‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 25 sur 45 · ARRETÉ · texte numérisé non relu

ARRETÉ

a environ dix-huit kilomètres de Zaïn, du haut d’une crête, nous aperçûmes, serpentant dans la vallée, une file de cavaliers que nous rencontrâmes une demi-heure plus tard sur le bord d’une rivière profonde et marécageuse. Ce groupe était composé de Mongols, de Buriats et de Tibétains armés de fusils russes. En tête de la colonne chevauchaient deux hommes, et l’un d’eux, coiffé d’une énorme toque noire en astrakan, une cape en feutre noir avec un capuchon rouge du Caucase sur les épaules, me barra la route et d’une voix brutale et grossière me demanda :

— Qui êtes-vous ? D’où venez-vous et où allez-vous ?

Je répondis laconiquement. Ils me dirent alors que leur détachement avait été envoyé par le baron Ungern et était sous les ordres du capitaine Vandaloff.

— Je suis le capitaine Bezrodnoff, juge militaire.

Soudain il se mit à rire à gorge déployée. Son visage insolent et stupide me déplaisait, et, saluant les officiers, j’ordonnai à mes cavaliers d’avancer.

— Oh non ! s’écria-t-il, en me barrant la route à nouveau. Je ne puis vous autoriser à aller plus loin. Je veux causer longuement avec vous de choses sérieuses et vous allez revenir à Zain avec moi.

Je protestai et lui montrai la lettre du colonel Kazagrandi, mais il me répondit froidement :

— Cette lettre concerne le colonel Kazagrandi : quant à revenir à Zain pour causer avec moi, c’est mon affaire. Maintenant donnez-moi vos armes.

Il m'était impossible d’obéir à cet ordre, dussé-je être menacé de mort.

— Ecoutez, lui dis-je. Parlez-moi franchement. Est-ce que votre détachement combat les bolcheviks ou bien êtes-vous tout simplement de l’armée rouge ?

— Non, je vous assure, me répondit l’officier buriat Vandaloff, en s’approchant de moi. Il y a déjà trois ans que nous combattons les bolcheviks.

— Alors il m’est impossible de vous livrer mes armes, répliquai-je avec calme. Je les ai apportées de Sibérie Soviétique, elles m’ont servi souvent dans les combats et maintenant ce sont des officiers blancs qui veulent me les enlever ! C’est un affront que je ne puis tolérer.

A ces mots je jetai mon fusil et mon Mauser dans la rivière. Les officiers étaient gênés. Bezrodnoff devint rouge de colère.

— Je vous ai épargné, ainsi qu’à moi, une humiliation, lui expliquai-je.

Bezrodnoff tourna son cheval en silence. Le détachement de trois cents hommes passa devant moi : seuls deux cavaliers s’arrêtèrent ; ils ordonnèrent à mes Mongols de faire demi-tour avec la voiture, puis prirent position derrière mon petit groupe. Ainsi j'étais arrêté ! Un des cavaliers derrière moi était un Russe et me dit que Bezrodnoff emportait avec lui de nombreuses condamnations à mort. Assurément la mienne était du nombre.

A quoi bon s’être frayé un chemin à travers des détachements rouges, avoir souffert du froid et tomber maintenant sous les balles des Mongols de Bezrodnoff ? Ce n’était pas la

peine d’avoir voyagé si longtemps, d’être venu de si loin ! Dans n’importe quel poste de Tchéka en Sibérie j'aurais pu trouver cette fin de mes épreuves.

Quand nous arrivâmes à Zain Chabi, on examina mon bagage et Bezrodnoff commença à m’interroger minutieusement sur les événements qui s'étaient passés à Ouliassoutaï. Nous causâmes environ trois heures, pendant lesquelles j’essayai de défendre tous les officiers d’Ouliassoutaï, l’assurant qu’il était impossible de se fier aux seuls rapports de Domojiroff. Quand nous eûmes terminé notre entretien, le capitaine se leva et me présenta ses excuses pour m'avoir retardé dans mon voyage. Ensuite il m’offrit un splendide Mauser à poignée d’argent il me dit :

— Votre fierté m’a beaucoup plu. Je vous prie d’accepter cette arme en souvenir de moi.

Le lendemain matin je quittai de nouveau Zaïin Chabi, ayant dans ma poche le laissez-passer de Bezrodnoff pour ses sentinelles.

PTE

VOYAGE PAR “OURGA”

Lé fois encore je parcourus les endroits déjà vus, la montagne d’où j'avais aperçu le détachement de Bezrodnoff, le fleuve où j'avais jeté mes armes, et bientôt je laissai tout cela derrière moi. Au premier relais nous eûmes la désagréable surprise de ne pas trouver de chevaux. Dans la yourta se trouvait l’hôte, avec deux de ses fils. Je lui montrai mon document et il s’écria :

— Le Noyon a droit à l’ourga. On va lui trouver des chevaux aussitôt.

Il sauta en selle, prit avec lui deux de mes Mongols et, se munissant de longues perches de quatre à cinq mètres de long, pourvues à l’extrémité d’une boucle de corde, les trois hommes partirent au galop. Ma voiture suivait. Nous quittâmes la route, traversâmes la plaine et, au bout d’une heure, trouvâmes un troupeau de chevaux au pâturage. Le Mongol en attrapa quelques-uns à l’aide de sa perche munie d’un nœud coulant, appelé “ourga”. Des montagnes voisines accoururent au galop les propriétaires du troupeau. Quand le vieux Mongol leur eut montré mes papiers, ils acquiescèrent avec soumission et

fournirent quatre de leurs hommes pour remplacer ceux qui m’avaient accompagné. C’est ainsi que voyagent les Mongols ; au lieu de passer par le poste de relais, ils vont de troupeau en troupeau, y attrapent à l’ourga de nouveaux chevaux et les font seller, les nouveaux propriétaires remplaçant les anciens guides. Tous les Mongols ainsi réquisitionnés par droit d’ourga s’efforcent de se décharger de leur tâche le plus rapidement possible et galopent à toute vitesse dans la direction indiquée vers le troupeau le plus proche afin de passer la mission au voisin. Un voyageur ayant droit d’ourga peut attraper lui-même les chevaux, et, s’il ne trouve pas de gardiens, peut forcer ceux qu'il a déjà à continuer, laissant les animaux dans le troupeau où il fait sa nouvelle réquisition. Ceci est d’ailleurs très rare, car le Mongol n’aime pas aller rechercher ses animaux dans un troupeau appartenant à un autre, de peur des discussions qui ne manqueraient pas d’en résulter.

C’est à cette coutume, selon une explication que l’on m’a donnée, que la ville d’Ourga doit son nom pour les étrangers. Les Mongols l’appellent toujours Ta Kure, c’est-à-dire le grand monastère. Les Buriats et les Russes, qui furent les premiers à faire du commerce dans cette région, l’appelèrent Ourga parce que c'était le but de toutes les expéditions commerciales qui traversèrent les plaines en usant de ce mode de réquisition. Il y a une seconde explication : c’est que la ville se trouve dans une boucle dont les côtés sont formés par trois chaînes de montagnes et que le long d’une de ces crêtes la rivière appelée la Tola figure la perche au bout de laquelle se trouve fixée l’ourga, familière à ces plaines.

Grâce à ce droit d’ourga, je traversai des régions de la Mongolie inconnues des voyageurs, sur une distance de trois cents kilomètres. J’eus ainsi l’occasion d’observer la faune de cette partie du pays. Je vis d’énormes troupeaux d’antilopes comptant cinq à six mille têtes, des mouflons, des élans (wapiti), des antilopes musquées (kabarga). Parfois, vision rapide à l’horizon, passaient comme un éclair, de petits troupeaux de chevaux sauvages ou d’onagres.

J'observai à certain endroit une grande colonie de marmottes. Sur un espace de plusieurs kilomètres carrés étaient visibles leurs monticules et les trous menant à leurs terriers. Au milieu de ces monticules couraient les animaux jaune-gris ou bruns, de toutes tailles, les plus grands atteignant à peu près la moitié de la grosseur d’un chien ordinaire. Ils couraient avec lourdeur et leur peau semblait flotter comme si elle était trop large pour leurs corps replets. Les marmottes sont de remarquables prospecteurs : elles creusent constamment de profondes tranchées, rejetant les pierres à la surface. En de nombreux endroits les monticules étaient faits de minerai de cuivre, et plus au nord j’ai trouvé des minéraux contenant du wolfram et du vanadium. Quand la marmotte se tient à l’entrée de son trou, elle est assise toute droite sur ses pattes de derrière et ressemble à un morceau de bois, une souche ou une pierre. Aussitôt qu’elle aperçoit un cavalier, elle le guette avec curiosité et se met à siffler sur un ton aigu. Les chasseurs profitent de cette curiosité des marmottes pour s’approcher de leurs trous en brandissant des oriflammes au bout de longues perches. Toute l’attention de l’animal se concentre sur le drapeau et la balle qui vient le frapper lui apporte la raison d’être de cet objet inconnu.

J’assistai à une scène très intéressante en passant au milieu d’une colonie de marmottes, près d’une rivière nommée l’Orkhon. Il y avait des milliers de terriers ; aussi mes Mongols devaient-ils employer toute leur adresse pour éviter aux chevaux un faux pas qui aurait pu leur casser une jambe. Je remarquai un aigle, volant en cercle, très haut au-dessus de nous. Tout d’un coup, il fonça comme une pierre sur un monticule où il resta immobile comme un roc. La marmotte, quelques minutes après, sortit de son trou pour se rendre chez une voisine. L’aigle sauta d’un air calme du sommet du trou et en boucha l’entrée avec une de ses ailes. La marmotte, entendant un bruit, se retourna et se précipita à l’attaque, essayant de pénétrer de force dans son trou où évidemment elle avait laissé ses petits. La lutte commença. L’aigle combattait de son aile restée libre, d’une patte et du bec, mais continuait à barrer l’entrée. La

marmotte se précipita sur l’oiseau de proie avec beaucoup de courage mais tomba bientôt, frappée d’un coup à la tête. Alors seulement l’aigle retira son aile, s’approcha de la marmotte, l’acheva, et non sans difficulté l’enleva dans ses serres pour s’en repaître dans la montagne.

Dans les endroits plus stériles, où il n’y a que quelques brins d’herbe par-ci par-là, se trouve une autre espèce de rongeur, appelé imouran, qui est à peu près de la taille d’un écureuil. Leur pelage est de la même couleur que la prairie où ils courent comme des serpents, ramassant les graines éparpillées par le vent, et les transportant dans leurs minuscules demeures. L’imouran a un fidèle ami, l’alouette jaune de la prairie à dos brun et tête brune. Quand elle voit l’imouran courir la plaine, elle se place sur son dos, bat des ailes pour se maintenir en équilibre, et se fait porter au galop par cette monture qui brandit joyeusement sa longue queue en broussaille. L’alouette pendant tout ce temps, attrape avec adresse et rapidité les parasites qui vivent sur le corps de son ami, témoignant sa joie de cette chasse en entonnant une agréable chanson. Les Mongols appellent l’imouran le coursier de la joyeuse alouette. L’alouette avertit l’imouran de l’approche des aigles et des faucons en poussant trois coups de sifflet aigus au moment où elle aperçoit le brigand des airs et elle se réfugie elle-même derrière une pierre ou dans un fossé. Dès qu’il entend ce signal nul imouran ne sort la tête de son trou avant que le danger ne soit passé. C’est ainsi que l’alouette et son coursier vivent en amical voisinage.

Dans d’autres régions de la Mongolie où il y avait de riches pâturages, je vis un autre type de rongeur que j'avais déjà rencontré en Urianhaiï. C’est un énorme rat de prairie noir, à courte queue, qui vit en colonies de cent ou deux cent têtes. Il est intéressant et même unique en son genre, pour son habileté à préparer, en bon fermier, sa provision de fourrage pour l’hiver. Pendant les semaines où l’herbe est particulièrement succulente, il la fauche littéralement avec de rapides et brusques balancements de tête, coupant environ vingt ou trente tiges avec ses longues dents de devant. Puis il laisse son foin sécher

et un peu plus tard le rentre de la façon la plus méthodique. II fait d'abord un monticule d’environ trente centimètres de haut. Ensuite il enfonce dans le sol quatre pieux inclinés, les faisant converger vers le milieu de la meule et les relie au-dessus du foin avec les plus longs brins d’herbe, laissant les extrémités dépasser suffisamment pour pouvoir ajouter un autre pied de hauteur à sa meule : une fois celle-ci élevée à nouveau de trente centimètres, il en relie encore la surface avec de longs brins d’herbe, afin d'empêcher sa provision hivernale d’être éparpillée par le vent sur la prairie. I1 place toujours cette meule juste à la porte de son terrier afin d’éviter de longs transports pendant la mauvaise saison. Les chevaux et les chameaux sont très friands de ce foin du petit fermier, parce qu’il est toujours fait de l’herbe la plus nourrissante. Mais les meules sont si solidement construites qu’on peut difficilement les abattre à coups de pied.

Presque à chaque endroit, en Mongolie, j’ai rencontré soit des couples, soit des compagnies entières de perdrix de prairie, appelées salga, ou perdrix-hirondelles parce que leurs longues queues ressemblent à celles des hirondelles et que leur vol aussi se rapproche beaucoup du vol de celles-ci. Ces oiseaux ne sont nullement sauvages ni craintifs, car ils vous laissent approcher à dix ou quinze pas ; mais quand ils s’envolent, ils s’élèvent très haut et parcourent des distances considérables sans se poser, sifflant tout le temps, comme les hirondelles. Leur couleur est en général gris-clair et jaune, bien que les mâles aient de jolies taches brunes sur le dos et les ailes, et leurs pattes sont couvertes de plumes épaisses.

L’ourga grâce auquel je pus faire ces observations dans des régions peu fréquentées avait cependant quelques inconvénients. Les Mongols me transportaient directement et avec rapidité vers ma destination et recevaient avec satisfaction les dollars chinois que je leur donnais. Mais après avoir fait environ huit mille kilomètres sur ma selle cosaque qui, maïntenant, gisait derrière moi dans la voiture, couverte de poussière, je me révoltai contre les secousses et les sursauts auxquels me

condamnaient ces courses éperdues dans une charrette entrafnée à toute vitesse sur les pierres, les monticules et les fossés, par des chevaux sauvages menés à bride abattue ; la voiture bondissait, craquait, et, à vrai dire, ne tenait bon que par la préoccupation farouche et obstinée de prouver au voyageur étranger le confort et l’agrément d’un bon équipage mongol ! Tous mes os commençaient à être douloureux. Je finis par gémir à toute secousse et par souffrir d’une attaque très pénible de sciatique à ma jambe blessée. La nuit, je ne pouvais ni dormir, ni rester étendu, ni même rester assis sans souffrance et je passais toute la nuit à faire les cent pas dans la plaine, en écoutant les ronflements sonores des habitants de la yourta. Quelquefois j’avais à me défendre contre deux énormes chiens noirs qui m’attaquaient. Le lendemain, je ne pus endurer cette torture que jusqu’à midi, et je fus obligé d'abandonner et de me coucher. La souffrance était intolérable. Je ne pouvais remuer ni la jambe ni le dos et je finis par avoir une forte fièvre. Nous fûmes obligés de nous arrêter et de nous reposer. J’avalai toutes mes provisions d’aspirine et de quinine mais sans que cela m’apportât aucun soulagement. J’avais devant moi la perspective d’une nuit sans sommeil et je n’y pouvais penser sans frayeur. Nous étions descendus dans la yourta réservée aux visiteurs, près d’un petit monastère. Mes Mongols invitèrent le docteur lama à venir me voir : il me donna une poudre très amère et m’assura que je pourrais repartir le lendemain matin. Je ressentis bientôt un accroissement des palpitations du cœur, après quoi la douleur devint plus vive encore. De nouveau je passai une nuit sans sommeil, mais quand le soleil se leva la douleur cessa instantanément et, une heure après, j'ordonnais qu’on me sellât un cheval, car je redoutais de continuer le voyage dans la voiture.

Tandis que les Mongols attrapaient les chevaux, arriva à ma tente le colonel N.-N. Philipoff qui me dit qu’il protestait énergiquement contre les accusations portées contre lui, contre son frère et Poletika et d’après lesquelles on les faisait passer pour des bolcheviks. Bezrodnoff l’avait autorisé à aller à Van Kure

pour y voir le baron Ungern qu’on y attendait. Seulement Philipoff ne savait pas que son guide mongol était armé d’une grenade et qu’un autre Mongol avait été envoyé à l’avance avec une lettre pour le baron. Il ne savait pas que Poletika et ses frères étaient fusillés au même moment à Zain Chabi. Philipoff était pressé et désirait atteindre Van Kure le jour même. Je partis une heure après lui.

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