‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 18 sur 45 · PARMI LES ASSASSINS · texte numérisé non relu

PARMI LES ASSASSINS

En approchant de la station du télégraphe nous rencontrâmes un jeune homme blond, nommé Kanine, qui était chargé du poste. Un peu confus, il nous offrit l’hospitalité pour la nuit. En entrant dans la salle, nous vîmes un homme, grand et maigre, se lever de table et s’avancer avec hésitation vers nous, tout en nous examinant avec attention.

— Des hôtes. expliqua Kanine. Is vont à Khatyl. Des étrangers.

— Ah ! répondit l’autre avec calme.

Tandis que nous enlevions nos ceintures et nous débarras- Sions, non sans peine, de nos lourds manteaux mongols, l’homme disait quelque chose à notre hôte avec animation. Comme Je m’approchais de la table pour m’asseoir et me reposer, je l’entendis dire : “Nous sommes obligés de retarder.” Et Kanine se contenta d’approuver de la tête.

Il y avait là plusieurs autres personnes assises à la table : l’aide de Kanine, un grand blond au visage pâle, parlait avec volubilité de toutes sortes de choses. Il était un peu bizarre et sa demi-folie se manifestait quand le bruit de la conversation,

un Cri où une détonation l’obligeait à répéter les paroles de son interlocuteur ou à raconter d’une voix machinale et précipitée ce qui se passait autour de lui, à l’instant même. La femme de Kanine, pâle, jeune, fatiguée, les yeux hagards, le visage tordu par la terreur, se trouvait là aussi ; près d’elle une jeune fille de quinze ans, les cheveux coupées ras, habillée en homme, et les deux jeunes fils de Kanine. Nous fîmes connaissance avec tous. L’étranger de haute taille s’appelait Gorokoff ; c’était un colon russe de Samgaltaï, et il nous présenta la jeune fille aux cheveux courts comme étant sa sœur. La femme de Kanine nous regarda avec une terreur à peine dissimulée et resta silencieuse, évidemment mécontente de notre présence. Cependant, nous n’avions pas le choix et commençâmes à prendre le thé et à manger notre pain et notre viande froide.

Kanine nous raconta que depuis la destruction de la ligne du télégraphe, sa famille avait beaucoup souffert de la pauvreté. Les bolcheviks ne lui envoyaient aucun salaire d’Irkoutsk et il était obligé d’user d’expédients. Il vendait du foin aux colons russes, transmettait des messages privés et transportait des marchandises de Khatyl à Ouliassoutaï et à Samgaltaï, faisait commerce de bestiaux, allait à la chasse et réussissait ainsi à vivre. Gorokoff nous annonça que ses affaires le forçaient à se rendre à Kathyl et que sa sœur et lui seraient heureux de se joindre à notre caravane. Il avait un air courroucé et antipathique et ses yeux, sans couleur, évitaient toujours ceux de la personne à qui il parlait. Pendant la conversation, nous demandâmes à Kanine s’il y avait des colons russes dans les environs ; le sourcil froncé et l’air dégoûté, il répondit :

— Il y a un vieux richard, Bobroff, qui habite à une verste de notre poste ; mais je ne vous conseillerais pas de lui faire visite. C’est un vieil avare qui n’est pas très hospitalier.

Tandis que son mari parlait, la femme de Kanine baissa les yeux et ses épaules se contractèrent, comme mues par un frisson. Gorokoff et sa sœur continuaient de fumer d’un air d’indifférence. Je remarquai tout cela, de même que le ton hostile de Kanine, la confusion de sa femme, et l’indifférence affectée

de Gorokoff ; je décidai donc d’aller voir le vieux colon dont Kanine parlait en termes si peu sympathiques. À Ouliassoutaï je connaissais deux hommes nommés Bobroff. Je dis à Kanine qu’on m’avait demandé de remettre en mains propres une lettre à Bobroff et, après avoir bu mon thé, je mis mon manteau et partis.

La maison de Bobroff s’élevait dans une dépression de la montagne. Elle était entourée d’une haute palissade au-dessus de laquelle on pouvait voir les toits, peu élevés. Une lumière brillait à une fenêtre. Je frappai à la porte. Des aboiements furieux me répondirent. À travers les fentes de la palissade, je distinguai quatre énormes chiens mongols noirs montrant les dents et grondant en se précipitant vers la porte. A l’intérieur de la cour, quelqu’un ouvrit une porte et demanda : “Qui est là ?”

Je répondis que je voyageais et que j’arrivais d’Ouliassoutaï. Les chiens furent mis à la chaîne et je fus reçu par un homme qui me considéra attentivement, d’un air inquisiteur, de la tête aux pieds. Une poignée de revolver sortait d’une de ses poches. Satisfait de son inspection, et sachant que je connaissais ses parents, il m’accueillit très aimablement et me présenta à sa femme, une vieille dame pleine de dignité, et à une délicieuse enfant de cinq ans, sa fille adoptive. Il l’avait trouvée dans la plaine à côté du cadavre de sa mère, tombée d’épuisement en essayant d'échapper aux bolcheviks en Sibérie.

Bobroff m’apprit que le détachement russe de Kazagrandi avait réussi à chasser les troupes rouges du Kosogol et que nous pourrions par conséquent continuer notre voyage jusqu’à Khatyl sans danger.

— Pourquoi n’êtes-vous pas descendu chez moi au lieu d’aller chez ces brigands ? me demanda le vieillard.

Je lui posai plusieurs questions et il me donna de précieux renseignements. J’appris que Kanine était un agent bolchevik, du soviet d’Irkoutsk et qu’il était installé là pour espionner le pays. Cependant il était en ce moment rendu inoffensif par le fait que la route d’Irkoutsk était bloquée. Pourtant, un com-

missaire très influent venait d’arriver de Bissk, de la région de l’Altaï.

— Gorokoff ? demandai-je.

— C’est ainsi qu’il se fait appeler, répondit le vieillard ; mais je suis de Bissk, moi aussi, et j’y connais tout le monde. Son véritable nom est Mouzikoff et la fille aux cheveux courts qui est avec lui est sa maîtresse. Il est commissaire de la Tchéka et elle en est un des agents. Au mois d’août dernier ces deux bandits ont tué à coups de revolver soixante-dix officiers de l’armée Koltchak, prisonniers aux pieds et poings liés. Ce sont de lâches assassins. Ils sont venus ici en reconnaissance. Ils voulaient loger chez moi, je les connais trop bien et je leur refusai l’hospitalité.

— Et vous n’avez pas peur de lui ? demandai-je, me rappelant les paroles et les coups d’œil de ces hommes quand ils étaient assis à table.

— Non ! répondit le vieillard. Je sais me défendre et défendre ma famille et j’ai un protecteur aussi — mon fils, le meilleur fusil, le meilleur cavalier et le meilleur combattant qui soit dans toute la Mongolie. Je regrette beaucoup que vous ne puissiez pas faire la connaissance de mon fils. Il est allé voir les troupeaux et ne reviendra pas avant demain soir.

Nous prîmes congé l’un de l’autre très cordialement et je promis de descendre chez lui à mon retour.

— Eh bien, quelles histoires Bobroff vous a-t-il racontées sur notre compte ? me demandèrent Kanine et Gorokoff à mon retour à la station.

— Rien à votre sujet, répondis-je, car il ne voulut même pas me parler quand il apprit que j'étais descendu chez vous. Qu’estce qu’il y a donc eu entre vous ? demandais-je en manifestant l’étonnement le plus complet.

— C’est une vieille affaire, dit Gorokoff d’un air bourru.

— Un vieux coquin, ajouta Kanine, à l’unisson, tandis que les yeux horrifiés et douloureux de sa femme montraient une horrible épouvante comme si, à tout moment, elle craignait un coup mortel.

Gorokoff commença à faire ses préparatifs pour partir le lendemain matin avec nous. Nous dressâmes nos lits de camp

dans une pièce voisine et nous nous endormîmes. Je murmurai à mon ami d’avoir son revolver à portée afin d’être prêt à tout, mais il se contenta de sourire en tirant un revolver et un hache de son manteau pour les mettre sous son oreiller.

— Ces hommes-là m’ont paru suspects dès le début, murmurat-il. Ils sont en train de préparer quelque chose de louche. Demain, je me mettrai derrière ce Gorokoff et préparerai pour lui une de mes fidèles balles “dum-dum”.

Les Mongols passèrent la nuit sous la tente, dans la cour, à côté de leurs chameaux, désirant être près d’eux pour leur donner à manger. Vers sept heures nous partîmes. Mon ami se plaça en arrière-garde, tout le temps derrière Gorokoff qui, avec sa sœur, tous les deux armés des pieds à la tête, montaient de magnifiques chevaux.

— Comment avez-vous pu maintenir vos chevaux en si bon état après être venus de Samgaltaï ? lui demandai-je en admirant les montures.

Il me répondit que les chevaux appartenaient à Kanine, et je m’aperçus que celui-ci n’était pas aussi pauvre qu’on voulait le faire croire : car n’importe quel riche Mongol lui aurait donné en échange d’une de ces bêtes magnifiques assez de moutons pour fournir des gigots et des côtelettes à toute la famille pendant toute l’année entière.

Nous arrivâmes bientôt à un grand marécage entouré d’épais taillis, où je fus tout étonné de voir des centaines de kouropatkas, ou perdrix blanches. Sur l’eau s’éleva un vol de canards affolés à notre approche. En hiver, par ce vent froid et la neige, des canards sauvages ! Le Mongol me donna cette explication :

— Ce marécage reste toujours à une température assez élevée et ne gèle jamais. Les canards sauvages vivent ici toute l’année et les kouropatkas aussi, car ils trouvent à manger dans la terre molle et tiède.

Tandis que je parlais au Mongol, je remarquai au-dessus du marécage, une langue de feu d’un jaune rougeâtre. Cela s’allumait et disparaissait tout de suite ; plus tard, de l’autre côté, deux flammes s’élevèrent. C’était là le véritable feu follet,

entouré de tant de légendes et que la chimie explique maintenant si simplement comme étant une combustion spontanée de méthane ou gaz des marais, produite de la putréfaction de matières végétales dans la terre humide et chaude.

— C’est ici qu’habitent les démons de l’Adair, qui sont en guerre continuelle avec ceux de la Mouren, m’expliqua le Mongol.

— En vérité, pensai-je, si dans l’Europe prosaïque de nos jours, les habitants de nos villages croient encore que ces flammes sont quelque étrange sorcellerie, alors, assurément, dans ce pays du mystère, elles doivent être considérées comme les témoignages des guerres que se livrent les démons de deux rivières voisines !

Après avoir traversé ce marécage, nous distinguâmes en face de nous, au loin, un grand monastère. Bien qu’il fût à un kilomètre en dehors de notre route, les Gorokoff nous dirent qu’ils voulaient s’y rendre pour faire quelques achats dans les boutiques chinoises. Ils s’éloignèrent rapidement, promettant de nous rejoindre bientôt, mais nous ne les vîmes plus pendant quelque temps. Ils disparurent sans laisser de traces, mais nous les retrouvâmes sur notre chemin, plus tard, dans des circonstances tout à fait inattendues qui devaient leur être fatales. De notre côté, nous étions très heureux d’en être si vite débarrassés et, après leur départ, je transmis à mon camarade les renseignements que j'avais obtenus de Bobroff la veille.

mdr 00 SUR UN VOLCAN

Te lendemain soir nous arrivâmes à Khatyl, petite colonie russe comprenant dix maisons éparses dans la vallée de l’Egingol ou Yaga, qui reçoit ses eaux du Kosogol, à un kilomètre au-dessus du village. Le Kosogol est un énorme lac alpin, froid et profond, ayant cent trente-cinq kilomètres de long et de seize à quarante-cinq kilomètres de large. Sur la rive occidentale habitent les Soyotes des Darkhat qui l’appellent Houbsougoul ; les Mongols le nomment Kosogol. Ces deux peuples le considèrent comme un lac sacré et terrible. II est très facile de comprendre leur sentiment : le lac se trouve dans une région d’activité volcanique ; l’été, par des journées ensoleillées et tranquilles, les eaux sont soulevées en formidables vagues, dangereuses non seulement pour les barques des pêcheurs du pays, mais même pour les grands vapeurs russes qui transportent des voyageurs d’une rive à l’autre. En hiver, la couche de glace se brise quelquefois d’un bout à l’autre et de gros nuages de vapeur s’élèvent. Il est évident que le fond du lac est percé de façon sporadique par les sources d’eau chaude, ou peut-être même par des flots de lave. L’existence de ces convulsions souterraines est prouvée, d’ailleurs,

par la masse de poissons morts qui parfois bloque, aux endroits moins profonds, la rivière où se déversent les eaux du lac. Le Kosogol est extrêmement riche en poisson, surtout en variétés de truites et de saumons. II est fameux, surtout, pour son merveilleux poisson blanc qu’on expédiait autrefois dans toute la Sibérie et même en Mandchourie jusqu’à Moukden. La chair en est grasse et remarquablement tendre ; il produit aussi d’excellent caviar. Une autre variété que l’on trouve dans le lac est le khayrous blanc, espèce de truite qui, à l’époque de la migration, contrairement aux coutumes de la plupart des poissons, redescend le courant jusqu’au Yaga où il remplit quelquefois le fleuve d’une rive à l’autre, la surface de l’eau grouillant de milliers de dos de poissons. Pourtant on ne le pêche pas, car il est infesté de vers et ne peut servir de nourriture. Les chats et les chiens eux-mêmes refusent d’y toucher. Cet intéressant phénomène était étudié par le professeur Dorogostaïsky, de l’université d’Irkoutsk, quand l’arrivée des bolcheviks interrompit ses travaux.

A Khatyl régnait la panique. Le détachement russe du colonel Kazagrandi, après avoir mis en déroute les bolcheviks en deux combats et commencé avec succès sa marche contre Irkoutsk, fut tout à coup réduit à l’impuissance et divisé en plusieurs tronçons par les discordes intérieures entre les officiers. Les bolcheviks profitèrent de la situation, renforcèrent leurs troupes et, avec un millier d'hommes, commencèrent un mouvement en avant pour reconquérir ce qu’ils avaient perdu, tandis que les débris du détachement Kazagrandi battaient en retraite sur Khatyl où leur chef était résolu à opposer aux rouges une résistance désespérée. Les habitants chargeaient leur mobilier et leur famille sur des charrettes et fuyaient la ville, laissant leurs animaux à qui viendrait les prendre. Un groupe avait l'intention de se cacher à quelque distance, dans l’épaisse forêt de mélèzes et dans les ravins, tandis qu’un autre groupe se dirigeait sur Mouren Kure et Ouliassoutaï. Le lendemain de notre arrivée, le gouverneur mongol fut informé que les rouges avaient tourné le flanc de la colonne Kazagrandi et qu’ils approchaient de Khatyl. Il chargea tous ses documents et ses

domestiques sur onze chameaux et quitta son yamen. Nos guides mongols sans nous avertir, s’enfuirent avec lui et nous laissèrent sans un seul chameau. Notre situation était devenue désespérée. Nous nous hâtâmes d'aller trouver les colons qui n'étaient pas encore partis, afin de leur acheter des chameaux, mais, en prévision de troubles, ils les avaient déjà envoyés à des Mongols très loin de là, et ne pouvaient nous en fournir. Nous nous adressâmes alors au docteur V.-G. Gay, vétérinaire, qui était fameux dans toute la Mongolie pour sa lutte contre les maladies du bétail. Il habitait ici avec sa famille ; obligé d’abandonner ses fonctions officielles, il était devenu éleveur. Très intelligent et énergique, c’est lui qui, sous le régime tsariste, avait été désigné pour acheter, en Mongolie, les provisions de viande nécessaires à l’armée russe sur le front allemand. Il organisa l’entreprise en Mongolie : quand les bolcheviks s'emparèrent du pouvoir, en 1917, il continua à assurer le ravitaillement. En mai 1918, quand l’armée Kolchak chassa les bolcheviks de Sibérie, il fut arrêté et emprisonné. Relâché ensuite parce qu’on le considérait comme le seul homme capable d’organiser ce service de ravitaillement en Mongolie, il livra à l'amiral Kolchak toutes les provisions de viande et tout l’argent reçus précédemment des commissaires soviétiques. À cette époque, Gay avait été l’organisateur du ravitaillement de Kazagrandi.

Quand nous le vîmes, il nous conseilla de prendre ce qui restait, c'est-à-dire quelques misérables chevaux épuisés, qui pourraient nous mener jusqu’à Mouren Kure, à quatre-vingtdix kilomètres de là. Nous y trouverions des chameaux pour retourner à Ouliassoutaï. Cependant, ces chevaux se trouvant eux-mêmes à quelque distance de la ville, nous étions obligés d’y passer la nuit, et c’était justement cette nuit-là qu’on attendait l’arrivée des rouges. Nous étions étonnés aussi que Gay restât avec sa famille au moment même où l’on s’attendait à voir arriver les rouges. Les seules autres personnes demeurées dans la ville étaient quelques Cosaques à qui on avait donné ordre de rester en arrière pour surveiller les mouvements de l'ennemi. La nuit vint. Mon compagnon et moi, nous étions

prêts à combattre, ou, s’il le fallait, à nous tuer de nos propres mains, plutôt que de tomber au pouvoir des bolcheviks. Nous couchâmes dans une petite maison près du Yaga où habitaient quelques ouvriers qui ne pouvaient pas s’enfuir ou ne croyaient pas que ce fût nécessaire. Ils allèrent se poster sur une colline d’où ils pouvaient observer toute la région jusqu’à la crête où le détachement rouge devait apparaître. De ce poste d’observation en pleine forêt, un des ouvriers accourut, en nous criant :

— Malheur, malheur à nous ! Les rouges sont arrivés. Un cavalier est passé à grand galop par la route de la forêt. Je l’ai appelé, mais il ne m’a pas répondu. Il faisait nuit, mais j’ai vu que le cheval n’était pas d’ici.

Ne bavarde pas à tort et à travers, lui dit un des ouvriers. C’est un Mongol qui est passé et tu l’as pris pour un rouge.

— Non, ce n’était pas un Mongol, répliqua-t-il. Son cheval était ferré. J’ai entendu le bruit des fers sur la route. Malheur à nous !

— Cette fois, dit mon camarade, je crois que c’est la fin. Il est stupide de finir comme cela !

Il avait raison. À ce moment même, on frappa à la porte. C’était un Mongol qui nous amenait trois chevaux pour nous échapper. Aussitôt nous les sellâmes ; sur le troisième, nous chargeâmes notre tente et nos provisions et nous partîmes aussitôt pour prendre congé de Gay.

Chez lui, nous trouvâmes tout le conseil de guerre. Deux ou trois colons et plusieurs cosaques étaient venus à grand galop de la montagne pour annoncer que le détachement rouge approchait de Khatyl, mais passerait la nuit dans la forêt où les hommes faisaient des feux de camp. En effet, par les fenêtres, nous pouvions voir la lueur de ces feux. Il semblait étrange que l’ennemi attendît jusqu’au matin dans la forêt quand ils étaient tout près du village qu’ils voulaient occuper.

Un Cosaque armé entra dans la salle et annonça que deux hommes armés, appartenant au détachement, approchaient. Tous, dans la salle, nous dressâmes l’oreille. A l’extérieur, on entendit le bruit des sabots de chevaux, des voix d'hommes, puis un coup frappé à la porte.

— Entrez, dit Gay.

Deux hommes entrèrent. Le froid avait blanchi leurs barbes et leurs moustaches, et avivé le rouge de leurs joues. Ils étaient vêtus de manteaux sibériens et de toques d’astrakan, mais n’avaient pas d’armes. On les interrogea. Nous apprîmes qu’ils appartenaient à un détachement de paysans blancs des districts d’Irkoutsk. En guerre avec les bolcheviks, ils avaient été battus quelque part aux environs d’Irkoutsk.et essayaient, maintenant, de rejoindre Kazagrandi. Le chef de cette troupe était un socialiste, le capitaine Vassilieff, qui avait été persécuté sous le régime tsariste pour ses opinions.

Nos inquiétudes avaient disparu mais nous résolûmes de partir immédiatement pour Mouren Kure, car nous avions maintenant tous les renseignement demandés et nous avions hâte de faire notre rapport. Nous partîmes. Sur la route, nous rejoignîmes trois Cosaques qui allaient rappeler les colons en fuite vers le sud. Nous voyageâmes de compagnie. Mettant pied à terre, nous menâmes nos chevaux par la bride sur la glace. Le Yaga était furieux. Les forces souterraines produisaient dans l’eau de grandes vagues qui, soulevant la surface épaisse avec un grondement, projetaient en l’air de gros blocs de glace, les brisaient en petits morceaux, puis les engloutissaient sous la couche restée intacte en aval. Des craquements sinueux traversaient la surface du fleuve dans toutes les directions. Un des Cosaques tomba dans une de ces fentes mais nous eûmes juste le temps de le sauver. Trempé, glacé, il dut retourner à Khatyl. Nos chevaux glissaient, et tombèrent même plusieurs fois. Les hommes et les animaux sentaient planer au-dessus d’eux la présence de la mort qui les menaçait. Enfin nous atteignîmes l’autre rive et continuâmes notre route vers le sud en suivant la vallée, heureux d’avoir laissé derrière nous les volcans, naturels ou sociaux. Seize kilomètres plus loin nous rencontrâmes le premier groupe de réfugiés. Ils avaient dressé une grande tente où ils avaient fait du feu. Tout près de là se trouvait un grand bazar chinois, mais les marchands ne voulurent pas laisser entrer les colons dans leurs vastes bâtiments, bien qu’il y eût des femmes, des enfants et des malades parmi les réfugiés. Nous ne restâmes qu’une demi-heure. La route était

facile, sauf à certains endroits où la neige était épaisse. Nous traversâmes la haute crête qui sépare de Mouren le bassin de l’Egingol. Près du sommet, il nous arriva une aventure inattendue. Nous traversions l’ouverture d’une assez large vallée dont l’extrémité supérieure était recouverte d’une forêt épaisse. À la lisière nous remarquâmes deux cavaliers qui, évidemment, nous observaient. Leur façon de se tenir en selle et l’allure de leurs chevaux nous indiquaient qu’ils n’étaient pas Mongols. Nous appelâmes et leur fimes des signes de la main. Ils ne répondirent pas. Du bois sortit un troisième qui s’arrêta pour nous regarder. Nous galopâmes dans leur direction. Quand nous fâmes à environ mille mètres, ils se glissèrent en bas de leurs selles et ouvrirent le feu sur nous. Heureusement nous chevauchions à quelque distance l’un de l’autre, ne leur offrant qu’une cible difficile à atteindre. Nous sautâmes à terre, nous nous aplatîmes contre le sol, nous préparant à combattre. Cependant nous ne voulûmes pas faire feu, pensant que c'était peut-être une erreur de leur part et qu’ils nous prenaient pour les rouges. Ils s’éloignèrent bientôt. Ils avaient tiré avec des fusils européens, donc ce n'étaient pas des gens du pays. Nous attendîmes qu’ils eussent disparu dans les bois avant d’aller examiner leurs traces : leurs chevaux étaient ferrés, preuve nouvelle que ces hommes n’étaient pas Mongols. Qui pouvaientils être ? Nous ne le sûmes jamais ; pourtant quelle autre importance ils auraient pu avoir dans notre vie si leurs balles avaient frappé juste !

Après avoir traversé la ligne de partage des eaux de l’Egingol, nous rencontrâmes le colon russe D.-A. Teternikoff de Mouren Kure, qui nous invita à nous arrêter chez lui et promit de nous procurer des chameaux qu’il demanderait aux lamas. Le froid était intense et rendu plus pénétrant encore par un vent glacial. Pendant le jour nous étions gelés jusqu'aux os, mais la nuit nous nous réchauffions délicieusement auprès du poêle de notre tente. Deux jours après nous entrions dans la vallée de Mouren, et, au loin, nous distinguâmes le bâtiment carré de la Kure avec ses toits chinois et ses grands temples rouges. Tout près se trouvait un second bâtiment, la colonie

russo-chinoise. Deux heures de marche nous amenèrent au logis de notre hospitalier compagnon et de son aimable jeune femme qui nous offrirent un merveilleux dîner aux plats savoureux. Nous passâmes cinq jours à Mouren, attendant d’avoir trouvé des chameaux. Pendant ce temps, de nombreux réfugiés arrivaient de Khatyl, le colonel Kazagrandi se repliant petit à petit sur la ville. Entre autres, il y avait deux colonels, Plavako et Maklakoff, qui avaient été cause de la dislocation des forces de Kazagrandi. Les réfugiés, à peine arrivés à Mouren Kure, reçurent avis des fonctionnaires mongols que, sur l’ordre des autorités chinoises, tous les réfugiés russes devaient être expulsés.

— Où pouvons-nous aller maintenant, en plein hiver, avec nos femmes et nos enfants, quand nous n’avons plus de foyers ? demandèrent les réfugiés désespérés ?

— Ça ne nous regarde pas, répondirent les fonctionnaires mongols. Les autorités chinoises sont furieuses et nous ont ordonné de vous chasser. Nous ne pouvons rien faire pour VOUS.

Les réfugiés durent quitter Mouren Kure et dressèrent leurs tentes en plein vent, non loin de là. Plavako et Maklakoff achetèrent des chevaux et partirent pour Van Kure. Longtemps après, j'appris que tous deux avaient été tués par les Chinois sur la route.

Nous réussîmes à nous procurer trois chameaux et partîmes avec un groupe important de marchands chinois et de réfugiés russes pour gagner Ouliassoutaï, gardant un souvenir très reconnaissant à nos aimables hôtes T.-V. et D.-A. Teternikoff. Nos chameaux nous coûtèrent un bon prix ; en effet, de la monnaie d’argent qui nous avait été fournie par une maison américaine d’Ouliassoutaï, nous dûmes donner trente-trois lan, c’est-à-dire à peu près deux livres et demie de poids d’argent.

AFP

Page 1