‹ Betes, Hommes Et DieuxChapitre 26 sur 45 · UN VIEUX DEVIN · texte numérisé non relu

UN VIEUX DEVIN

Nous suivîmes la route des courriers. Dans cette région, les Mongols n’avaient que de misérables chevaux épuisés, obligés qu’ils étaient continuellement de fournir des montures aux nombreux messagers de Daichin Van et du colonel Kazagrandi. Nous dûmes nous arrêter au dernier relais précédant Van Kure, où un vieux Mongol et son fils tenaient le poste. Après souper, il prit l’omoplate du mouton, d’où la chair avait été soigneusement grattée puis, me regardant, et plaçant l’os dans les charbons ardents avec quelques incantations, il me dit :

— Je vais vous dire votre avenir ; toutes mes prédictions se réalisent.

Quand l’os fut noirci, il le retira, souffla les cendres, et commença à examiner la surface très attentivement, puis, le mettant devant le feu, à regarder à travers. Il continua cet examen pendant longtemps puis, son visage exprimant la terreur, replaça l’os dans le feu.

— Qu’avez-vous vu ? demandai-je en riant.

— Taisez-vous ! murmura-t-il. J’ai découvert des signes horribles.

Il reprit l’os, se remettant à l’examiner sur toute la surface, marmottant sans cesse des prières et faisant des gestes étranges. Puis d’une voix calme et solennelle, il fit ses prédictions.

— La mort, en la personne d’un grand homme blanc à cheveux roux, Se tiendra derrière vous, et vous guettera longtemps, de tout près. Vous la sentirez et vous attendrez, mais la mort se retirera. Un autre homme blanc deviendra votre ami. Avant le quatrième jour vous perdrez des amis. Ils périront frappés d’un long couteau. Méfiez-vous de l’homme à la tête en forme de selle. II s’efforcera de causer votre mort.

Pendant longtemps encore après qu’il m’eût révélé mon avenir, nous restâmes à fumer et à prendre le thé, mais toujours le vieillard me regardait avec crainte. Dans mon esprit jaillit la pensée qu’ainsi doit être regardé par ses compagnons de prison celui qui est condamné à mourir. Le lendemain matin, nous prîmes congé du devin avant que le soleil ne fût levé et quand nôus eûmes fait environ vingt-cinq kilomètres, nous fâmes en vue de Van Kure. Je trouvai le colonel Kazagrandi à son quartier général. C’était un homme de bonne famille, ingénieur expérimenté, excellent officier, qui s’était distingué pendant la guerre à la défense de l’île de Moom, dans la Baltique et ensuite dans la lutte contre les bolcheviks sur la Volga. Le colonel Kazagrandi m’invita à prendre un bain dans une vraie baïignoire qui se trouvait dans la maison du président de la Chambre de commerce. J'étais encore dans cette maison quand un jeune capitaine, de haute taille, entra. Il avait les cheveux roux, longs et bouclés, un visage extraordinairement blanc, bien qu’épais et sans intelligence, de grands yeux froids comme l’acier, des lèvres fines, presque féminines. Mais dans ses yeux se lisait une telle cruauté froide qu’on avait déplaisir à regarder son visage, pourtant non sans attrait. Quand il quitta la pièce, notre hôte me dit que c’était le capitaine Veseloffsky, officier d’ordonnance du général Redzoukine, qui combattait les rouges au nord de la Mongolie. Ils venaient d’arriver le jour même pour conférer avec le baron Ungern.

Après le déjeuner, le colonel Kazagrandi m'invita à venir le voir dans sa yourta et nous commençâmes à parler des événements qui se passaient en Mongolie occidentale où la situation était devenue très tendue.

— Connaissez-vous le docteur Gay ? me demanda Kazagrandi. Vous savez qu’il m'a aidé à former mon détachement, mais Ourga l’accuse d’être un agent des soviets.

Je défendis Gay du mieux que je pus. Il m'avait aidé et avait été mis hors de cause par Kolchak lui-même.

— Oui, oui, c’est ainsi que j'ai essayé de justifier Gay moi aussi, mais Redzoukine vient d’arriver avec des lettres que Gay a envoyées aux bolcheviks et qui ont été saisies sur la route. Par ordre du baron Ungern, Gay et sa famille ont aujourd’hui été envoyés au quartier général de Redzoukine et j'ai bien peur qu'ils n’arrivent pas à destination.

— Pourquoi ? demandai-je.

— Ils seront exécutés avant ! répondit le colonel.

— Que faire ? répondis-je. Il est impossible que Gay soit bolchevik, il a trop de culture et d'intelligence pour cela.

— Je ne sais pas, je ne sais pas ! murmura le colonel avec un geste de découragement, essayez d’en parler à Redzoukine.

Je résolus d’aller trouver Redzoukine aussitôt, mais juste à ce moment le colonel Philipoff entra et commença à parler des erreurs que l’on commettait dans l’instruction militaire des soldats. Quand j’eus remis mon manteau, un autre homme entra. C'était un officier de petite taille, portant une casquette cosaque verte à visière, un manteau mongol gris déchiré et la main droite en écharpe dans un foulard noir noué autour du cou. C'était le général Redzoukine à qui je fus aussitôt présenté. Pendant notre conversation, le général, poliment et habilement, s’enquit de nos faits et gestes depuis trois ans, plaisantant et riant avec discrétion. Quand il sortit, je profitai de l’occasion et l’accompagnai.

Il m'écouta très attentivement et très poliment, puis d’une voix tranquille me dit :

— Le docteur Gay est l’agent des soviets : il s’est déguisé en blanc afin de mieux voir, de mieux entendre et de tout savoir.

Nous sommes entourés d’ennemis. Le peuple russe est démoralisé et il est prêt à toutes les traîtrises pour avoir de l’argent. C’est ainsi que Gay a agi. D'ailleurs, à quoi bon discuter plus longtemps à son sujet ? Lui et sa famille ont vécu. Aujourd’hui mes hommes les ont exécutés à cinq kilomètres d’ici.

Plein de frayeur, consterné, je regardai le visage de ce petit homme actif, à la voix douce et aux manières courtoises. Dans ses yeux se lisaient tant de haïne et de ténacité que je compris aussitôt le respect tremblant de tous les officiers que j’avais vus en sa présence. Plus tard, à Ourga, j’appris d’autres choses Sur le général, qui se distinguait aussi bien par sa bravoure que par sa cruauté. C’était le chien de garde du baron Ungern, prêt à se jeter dans le feu ou à la gorge de ceux que son maître lui désigneraïit.

Quatre jours seulement avaient passé et “mes amis” avaient péri frappés d’un “long couteau”. Ainsi une partie au moins de la prédiction était réalisée. Maintenant il me restait à attendre la menace de la mort. Je n’attendis pas longtemps. Deux jours plus tard, le chef de la division de cavalerie asiatique arrivait. C'était le baron Ungern von Sternberg.

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