‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 24 sur 45 · SUR LA ROUTE DES GRANDS CONQUÉRANTS · texte numérisé non relu

SUR LA ROUTE DES GRANDS CONQUÉRANTS

Te grand conquérant, Gengis Khan, fils de la triste et sévère Mongolie, monta, nous dit une vieille légende mongole, jusqu’au sommet de Karasu Togol et promena son regard d’aigle de l’est à l’ouest. A l’ouest, il vit un océan de sang humain au-dessus duquel flottait une brume pourpre qui lui cachait tout l’horizon. De ce côté, il ne put découvrir son destin. Mais les dieux lui ordonnèrent de marcher vers l’est, et d'emmener avec lui tous ses guerriers des tribus mongoles. A l’est, il vit de riches cités, des temples resplendissants, des foules heureuses, des jardins et des champs fertiles, et tous ces spectacles le remplirent de joie. Il dit à ses fils : “A l’ouest, je serai le fer et le feu, le destructeur, le destin vengeur ; à l’est je viendrai comme le grand constructeur miséricordieux, amenant avec moi le bonheur pour le peuple et pour le pays.”

Telle est la légende. Elle avait beaucoup de vrai. J'avais suivi sur bien des points, à l’ouest, la route de Gengis Khan :

toujours je l’ai trouvée marquée par des tombeaux et par des ruines signalant le passage de l’impitoyable conquérant. J'ai vu aussi une partie de la route du héros à l’est, celle qu’il suivit pour aller en Chine. Nous nous arrêtâmes une nuit à Djirgalantu. Le vieux maître de poste de l’ourton me reconnaissant — dans un de mes précédents voyages à Narabanchi, j'étais descendu chez lui — nous accueillit avec beaucoup de cordialité et nous raconta des histoires pendant le repas. Entre autres, nous faisant sortir de la yourta, et nous montrant un pic montagneux brillamment illuminé par la pleine lune, il nous dit l’histoire d’un des fils de Gengis, qui fut plus tard empereur de Chine, d’Indochine et de Mongolie : attiré par la beauté du paysage et les splendides pâturages de Dijirgalantu, il avait fondé ici une ville. Elle resta bientôt sans habitant, car le Mongol est nomade et ne peut vivre dans les cités artificielles. La plaine est sa demeure et le monde est sa ville. Pendant quelque temps, ce fut le théâtre de batailles entre les Chinois et les troupes de Gengis Khan, puis on l’oublia. A présent, il en reste seulement une tour en ruine, du haut de laquelle, aux temps anciens, on faisait rouler d'énormes rocs sur les assaillants, et une porte démantelée à laquelle on a donné le nom de Kublai, petit-fils de Gengis Khan. Sur le ciel verdâtre, ruisselant de rayons de lune, se découpait la ligne dentelée des montagnes et la silhouette noire de la tour ; par des meurtrières luisaient alternativement les nuages rapides ou la clarté lunaire.

Quand notre groupe quitta Ouliassoutaï, nous voyageâmes sans hâte, faisant entre cinquante-cinq et quatre-vingts kilomètres par jour jusqu’au moment où nous arrivâmes à quatrevingt-dix kilomètres de Zain Chabi. Là je pris congé des autres et me rendis vers le sud, au rendez-vous fixé par le colonel Kazagrandi. Le soleil venait de se lever quand mon guide mongol et moi, sans animaux de bât, nous commençâmes à faire l'ascension des crêtes basses et boisées du haut desquelles je pouvais encore voir mes compagnons qui disparaissaient dans la vallée. Je ne me faisais alors aucune idée des dangers nombreux qui m’attendaient et qui faillirent m'être fatals, dans

cette expédition solitaire. Elle devait durer beaucoup plus longtemps que je ne me l’imaginais. En traversant une petite rivière aux rives sablonneuses, mon guide mongol me raconta que ses compatriotes y venaient, pendant l’été, chercher de l'or malgré la défense des lamas. Leur façon de faire est très primitive mais les résultats prouvent clairement la richesse du sable. Le Mongol se couche à plat ventre sur le sol, écarte le sable avec une plume et souffle dans la petite excavation ainsi formée. De temps en temps, de son doigt mouillé, il ramasse quelque grain d’or ou quelque pépite minuscule, qu’il dépose dans un petit sac suspendu à son cou. Ce procédé primitif leur permet d’obtenir environ sept grammes de métal par jour.

Je décidai de faire le voyage en une journée. À chacun des relais, je pressais les hommes pour qu’ils me sellassent de nouveaux chevaux aussi rapidement que possible. A l’un des postes, à environ quarante kilomètres du monastère, on me donna un cheval sauvage, un grand étalon blanc. Au moment où j'allais le monter et où j'avais déjà mis le pied à l’étrier, il se cabra et me donna un coup de pied à la jambe juste à l’endroit de ma blessure. La jambe se mit bientôt à enfler et me fit souffrir. Au coucher du soleil, j’aperçus les premiers bâtiments russes et chinois, et plus tard le monastère de Zain. Nous atteignîmes une petite rivière qui coule le long d’une montagne : sur le sommet de celle-ci furent disposées des roches blanches de façon à former les lettres d’une prière tibétaine. Au pied de la hauteur se trouvait un cimetière pour les lamas, c’est-à-dire un tas d’ossements et une meute de chien. Enfin le monastère apparut, juste en dessous de nous, formant un carré entouré de palissades. Au milieu s’élevait un grand temple, tout à fait différent de tous ceux que j’avais vus dans l’ouest de la Mongolie, sans que le style cependant en soit ni chinois ni tibétain : c'était un bâtiment blanc, aux murs perpendiculaires, avec des rangées régulières de fenêtres à cadres noirs, un toit de tuiles noires, et, entre le mur et le toit, une garniture inusitée faite de faisceaux de branchages provenant d’un arbre tibétain dont le bois ne pourrit jamais. Un autre bâtiment carré, plus petit, se

trouvait à l’est, comprenant des maisons russes reliées au monastère par le téléphone.

— C’est la maison du dieu vivant de Zain, m’expliqua le Mongol, en désignant le petit bâtiment. Il aime les coutumes russes.

Au nord, sur une colline de forme conique, s’élevait une tour qui rappelait le Zikkurat de Babylone. C'était le temple où l’on gardait les livres et manuscrits anciens, les ornements et objets brisés autrefois employés dans les cérémonies religieuses, ainsi que les robes des Houtouktous défunts. Derrière ce musée se dressait une falaise abrupte, impossible à gravir. Sur le flanc de cette falaise, taillées dans la pierre, on voyait des image de dieux lamaïstes, sculptées là sans souci de la symétrie. Elles avaient un mètre à deux mètres et demi de haut. Le soir, les moines allumaïent des lampes en face de ces hautsreliefs, afin qu’on pût voir de loin ces images de leurs dieux et de leurs déesses.

Nous entrâmes dans le quartier des affaires. Les rues étaient désertes et on ne voyait aux fenêtres que des femmes et des enfants. Je m’arrêtai dans une boutique russe dont j'avais vu d’autres succursales sur d’autres points du pays. À mon grand étonnement, ils m’accueillirent comme un ami. J’appris que le Houtouktou de Narabanchi avait averti tous les monastères que, partout où j'irais, on devrait me donner aide et assistance, parce que j’avais sauvé le monastère de Narabanchi, et, d’après les signes évidents de divinations, j'étais un Bouddha incarné, chéri des dieux. Cette lettre de l’aimable Houtouktou me servit grandement. Je devrais peut-être même dire qu’elle me préserva de la mort. L’hospitalité de mes hôtes me fut de la plus grande assistance, ma jambe blessée ayant enflé et étant devenue très douloureuse. Quand j’enlevai mes bottes, mon pied était couvert de sang, mon ancienne blessure ayant été ouverte par le coup de pied de cheval. On fit venir un felcher pour me soigner et me panser, et je pus recommencer à marcher trois jours après.

Je ne trouvai pas le colonel Kazagrandi à Zain Chabi. Après avoir anéanti le détachement des irréguliers chinois qui avaient

tué le commandant, il était reparti pour Van Kure. Le nouveau commandant me transmit la lettre de Kazagrandi où celui-ci m'invitait cordialement à lui rendre visite après avoir pris quelque repos à Zain. Un document mongol était joint à la lettre, me donnant le droit de recevoir des chevaux et des voitures de troupeau en troupeau au moyen de l’ourga, que je décrirai plus loin et qui m’ouvrit sur la vie mongole et sur le pays, de nouveaux horizons que je n’aurais pas connus autrement. Ce voyage de plus de trois cents kilomètres m'était un surplus de fatigue que j'aurais volontiers évité, mais Kazagrandi, que je n’avais pas encore rencontré, avait évidemment des raisons sérieuses pour désirer me voir.

A une heure, le lendemain de mon arrivée, je reçus la visite du “dieu même” de l’endroit, Gheghen Pandita Houtouktou. Il m'était impossible d’imaginer plus étrange et plus extraordinaire apparition de dieu. C’était un jeune homme de vingt ou vingt-deux ans, petit, maigre, aux mouvements vifs et nerveux, le visage expressif, éclairé et dominé, comme les physionomies de tous les dieux mongols, par de grands yeux effrayés. Il était vêtu d’un uniforme russe en soie bleue, avec des épaulettes d’or portant le signe réservé au Houtouktou Pandita, un pantalon de soie bleue, de hautes bottes, et, sur la tête, une toque blanche en astrakan, surmontée d’une pointe jaune. A son ceinturon étaient suspendus un revolver et une épée. Je ne savais guère que penser de ce dieu déguisé. Il prit une tasse de thé et commença à parler, mêlant le mongol et le russe.

— Non loin de ma Kure se trouve l’ancien monastère d’Erdeni Dzou, érigé sur l'emplacement des ruines de Karakorum, ancienne capitale de Gengis Khan ; Kublai Khan y fit de fréquentes visites : il venait en pèlerinage à ce sanctuaire et s’y reposait après ses fatigues car il était empereur de Chine, des Indes, de Perse, d’Afganistan, de Mongolie et de la moitié de l’Europe. A l’heure actuelle il ne reste plus que des ruines et des tombeaux pour marquer la place de cet ancien jardin des jours bienheureux. Les pieux moines de Baroun Kure ont trouvé, dans les chambres souterraines, des manuscrits plus anciens

même qu’Erdeni Dzou. C’est là que mon Maramba Meetchikatak a découvert une prédiction selon laquelle le Houtouktou de Zaïn qui porterait le titre de Pandita n’aurait que vingt et un ans, naîtrait au cœur des terres de Gengis Khan, et porterait sur la poitrine le signe naturel du swastika, que ce Houtouktou serait honoré par le peuple à une époque de grandes guerres et de grandes calamités, qu’il commencerait-la lutte contre les serviteurs du mal rouge, qu’il les vaincrait, ramènerait l’ordre dans le monde, et célébrerait cet heureux jour dans la cité en érigeant des temples blancs et en faisant sonner à toute volée dix mille cloches. Le Pandita Houtouktou, c’est moi ! Les signes et symboles se sont rencontrés en ma personne. Je détruirai les bolcheviks, les serviteurs du mal rouge et je me reposerai à Moscou de mon glorieux labeur. Aussi ai-je demandé au colonel Kazagrandi de m’enrôler parmi les troupes du baron Ungern et de me permettre de combattre. Les lamas cherchent à m’empêécher de partir, mais qui donc est dieu ici ?

Il frappa du pied d’un air courroucé tandis que les lamas et la garde qui l’accompagnaient courbaient la tête avec révérence.

En me quittant, il m’offrit un hatyk et, fouillant, dans mes sacoches, jy trouvai le seul article qui pût être considéré comme digne d’être offert en présent à un Houtouktou, une petite bouteille d’osmiridium, ce rare et naturel associé du platine.

— Voici le plus stable et le plus dur des métaux, lui dis-je. Que ce soit le symbole de votre gloire et de votre puissance, Houtouktou !

Le Pandita me remercia et m’invita à lui rendre visite. Quand je me sentis mieux de ma blessure, j’allai chez lui ; sa maison était arrangée à l’européenne : il avait la lumière électrique, des sonnettes électriques et le téléphone. II m’offrit du vin, des confiseries, et me présenta deux personnages très intéressants. L'un était un vieux chirurgien tibétain, au visage fortement marqué par la petite vérole, avec un gros nez et des yeux qui louchaient. C’était un curieux chirurgien, célèbre au Tibet. Ses fonctions consistaient à traiter et guérir les Houtouktous quand

ils étaient malades et à les empoisonner quand ils devenaient trop indépendants ou trop extravagants, ou quand leur politique ne concordait pas avec les désirs du Conseil des lamas qui assistaient le Bouddha vivant ou le Dalaï Lama. En ce moment, Pandita Houtouktou repose probablement dans la paix éternelle sur le haut d’une montagne sacrée, où il a été expédié par la sollicitude de son extraordinaire médecin de la cour. L'esprit guerrier de Pandita Houtouktou était très mal vu au Conseil des lamas qui protestaient contre le caractère aventureux de ce dieu vivant.

Pandita aimait le vin et les cartes. Un jour qu’il se trouvait en compagnie de Russes, vêtu à l’européenne, quelques lamas arrivèrent en courant annoncer que le service divin était commencé et que le dieu vivant devait prendre place sur l’autel pour y recevoir les prières des fidèles. Mais il n’était pas chez lui, il était parti jouer aux cartes. Sans se démonter le moins du monde, Pandita revêtit son manteau rouge de Houtouktou par-dessus son veston et son pantalon gris à l’européenne et se laissa emporter dans son palanquin par les lamas scandalisés.

En même temps que le chirurgien empoissonneur, je rencontrai chez le Houtouktou un jeune homme de treize ans dont la jeunesse, la robe rouge et les cheveux courts me firent supposer que c'était un Bandi, ou étudiant, servant dans la maison de Houtouktou ; maïs je découvris qu’il en était autrement. Ce jeune homme était le premier Hubilgan, lui aussi Bouddha incarné, habile diseur de bonne aventure et successeur de Pandita Houtouktou. Il était constamment ivre, grand joueur de cartes, et faisait sans cesse des plaisanteries à mourir de rire, qui blessaient profondément les lamas dans leur dignité.

Ce même soir je fis connaissance du second Hubilgan qui vint me faire visite ; c’était le véritable administrateur de Zain Chabi, domaine indépendant sous la domination directe du Bouddha vivant. Ce Hubilgan était un homme de trente-deux ans, grave, ascétique, d'excellente éducation et très profondément versé dans les sciences mongoles. Il connaissait le russe, lisait beaucoup dans cette langue, s’intéressant surtout à la vie

et à l’histoire des autres peuples. Il avait beaucoup de respect pour le génie créateur du peuple américain et me dit :

— Quand vous irez en Amérique, demandez aux Américains de venir chez nous et de nous tirer des ténèbres qui nous entourent. Les Chinois et les Russes nous conduiront à la ruine. Seuls les Américains peuvent nous sauver.

C’est avec une grande satisfaction-que je transmets la requête de ce Mongol influent, et son appel au peuple américain. Ne sauvera-t-on pas cette nation d’honnêtes gens, qu’on laisse dans les ténèbres et l’oppression ? Pourquoi la laisser périr ? L'âme mongole est riche en forces morales. Faites de ces braves gens un peuple cultivé ; apprenez-leur à utiliser les richesses de leur sol, et l’ancienne nation de Gengis Khan vous gardera toujours une amitié fidèle.

Quand je fus suffisamment rétabli, le Houtouktou m’invita à voyager en sa compagnie jusqu’à Erdeni Dzou, ce que j’acceptai volontiers. Le lendemain matin, une voiture légère, confortable, me fut amenée. Notre voyage dura cinq jours, au cours desquels nous visitâmes Ederni Dzou, Karakorum, Hoto-Zaidam et Hara-Balgasum. Ce sont les ruines des monastères et des cités bâtis par Gengis Khan et ses successeurs, Ugadai-Khan, et Kublai, au treizième siècle. Il n’en reste plus que les murailles et les tours, quelques grands tombeaux et des livres de légendes et d’histoires.

— Regardez ces tombes ! me dit le Houtouktou. C’est ici que fut enseveli le fils de Khan-Uyuk. Les Chinois lui donnèrent de l’argent pour qu’il tue son père, mais sa sœur empêcha le crime en tuant elle-même le jeune prince pour protéger son vieux père l’empereur. Là se trouve la tombe de Tsinilla, la femme bien-aimée de Khan-Mangu. Elle quitta la capitale de la Chine pour se rendre à Kharga Bolgasoun où elle devint amoureuse du hardi berger Damcharen, celui qui, monté sur son cheval, courait plus vite que le vent et attrapait des yacks et des chevaux sauvages de ses mains nues. Le khan, furieux, fit étrangler l’infidèle, mais l’ensevelit ensuite avec les honneurs impériaux et vint fréquemment sur sa tombe pleurer son amour perdu.

— Et que devint Damcharen ? demandai-je.

Le Houtouktou lui-même l’ignorait ; mais son vieux serviteur, qui connaissait toutes les légendes, répondit :

— Avec l’aide de féroces brigands Tchahars il combattit les Chinois pendant longtemps. Mais on ne sait pas comment il est mort.

Dans les ruines, les moines viennent prier à certaines époques ; ils cherchent aussi des livres ou des objets sacrés qui se trouvent cachés ou ensevelis sous les décombres. Dernièrement on a trouvé deux fusils chinois, deux anneaux d’or et de grosses liasses de manuscrits attachés avec des courroies.

— Pourquoi cette région a-t-elle attiré les puissants empereurs et les khans qui régnèrent du Pacifique à l’Adriatique ? me demandai-je. Certainement, ce n’est pas à cause de ces montagnes, de ces vallées couvertes de mélèzes et de bouleaux, pour ces vastes terrains sablonneux, ces lacs retirés et ces rochers stériles.

Les grands empereurs, se rappelant la vision de Gengis Khan, ont cherché ici de nouvelles révélations et de nouvelles prédictions relatives à sa miraculeuse et majestueuse destinée, qu’entourèrent les honneurs divins, l’obéissance et la haine. Où pouvaient-ils entrer en rapport avec les dieux, les bons et les mauvais esprits, sinon ici-même où ils demeurent ? Toute la région de Zain, couverte de ces anciennes ruines, était bien l’endroit prédestiné.

— Peuvent seuls faire l’ascension de cette montagne, ceux qui sont nés en ligne directe de Gengis Khan, m’expliqua le Pandita. À mi-hauteur, l’homme ordinaire suffoque, et s’il veut s’aventurer plus haut, il meurt. Il y a quelque temps, des chasseurs mongols poursuivirent une meute de loups dans la montagne, et quand ils atteignirent cette région, tous périrent. Sur les flancs gisent des ossements d’aigles, de mouflons et de ces antilopes kabarga qui courent légères et rapides comme le vent. C’est là qu’habite le mauvais démon qui possède le livre des destinées humaines.

J'avais là la réponse.

Dans le Caucase occidental je gravis une fois une montagne entre Soukhoun Kalé et Toupsei où périssent les loups, les aigles et les chèvres sauvages. Les hommes y périraient aussi s’ils ne traversaient la région à cheval. La terre produit de l’acide carbonique qui se dégage des flancs de la montagne, détruisant toute vie animale. Le gaz s’attache au sol formant une couche d’environ cinquante centimètres d’épaisseur.

Les cavaliers passent au-dessus de cette couche et les chevaux redressent la tête, s’ébrouent et hennissent de peur jusqu’à ce qu’ils aient passé cette zone dangereuse. Ici, sur le sommet de cette montagne où le mauvais démon parcourt le livre de la destinée humaine, se produit le même phénomène, et je compris la peur sacrée des Mongols aussi bien que le sévère attrait de ce lieu pour les descendants de Gengis Khan, hauts de taille, presque des géants. Leurs têtes altières dominent les couches de gaz empoisonné, si bien qu’ils peuvent atteindre les cimes de cette terrible et mystérieuse montagne. On peut donner aussi une explication géologique du phénomène, car c’est ici qu’est la limite méridionale des dépôts houillers produisant l’acide carbonique et le gaz des marais.

Non loin des ruines qui couvrent les terres de Hun Doptchin Djamtso se trouve un petit lac, qui quelquefois, brûle avec des flammes rouges, terrifiant les Mongols et les troupeaux de chevaux. Naturellement ce lac est riche en légendes. C’est ici qu’un météore est tombé et s’est enfoncé profondément dans le sol. L’excavation produite a formé le lac. Or, il paraît que les habitants des passages souterrains, moitié hommes, moitié démons, travaillent à extraire cette pierre céleste de son lit profond, mais elle met le lac en feu quand ils la soulèvent et retombe malgré tous leurs efforts. Ce lac, je ne l’ai pas vu moi-même : un colon russe m’expliqua qu’il se trouvait sans doute du pétrole sur la surface de l’eau, et que les feux des bergers, ou encore les rayons ardents du soleil le mettent en flammes.

Quoi qu’il en soit, tout ceci nous aide à comprendre l’attrait de ce pays pour les potentats mongols. C’est Karakoroum qui

m'a fait la plus forte impression. Là vécut le cruel et sage Gengis Khan ; il y conçut ses projets gigantesques : noyer l’ouest dans le sang et répandre sur l’est une gloire telle qu’on n’en avait jamais connu de semblable. Deux Karakoroums furent construits par Gengis Khan, l’un près de Tatsagol sur la route des caravanes, l’autre dans le Pamir où les guerriers mélancoliques ensevelirent les plus grands conquérants dans un mausolée érigé par cinq cents captifs qui furent sacrifiés à l'esprit du défunt quand l’œuvre fut achevée.

Le guerrier Pandita Houtouktou fit une prière sur les ruines où erraient les ombres de ces potentats qui avaient régné sur la moitié du monde ; son âme brûlait du désir d’accomplir les mêmes exploits chimériques et de s’élever jusqu’à la gloire de Gengis Khan et de Tamerlan.

A notre retour, nous fûmes invités, à quelque distance de Zain, par un riche Mongol. Il avait déjà préparé des yourtas décorées de riches tapis et de draperies de soie. Le Houtouktou accepta. Nous nous installâmes sur les mœlleux coussins des yourtas, tandis que le Houtouktou bénissait le Mongol, lui touchant la tête de sa sainte main, en recevant les hatyks. Notre hôte fit apporter un mouton tout entier qu’on avait fait bouillir dans une énorme cuve. Le Houtouktou découpa un gigot et me l’offrit tandis qu’il gardait l’autre lui-même. Ensuite il présenta un gros morceau de viande au plus jeune des enfants de notre hôte, donnant ainsi le signal pour commencer le festin. En un clin d’œil le mouton fut entièrement découpé, et les morceaux entre les mains des convives. Quand le Houtouktou eut jeté près du feu les os blancs, sans qu’une trace de viande y restÂt, l’hôte à genoux retira du feu un morceau de peau de mouton et l’offrit cérémonieusement à deux mains au Houtouktou. Pandita commença à gratter la laine et les cendres avec son couteau et, coupant la peau en minces lanières, se mit à manger ce mets savoureux. C’est la partie qui couvre le sternum et qu’on appelle en mongol farach, c’est-à-dire la flèche. Quand un mouton est dépecé, on découpe ce morceau, on le place sur des charbons ardents et on le fait griller à petit

feu. Ainsi préparé, c’est le morceau le plus fin de tout l’animal et on l’offre à l’invité de marque. La coutume ne permet pas de le partager.

Après le dîner, notre hôte proposa une chasse aux mouflons, dont on savait qu’un grand troupeau passait dans les montagnes à quinze cents mètres des yourtas. On amena des chevaux richement sellés. Tout le harnachement de la monture du Houtouktou était orné de morceaux d’étoffes rouges et jaunes, marque de son rang. Une cinquantaine de cavaliers galopaient derrière nous. Quand nous eûmes mis pied à terre, on nous plaça derrière les rochers, à environ trois cents pas l’un de l’autre, et les Mongols commencèrent le mouvement d’encerclement autour de la montagne. Au bout d’une demi-heure, je vis briller quelque chose à la cime, et bientôt je découvris un splendide mouflon qui bondissait de rocher en rocher en faisant des sauts prodigieux : derrière lui, un troupeau d’une vingtaine de têtes passait comme l'éclair. Je croyais que les Mongols avaient manqué leur mouvement, et chassé le troupeau d’un côté avant d’avoir complété l’encerclement. Mais je me trompais, heureusement. Derrière un rocher, juste en face de nous, un Mongol s’élança et agita les mains. Seul l’animal qui marchait en tête continuait sa route sans frayeur, passant tout près du rabatteur, tandis que le reste du troupeau changeait brusquement de direction et se précipitait vers moi. J’ouvris le feu et deux animaux tombèrent. Le Houtouktou en abattit un, ainsi qu’une antilope musquée qui déboucha à l’improviste d’un rocher tout près de là. La plus belle paire de cornes pesait environ trente livres : elle appartenait à un jeune mouflon.

Le lendemain de notre retour à Zain Chabi, me sentant tout à fait rétabli, je décidai de poursuivre mon voyage jusqu’à Van Kure. Je pris congé du Houtouktou qui m’offrit un grand hatyk et me remercia chaleureusement du présent que je lui avais donné le premier jour.

— C’est un remède splendide ! s’écria-t-il. Après notre excursion, je me sentais très fatigué, mais j’ai pris votre médecine et je suis tout à fait remis d’aplomb. Merci, merci mille fois !

Le pauvre garçon avait avalé mon osmiridium. Assurément cela ne pouvait pas lui faire du mal ; maïs que cela lui eût fait du bien, voilà qui était merveilleux ! Peut-être les docteurs occidentaux voudront-ils essayer ce nouveau remède, inoffensif et peu coûteux — il n’y en a que huit livres dans le monde entier — je demande seulement qu’on me laisse la possession des droits pour la Mongolie, Barga, Sinkiang, Koukou-Nor et les’ autres pays de l’Asie centrale.

Un vieux colon russe me servit de guide. On me donna une grande voiture, légère et confortable qui était traînée d’une façon merveilleuse. Une perche, de quatre mètres de long, était fixée perpendiculairement à l’avant des brancards. De chaque côté, deux cavaliers prenaient cette perche en travers du pommeau de leur selle et galopaient en me traînant à leur suite par la plaine. Derrière nous suivaient quatre autres cavaliers, avec quatre chevaux de renfort.

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