A D L'HORREUR DE LA GUERRE
A l’aube, le lendemain matin, on m’amena le splendide chameau blanc et nous partîmes. Mon escorte était composée de deux Cosaques, de deux soldats mongols et d’un lama avec deux chameaux portant la tente et les provisions. Je craignais toujours que le baron, ne voulant pas disposer de moi en présence de mes amis à Van Kure, n’eût l’idée de préparer un voyage au cours duquel il serait facile de se défaire de moi sur la route. Une balle dans le dos et tout serait terminé. Par conséquent je me tenais toujours prêt à tirer mon revolver et à me défendre. Je pris soin tout le temps d’avoir les Cosaques en face de moi ou à mes côtés. Vers midi nous entendîmes au loin une sirène d’automobile et nous vîmes bientôt le baron Ungern passer à toute vitesse. Il avait avec lui deux officiers et le prince Daïichin Van. Le baron me salua très cordialement et me cCria :
— Je vous reverrai à Ourga !
— Ah! pensai-je, je vais donc arriver à Ourga. Je pourrai par conséquent voyager tranquille. À Ourga j’ai beaucoup d’amis, sans compter les soldats polonais avec qui j'étais à Ouliassoutaï et qui m’avaient devancé dans ce voyage.
Après ma rencontre avec le baron, mes Cosaques furent pleins d’attentions pour moi et cherchèrent à me distraire en me disant des histoires. Ils me racontèrent leurs batailles, avec les bolcheviks en Transbaïkalie et en Mongolie, avec les Chinois près d’Ourga, la découverte qu’ils firent, sur plusieurs soldats chinois, de passeports communistes venant de Moscou ; ils me parlèrent de la bravoure du baron Ungern qui restait assis près d’un feu de camp, à fumer et à prendre le thé, en ligne sans être jamais touché par une balle. Une fois, soixantequatorze balles percèrent son manteau, sa selle et les caisses qui se trouvaient à côté de lui : aucune ne le toucha. C’était une des raisons de sa grande influence sur les Mongols. Ils racontaient qu'avant une bataille il avait fait une reconnaissance à Ourga avec un seul Cosaque et qu’à son retour il avait tué un officier et deux soldats chinois avec sa canne de bambou (tashur) ; qu’il n’emportait avec lui rien que du linge de rechange et une paire de bottes ; qu’il était toujours calme et joyeux dans la bataille, grave et morose aux rares jours de paix ; et qu’on le trouvait toujours près de ses soldats quand ils se battaient.
Je leur racontai, en retour, ma fuite en Sibérie et le temps passa rapidement. Nos chameaux trottaient tout le temps, si bien qu’au lieu de faire trente kilomètres par jour nous en faisions près de quatre-vingts. Mon chameau était le plus rapide de tous. C’était une énorme bête, toute blanche, avec une magnifique crinière ; le baron Ungern l’avait reçu en présent d’un prince mongol en même temps que deux zibelines noires. Calme, vigoureux, ce hardi géant du désert était si grand que je me croyais en haut d’une tour. Après avoir traversé l’Orkhon, nous rencontrâmes le premier cadavre de soldat chinois, couché sur le dos, les bras étendus, en plein milieu de la route. Quand nous eûmes franchi les monts Burgut, nous entrâmes dans la vallée de la Tola au bout de laquelle se trouve Ourga. La route était jonchée de manteaux, de chemises, de chaussures, de casquettes et de bidons que ies Chinois avaient jetés dans leur fuite ; ils y avaient laissé beaucoup de leurs morts.
Plus loin, la route traversait un marécage de cadavres d’hommes, de chevaux et de chameaux, des voitures brisées et des débris de toute sorte. C’est ici que les Tibétains du baron Ungern détruisirent le train de combat des Chinois en fuite ; étrange et lugubre contraste que le spectacle des monceaux de cadavres à côté de la vie du printemps renaissant. Sur les étangs, des canards sauvages d’espèces variées sillonnaient la surface de l’eau ; dans l’herbe haute, les grues se livraient à leurs danses étranges, se faisant la cour ; sur les lacs, des cygnes et des oies glissaient en grands troupeaux ; dans les endroits marécageux, semblables à des taches de lumière, apparaïssaient des couples de turpans, oiseaux sacrés aux brillantes couleurs. Sur les hauteurs, des dindes sauvages gambadaient et se battaient tout en mangeant ; des compagnies de perdrix salga passaient en sifflant ; tandis que sur le flanc de la montagne, à peu de distance, les loups lézardaient paresseusement au soleil, jappant et aboyant par instants comme de jeunes chiens joueurs.
La nature ne connaît que la vie. La mort n’est pour elle qu’un épisode. Elle en efface les traces sous le sable ou sous la neige, les cache sous une végétation luxuriante de verdure ou de fleurs. Qu'importe à la nature si une mère, à Tché-Fou, ou sur les rives du Yangtsé, apporte un bol de riz en brûlant de l’encens à quelque sanctuaire et offre des prières pour le retour de son fils : martyr obscur, tombé sur les plaines de la Tola, ses ossements se dessèchent sous les rayons destructeurs du soleil et les vents en éparpillent la poussière sur les sables de la prairie. Il y a de la grandeur dans cette indifférence de la nature envers la mort, dans son ardeur envers la vie.
Le quatrième jour nous atteignîmes les rives de la Tola quand il faisait déjà nuit. Il nous fut impossible de trouver le gué, et je forçai mon chameau à entrer dans le fleuve pour chercher un passage. Heureusement je découvris un endroit peu profond, bien qu’un peu vaseux, et nous pûmes traverser sans difficulté. Nous pouvions nous en féliciter, les chameaux exposant le voyageur à des surprises désagréables en pareille occasion ; quand ils trouvent que l’eau est trop profonde, et
leur vient autour du cou, au lieu d’avancer en nageant comme le font les chevaux, ils se laissent flotter sur un côté, ce qui est, vous le devinez, assez ennuyeux pour les cavaliers. Nous plantâmes notre tente près de la rivière.
Vingt-cinq kilomètres plus loin, nous traversâmes un champ de bataille où eut lieu le troisième grand combat pour l’indépendance de la Mongolie. C’est ici que les troupes du baron Ungern s’opposèrent à l’avance de six mille Chinois qui arrivaient de Kiakhta pour défendre Ourga. Les Chinois furent mis en déroute et laissèrent quatre mille prisonniers. Cependant ceux-ci tentèrent de s’échapper pendant la nuit. Le baron Ungern envoya à leur poursuite les Cosaques de Transbaïkalie et les Tibétains, et c’est leur œuvre dont nous vîmes les résultats sur ce champ de mort. Il restait encore environ quinze cents cadavres sans sépulture : on en avait enterré à peu près autant, d’après ce que me dirent les Cosaques qui avaient pris part à cette bataille. Les morts portaient d’atroces blessures provenant de coups de sabre ; partout des équipements et autres débris gisaient épars. Les Mongols quittèrent la région avec leurs troupeaux, et les loups les remplacèrent ; beaucoup étaient cachés derrière les pierres ou dans les fossés quand nous passâmes. Des meutes de chiens devenus sauvages se battaient avec des loups pour la possession de cette affreuse proie.
Enfin nous quittâmes ce lieu de carnage consacré au dieu maudit de la guerre. Nous approchâmes d’un cours d’eau rapide et peu profond : les Mongols, sautant à terre, enlevèrent leurs casquettes et se mirent à boire. C’était un cours d’eau sacré passant à côté de la demeure du Bouddha vivant. De cette vallée sinueuse nous passâmes dans une autre où une crête montagneuse couverte de forêts épaisses et sombres apparut devant nous.
— Le saint Bogdo-Ol ! s’écria le lama. Le demeure des dieux qui protègent notre Bouddha vivant !
Bogdo-OI est l’énorme nœud qui relie trois chaînes de montagnes : Gegyl au sud-ouest, Gangyn au sud, et Huntu au nord. Cette montagne, couverte de forêts vierges, est la pro-
priété du Bouddha vivant. Les forêts sont remplies de presque toutes les variétés d’animaux que l’on trouve en Mongolie mais la chasse n’y est pas permise. Tout Mongol violant cette loi est condamné à mort ; les étrangers sont expulsés. Il est interdit, sous peine de mort, de franchir le Bogdo-Ol. Un seul homme osa transgresser cet ordre : ce fut le baron Ungern qui traversa la montagne avec cinquante Cosaques, pénétra dans le palais du Bouddha vivant, où le pontife d’Ourga était tenu prisonnier par les Chinois, et l’enleva.