la tête derrière leur rocher. Nous entendîmes les cris de colère et de malédiction des soldats rouges, dont la fusillade devenait de plus en plus nourrie.
Soudain je vis notre Soyote relever à coups de pied trois des chevaux et sauter en selle, tenant les deux autres par la bride, derrière lui. A la suite, s’élancèrent le Tartare et le Kalmouk. J'avais déjà dirigé mon fusil vers le Soyote, mais aussitôt que je vis le Tartare et le Kalmouk sur leurs admirables chevaux
derrière lui, je laissai retomber mon fusil et je fus rassuré. Les rouges firent un feu de salve contre le trio qui réussit malgré cela à s’échapper derrière les rochers et à disparaître. La fusillade continua, augmentant d’intensité, et je ne savais que faire. De notre côté, nous économisions les munitions. Guettant l’ennemi avec attention, je remarquai deux points noirs sur la neige, au-dessus des rouges. Ils approchèrent lentement de nos ennemis et finalement furent cachés à notre vue derrière des monticules. Quand ils débouchèrent, ils étaient juste sur le bord des rochers escarpés au pied desquels les rouges étaient embusqués. À ce moment je ne doutai plus que ce fût là deux têtes d'hommes. Soudain ces hommes se dressèrent, et je les vis brandir quelque chose et le jeter dans la vallée. Deux grondements assourdissants suivirent, que répétèrent les échos. Aussitôt une troisième explosion fut suivie de cris farouches et d’une fusillade désordonnée parmi les rouges. Quelques-uns des chevaux dévalèrent la pente dans la neige et les soldats, chassés par notre feu, s’enfuirent aussi vite qu’ils pouvaient descendre dans la vallée d’où nous venions.
Plus tard, le Tartare m’expliqua comment le Soyote lui avait proposé de le guider jusqu’à une position en arrière de celle des rouges pour les attaquer de dos à coups de grenades. Quand j'eus pansé l’épaule blessée de l’officier et que nous eûmes enlevé le bât de notre cheval tué, nous continuâmes notre route. Notre situation était délicate. Sans aucun doute le détachement rouge venait de Mongolie. Donc il y avait des rouges en Mongolie. Quelles étaient leurs forces ? Où risquions-nous de les rencontrer ? La Mongolie n’était donc pas la terre promise. De tristes pensées nous envahirent.
Mais la nature fut plus clémente. Le vent tomba peu à peu. La tempête cessa. Le soleil perça de plus en plus à travers les nuages rapides. Nous avancions sur un haut plateau recouvert de neige, où, par endroits, le vent la balayait, et ailleurs l’entassait en amas qui gênaient nos chevaux et les empêchaient d’avancer. Nous fûmes obligés de mettre pied à terre et de nous frayer un chemin dans les amoncellements de neige où nous
en avions jusqu’à la ceinture ; souvent un homme ou un cheval tombait et il fallait l’aider à se relever. Enfin la descente commença, et au coucher du soleil, nous fîmes halte dans le petit bois de mélèzes, passâmes la nuit près du feu, parmi les arbres, et prîmes le thé que nous fîmes bouillir avec l’eau apportée du ruisseau. En plusieurs endroits nous retrouvâmes les empreintes de nos récents adversaires.
Tout, la nature elle-même et les démons courroucés de Darkhat Ola, nous avait aidés. Mais nous étions sans joie, car de nouveau nous avions en face de nous la terrible incertitude qui nous menaçait de nouveaux et terribles dangers.
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