LA MORT EN LA PERSONNE D'UN HOMME BLANC, SE TIENDRA DERRIERE VOUS
M Lo: terrible général, le baron”, arriva tout à fait à l’improviste, sans être signalé par les avant-postes du colonel Kazagrandi. Après avoir causé avec celui-ci, il nous invita, le colonel N.-N. Philipoff et moi, à comparaître devant lui. Ce fut Kazagrandi qui m’apporta la convocation. Je voulus m’y rendre aussitôt mais le colonel me retint environ une demiheure, et me souhaita bonne chance.
— Que Dieu vous aide ! Allez !
C'était un étrange message d’adieu, peu rassurant et tout à fait énigmatique. Je pris mon Mauser, et cachaï dans le revers de ma manche mon cyanure de potassium. Le baron était descendu dans la yourta du médecin-major. Quand j’entrai dans la cour, le capitaine Veseloffsky vint à moi. Il avait à sa ceinture un sabre cosaque et un revolver sans gaine. Il entra dans la yourta pour annoncer mon arrivée.
— Entrez, dit-il en sortant de la tente.
A l'entrée, mes yeux distinguèrent une mare de sang que le sol n’avait pas encore eu le temps d’absorber, signe de mauvais augure qui semblait marquer le destin de celui qui m’avait précédé. Je frappai.
— Entrez ! me répondit une voix grêle.
Comme je passais le seuil, un homme vêtu d’une tunique mongole en soie rouge se précipita sur moi comme un tigre, me serra la main d’un air pressé, puis se rejeta sur le lit qui se trouvait d’un côté de la tente.
— Dites-moi qui vous êtes. Tout autour de nous il y a des espions et des agitateurs, s’écria-t-il d’un voix perçante et nerveuse tout en fixant les yeux sur moi.
En un instant je me rendis compte de son apparence extérieure et de son caractère : une petite tête et de larges épaules ; des cheveux blonds en désordre ; une moustache rousse en brosse, un visage émacié comme ceux des vieilles icônes byzantines. Puis tous ces traits disparurent et je ne vis plus qu’un grand front avancé, surmontant des yeux d’acier, perçants, fixés sur moi comme ceux d’un animal au fond d’une caverne. Mes observations ne durèrent que l’instant d’un éclair, mais je compris que devant moi se trouvait un homme dangereux prêt à se lancer brusquement dans l’irrévocable. Bien que le danger fût évident, je ressentis profondément l’insulte.
— Asseyez-vous, dit-il d’un ton cassant et d’une voix sifflante, en m’indiquant une chaise et en tortillant nerveusement sa moustache.
Je sentais la colère monter en moi et je lui dis, sans m’as- Seoir :
— Vous vous êtes permis de m’offenser, baron. Mon nom est assez connu pour que vous m'évitiez de pareilles épithètes. Vous pouvez faire de moi ce que vous voudrez, parce que vous avez la force de votre côté, mais vous ne me forcerez pas à parler à quelqu’un qui m’insulte.
A ces mots, il se redressa sur le lit, et, visiblement étonné, commença à m’examiner, retenant sa respiration et tortillant
toujours sa moustache. Gardant mon calme apparent, je jetai un coup d’œil indifférent tout autour de la yourta, et je remarquai alors le général Redzoukine. Je le saluai d’un signe de la tête et il me rendit mon salut en silence. Puis je retournai du côté du baron qui, assis, tête baissée, les yeux fermés, se passait la main sur le front de temps en temps, en murmurant des mots inintelligibles.
Soudain, il se leva brusquement et dit en s’adressant à quelqu’un derrière moi :
— Sortez ! Je n’ai plus besoin de vous.
Je me retournai et vis le capitaine Veseloffsky, au visage blanc et froid. Je ne l’avais pas entendu entrer. Il fit demi-tour militairement et sortit.
La mort, en la personne de l’homme blanc, était derrière moi, pensai-je, mais m’a-t-elle quitté ?
Le baron réfléchit un moment puis se mit à parler en phrases heurtées, inachevées.
— Je vous demande pardon... Vous comprenez, il y a tant de traîtres ! Les honnêtes gens ont disparu. Je ne puis me fier à personne. Il n’y a plus que des faux noms ; les papiers sont falsifiés. Les yeux et les paroles mentent. La démoralisation est partout, le bolchevisme a tout corrompu. Je viens de faire exécuter le colonel Philipoff, lui qui se disait le représentant de l’organisation blanche de Russie. Dans la doublure de ses vêtements nous avons trouvé deux codes secrets employés par les bolcheviks. Quand mon officier d'ordonnance a brandi son sabre au-dessus de sa tête, il s’est écrié : “Pourquoi veux-tu me faire tuer ?” Je ne puis avoir confiance en personne.
Il se tut et je gardai moi aussi le silence.
— Je vous demande pardon ! ajouta-t-il. Je vous ai offensé mais je ne suis pas seulement un homme, je suis un chef de forces importantes et j’ai en tête tant de soucis, de chagrins et de souffrances !
Je sentis dans sa voix un mélange de désespoir et de sincérité. Il me tendit franchement la main. Un silence suivit. Enfin je répondis :
— Que m’ordonnez-vous maintenant, car je n’ai aucun document, ni faux ni authentique ? Beaucoup de vos officiers me connaissent, et j’en pourrais trouver à Ourga qui se porteront garants que je ne suis ni agitateur ni.
— Inutile, inutile ! interrompit le baron. Tout est clair, tout est compris ! J’ai vu dans votre âme et je sais tout. C’est la vérité que le Houtouktou de Narabanchi a écrite à votre sujet. Que puis-je faire pour vous ?
Je lui expliquai comment mon ami et moi nous avions fui la Russie soviétique afin d’atteindre notre patrie et comment un groupe de soldats polonais s’étaient joints à nous dans l’espérance de retourner en Pologne ; et je lui demandai de nous donner son aide pour atteindre le port le plus proche.
— Avec plaisir, avec plaisir. je vous aiderai tous. réponditil nerveusement, je vous conduirai à Ourga dans mon automobile. Demain nous partirons à Ourga et nous causerons de ce qu’on fera ensuite.
Je pris congé de lui et sortis de la yourta. En arrivant chez moi, je trouvai le colonel Kazagrandi marchant de long en large, avec anxiété, dans ma chambre.
— Grâce à Dieu ! s’écria-t-il en faisant le signe de la croix.
Sa joie était touchante, maïs tout de même il me sembla que le colonel aurait pu prendre des mesures plus efficaces pour le salut de son hôte, si telle était son inclination. Les émotions de cette journée m’avaient épuisé et je me sentais vieilli de plusieurs années. Quand je me regardai dans la glace, il m’apparut que j'avais quelques cheveux blancs de plus. Pendant la nuit je ne pus dormir en pensant au jeune et fin visage du colonel Philipoff, à la mare de sang, aux yeux froids du capitaine Veseloffsky, au son de la voix du baron Ungern avec ses accents de souffrance et de désespoir. Enfin je m’assoupis profondément. Je fus réveillé par le baron Ungern qui vint s’excuser de ne pouvoir me prendre dans sa voiture parce qu’il était obligé d'emmener Daichin Van. Mais il m’informa qu’il avait laissé des instructions pour qu’on me donnât son propre cha-
meau blanc et deux Cosaques comme serviteurs. J’eus à peine le temps de le remercier qu’il était déjà parti précipitamment.
Le sommeil m’abandonna complètement. Je m’habillai et me mis à fumer pipe sur pipe, tout en réfléchissant : “Comme il est plus facile de combattre les bolcheviks sur les marécages de Seybi, et de traverser les crêtes neigeuses d’Ulan Taiga où les mauvais démons tuent les voyageurs ! Là-bas tout était simple et compréhensible, ici c’est un cauchemar effrayant, un orage sombre et sinistre |” Je sentais toujours quelque tragédie, quelque horreur dans tous les mouvements du baron Ungern, derrière qui marchait silencieux et pâle, Veseloffsky… et la mort.