‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 17 sur 45 · L'ANTRE DE LA MORT · texte numérisé non relu

L'ANTRE DE LA MORT

Nos chevaux avançaient lentement, mais d’un pas régulier, vers le nord. Nous faisions quarante à cinquante kilomètres par jour. Bientôt nous arrivâmes à un petit monastère qui se trouvait à gauche de notre route. C'était un grand bâtiment carré entouré d’une haute et épaisse palissade. Une ouverture, au milieu, de chaque côté, conduisait aux quatre entrées du temple. Au centre de la cour intérieure se trouvait le temple, avec ses colonnes laquées rouges et ses toits chinois, dominant les maisons basses des lamas. De l’autre côté de la route se dressait ce qui semblait être une forteresse chinoise, mais qui était en réalité un bazar ou dougoun. Les Chinois les bâtissent toujours en forme de forteresse, avec doubles murailles à quelques pieds de distance l’une de l’autre, à l’intérieur desquelles ils mettent leurs maisons et leurs boutiques. Il y tiennent d’habitude une garnison de vingt ou trente hommes armés, pour être prêts à toute éventualité. En cas de besoin ces dougouns peuvent servir de fortins et résister à de longs sièges. Entre le dougoun et le monastère, et plus près de la route, je distinguai un camp de nomades. Leurs chevaux et leurs bestiaux n'étaient

pas avec eux. Les Mongols, résidant ici depuis quelque temps, avaient laissé leurs animaux dans la montagne. Sur plusieurs yourtas flottaient des oriflammes multicolores, signal de maladie. Près de quelques yourtas de hauts piquets fichés dans le sol et portant au sommet une toque mongole, indiquaient que l’habitant de la yourta était mort. Les meutes de chiens errants dans la plaine signalaient la présence de cadavres dans les environs, au fond des ravins ou sur le bord de la rivière. En approchant du camp, nous entendions au loin un battement de tambours, un air mélancolique joué sur la flûte et des cris aigus. Notre Mongol s’avança aux renseignements et revint nous dire que plusieurs familles mongoles étaient arrivées au monastère pour demander assistance au Houtouktou Jahantsi, renommé pour ses miracles. Ces gens, frappés de la peste et de la variole noire, étaient venus de loin et n’avaient pas trouvé le Houtouktou au monastère ; il était parti faire une visite au Bouddha vivant d’Ourga. En conséquence, ils avaient été obligés d’inviter les sorciers. Les malades mouraient les uns après les autres. La veille, ils avaient abandonné dans la plaine le vingtseptième cadavre.

Cependant, tandis que nous parlions, le sorcier sortit d’une des yourtas. C’était un vieillard dont l’un des yeux souffrait de la cataracte et dont le visage était marqué profondément par la petite vérole. Il était vêtu de haïllons ; des bouts d’étoffe de différentes couleurs étaient suspendus à sa ceinture. Il avait un tambour et une flûte. Ses lèvres bleues écumaient et ses yeux étaient hagards. Soudain il se mit à tourner, à danser avec toutes sortes de gambades de ses longues jambes, des mouvements onduleux des bras et des épaules, battant d’un tambour, jouant de la flûte, poussant des cris, accélérant sans cesse le rythme, si bien qu’enfin, blême, les yeux injectés de sang, il tomba sur la neige où il continua à se tordre de tous ses membres et à proférer des hurlements incohérents. C’est ainsi que le sorcier traitait ses malades, épouvantant de sa folie furieuse les mauvais démons porteurs de la maladie. Un autre de ces enchanteurs donnait à ses patients de l’eau sale et boueuse

provenant, je l'appris plus tard, du bain de la personne même du Bouddha vivant qui y avait lavé son corps divin né de la fleur sacré du lotus.

- Om! Om! s'écriaient sans cesse les deux sorciers.

Tandis que ces docteurs magiciens combattaient les démons, les malades étaient abandonnés à eux-mêmes. Ils gisaient, en proie à une fièvre terrible, sous des monceaux de peaux de biques et de manteaux, délirant, secoués de spasmes. Auprès des feux, accroupis, les adultes et les enfants encore en bonne santé bavardaient avec indifférence, en buvant du thé et en fumant. Dans toutes les yourtas je vis des malades et des morts, des misères et des horreurs impossibles à décrire.

Ô grand Gengis-Khan ! Vous qui avez compris, d’une intelligence si pénétrante, toute la situation de l’Asie et de l’Europe, qui avez consacré toute votre vie à glorifier le nom des Mongols, pourquoi n’avez-vous pas donné à votre peuple la lumière qui l'aurait préservé d’une pareille mort ? Il a gardé son antique moralité, son honnêteté séculaire et ses mœurs pacifiques mais vos ossements, que les siècles finissent par détruire, dans votre mausolée de Karakouroum, ne l’ont pas protégé : votre peuple est en train de disparaître, lui que sa grandeur faisait autrefois redouter de la moitié du monde civilisé !

Autour de moi je voyais ce camp de mourants, j’entendais les lamentations, les cris déchirants des hommes, des femmes et des enfants. Au loin les chiens hurlaient, lugubres, tandis que continuait, monotone, le roulement de tambour du sorcier épuisé.

En avant ! Je ne pouvais plus supporter ces horreurs que je n'avais ni les moyens ni la force de combattre. Nous passâmes rapidement, fuyant l'endroit maudit. Et nous ne pouvions nous délivrer de l’obsession qui nous faisait sentir derrière nous, à notre poursuite, quelque démon invisible attaché à nos pas depuis notre passage au milieu de ces scènes d’épouvante. Les démons de la maladie ! Les tableaux d'horreur et de misère ! Les âmes de ceux qui sont sacrifiés chaque jour sur l’autel des

ténèbres en Mongolie ! Une terreur inexplicable nous saisissait, dont nous ne pouvions secouer l’étreinte. C’est seulement quand nous eûmes quitté la route, franchi une crête boisée et atteint un amphithéâtre de montagnes d’où nous ne pouvions plus voir Jahantsi-Kure, ni le dougoun, ni la fosse grouillante de moribonds, que nous pâmes enfin respirer librement.

Bientôt nous découvrîimes un grand lac. C’était Tisingol. Près du rivage se trouvait une grande maison russe. C’était la station de télégraphe qui reliait le Kosogol à Ouliassoutaï.

re Tam

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