AU TIBET MYSTÉRIEUX
Lee route assez longue nous conduisit de Charkhe à travers les montagnes et cinq jours après avoir quitté le monastère, nous débouchâmes dans l’amphithéâtre de montagnes au centre duquel s’étale le grand lac de Koukou-Nor. Si la Finlande mérite son nom de “pays des mille lacs”, le domaine de Koukou-Nor peut justement s’appeler la “région d’un million de lacs”. Nous contournâmes ce lac à l’ouest, entre la rive de Doulan Kitt, suivant une route en zigzag entre les nombreux marécages, lacs et ruisseaux, profonds et vaseux. L’eau ici n’est pas encore recouverte de glace et c’est seulement sur le sommet des montagnes que nous sentons le froid cinglant des vents. Nous ne rencontrâmes que rarement les indigènes du pays, et c’est seulement avec les plus grandes difficultés que notre Kalmouk réussit à trouver notre route en interrogeant les rares bergers que nous dépassions. De la rive orientale du lac de Tassoun, nous fimes un détour jusqu’à un monastère à quelque distance, où nous nous arrêtâmes pour nous reposer quelque temps. Avec nous se trouvait aussi un autre groupe de visiteurs dans ce saint lieu. C’étaient des Tibétains.
Ils se montrèrent très impertinents et refusèrent de nous parler. Ils étaient tous armés de fusils russes, portant en bandoulière des cartouchières, ainsi que deux ou trois pistolets au ceinturon, lui aussi muni de cartouches. Ils nous examinèrent très attentivement et nous vîimes tout de suite qu’ils essayaient d’évaluer notre force militaire. Après leur départ, ce même jour, j’ordonnai à notre Kalmouk de demander au grand prêtre du temple quels étaient ces hommes. Pendant longtemps le moine ne répondit qu’évasivement, mais comme je lui montrai l’anneau du Houtouktou de Narabanchi et lui offris un grand hatyk jaune, il devint plus communicatif.
— Ce sont de méchantes gens, m’expliqua-t-il. Méfiez-vous d’eux.
Cependant il ne voulait pas me donner leurs noms, m’expliquant son refus en citant la loi des pays bouddhistes qui défendait de prononcer le nom de son père, de son professeur, ou de son chef. Je découvris plus tard que dans le nord du Tibet la même coutume existe que dans la Chine du nord. Des bandes de hounghoutzes errent par le pays. Ils apparaissent aux bureaux principaux des grandes entreprises commerciales et aux monastères, perçoivent un tribut et deviennent ensuite les protecteurs de la région: Il est probable que cette bande tenait ainsi ce monastère tibétain sous sa protection.
Quand nous poursuivîmes notre voyage, nous remarquâmes fréquemment des cavaliers solitaires au loin, à l’horizon, qui semblaient observer attentivement nos mouvements. Toutes nos tentatives pour approcher et entrer en conversation avec eux furent inutiles. Sur leurs rapides petits chevaux, ils disparaissaient comme des ombres. Tandis que nous approchions du passage escarpé et difficile du Ham Chan et que nous nous préparions à y passer la nuit, soudain, au loin, sur une crête au-dessus de nous, apparurent environ quarante cavaliers dont les chevaux étaient tout blancs ; sans avertissement préalable ils firent pleuvoir sur nous une grêle de balles. Deux de nos officiers tombèrent en poussant un cri. L'un d’eux avait été tué sur le coup, et l’autre ne survécut que quelques minutes. Je ne
permis pas à mes hommes de riposter ; au lieu de cela, j’agitai un drapeau blanc et je m’avançai vers eux, avec le Kalmouk, en parlementaire. D’abord ils tirèrent sur nous deux balles, mais cessèrent le feu et envoyèrent de la crête, vers nous, un groupe de cavaliers. Nous commençâmes les négociations. Les Tibétains expliquèrent que le Ham Chan est un montagne sainte et qu’on ne devait pas y passer la nuit, nous conseillant de poursuivre notre voyage jusqu’à un point où nous pourrions nous considérer en sécurité. Ils nous demandèrent d’où nous venions et où nous allions, et, en réponse à nos indications sur le but de notre voyage, nous dirent qu’ils connaissaient les bolcheviks et les considéraient comme les libérateurs des peuples de l’Asie courbée sous le joug de la race blanche. Je n’avais assurément pas l’intention d’entamer avec eux une discussion politique, je retournai à mes compagnons. En redescendant la pente jusqu’à notre camp, je m’attendais un moment à recevoir un coup de fusil dans le dos, mais les hounghoutzes tibétains ne tirèrent pas.
Nous avançâmes, laissant parmi les pierres les corps de deux de nos compagnons comme triste tribut des difficultés et des dangers de notre expédition. Nous marchâmes toute la nuit, nos chevaux épuisés s’arrêtant constamment, quelques-uns se couchant sous leurs cavaliers, mais nous les forcions toujours à avancer. Enfin, quand le soleil fut au zénith, nous fîmes halte. Sans desseller les chevaux, nous les laissâmes se coucher un peu pour se reposer. En face de nous s’étendait une large plaine marécageuse où se trouvaient évidement les sources de la rivière Ma-Tchou. Non loin de là, de l’autre côté, s’étale le lac d’Arougn Nor. Nous fîmes du feu avec des bouses de vache et commençâmes à faire bouillir de l’eau pour faire du thé. De nouveau, sans avertissement, les balles se mirent à pleuvoir sur nous, de tous côtés. Aussitôt nous nous mîmes à l’abri derrière des rochers, et nous attendîmes. La fusillade devint plus nourrie et se rapprocha, les assaillants apparurent en cercle autour de nous et les balles pleuvaient dur. Nous étions tombés dans une embuscade et il ne restait plus d’es-
poir. Nous nous rendîmes compte nettement qu’il n’y avait plus qu’à mourir. J’essayai à nouveau de parlementer. Mais quand je me dressai avec le drapeau blanc, je ne reçus comme réponse qu’une pluie de balles et malheureusement l’une d’entre elle, en ricochant contre un rocher, me frappa à la jambe gauche et s’y logea. Au même moment un autre de nos compagnons fut tué. Nous n’avions plus le choix et nous fûmes obligés de commencer le combat. La lutte dura environ deux heures. Nous résistâmes aussi longtemps que nous pûmes. Les hounghoutzes approchaient et la situation devenait désespérée.
— Nous n’avons pas le choix, dit un des nôtres, colonel réputé. Nous n’avons plus qu’à remonter en selle et partir. n'importe où !
— N'importe où !
Mot terrible ! Nous ne nous consultâmes qu’un moment. Il était évident qu’avec cette bande de brigands à nos trousses, plus nous nous enfoncions au cœur du Tibet, moins nous avions de chances de nous en tirer vivants.
Nous décidâmes de retourner en Mongolie. Mais comment ? Cela, nous n’en savions rien. Et c’est ainsi que nous commençâmes notre retraite. Faisant feu tout le temps, nous partîmes vers le nord. L’un après l’autre, trois des nôtres tombèrent encore. Mon ami Tartare gisait, avec une balle dans le cou. Après lui deux jeunes et vigoureux officiers tombèrent de selle en poussant un cri mortel tandis que leurs chevaux effrayés partaient à travers la plaine, dans une terreur folle, symboles vivants de notre état d’âme. Ceci enhardit les Tibétains qui devinrent de plus en plus audacieux. Une balle frappa la boucle de la courroie de ma cheville droite et me l’enfonça avec un morceau de cuir et d’étoffe dans la jambe, juste au-dessus de la cheville. Mon vieil ami éprouvé, l’agronome, poussa un cri en se tenant l’épaule, puis je le vis essuyer et panser de son mieux son front sanglant. Une seconde plus tard notre Kalmouk fut touché deux fois de suite à la paume de la main, si bien qu’elle fut mutilée affreusement. Juste à ce moment, quinze hounghoutzes se précipitèrent contre nous à la charge.
— Tirez dessus à volonté ! commanda le colonel.
Six bandits tombèrent à terre, tandis que deux autres étaient désarçonnés et couraient aussi vite qu’ils pouvaient pour rejoindre leurs camarades en fuite. Quelques minutes après, le feu de l’ennemi cessa et ils agitèrent un drapeau blanc. Deux cavaliers s’avancèrent vers nous. Pendant les pourparlers nous apprîmes que leur chef avait été blessé à la poitrine et qu’ils venaient nous demander de lui apporter les premiers soins. Aussitôt je vis un rayon d’espoir. Je pris ma trousse et j’emmenai avec moi mon Kalmouk comme interprète. Il souffrait horriblement de sa blessure, et tout en gémissant, éclatait en malédictions.
— Donnez donc du cyanure de potassium à ce coquin, me dirent mes compagnons.
Mais mon plan était différent.
On nous conduisit vers le chef blessé. Il était étendu sur des couvertures de selles, parmi les rochers. Il nous dit qu’il était Tibétain, maïs je le reconnus tout de suite, d’après sa physionomie, pour un Turcoman, originaire probablement de la partie méridionale de Turkestan. Il me regarda d’un air effrayé et suppliant. En l’examinant, je vis que la balle lui avait traversé la poitrine de gauche à droite, qu’il avait perdu beaucoup de sang et qu’il était très faible. Consciencieusement je fis pour lui tout ce que je pus. D’abord j’essayai sur ma propre langue toutes les médecines qui devaient lui être appliquées, même l’iodoforme, afin de lui prouver que ce n’était pas du poison. Je cautérisai la plaie avec de l’iode, je l’aspergeai d’iodoforme et je fis le pansement. Je donnai des ordres pour qu’on ne touchât pas au blessé et qu’on le laissât immobile, à l’endroit même où il était couché. Puis je montrai à un Tibétain comment il fallait changer le pansement et je le laissai avec de l’ouate, des bandages et un peu d’iodoforme. Au malade, chez qui la fièvre montait déjà, je donnai une forte dose d’aspirine et je lui laissai quelques comprimés de quinine. Ensuite, m’adressant aux assistants par l’intermédiaire de mon Kalmouk, je dis d’un ton solennel :
La blessure est très dangereuse, mais j’ai donné à votre chef un remède très efficace et j’espère qu’il va s’en tirer. Une condition cependant est nécessaire ; les mauvais démons qui sont venus à son côté pour le pousser à nous attaquer sans raison, nous autres voyageurs inoffensifs, le tueront immédiatement si un seul coup de fusil est tiré sur nous. Vous ne devez même pas garder une seule cartouche dans vos armes. A ces mots, j’ordonnai au Kalmouk de désarmer son fusil et moi-même, j’enlevai toutes les cartouches de mon pistolet. Les Tibétains aussitôt suivirent mon exemple avec obéissance.
— Rappelez-vous ce que je vous ai dit : “Pendant onze jours et onze nuits vous ne devez pas bouger d’ici ni charger vos fusils. Autrement le démon de mort saisira votre chef et vous poursuivra, et sur ces mots, je tirai solennellement et élevai au-dessus de leurs têtes l’anneau du Houtouktou de Narabanchi.
Je revins à mes compagnons et les rassurai. Je leurs dis que nous étions à l’abri de nouvelles attaques de la part des bandits et qu’il nous fallait seulement tâcher de retrouver la route de Mongolie. Nos chevaux étaient si épuisés et si maigres qu’on aurait pu suspendre nos manteaux à leurs os décharnés. Nous passâmes là deux jours pendant lesquels je fis de fréquentes visites à mon malade. Cela nous permit aussi de panser nos blessures, heureusement légères et de prendre un peu de repos. Malheureusement je n’avais qu’un couteau pour extraire la balle de mon mollet gauche et enlever de ma cheville droite tous les accessoires de cordonnier qui s’y trouvaient. En interrogeant les brigands sur les chemins des caravanes, nous découvrîmes bientôt le moyen d’atteindre une des routes principales et nous eûmes la bonne fortune d’y rencontrer la caravane du jeune prince mongol Pounzig, qui allait en mission sainte, porteur d’un message du Bouddha vivant d’Ourga au Dalaï Lama à Lhassa. Il nous aida à acheter des chevaux, des chameaux et des provisions de bouche.
Toutes nos armes et toutes nos marchandises ayant servi à nous procurer des moyens de transport et des aliments pendant
le voyage, nous revînmes dépouillés, ruinés, au monastère de Narabanchi où le Houtouktou nous accueillit à bras ouverts.
— Je savais que vous reviendriez, dit-il. Les oracles me l’ont révélé.
Six des nôtres restaient au Tibet, ayant payé de leur vie le tribut de notre audacieuse expédition vers le sud. Nous revenions douze au monastère où nous passâmes quinze jours à nous rétablir et à chercher comment les événements pourraient nous remettre à flot sur cette mer orageuse et nous guider vers le port que nous indiquerait le destin. Les officiers s’engagèrent dans le détachement qu’on formait en Mongolie pour combattre les bolcheviks destructeurs de leur patrie. Mon premier compagnon et moi, nous nous préparâmes à continuer notre route par les plaines de la Mongolie, prêts à toutes nouvelles aventures et aux nouveaux dangers qui pourraient nous advenir dans nos efforts pour nous échapper vers un lieu sûr.
Et maintenant que les scènes de cette pénible expédition me reviennent en mémoire, je veux dédier ces chapitres à mon grand ami, mon vieil ami, mon compagnon d’épreuves, l’agronome, à mes camarades russes, et particulièrement à la mémoire à jamais sacrée de ceux des nôtres dont les corps reposent de leur dernier sommeil dans les montagnes du Tibet : le colonel Ostrovsky, les capitaines Zouboff et Touroff, le lieutenant Pisarjevsky, le Cosaque Vernigora, le Tartare Mahommed Spirid. Je tiens aussi à exprimer ma profonde reconnaissance, pour l'assistance et l’amitié que j’ai trouvées auprès d’eux, au prince du Soldjak, Noyon héréditaire et Ta Lama, ainsi qu’au Kampo Gelong du monastère de Narabanchi, l’honorable Jelyb Djamarap Houtouktou.
LA TERRE DES DEMONS pe LA MONGOLIE MYSTÉRIEUSE
Au cœur de l’Asie, énorme et mystérieuse, se trouve une riche contrée. Des pentes neigeuses des Tian Chan, des sables brûlants de la Dzoungarie occidentale jusqu’aux crêtes boisées des Çayans et à la grande muraille de Chine, elle couvre une vaste étendue de l’Asie centrale.
Berceau des peuples, de l’histoire et de la légende ; patrie des conquérants sanguinaires qui y laissèrent leurs anneaux mystérieux, leurs anciennes lois nomades, leurs capitales ensevelies sous les sables du Gobi ; pays de moines, de mauvais démons, de tribus errantes administrées par des Khans et des princes de branche cadette, descendants de Koublai Khan et de Gengis Khan.
Contrée mystérieuse où se célèbrent les cultes de Rama, de Çakia Mouni, de Djonkapa, de Paspa, sous la suprême protection du Bouddha vivant, le Bouddha incarné en la personne divine du troisième dignitaire de la religion Lamaïste, Bogdo Gheghen à Ta Kure ou Ourga ; terre des docteurs, des prophètes, des sorciers, des devins, terre du mystérieux swastika conservant inoubliées les pensées des grands potentats qui autrefois régnèrent sur l’Asie et la moitié de l’Europe.
Terre de montagnes dénudées, de plaines brûlées par le soleil ou frappées de mort par le froid ; où règnent les maladies du bétail et les maladies des hommes ; nid de la peste, de l’anthrax, de la variole ; terre des sources d’eau bouillante, des passages montagneux hantés par les démons, des lacs sacrés grouillant de poissons ; pays des loups, des antilopes, des chèvres de montagne, des espèces les plus rares ; où les marmottes se. rencontrent par millions ; où l’on trouve des ânes et des chevaux sauvages qui n’ont jamais connu la bride ; des chiens féroces et des oiseaux rapaces qui dévorent les cadavres abandonnés dans les plaines.
Patrie du peuple primitif qui autrefois conquit la Chine, le Siam, le nord de l’Inde et la Russie ; du peuple qui autrefois vint briser son élan contre l’Asie nomade et sauvage ; du peuple qui maintenant se meurt et voit blanchir sur le sable et la poussière des plaines les ossements de ces ancêtres.
Terre gonflée de richesses naturelles, ne produisant rien, ayant besoin de tout, le cataclysme mondial ayant consommé sa ruine et multiplié ses souffrances ; malheureuse et mystérieuse Mongolie !
C’est sur cette terre que le destin, après mon infructueuse tentative pour atteindre l’océan Indien à travers le Tibet, me ramena pour y passer six mois de luttes pour la vie et la liberté. Mon fidèle ami et moi, nous fûmes contraints, bon gré mal gré, de prendre part aux graves événements qui se produisirent en Mongolie en l’an de grâce 1921. C’est au cours de cette période agitée que j’ai pu apprécier le calme, la bonté et l’honnêteté du peuple mongol ; j’ai pu lire dans l’âme mongole, être témoin des souffrances et des espérances de cette nation ; j'ai connu toute l’horreur de la crainte qui les terrassait en face du mystère, en ce pays où le mystère domine toute la vie.
J'ai vu les rivières, pendant les grands froids, briser avec un grondement de tonnerre leurs chaînes de glace ; les lacs rejeter sur leurs rives des ossements humains ; j’ai entendu des voix inconnues et étranges dans les ravins montagneux ; distingué les feux follets courant sur les marécages ; vu les lacs en feu ;
levé les yeux vers des pics inaccessibles ; rencontré en hiver d'énormes grouillements de serpents dans les fossés ; traversé des rivières éternellement gelées, vu des rochers aux formes fantastiques ressemblant à des caravanes pétrifiées de chameaux, de cavaliers et de charrettes ; et au-dessus et tout cela les montagnes dénudées dont les plis semblent le manteau de Satan que la pourpre du soleil couchant inonde de sang.
— Regardez là-haut ! s’écria un vieux berger indiquant les pentes du Zagastai maudit. Ce n’est pas une montagne c’est lui qui est couché dans son manteau rouge et attend le jour pour se lever de nouveau et reprendre la lutte contre les bons esprits.
En l’écoutant parler, je me rappelais le tableau mystique de Vroubel. C’étaient les mêmes montagnes nues, revêtues de la robe pourpre et violette de Satan dont le visage est à moitié caché par un nuage gris qui approche. La Mongolie est le pays terrible du mystère et des démons. Aussi n’est-il pas étonnant que chaque violation de l’antique ordre de choses qui régit la vie des tribus nomades fasse ici couler le sang, pour le démoniaque plaisir de Satan couché sur les montagnes dénudées, drapé dans un voile gris de désespérance et de tristesse, ou dans le manteau pourpre de la guerre et de la vengeance.
A notre retour de la région de Koukou-Nor et après quelques jours de repos au monastère de Narabanchi, nous allâmes à Ouliassoutaï, capitale de la Mongolie extérieure occidentale. C’est la dernière ville vraiment mongole à l’ouest. En Mongolie il n’y a que trois villes entièrement mongoles : Ourga, Ouliassoutaï et Oulankom. La quatrième ville, Kobdo, a un caractère essentiellement chinois ; c’est le centre de l’administration chinoise de cette région habitée par des tribus nomades qui ne connaissent que nominalement l’influence de Pékin ou d’Ourga. A Ouliassoutaï et à Oulankom, outre les commissaires et les détachements irréguliers chinois, se trouvent des gouverneurs ou saïts mongols, nommés par décrets du Bouddha vivant.
Quand nous arrivâmes dans cette ville, nous fûmes aussitôt plongés dans l’effervescence des passions politiques. Les
Mongols, dans une grande agitation, protestaient contre la politique chinoise appliquée à leur pays ; les Chinois, pleins de rage, exigeaient des Mongols le paiement des impôts pour toute la période comprise depuis le jour où l’autonomie de la Mongolie avait été arrachée de force à Pékin ; les colons russes qui, des années auparavant, s’étaient établis près de la ville et dans le voisinage des grands monastères étaient divisés en factions se combattant les unes les autres ; d’Ourga arrivait la nouvelle de la lutte entreprise pour le maintien de l’indépendance de la Mongolie extérieure, sous la direction du général russe, le baron Ungern von Sternberg. Des officiers et des réfugiés russes se groupaient en détachement contre l’existence desquels protestaient les autorités chinoises, mais que les Mongols accueillaient avec faveur ; les bolcheviks, ennuyés de voir se former des détachements blancs en Mongolie envoyaient leurs troupes sur les frontières d’Irkoutsk et de Chita à Ouliassoutaï et à Ourga, des messagers portaient de la part des bolcheviks aux commissaires chinois des propositions de toutes sortes ; les autorités chinoises de Mongolie entraïent petit à petit en relations secrètes avec les bolcheviks : à Kiakhta et à Oulankom, elles leur livraient les réfugiés russes, violant ainsi le droit des gens ; à Ourga, les bolcheviks installaient une municipalité russe communiste ; les consuls russes restaient inactifs ; les troupes rouges, dans la région du Kosogol et la vallée de la Selenga, avaient des engagements meurtriers avec les officiers blancs ; les autorités chinoises installaient des garnissons dans les villes mongoles, et pour couronner cette confusion, les troupes chinoises faisaient des perquisitions dans toutes les maisons, en profitant pour piller et voler.
Dans quel guêpier étions-nous tombés, après notre pénible et périlleux voyage le long de l’Iénisséi, à travers l’Urianhai, la Mongolie, le pays des Turguts, Kansou et Koukou- Nor !
— Savez-vous, me dit mon vieil ami, que je préfère étrangler des partisans et combattre des hounghoutzes, plutôt que d’attendre des nouvelles toujours plus inquiétantes.
Il avait raison ; ce qu’il y avait de plus affreux, c’est que dans ce tourbillon et ce bouleversement où les faits réels nous arrivaient mêlés aux rumeurs et aux commérages, les rouges pouvaient s’approcher d’Ouliassoutaï à la faveur des troubles et s’emparer de tout le monde sans coup férir. Nous aurions volontiers abandonné cette ville si peu sûre, mais nous ne savions où aller. Au nord se trouvaient les partisans des troupes rouges ; au sud nous avions déjà perdu nos compagnons et versé notre propre sang ; à l’ouest opéraient les administrateurs et les détachements chinois ; à l’est la guerre avait éclaté et les nouvelles, malgré la censure des autorités chinoises, nous en arrivaient, témoignant de la gravité de la situation dans cette partie de la Mongolie extérieure. En conséquence, nous n’avions pas le choix ; il nous fallait demeurer à Ouliassoutaï. Il s’y trouvait aussi plusieurs soldats polonais et deux maisons de commerce américaines, tout ce monde dans la même situation que nous. Nous nous groupâmes et nous organisâmes notre propre service des renseignements, suivant avec attention la marche des évenements. Nous réussîmes à nous mettre en bons termes avec le commissaire chinois ainsi qu’avec le Saït mongol, ce qui nous fut d’un grand secours pour notre orientation.
Qu’y avait-il au juste derrière tous ces événements en Mongolie ? Le très avisé saït mongol d’Ouliassoutaï m’en donna l'explication suivante :
Selon les accords conclus entre la Mongolie, la Chine et la Russie le 21 octobre 1912, le 23 octobre 1913 et le 7 juin 1915, la Mongolie extérieure recevait son indépendance. Le souverain pontife de notre religion jaune, Sa Sainteté le Bouddha vivant, devint le suzerain du peuple mongol de Khalkha et de la Mongolie extérieure avec le titre de “Bogdo Djebtsung Damba Houtouktou Khan”. Tant que la Russie resta puissante et veilla soigneusement sur la politique en Asie, le gouvernement de Pékin observa le traité ; mais quand, au début de la guerre avec l’Allemagne, la Russie fut obligée de retirer ses troupes de Sibérie, Pékin commença à revendiquer le retour de ses droits perdus en Mongolie. C’est pour cela que les deux
premiers traités de 1912 et 1913 ont été complétés par la convention de 1915. Cependant en 1916, quand toutes les forces de la Russie étaient concentrées dans une guerre malheureuse et plus tard, quand la première révolution russe éclata en février 1917, renversant la dynastie des Romanoff, le gouvernement chinois, ouvertement, réoccupa la Mongolie. Il révoqua tous les ministres et les saïts mongols, les remplaçant par des individus sympathiques à la Chine ; arrêta de nombreux Mongols, partisans de l’autonomie et les emprisonna à Pékin ; établit sa propre administration à Ourga et dans d’autres villes mongoles ; retira à Sa Sainteté Bogdo Khan les affaires administratives ; en fit une machine à signer les décrets chinois ; enfin introduisit ses troupes en Mongolie. A partir de ce moment un flot de marchands et de coolies chinois déferla sur la Mongolie. Les Chinois commencèrent à demander le paiement des impôts et taxes avec rappel depuis 1912. La population mongole fut rapidement dépouillée de ses biens et maintenant, dans le voisinage des villes et des monastères, on peut voir des colonies entières de Mongols ruinés, vivant dans des abris souterrains. Tous nos arsenaux, tous nos trésors furent réquisitionnés. Tous les monastères furent obligés de payer des impôts ; tous les Mongols travaillant pour la liberté de leur pays furent persécutés ; en les achetant avec de l’argent, des décorations et des tires, les Chinois réussirent à trouver des partisans parmi les princes mongols sans fortune. Il est facile de comprendre pourquoi la classe dirigeante, Sa Sainteté, les Khans, les princes et les hauts lamas, ainsi que le peuple ruiné et opprimé, se rappelant que les souverains mongols avaient autrefois tenu Pékin et la Chine entre leurs mains, lui donnant sous leur domination la première place en Asie, se montraient résolument hostiles aux administrateurs chinois agissant de la sorte. L’insurrection était cependant impossible. Nous n’avions pas d’armes. Tous nos chefs étaient surveillés, et le premier mouvement qu’ils auraient tenté en vue de résister par les armes aurait fini dans la même prison de Pékin où quatre-vingts de nos nobles, de nos princes et de nos lamas
sont morts de faim et de tortures dans leur lutte pour la liberté de la Mongolie. Il fallait quelque chose de tout à fait extraordinaire pour soulever le peuple. Ce furent les administrateurs chinois, le général Chang Yi et le général Chu Chi-hsiang qui provoquèrent le mouvement. Ils annoncèrent que Sa Sainteté Bogdo Khan était aux arrêts dans son propre palais, et ils rappelèrent à son attention l’ancien décret du gouvernement de Pékin — considéré par les Mongols comme non fondé et illégal — d’après lequel Sa Sainteté était le dernier Bouddha vivant. C’en était trop. Immédiatement des relations secrètes s’établirent entre le peuple et leur dieu vivant : on élabora aussitôt des plans pour la délivrance de Sa Sainteté et pour la lutte qui rendrait la liberté et l’indépendance à notre peuple. Nous fâmes aidés par le grand prince des Buriats, Djam Bolon, qui commença à négocier avec le général Urgern, alors occupé à combattre les bolcheviks en Transbaïkalie, et l’invita à venir en Mongolie pour nous aider dans la guerre contre les Chinois. C’est alors que commença notre lutte pour la liberté.
C’est ainsi que le saït d’Ouliassoutaï m’expliqua la situation. Ensuite j’appris que le baron Ungern, qui avait accepté de combattre pour la liberté de la Mongolie, demanda que les ordres de mobilisation des Mongols du district nord fussent lancés immédiatement, et promit d’entrer en Mongolie avec son propre détachement qui avançait le long de la Kerulen. Un peu plus tard, il se joignit à l’autre détachement russe du colonel Kazagrandi, et, avec l’aide des cavaliers mongols mobilisés, commença l'attaque contre Ourga. Deux fois, il fut battu mais le 3 février 1921, il réussit à s’emparer de la ville et replaça le Bouddha vivant sur le trône des Khans.
A la fin de mars, cependant, ces événements étaient encore ignorés à Ouliassoutaï. Nous ne connaissions ni la chute d’Ourga, ni la destruction de l’armée chinoise d’environ quinze mille hommes au cours des batailles qui eurent lieu sur la rive de la Tola et sur les routes entre Ourga et Oude. Les Chinois cachèrent soigneusement la vérité en empêchant quiconque de passer à l’ouest d’Ourga. Cependant des bruits
couraient qui semaient le trouble. La situation s’aggravait ; les relations entre les Chinois d’un côté, les Mongols et les Russes de l’autre, devenaient de plus en plus tendues. A cette époque, le commissaire chinois, à Ouliassoutaï, était Wang Tsao-Tsoung et son conseiller Fou Hsiang, tous deux très jeunes et inexpérimentés. Les autorités chinoises avaient révoqué le Saït d’Ouliassoutaï, le patriote mongol, le prince Choultoun Beyli et avaient nommé à sa place un prince lama ami de la Chine, l’ancien vice-ministre de la Guerre à Ourga. Les mesures d’oppression augmentèrent. On perquisitionna dans les maisons des officiers et des colons russes, on entra ouvertement en relation avec les bolcheviks, on fit des arrestations, on se livra à des bastonnades. Les officiers russes formèrent secrètement un détachement de soixante hommes afin de pouvoir se défendre. Cependant, dans ce détachement, les dissensions s’élevèrent bientôt entre le lieutenant-colonel M. M. Michaïloff et quelques-uns de ses officiers. Il était évident qu’au moment décisif le détachement allait se diviser en factions rivales. Nous autres, étrangers, nous décidâmes de faire une reconnaissance afin de savoir si nous étions menacés de voir arriver des troupes rouges. Mon compagnon et moi nous fûmes d’accord pour l’entreprendre nous-mêmes. Le prince Choultoun Beyli nous donna un très bon guide, un vieux Mongol nommé Tzéren qui savait lire et écrire le russe à la perfection. C’était un personnage très intéressant, qui remplissait les fonctions d’interprète auprès des autorités mongoles et quelquefois auprès du commissaire chinois. Peu de temps auparavant il avait été envoyé à Pékin en mission spéciale, avec des dépêches très importantes et cet incomparable cavalier avait fait le trajet d’Ouliassoutaï à Pékin, c’est-à-dire deux mille huit cents kilomètres en neuf jours, si incroyable que cela puisse paraître. Il se prépara à ce voyage en se serrant l’abdomen, la poitrine, les jambes, les bras et le cou avec de forts bandages de coton pour se protéger contre les efforts musculaires que devaient occasionner de si longues heures en selle. A sa toque il portait trois plumes d’aigle, pour marquer qu’il
avait reçu l’ordre de voler aussi vite qu’un oiseau. Armé d’un document spécial, appelé {zara, qui lui donnait le droit de recevoir, à chaque relais de poste, les meilleurs chevaux, un pour le monter, et un autre tout sellé qu’il menait à la bride comme cheval de rechange, en même temps que deux oulatchens ou gardes pour l’accompagner et ramener les chevaux du relais suivant (ou ourton), il accomplit au grand galop chaque trajet de vingt-cinq à quarante kilomètres entre chaque relais, ne s’arrêtant que juste le temps de changer de chevaux et d’escorte avant de repartir. En avant de lui galopait un oulatchen avec les meilleurs chevaux afin d’annoncer son arrivée et de préparer les nouvelles montures au prochain relais. Chaque oulatchen avait trois chevaux, de telle sorte qu’il pouvait sauter de celui qui était épuisé et le laisser pâturer jusqu’à son retour où il le retrouvait et le ramenait. Tous les trois relais, sans quitter la selle, on lui donnait une tasse de thé vert chaud, salé, et il continuait sa course vers le sud. Après dixsept ou dix-huit heures de cette chevauchée, il s’arrêtait à l’ourton pour y passer la nuit — ou ce qu’il en restait, dévorait un gigot de mouton bouilli et dormait. Ainsi il mangeait une fois par jour, et cinq fois par jour prenait un thé ; et c’est de cette façon qu’il fit le trajet en neuf jours !
C’est avec cet homme que nous nous mîmes en route, par un froid matin d’hiver, dans la direction de Kobdo, à près de cinq cents kilomètres, car c’est de là que nous étaient venus des bruits inquiétants annonçant que les troupes rouges étaient entrées dans Oulankom, et que les autorités chinoises leur avaient livré tous les Européens se trouvant dans la ville. Nous traversâmes le Dzaphin sur la glace. C’est une rivière terrible. Son lit est plein de sables mouvants où s’enlisent, l’été, de nombreux chameaux, des chevaux et des hommes. Nous entrâmes dans une longue vallée sinueuse : les montagnes, de chaque côté, étaient couvertes d’une neige épaisse, et çà et là, de bouquets noirs de mélèzes. À mi-chemin de Kobdo, nous trouvâmes une yourta de berger sur le bord du petit lac de Gaga Nor, où l’arrivée du soir et une tempête de neige nous persuadèrent
aisément de nous arrêter. Près de la yourta se tenait un magnifique cheval bai dont la selle était richement ornée d’argent et de corail. Comme nous quittions la route, deux Mongols quittèrent la yourta en toute hâte. L'un d’eux sauta en selle et disparut rapidement dans la plaine, derrière les collines neigeuses. Nous pouvions distinguer les plis luisants de sa robe jaune sous le grand manteau et nous vîmes son grand couteau dans sa- gaine de cuir vert ; la poignée était de corne et d’ivoire. L’autre homme était l’habitant de la yourta, berger d’un prince local Novontziran. II manifesta un grand plaisir en nous voyant et nous accueillit dans sa yourta.
— Qui était donc le cavalier au cheval baï ? lui demandai-je.
Il baissa les yeux et garda le silence.
— Dites-le-nous, lui dis-je en insistant. Si vous ne voulez pas dire son nom, cela signifie que vous entretenez des rapports avec un homme dangereux.
— Non ! non ! s’écria-t-il en protestant, les mains levées. C’est un grand homme, un excellent homme ; mais la loi ne me permet pas de prononcer son nom.
Nous comprîmes que cet homme était ou bien le maître du berger, ou bien quelque haut lama. Par conséquent, nous n’insistâmes pas davantage et commençâmes nos préparatifs pour la nuit. Notre hôte mit pour nous à bouillir trois gigots de mouton, les désossant habilement avec son grand couteau. Nous causâmes et apprîmes que personne n’avait vu de troupes rouges dans la région, mais qu’à Oulankhom et à Kobdo, les soldats chinois opprimaient la population et tuaient à coups de bambou les Mongols qui défendaient leurs femmes contre les entreprises de la soldatesque chinoise. Quelques-uns des Mongols s'étaient retirés dans les montagnes et avaient rejoint les détachements commandés par Kaïgorodoff, officier tartare de l’Altaï, qui leur fournissait des armes.
a Ed LE MYSTÉRIEUX LAMA VENGEUR
NE prîmes un repos bien mérité dans cette yourta après nos deux jours de voyage où nous avions fait deux cent soixante kilomètres à travers la neige par un froid glacial. Nous causions librement et avec insouciance en goûtant la chair juteuse du mouton de notre repas du soir, quand soudain nous entendîmes une voix sourde et rauque :
— Sayn, bonsoir !
Nous tournâmes la tête vers l'entrée de la tente et nous vîmes un Mongol de taille moyenne, trapu, vêtu d’un manteau à capuchon en peau de daim. À sa ceinture il avait ce même grand couteau gainé de cuir vert que nous avions vu au cavalier qui était parti si précipitamment.
— Amoursayn, répondîmes-nous.
Il détacha rapidement son ceinturon et se débarrassa de son manteau. Il était debout devant nous, vêtu d’une merveilleuse robe de soie, jaune comme de l’or battu, avec une ceinture d'un bleu magnifique. Son visage tout rasé, ses cheveux courts, son rosaire de corail rouge et sa robe jaune, tout nous disait que devant nous se tenait quelque grand-prêtre lama, avec un gros revolver Colt sous sa ceinture bleue !
Je me tournai du côté de notre hôte et de Tzeren, et je lus sur leurs physionomies la crainte et la vénération. L’étranger vint auprès du feu et s’assit.
— Parlons russe, dit-il, en prenant un morceau de viande.
La conversation commença. L’étranger commença par critiquer le gouvernement du Bouddha Vivant à Ourga.
— Là-bas, ils délivrent la Mongolie, prennent Ourga, mettent en fuite l’armée chinoise et ici, dans l’ouest, on ne nous avertit pas. Nous ne bougeons pas ici, tandis que les Chinois massacrent nos compatriotes et pillent. Bogdo Khan pourrait, j’en suis sûr, nous envoyer des émissaires. Comment se fait-il que les Chinois peuvent envoyer les leurs d’Ourga et de Kiaktha à Kobdo, pour demander de l’aide, et que le gouvernement mongol ne puisse en faire autant ? Pourquoi ?
— Les Chinois vont-ils envoyer des renforts à Ourga ? demandai-je.
Notre visiteur se mit à rire bruyamment et dit :
— J'ai saisi tous les émissaires, pris leurs lettres, et je les ai renvoyés... SOUS terre.
Il se mit à rire de nouveau et regarda autour de lui, de ses yeux flamboyants. Alors, seulement, j’observai que ses pommettes et ses yeux avaient des traits différents des Mongols de l’Asie centrale. Il ressemblait plutôt à un Tartare ou à un Kirghiz. Nous gardions le silence et fumions nos pipes.
— Dans combien de temps le détachement de Tchahars vat-il quitter Ouliassoutaï ? demanda-t-il.
Je répondis que nous n’en avions pas entendu parler. Il nous expliqua que les autorités chinoises de le Mongolie intérieure avaient envoyé un fort détachement mobilisé parmi les tribus guerrières de Tchahars qui errent dans la région bordant la grande muraille à l’extérieur. Le commandant en était un notoire chef des hounghoutzes promu par le gouvernement chinois au rang de capitaine, parce qu’il avait promis de soumettre aux autorités chinoises toutes les tribus des districts de Kobdo et de l’Urianhai. Quand il apprit où nous allions et pour quelles raisons, il nous assura qu’il pouvait nous donner les renseignements les plus précis et nous éviter d’aller plus loin.
— De plus, c’est très dangereux, dit-il, car Kobdo sera incendié et il y aura des massacres. Cela, je le sais.
Quand il apprit notre malheureuse tentative pour traverser le Tibet, il nous témoigna une attention sympathique et nous dit avec un sincère sentiment de regret :
— J'étais le seul à pouvoir vous aider dans cette entreprise, le Houtouktou de Narabanchi ne pouvait rien. Avec mon laisserpasser, vous auriez pu aller n’importe où au Tibet. Je suis Touchegoun Lama.
Touchegoun Lama ! Que d’histoires extraordinaires j'avais entendu raconter à son sujet ! C’est un Kalmouk russe qui, en raison de sa campagne de propagande pour l’indépendance du peuple Kalmouk, fit la connaissance de nombreuses prisons russes sous la domination du tsar et continua, pour la même cause, sous le gouvernement des Soviets. Il s’échappa, s’enfuit en Mongolie et aussitôt eut une grande influence parmi les Mongols. En effet, c’était un intime ami et élève du Dalaï Lama à Lhassa, le plus savant des lamaïstes, célèbre comme thaumaturge et comme docteur. Il avait une situation presque indépendante dans ses relations avec le Bouddha vivant et obtint le commandement de toutes les tribus nomades de la Mongolie occidentale et de la Dzoungarie, étendant même sa domination politique sur les tribus mongoles du Turkestan. Son influence était irrésistible, car elle était fondée sur la connaissance de la science mystérieuse, comme il l’appelait. On me dit aussi qu’elle était basée, en grande partie sur la terreur qu’il inspire aux Mongols. Quiconque a désobéi à ses ordres a péri. Nul ne savait le jour ni l’heure, où, soit dans la yourta, soit à côté du cheval galopant dans la plaine, l’ami puissant et étrange du Dalaï Lama n’apparaîtrait pas. Un coup de couteau, une balle de pistolet, ou des doigts vigoureux serrant le cou comme un étau, voilà les procédés de justice secondant les plans de ce faiseur de miracles.
À l'extérieur de la yourta, le vent sifflait et mugissait, claquant la neige contre le feutre tendu. A travers le grondement du vent arrivait le bruit de voix nombreuses où se mêlaient des
cris, des gémissements et des rires. Je sentais que dans une pareille contrée, il ne devait pas être difficile de frapper de stupeur les tribus nomades avec des miracles, car la nature ellemême offrait le cadre. J'avais à peine eu le temps de réfléchir à tout cela que Touchegoun Lama leva la tête, fixa brusquement ses yeux dans les miens et dit :
— Il y a beaucoup d’inconnu dans la nature. C’est l’art de se servir de cet inconnu qui produit le miracle ; mais ce pouvoir n’est donné qu’à un petit nombre. Je veux vous le prouver et vous pourrez me dire ensuite si vous avez déjà vu quelque chose d’analogue.
Il se leva, retroussa les manches de sa robe jaune, saisit son couteau et marcha vers le berger.
— Michik ! Debout ! lui commanda-t-il.
Quand le berger fut debout, le lama lui déboutonna sa blouse et dégagea la poitrine. Je ne pouvais pas encore comprendre quelle était son intention, quand soudain le Touchegoun enfonça de toute sa force son couteau dans la poitrine du berger. Le Mongol tomba, couvert de sang et je remarquai que la soie jaune du manteau du lama en était éclaboussée.
— Qu’avez-vous fait ? m’écriai-je.
— Chut ! Taisez-vous, murmura-t-il, tournant vers moi son visage maintenant tout blême.
Avec quelques coups de son couteau, il ouvrit la poitrine du Mongol ; je vis les poumons de cet homme respirer doucement, et je distinguai les battements du cœur. Le lama toucha de ses doigts ces organes mais le sang ne coulait plus, et le visage du berger était tout à fait calme. Il était couché, les yeux fermés, semblant dormir du plus profond sommeil. Comme le lama commençait à lui ouvrir le ventre, je fermai les yeux de terreur : quand je les ouvris, peu de temps après, je fus encore plus confondu de voir le berger, sa blouse toujours ouverte, sa poitrine à l’état normal, dormant tranquillement, couché sur le côté ; Touchegoun Lama, assis paisiblement près du feu, fumait sa pipe et regardait le feu, plongé dans ses réflexions.
C’est merveilleux ! lui avouai-je. Je n’ai jamais rien vu de pareil.
— De quoi parlez-vous ? demanda le Kalmouk.
— De votre démonstration ou “miracle”, comme vous dites, lui répondis-je.
— Je n’ai jamais rien dit de semblable, répliqua le Kalmouk d’une voix froide.
— Avez-vous vu ça ? demandai-je à mon compagnon.
— Quoi ? me dit-il d’une voix endormie.
Je m’aperçus que j'avais été victime du pouvoir magnétique de Touchegoun Lama ; mais je préférai cela au spectacle de la mort d’un innocent Mongol, car je n’avais pas été jusqu’à croire que Touchegoun Lama, après avoir éventré ses victimes, pouvait si facilement les recoudre.
Le lendemain, nous prîmes congé de nos hôtes. Nous décidâmes de rentrer, notre mission étant accomplie. Touchegoun Lama nous expliqua qu’il “allait parcourir l’espace”. Il voyageait par toute la Mongolie, vivant aussi bien dans la simple yourta du berger et du chasseur que sous la tente splendide des princes et des chefs de tribus, entouré de vénération profonde et de crainte religieuse, attirant à lui et s’attachant riches et pauvres par ses miracles et ses prophéties. En nous disant adieu, le sorcier Kalmouk sourit malicieusement.
— Ne parlez pas de moi aux autorités chinoises.
Puis il ajouta :
— Ce que vous avez vu hier soir n’était qu’une pauvre démonstration. Vous autres, Européens, vous ne voulez pas admettre que nous autres, nomades incultes, nous possédions le pouvoir de la science mystérieuse. Si vous pouviez seulement voir les miracles et le pouvoir du très saint Tachi Lama, quand, sur un ordre, les lampes et les cierges devant la statue de Bouddha s’allument d’eux-mêmes, et quand les icônes des dieux commencent à parler et à prophétiser ! Mais il existe un homme encore plus puissant et plus saint.
— Est-ce le Roi du Monde à Agharti ? interrompis-je.
Il me regarda fixement, stupéfait.
— Avez-vous entendu parler de lui ? me demanda-t-il, les sourcils froncés par la réflexion.
Quelques secondes après, il leva ses yeux étroits, et dit :
— Un seul homme connaît son saint nom ; un seul homme est allé à Agharti. Et c’est moi. C’est la raison pour laquelle le très saint Dalaï-Lama m’a honoré, et c’est pour cela que le Bouddha vivant d’Ourga me redoute. Mais c’est en vain, car je ne m’assiérai jamais sur le saint trône du pontife de Lhassa ni n’atteindrai ce qui nous a été transmis depuis Gengis Khan jusqu’au chef de notre église jaune. Je ne suis pas moine. Je suis un guerrier et un vengeur.
Il sauta vivement en selle, fouetta son cheval et partit en trombe, nous jetant en partant la phrase d’adieu des Mongols : “Sayn ! Saynbana !”
Sur le chemin du retour, Tzeren nous raconta les centaines de légendes qui entourent Touchegoun Lama. Une anecdote, en particulier, m'est restée dans la mémoire. C’était en 1911 ou 1912, à l’époque où les Mongols essayaient de se libérer par les armes de la domination chinoise. Le quartier général chinois était à Kobdo, en Mongolie occidentale ; il y avait là environ dix mille hommes commandés par les meilleurs officiers. L'ordre de s’emparer de Kobdo fut envoyé à Hun Baldoun, un simple berger qui s’était distingué pendant la guerre contre les Chinois, et qui avait reçu du Bouddha vivant le titre de prince de Hun. Féroce, sans peur, et doué d’une force herculéenne, Baldoun avait plusieurs fois mené à l’attaque ses Mongols, pauvrement armés, et chaque fois avait été obligé de battre en retraite après avoir perdu beaucoup de ses hommes sous le feu des mitrailleuses. Touchegoun Lama arriva inopinément. II rassembla tous ses soldats et leur dit :
— Vous ne devez pas craindre la mort. Vous ne devez pas battre en retraite. Vous vous battez pour votre patrie, la Mongolie, et vous mourez pour elle, car les dieux lui ont réservé un destin grandiose. Regardez quelle sera sa destinée !
Il fit un grand geste de la main, embrassant tout l’horizon, et les soldats virent la contrée alentour recouverte de riches
yourtas, de pâturages où se trouvaient de grands troupeaux de chevaux et de bestiaux. Sur la plaine apparurent de nombreux cavaliers dont les montures étaient richement sellées. Les femmes étaient vêtues de robes de la soie la plus fine ; elles avaient aux oreilles des anneaux d’argent massif ; leurs chevelures coiffées avec art étaient garnies d’ornements précieux. Des marchands chinois conduisaient une interminable caravane, offrant leurs marchandises à des Saïts mongols d’allure distinguée, qui, entourés de fziriks ou soldats aux brillants uniformes, négociaient fièrement avec les marchands.
Bientôt la vision disparut et Touchegoun parla :
— Ne craignez pas la mort ! C’est la délivrance de notre pénible travail sur la terre et la voie qui mène à la béatitude éternelle. Tournez-vous vers l'Orient ! Voyez-vous vos frères et vos amis qui sont tombés dans la bataille ?
— Oui, nous les voyons ! s’écrièrent les Mongols étonnés, tout en contemplant un groupe de demeures qui auraient pu être des yourtas ou des arches de temple, baignées de lumière chaude et douce. De larges bandes éclatantes de soie rouge et jaune recouvraient les parois et le sol ; les piliers et les murs étaient étincelants de lumière ; sur un grand autel rouge brûlaient les cierges du sacrifice dans des candélabres d’or, tandis que des vases d’argent massif étaient pleins de lait ou de noix ; sur des coussins mœlleux épars sur le sol, étaient assis les Mongols tombés dans l’attaque précédente contre Kobdo. Devant eux étaient dressées des tables basses, laquées, recouvertes de mets fumants, de chairs succulentes de mouton et de chevreau, de hautes aiguières remplies de vin et de thé, des assiettes de borsuk, gâteaux sucrés et exquis, du zatouran aromatique couvert de graisse de mouton, du fromage sec, des dattes, des raisins secs, des noix. Tous ces soldats tombés dans l'attaque fumaient des pipes d’or et conversaient joyeusement.
Cette vision disparut à son tour et, en face des Mongols ravis dans cette contemplation, il ne restait plus que le mystérieux Kalmouk, la main levée.
— Au combat ! Et ne revenez pas sans la victoire ! Je suis avec vous dans la bataille !
L'attaque commença. Les Mongols combattirent furieusement, périrent par centaines, mais leur élan les porta au cœur même de Kobdo. Alors revécut la scène, depuis longtemps oubliée, des hordes barbares détruisant les cités européennes. Hun Baldoun fit porter devant lui un triangle de lances ornées d’oriflammes rouges ; c’était le signe par lequel il livrait la ville aux soldats pendant trois jours. Le meurtre et le pillage commencèrent. Tous les Chinois y trouvèrent la mort. La ville fut brûlée, les murs de la forteresse furent détruits. Ensuite Hun Baldoun vint à Ouliassoutaï et y détruisit aussi la forteresse chinoise. Les ruines s’en dressent encore, avec leurs créneaux abattus et leurs tours démantelées, les portes devenues inutiles, et ce qui reste des bâtiments officiels ou des casernes détruits par l’incendie.
5 AU né LES TCHAHARS
AN notre retour à Ouliassoutaï, nous apprîmes que des nouvelles inquiétantes étaient parvenues au Saït mongol. On lui disait que les troupes rouges harcelaient le colonel Kazagrandi dans la région du lac Kosogol. Le Saït redoutait une avance des troupes rouges au sud jusqu’à Ouliassoutaï. Les deux maisons américaines liquidèrent leurs affaires et tous nos amis étaient prêts à un prompt départ, bien qu’ils hésitassent à quitter la ville, ayant peur de rencontrer le détachement de Tchahars envoyé à l’est. Nous décidâmes d’attendre l’arrivée de ce détachement, celui-ci pouvant changer le cours des événements. Quelques jours après ils étaient là, deux cents brigands tchahars belliqueux sous le commandement d’un ancien hounghoutze chinois. C’était un homme maigre et grand, avec des mains qui lui descendaient presque jusqu'aux genoux, un visage tanné par le soleil et le vent, le front et la joue tailladés de deux grandes balafres ; l’une d’elles lui avait clos un œil ; celui qui restait était perçant comme un œil de faucon. Il était coiffé d’une toque en poil de raton. Tel était le chef du détachement de Tchahars, personnage sombre et dur, qu’on n’aimerait pas à rencontrer la nuit dans une rue solitaire.
Le détachement campa à l’intérieur des ruines de la forteresse, près du seul bâtiment chinois qui n’ait pas été rasé et qui servait à présent de quartier général au commissaire chinois. Le jour même de leur arrivée, les Tchahars pillèrent un dougoun chinois, maison de commerce qui se trouvait à moins de huit cents mètres de la forteresse. Ils insultèrent la femme du commissaire chinois en la traitant de “traître”. Les Tchahars, comme les Mongols, avaient d’ailleurs tout à fait raison en ceci, car le commissaire chinois, Wan Tsao-tsun avait, à son arrivée à Ouliassoutaï, suivi la coutume chinoise et demandé en mariage une Mongole. Le nouveau Saït, dans son servile désir de plaire, avait ordonné qu’on lui trouvât une jolie Mongole qui pourrait lui convenir. On en découvrit une qu’on amena dans son yamen en même temps que son grand diable de frère, que l’on destinait au commissaire comme garde du corps, mais qui finit par devenir nourrice sèche d’un petit chien pékinois blanc que ce haut fonctionnaire offrit à sa nouvelle épouse.
Des cambriolages, des rixes, des orgies suivirent. Aussi Wang Tsao-tsun employa-t-il toute son influence à faire partir au plus vite le détachement de Tchahars pour une garnison plus à l’ouest, du côté de Kobdo, et ensuite vers l’Urianhaï.
Par un froid matin, les habitants d’Ouliassoutaï, en se levant, purent assister à une scène de brutalité caractéristique. Le détachement passait dans la grand-rue de la ville. Les Tchahars montaient de petits chevaux à poils longs, marchant par trois de front ; il avaient des uniformes bleus, des manteaux en peau de mouton et des toques d’ordonnance en poil de raton ; ils étaient armés de pied en cap. Ils avançaient en poussant des cris sauvages ou des acclamations désordonnées, regardant avidement les boutiques chinoises et les maisons des colons russes. A leur tête marchait le chef hounghoutze, borgne suivi de trois cavaliers en manteau blanc portant des bannières flottantes et faisant entendre ce qu’ils voulaient faire passer pour de la musique, en soufflant dans de grandes conques. Un des Tchahars ne put résister à la tentation : il sauta de selle et se dirigea vers un magasin chinois de la rue. Aussitôt les cris apeurés des marchands s’élevèrent dans la boutique. Le hounghoutze fit
faire demi-tour à son cheval, remarqua celui du Tchahar à la porte et devina ce qui se passait. Aussitôt il se porta sur les lieux. De sa voix rauque, il fit sortir le soldat, le frappa en pleine figure avec sa cravache, de toute sa force. Le sang gicla de la joue fendue. Mais le Tchahar avait sauté en selle immédiatement, sans murmurer, et galopait pour reprendre sa place dans les rangs. Pendant le passage des Tchahars, les gens étaient cachés dans les maisons, regardant avec anxiété par les fentes des volets. Mais les Tchahars passèrent paisiblement, et c’est seulement quand ils rencontrèrent une caravane transportant du vin de Chine, à environ neuf kilomètres de la ville, que leurs tendances naturelles reprirent le dessus et qu’ils se livrèrent au pillage vidant plusieurs tonneaux. Dans les environs de Kargana, ils tombèrent dans une embuscade où Touchegoun Lama les reçut de telle sorte que jamais plus les plaines de Tchahar ne salueront le retour de leurs fils guerriers partis à la conquête des Soyotes sur les rives de l’antique Tuba.
Le jour où la colonne quitta Ouliassoutaï, la neige tomba, si épaisse, que la route devint impraticable. Les chevaux, qui en avaient jusqu'aux genoux, se fatiguèrent et refusèrent d’avancer. Quelques cavaliers mongols atteignirent Ouliassoutaï le lendemain au prix des plus grands efforts et des plus pénibles fatigues, n’ayant fait que quarante kilomètres en deux jours. Des caravanes furent obligées de s’arrêter sur les routes. Les Mongols ne voulaient même pas consentir à essayer de voyager avec des bœufs et des yacks qui ne font que seize ou vingt kilomètres par jour. On ne pouvait employer que les chameaux, mais on n’en avait pas en nombre suffisant et leurs conducteurs ne croyaient pas pouvoir atteindre la première station de chemin de fer à Koukou-Hoto, à environ deux mille deux cents kilomètres. Nous étions une fois de plus obligés d’attendre : quoi ? la mort ou le salut ? Seules notre énergie et notre force pouvaient nous sauver. Mon ami et moi nous partîmes, munis d’une tente, d’une poêle et de provisions, faire une nouvelle reconnaissance le long des rives du lac Kosogol d’où le Saït mongol craignait une invasion de troupes rouges.
D 5 Feu LE DÉMON DE JAGISSTAI
N otre petit groupe comptait quatre hommes montés et un chameau porteur de bagages. Nous partîmes vers le nord, en suivant la vallée de la Boyagol, dans la direction des monts Tarbagatai. La route était rocailleuse et couverte d’une épaisse couche de neige. Nos chameaux avançaïient avec précaution, flairant la piste, tandis que notre guide poussait le cri : “OK ! OK!” particulier aux conducteurs de chameaux pour les faire avancer. Nous laissâmes derrière nous la forteresse et le dougoun chinois, contournâmes un éperon de montagnes, et, après avoir passé à gué un cours d’eau, nous commençâmes à gravir la montagne. L’ascension fut difficile et dangereuse. Nos chameaux choisissaient attentivement la meilleure piste, en remuant les oreilles constamment, comme c’est leur coutume en pareil cas. Nous enfilions des ravins, traversions des crêtes, redescendions dans des vallées moins profondes, montant toujours à de plus grandes altitudes. A un certain endroit, sous les nuages gris qui surmontaient les crêtes, nous vÎmes quelques points noirs sur la vaste étendue de neige.
Ce sont les obos, les signes sacrés et les autels élevés aux mauvais démons qui gardent ces passages, expliqua le guide. Ce passage s’appelle Jagisstai. On raconte à son sujet maintes histoires, aussi vieilles que les montagnes elles-mêmes.
Nous le priâmes de nous en dire quelques-unes.
Le Mongol, bercé sur son chameau, de soigneusement autour de lui et commença :
— C'était il y a longtemps, très longtemps. Le petit-fils du grand Gengis Khan était sur le trône de Chine et règnait sur l’Asie entière. Les Chinois tuèrent leur Khan et voulaient exterminer toute sa famille, mais un vieux et saint lama les emmena par-delà la Grande Muraille, et ils descendirent dans les plaines de notre pays natal. Les Chinois cherchèrent longtemps la trace des réfugiés et finirent par découvrir où ils étaient. Ils envoyèrent un détachement de cavaliers aux chevaux rapides pour s’emparer d’eux. Parfois les Chinois faillirent rejoindre l'héritier en fuite, mais le lama implora le ciel et une neige épaisse tomba ; les chameaux pouvaient avancer, mais les chevaux étaient arrêtés. Ce lama appartenait à un monastère éloigné. Nous passerons près de cet hospice de Jahantsi Kure. Pour y arriver, il faut passer le col de Jagisstai. Et c’est ici même que le vieux lama tomba soudain malade, chancela sur sa selle et tomba mort. Ta Sin Lo, veuve du grand khan, éclata en larmes ; mais voyant au-dessous les cavaliers chinois traverser la vallée au galop, elle se hâta d’arriver au col. Les chameaux étaient fatigués, s’arrêtant à chaque instant, et la femme ne savait comment les stimuler pour les faire avancer. Les cavaliers chinois se rapprochaient de plus en plus. Déjà elle entendait leurs cris de joie, car ils sentaient qu’ils avaient déjà presque entre leurs mains la récompense promise par les mandarins pour le meurtre de l’héritier du grand khan. La tête de la mère et celle de l’enfant seraient ramenées à Pékin et exposées sur le Ch’ien Mên aux moqueries et aux insultes de la populace. La mère, effrayée, éleva son enfant vers le ciel et s’écria : “Terre et dieux de Mongolie, voyez le fils de celui qui a rendu glorieux le nom mongol d’un bout à l’autre du
monde ! Ne permettez pas que la chair même de Gengis Khan périsse !”
“A ce moment, elle remarqua une souris blanche assise sur un rocher, tout près de là, qui s’approcha, sauta sur ses genoux et lui dit :
— Je suis envoyée pour vous aider. Continuez tranquillement votre route et n’ayez aucune crainte. Ceux qui vous poursuivent sont arrivés au terme suprême de leur vie et votre fils est destiné à une existence glorieuse.
Ta Sin Lo ne voyait pas comment une petite souris pourrait tenir en échec trois cents hommes. La souris sauta à terre et parla à nouveau :
— Je suis le démon de Tarbagatai, je suis Jagisstai. Je suis puissant et aimé des dieux, mais comme vous avez mis en doute le pouvoir de la souris malicieuse, dès ce jour, le Jagisstai sera dangereux pour les bons comme pour les méchants !
La veuve et le fils du khan furent sauvés mais le Jagisstai est toujours resté impitoyable. Pendant le passage on doit toujours être sur ses gardes. Le démon de la montagne est toujours prêt à conduire le voyageur à sa destruction.”
Toutes les crêtes du Tarbagatai sont parsemées d’obos en pierres et branchages. A un endroit, on a érigé une tour en pierre, en guise d’autel, pour apaiser les dieux courroucés par les doutes de Ta Sin Lo. Evidemment le démon nous attendait. Quand nous commençâmes l’ascension de la principale crête, il nous souffla à la figure ; un vent glacial et coupant se mit à siffler, à gronder, puis à nous jeter des blocs de neige qu’il arrachait aux amas formés sur les hauteurs. Nous ne pouvions plus rien distinguer autour de nous, c’est à peine si nous pouvions voir le chameau qui nous précédait immédiatement. Soudain je sentis un choc et je regardai autour de moi. Je ne vis rien d’extraordinaire. J'étais confortablement assis entre deux sacoches remplies de pain et de viande, mais je ne pouvais plus voir la tête de mon chameau. Il avait disparu. Il avait glissé et était tombé au fond d’un ravin peu profond, tandis que les sacs, placés sur son dos sans courroie, s’étaient accrochés à un
rocher et y étaient restés avec moi dans la neige. Cette fois le démon ne m’avait joué qu’un mauvais tour et cela ne le satisfaisait pas. Il commença à se montrer de plus en plus irrité. Avec de furieuses rafales il nous arrachait presque à nos selles, manquait de renverser nos chameaux, nous aveuglait en nous cinglant le visage de neige durcie, et nous empêchait de respirer. Pendant de longues heures nous avançâmes péniblement dans la neige épaisse, tombant souvent par-dessus le bord des rochers. Enfin nous arrivâmes dans une petite vallée où le vent sifflait et mugissait de ses mille voix. La nuit était venue. Le Mongol cherchait la piste aux alentours et finit par revenir, en faisant de grands gestes, disant :
— Nous avons perdu la route. Il faut que nous passions la nuit ici. Ce n’est pas de chance, car nous n’aurons pas de bois pour notre poêle et le froid va devenir plus glacial encore.
A grand-peine, de nos mains engourdies, nous réussîmes à monter notre tente malgré le vent, plaçant à l’intérieur le poêle maintenant inutile. Nous recouvrîmes la tente de neige, nous creusâmes dans les amas de neige de longs et profonds fossés et nous obligeâmes nos chameaux à s’y coucher en criant le : “Dzouk ! Dzouk !” qui les fait se mettre à genoux. Puis nous mîmes nos bagages dans la tente.
Mon compagnon protesta contre l’idée de passer une nuit glaciale sans allumer notre poêle.
— Je vais chercher du bois, dit-il d’un air décidé.
I prit la hache et partit. Il revint une heure après avec un gros morceau de poteau télégraphique.
— Vous, Gengis Khan, dit-il en se frottant les mains qu’il avait gelées, prenez vos haches et allez là-bas, à gauche sur la montagne, et vous trouverez les poteaux télégraphiques qui ont été abattus. J’ai fait connaissance avec le vieux Jagisstai et il m’a montré les poteaux.
Juste à quelque distance de l’endroit où nous nous trouvions passait la ligne du télégraphe russe qui reliait Irkoustk à Ouliassoutaï avant la révolution, et les Chinois avaient ordonné aux Mongols d’abattre les poteaux et de prendre le fil. Ces
poteaux sont maintenant le salut des voyageurs qui franchissent ce passage. C’est ainsi que nous passâmes la nuit sous une tente très chaude, après un bon souper de soupe chaude au vermicelle avec de la viande, au centre même des domaines du Jagisstai courroucé. De bonne heure, le lendemain matin, nous trouvâmes la route à moins de deux cents mètres de notre tente, et nous poursuivîimes notre voyage. À la source de l’Adair nous remarquâmes une nuée de corbeaux mongols à bec rouge volant en cercle parmi les rochers. Nous nous approchâmes et découvrîmes les corps d’un cavalier et de son cheval qui semblaient tombés depuis peu. Il était difficile de deviner ce qui leur était arrivé. Ils étaient couchés l’un près de l’autre, la bride était passée autour du poignet droit du cavalier ; on ne voyait aucune trace de coup de couteau ou de balle. Il était impossible de distinguer les traits de l’homme. Son manteau était mongol, mais son pantalon et sa veste n’étaient pas du pays. Nous nous demandâmes comment ils avaient trouvé la mort.
Notre Mongol baissa la tête avec inquiétude et dit d’une voix assurée :
— C’est la vengeance du Jagisstai. Le cavalier n’a pas accompli le sacrifice à l’obo du sud ; le démon les a étranglés lui et son cheval.
Enfin les monts Tarbagatai étaient maintenant derrière nous. Devant nous s’étendait la vallée de l’Adair. C’était une plaine étroite et sinueuse, suivant le lit de la rivière entre deux chaînes de montagnes rapprochées, et elle était couverte de riches pâturages. La route la coupait en deux parties. Tout le long, gisaient, abattus, les poteaux télégraphiques, les tronçons coupés à différentes hauteurs et de longues étendues de fil complétaient les débris. Cette destruction de la ligne télégraphique entre Irkoustk et Ouliassoutaï était nécessaire à la politique chinoise d’agression en Mongolie.
Nous commençâmes bientôt à rencontrer de grands troupeaux de moutons, cherchant sous la neige l’herbe sèche mais nourrissante. À quelques endroits, des yaks et des bœufs pas-
saient sur les hautes pentes des montagnes. Une seule fois pourtant, nous vîmes un berger ; tous les autres, nous apercevant, s'étaient réfugiés dans la montagne ou cachés dans les ravins. Nous ne découvrîmes même pas de yourtas Sur notre route. Les Mongols avaient aussi caché toutes leurs demeures mobiles dans des replis de montagnes à l’abri de la vue et des vents. Les nomades savent admirablement choisir leurs quartiers d’hiver. J’avais souvent visité en hiver les yourtas mongoles ; elles étaient situées en des endroits si bien abrités que, en venant des plaines balayées par des vents, il me semblait entrer dans une serre chaude. Une fois nous rencontrâmes un grand troupeau de moutons. Mais à mesure que nous approchions la plus grande partie s’éloignait peu à peu, laissant une moitié sur place tandis que l’autre s’en allait en traversant la plaine. Bientôt, de ce groupe, trente ou quarante animaux environ se détachèrent et, grimpant et sautant, escaladèrent les flancs de la montagne. Je pris mes jumelles et commençai à les observer. La partie du troupeau qui restait par-derrière était composée de simples moutons ; le groupe important qui s’était retiré sur la plaine était fait d’antilopes mongoles (gazella guturosa) ; tandis que la petite troupe qui avait gravi la montagne comprenait des mouflons à grandes cornes (ovis argali). Tous ces animaux broutaient en même temps que les moutons domestiques sur les plaines de l’Albair, où ils étaient attirés par la bonne herbe et l’eau claire. En beaucoup d’endroits la rivière n'était pas gelée et je voyais de grands nuages de vapeur sur la surface de l’eau. Pendant ce temps, quelques antilopes et quelques moutons commencèrent à nous regarder.
— Maintenant, ils vont bientôt traverser notre piste, dit le Mongol en riant ; ce sont de drôles de bêtes. Quelquefois les antilopes courent pendant des kilomètres pour nous dépasser à la course et courir en travers de notre route ; puis, quand elles ont réussi, elles s’en vont tout tranquillement.
J'avais déjà vu cette stratégie des antilopes, et je décidai d’en tirer parti pour la chasse. Voici comment nous l’organisâmes : nous laissâmes un Mongol avec le chameau aux ba-
gages avancer comme nous avions fait. Les trois autres s’égaillèrent en éventail vers le troupeau, à droite de notre véritable direction. Le troupeau s’arrêta, regarda, étonné, car ils auraient voulu passer devant ces quatre cavaliers à la fois. La confusion commença. Il y avait à peu près trois mille bêtes. Toute cette armée commença à courir de côté et d’autre, sans former de groupe distinct. Des escadrons entiers passèrent devant nous, puis, remarquant un autre cavalier, firent demi-tour et recommencèrent la même manœuvre. Un groupe d’une cinquantaine se précipita, sur deux rangs, dans ma direction. Quand ils furent à peu près à une centaine de mètres, je poussai un cri et fis feu. Ils s’arrêtèrent aussitôt et commencèrent à tourner sur place, se culbutant, sautant les uns par-dessus les autres. Cette panique leur coûta cher car j’eus le temps de tirer quatre fois et d’abattre deux bêtes splendides. Mon ami fut même plus heureux que moi car il ne tira qu’une fois sur le troupeau qui passait en trombe à côté de lui, en rangs parallèles, et abattit deux animaux avec la même balle.
Cependant les mouflons avaient escaladé le flanc de la montagne et pris position, rangés comme des soldats, se retournant pour regarder. Même à cette distance je pouvais distinguer clairement leurs corps musclés, leurs têtes majestueuses et leurs cornes puissantes. Nous ramassâmes notre proie, rejoignîmes le Mongol qui était en tête et continuâmes notre route. En beaucoup d’endroits nous rencontrâmes des carcasses de moutons dont les cous étaient déchiquetés et la chair mangée aux flancs.
— C’est l’œuvre des loups, dit le Mongol. IIs sont toujours par ici en grand nombre.
Nous rencontrâmes d’autres troupes d’antilopes qui couraient sans hâte jusqu’à ce qu’elles eussent atteint une bonne distance en avant de nous : alors, avec des sauts et des bonds prodigieux, elles traversaient la route en face de nous, comme les poules dans la campagne. Ensuite, après avoir couru environ deux cents mètres à ce train, elles s’arrétaient et recommençaient à brouter paisiblement.
Une fois, je fis faire demi-tour à mon chameau et tout le troupeau aussitôt accepta le défi, courut parallèlement à moi jusqu’à une distance qui leur sembla sûre et, une fois de plus, bondit sur la route en avant de moi comme si elle était pavée de pierres chauffées au rouge, enfin reprit tout son calme et se remit à paître du même côté de la plaine où nous les avions trouvée d’abord. Je recommençai trois fois le même jeu, avec le même troupeau, riant de bon cœur de les voir chaque fois se livrer à leurs curieuses gambades.
Nous passâmes une mauvaise nuit dans cette vallée. Nous nous arrêtâmes sur le bord d’un cours d’eau gelé ; la haute berge nous protégeait du vent. Nous allumâmes du feu dans notre poêle et ffmes bouillir de l’eau. Notre tente était chaude et confortable. Nous reposions tranquillement, pensant à l’agréable souper qui se préparait, quand soudain un hurlement et un éclat de rire diabolique se firent entendre à proximité de notre tente, tandis que de l’autre côté de la vallée répondaient des hurlements prolongés et lugubres.
— Des loups, nous expliqua le Mongol avec calme.
Il prit le revolver et sortit de la tente. Il resta dehors quelque temps ; enfin nous entendîmes un coup de feu et bientôt après il rentra.
— Je leur ai fait peur, dit-il. Ils s’étaient réunis sur la rive de l’Adair, autour d’un cadavre de chameau.
— Ils n’ont pas touché à nos chameaux ? demandai-je.
— Nous allons allumer du feu derrière notre tente ; ils ne nous ennuieront plus.
Après le dîner, nous nous couchâmes, maïs je restai éveillé pendant longtemps, écoutant le pétillement du feu, la respiration profonde des chameaux et les hurlements lointains des loups ; enfin, malgré tous ces bruits, je m’endormis. Depuis combien de temps étais-je en train de dormir, je ne sais, mais soudain, je fus réveillé par un coup violent au côté. J'étais couché au bord de la tente et quelqu'un à l’extérieur, sans la moindre cérémonie, m'avait poussé brutalement. Je pensais que c’était un des chameaux en train de mordiller le feutre de la tente. Je
pris mon Mauser et frappai avec la crosse. Un cri aigu fut suivi d’un bruit de pas rapides, courant sur les cailloux. Le matin, je découvris des traces de loups qui s’étaient approchés de notre tente, du côté opposé au feu et je suivis les traces jusqu’à l’endroit où ils avaient commencé à creuser sous la tente ; évidemment l’un des voleurs avait été obligé de battre en retraite, ayant reçu sur la tête un coup de la crosse de mon pistolet.
Les loups et les aigles sont les serviteurs de Jagisstai, comme nous l’enseigna très sérieusement le Mongol. Cependant cela n’empêche pas les Mongols de leur faire la chasse. J’ai assisté une fois, dans le camp du prince Baysei, à une chasse au loup. Les cavaliers mongols, montés sur leurs meilleurs chevaux, rattrapaient à la course les loups dans la plaine et les tuaient avec de lourds bâtons de bambou appelés tachour. Un vétérinaire russe enseigna aux Mongols à empoissonner les loups avec de la strychnine, mais les Mongols abandonnèrent bientôt cette méthode, parce qu’elle était dangereuse pour les chiens, fidèles amis et alliés des nomades. Cependant ils ne touchent pas aux aigles ni aux faucons : ils leur donnent même à manger. Quand les Mongols tuent les animaux, ils jettent souvent en l’air des morceaux de viande que les faucons et les aigles attrapent au vol, exactement comme nous jetons des morceaux de sucre à un chien. Les aigles et les faucons combattent et chassent les pies et les corbeaux qui sont très dangereux pour les bestiaux et les chevaux car ils viennent férocement donner des coups de bec à la moindre blessure ouverte sur le dos des animaux et en font des plaies incurables sur lesquelles ils s’acharnent avec voracité.