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DANS LA CITÉ DES DIEUX VIVANTS, DES TRENTE MILLE BOUDDHAS ET DES SOIXANTE MILLE MOINES
Erin nous avions devant les yeux la demeure du Bouddha vivant ! Au pied de Bogdo-Ol, derrière des murs blancs, s'élevait un édifice blanc, couvert de tuiles d’un bleu verdâtre qui luisaient au soleil. Il était entouré d’une riche verdure que tachetaient de-ci, de-là, les toits fantastiques de sanctuaires et de petits palais. Du côté opposé à la montagne, un long pont de bois traversait la Tola et reliait la demeure à la cité des moines, la cité sacrée, vénérée dans tout l’Orient sous le nom de Ta Kure ou Ourga.
Ici habitent, outre le Bouddha vivant, des foules de faiseurs de miracles, de prophètes, de sorciers et de docteurs. Tous ces personnages sont d’origine divine et honorés comme des dieux vivants. Sur le haut plateau, à gauche, se dresse un vieux monastère dominé d’une énorme tour rouge : on l’appelle la
cité des lamas du Temple ; il contient une gigantesque statue dorée de Bouddha assis sur la fleur de lotus ; des dizaines de temples, de sanctuaires, d’obos, d’autels en plein air, de tours pour les astrologues, une cité grise de maisons basses et de yourtas où vivent à peu près soixante mille moines de tous âges et de tous rangs ; des écoles, les archives sacrées, des bibliothèques, les demeures des étudiants Bandis, et les auberges pour accueillir les hôtes venus de la Chine, du Tibet, du pays des Buriats et de celui des Kalmouks.
En bas du monastère, se trouve la colonie étrangère où habitent les marchands, russes et chinois, pour la plupart. C’est là que le bazar oriental mêle ses foules multicolores et affairées. A un kilomètre de là, l’enclos gris de Maimachen entoure ce qui reste des boutiques chinoises, tandis qu’un peu plus loin, on voit une longue rangée de maisons particulières russes, un hôpital, une église, une prison et, enfin, l’édifice bizarre à quatre étages, en brique rouge qui fut autrefois le consulat russe.
Nous étions à peu de distance du monastère quand je remarquai plusieurs soldats mongols à l’entrée d’un ravin, trafnant trois cadavres qu’ils voulaient y cacher.
— Que font-ils ? demandai-je.
Les Cosaques se contentèrent de sourire sans répondre. Soudain ils se dressèrent en saluant militairement. Du ravin sortit un cavalier monté sur un petit cheval mongol. Comme il passait près de nous, je remarquai ses épaulettes de colonel et sa casquette verte à visière. Il m’examina de ses yeux froids, sans couleur, que surplombaient d’épais sourcils. Un peu plus loin, il enleva sa casquette et s’épongea le crâne, qu’il avait chauve. Mes yeux remarquèrent l’étrange ondulation du sommet de la tête. C’était là l’homme à la tête en forme de selle contre lequel m’avait mis en garde le vieux devin du dernier relais avant Van Kure !
— Qui est cet officier ? demandai-je.
Bien qu’il fût déjà à une bonne distance en avant de nous, le Cosaque répondit à voix basse : |
— Le colonel Sepaïloff, commandant d’armes à Ourga.
Le colonel Sepaïloff, le personnage le plus noir de la tragédie mongole ! Autrefois, mécanicien puis gendarme, il avait gagné ses galons rapidement sous le régime tsariste. Il se tortillait sans cesse, nerveusement, parlait constamment, d’une voix gutturale et désagréable, éclaboussant de salive son interlocuteur, tout son visage contracté de spasmes. II était atteint de folie et le baron Ungern le fit examiner deux fois par une commission de spécialistes, lui ordonnant le repos complet, espérant ainsi débarrasser ce personnage de son mauvais génie. J’appris plus tard que ce sadique exécutait lui-même les condamnés, plaisantant et chantant tandis qu’il les mettait à mort. I courait sur lui des histoires macabres et terrifiantes. Toute la gloire de cruauté qu’on prêtait au baron Ungern appartenait à Sepaïloff.
Le baron m’avoua quelques jours plus tard que le colonel l’inquiétait, car celui-ci était bien capable d’exécuter son chef tout comme un simple condamné. De plus, Sepaïloff avait rencontré en Transbaïkalie un sorcier qui lui avait prédit la mort du baron, si celui-ci renvoyait son collaborateur. Aussi le baron redoutait-il Sepaïloff, dominé qu’il était par la superstition de cette prophétie. Le colonel ne connaissait aucune pitié pour tout ce qui était bolchevik ou associé à ceux-ci, de près ou de loin. C’est que les rouges l’avaient torturé en prison et, après sa fuite, avaient massacré toute sa famille. Il se vengeait maintenant.
Je descendis chez un marchand russe, et je reçus aussitôt la visite de mes compagnons d’Ouliassoutaï qui m’accueillirent avec joie, après avoir eu des inquiétudes sur l’issue de mon expédition à Zain Chabi et Van Kure. Je pris un bain, fis un peu de toilette et sortis avec eux. Nous entrâmes au bazar. Il y avait foule. Dans les groupes bizarres d’acheteurs et de marchands qui criaient à tue-tête, les couleurs éclatantes des étoffes chinoises, les colliers de perles, les boucles d’oreilles et les bracelets donnaient un air de fête ; les uns tâtaient des moutons vivants pour savoir s’ils étaient assez gras ; des bouchers dé-
coupaient de grands morceaux de mouton dans les carcasses suspendues à leur étal ; partout les fils de la plaine plaisantaient et riaient. Les femmes mongoles, avec leurs hautes coiffures surmontées de lourds bonnets d’argent, plats comme des soucoupes, admiraient les rubans de soie de toutes couleurs et les longs colliers de corail ; un grand Mongol, d’aspect impo- Sant, examinait un troupeau de splendides chevaux et discutait le prix avec le zahachine ; un Tibétain, noir, vif, décharné, venu à Ourga pour offrir des prières au Bouddha vivant, ou peut-être porteur d’un message secret de l’autre dieu de Lhassa, était accroupi et marchandait un portrait du Bouddha au Lotus taillé dans l’agate ; dans un autre coin une foule de Mongols et de Buriats s’était rassemblée autour d’un marchand chinois vendant des tabatières finement peintes, en verre, en cristal, en porcelaine, en améthyste, en jade, en agate et en néphrite : l’une d’elles, en néphrite verte, veinée régulièrement de brun, et sculptée, représentait un dragon enroulé autour d’un groupe de jeunes filles ; le marchand en demandait dix jeunes bœufs ; le rouge des longues lévites et des petites casquettes brodées d’or des Buriats se mêlait au noir des manteaux des Tartares et de leurs petites toques de velours qu’ils portent au sommet de la tête. La foule des lamas fournissait l’arrière-plan de cette tapisserie bigarrée, avec leurs robes jaunes et rouges, leurs capes négligemment jetées sur les épaules et leurs coiffures variées, champignons jaunes, bonnets phrygiens rouges ou casques des anciens Grecs. Ils se mêlaient à la multitude, causant avec sérénité, égrenant leurs rosaires, disant la bonne aventure, cherchant surtout des riches Mongols à soigner ou à exploiter, à l’aide de révélations, de prédictions, ou d’autres mystères. L’espionnage religieux et politique se pratiquait sur une grande échelle. Des Mongols, arrivant de Mongolie intérieure, étaient entourés sans cesse d’un réseau invisible et serré de vigilants lamas. Sur les bâtiments flottaient des drapeaux russes, chinois et mongols ; une petite boutique portait la bannière étoilée ; sur les tentes étaient arborés les rubans, les
carrés, les cercles, les triangles des princes et des particuliers atteints de la petite vérole ou de la lèpre, et qui en mouraient. Tout se mêlait en une masse éclatante sous le brillant soleil. Par moments on voyait les soldats du baron Ungern qui se pressaient, en uniforme bleu ; des Mongols et des Tibétains en habits rouges, avec des épaulettes jaunes, portant le swastika de Gengis Khan et les initiales du Bouddha vivant ; des soldats chinois appartenant à un détachement de l’armée mongole. Après la défaite de l’armée chinoise deux mille de ces braves implorèrent le Bouddha vivant de les enrôler dans ses légions, lui jurant fidélité. On les accepta et ils formèrent deux régiments portant, à la casquette et aux pattes d’épaules des dragons chinois argentés.
Comme nous traversions le marché, tournant le coin, et faisant retentir sa sirène, arriva une grande automobile. Elle contenait le baron Ungern, vêtu de sa tunique mongole en soie jaune avec une ceinture bleue. La voiture allait très vite mais il me reconnut, fit arrêter et descendit pour m'inviter à l’accompagner jusqu’à sa yourta. Sa tente était très simplement arrangée ; elle était dressée dans la cour d’un magasin chinois (hong). Son quartier général se trouvait dans deux autres yourtas, à peu de distance, et ses serviteurs occupaient une des maisons chinoises. Quand je lui rappelai sa promesse de m’aider à atteindre un port sur le Pacifique, le général me regarda de ses yeux brillants et me répondit en français :
— Mon œuvre ici tire à sa fin. Dans neuf jours commence la guerre contre les bolcheviks et j’entre en Transbaïkalie. Je vous prie de bien vouloir rester ici jusqu’à cette date. Il y a des années que je vis en dehors de toute société civilisée. Je suis seul avec mes pensées et je voudrais vous les faire connaître. Nous causerons et vous verrez que je ne suis pas le “baron fou de sang” comme mes amis m’appellent, ni le “sévère grandpère” comme disent mes soldats et mes officiers, mais un
homme toute simplement qui a beaucoup cherché et plus encore souffert.
Le baron resta silencieux quelques minutes, puis continua :
— J'ai réfléchi à ce qu’il convient de faire pour votre groupe. J’arrangerai tout. Mais je vous en prie, restez encore avec moi pendant ces neuf jours.
Que faire ? J’acceptai.
Le baron me serra la main et commanda du thé.
mie FILS DE CROISÉS ET DE CORSAIRES
— Pr de vous et de votre voyage, me dit-il.
Je lui racontai tout ce qui me parut susceptible de l’intéresser et il suivit mon récit avec une attention extrême.
— Maintenant je vais vous parler de moi, et vous saurez qui je suis. Mon nom est entouré de tant de haine et de terreur que nul ne peut distinguer le vrai du faux, l’histoire de la légende. Un jour vous écrirez un livre, vous vous rappellerez votre passage en Mongolie et votre séjour dans la yourta du “général sanguinaire”.
Il ferma les yeux, ne cessant de fumer tout en parlant, précipitant ses phrases nerveusement, sans les achever, comme si on ne lui en laissait pas le temps.
— La famille des Ungern von Sternberg est ancienne : elle provient d’un mélange d’Allemands et de Hongrois, des Huns du temps d’Attila. Mes ancêtres guerriers prirent part à toutes les guerres européennes. On les vit aux croisades : un Ungern fut tué sous les murs de Jérusalem, où il combattait dans les troupes de Richard Cœur de Lion. La tragique croisade des enfants, elle-même, fut marquée par la mort de Raoul Ungern,
à l’âge de onze ans. Quand les plus hardis guerriers du pays furent envoyés sur les frontières orientales de l’empire germanique, contre les Slaves, au douzième siècle, mon ancêtre Arthur était avec eux : c’était le baron Halsa Ungern Sternberg. Ces chevaliers des marches frontières formèrent l’ordre teutonique des Chevaliers moines qui, par le fer et par le feu, imposèrent le christianisme parmi les populations païennes, Lithuaniens, Esthoniens, Livoniens et Slaves. Depuis lors l’ordre des Chevaliers teutoniques a toujours compté parmi ses membres des représentants de notre famille. Quand l’ordre teutonique disparut dans le Grünewald, sous les coups des troupes polonaises et lithuaniennes, deux barons Ungern von Sternberg furent tués dans la bataille. Notre famille avait l’esprit guerrier, avec une tendance au mysticisme et à l’ascétisme.
“Pendant le seizième et le dix-septième siècle, plusieurs barons von Ungern avaient leurs châteaux en Livonie et en Esthonie. Maints contes et légendes rapportent leurs exploits. Heinrich von Sternberg, qu’on appelait “la Hache” était chevalier-errant. Les tournois de France, d’Angleterre, d’Espagne et d’Italie connaissaient son nom et sa lance, qui remplissaient de terreur le cœur de ses adversaires. Il tomba à Cadix sous l’épée d’un chevalier qui lui fendit le crâne. Le baron Raoul Ungern était un chevalier-brigand qui opérait entre Riga et Reval. Le baron Pierre Ungern avait son château dans l’île de Dago en pleine mer Baltique où il tenait à sa merci les marchands de son époque par ses exploits de corsaire.
“Au commencement du dix-huitième siècle, un fameux baron Wilhelm Ungern était connu sous le nom de “frère de Satan” à cause de sa pratique de l’alchimie. Mon grand-père était corsaire dans l’océan Indien, imposant le tribut aux vaisseaux anglais marchands et échappant pendant de nombreuses années à leurs navires de guerre. Capturé à la fin, il fut livré au consul russe qui le fit transporter en Russie où il fut condamné à la déportation en Transbaïkalie. Je suis, moi aussi, officier de marine, mais la guerre russo-japonaise me força à abandonner ma profession pour me joindre aux Cosaques du Zabaïkal.
Toute ma vie je l’ai consacrée à la guerre, ou à l’étude du bouddhisme. Mon grand-père nous avait rapporté le bouddhisme des Indes : mon père et moi nous en devînmes des adeptes. En Transbaïkalie, j’ai essayé de former l’ordre militaire des bouddhistes pour organiser la lutte implacable contre la dépravation révolutionnaire.
Il se tut et but plusieurs tasses de thé, qu’il prenait très fort, noir comme le café.
— La dépravation révolutionnaire ! Qui donc y songe, en dehors du philosophe français Bergson et du très savant Tachi Lama au Tibet ?
Le petit-fils du corsaire, citant des théories et des ouvrages scientifiques, des noms de savants et d’écrivains, la Bible, les livres bouddhiques, mêlant le français, l’allemand, le russe et l’anglais, continua :
— Dans les livres bouddhiques comme dans les vieux livres chrétiens, on lit de graves prophéties relatives à l’époque où devra commencer la guerre entre les bons et les mauvais esprits. Alors viendra la malédiction inconnue qui, conquérant le monde, balayant toute civilisation, tuera toute moralité et détruira les peuples. Son arme est la révolution. Pendant toute révolution, l'intelligence créatrice aidée de l’expérience du passé sera remplacée par la force jeune et brutale du destructeur. Celui-ci placera et maintiendra au premier rang les passions viles et les bas instincts. L'homme s’éloignera du divin et du spirituel. La grande guerre a prouvé que l’humanité doit s’élever vers un idéal toujours plus haut ; maïs c’est à ce moment qu’apparut la malédiction que pressentirent le Christ, l’apôtre saint Jean, Bouddha, les premiers martyrs chrétiens, Dante, Léonard de Vinci, Gœthe, Dostoïevski. La malédiction apparaissant fit reculer le progrès, nous barrant la route vers le divin. La révolution est une maladie contagieuse, et l’Europe, en traitant avec Moscou, s’est trompée elle-même comme elle a trompé les autres parties du monde. Le Grand Esprit a mis au seuil de notre vie Karma, qui ne connaît ni la colère ni le pardon. Il règle nos comptes, et le résultat sera la famine, la destruction, la mort de
la civilisation, de la gloire, de l’honneur, la mort des nations, la mort des peuples. Je vois déjà cette horreur, cette sombre et folle destruction de l’humanité.
La porte de la yourta s’ouvrit brusquement : claquant des talons, raidi au garde-à-vous, un officier saluait.
— Pourquoi entrez-vous sans permission ? s’écria le général en colère.
— Excellence, notre petit poste à la frontière a capturé une patrouille ennemie et l’a amenée ici.
Le baron se leva. Ses yeux étincelaient et son visage était contracté de spasmes.
— Faites-les venir en face de ma yourta ! commanda-t-il.
Tout était oublié — le discours inspiré, la voix pénétrante — tout avait disparu sous le commandement bref du chef implacable. Le baron mit sa casquette, saisit le tachour de bambou qu’il portait toujours à la main et sortit vivement. Je le suivis. En face de la yourta se tenaient six soldats rouges, entourés par les Cosaques.
Le baron s’arrêta, les regarda fixement pendant quelques minutes. Sur son visage on pouvait suivre le jeu violent de ses pensées. Puis il détourna les yeux, s’assit sur le seuil de la maïson chinoise et médita longtemps. Enfin il se leva, se dirigea vers les prisonniers et, d’un mouvement plein de décision, toucha de son bambou chaque prisonnier à l’épaule, disant :
— Toi, à gauche. Toi, à droite ! Partageant le groupe en deux, quatre à droite et deux à gauche.
— Fouillez ces deux-là ! Ça doit être des commissaires, ordonna-t-il.
Puis, se tournant vers les quatre autres, il demanda :
— Vous êtes sans doute cultivateurs et vous avez été mobilisés par les bolcheviks ?
— Oui, Excellence, s’écrièrent les soldats effrayés.
— Allez vous présenter au commandant et dites-lui que j’ai donné l’ordre de vous enrôler dans mes troupes !
Sur les deux autres on trouva des passeports de commissaires du service politique communiste. Le général fronça les sourcils et, lentement, prononça la condamnation :
— Tuez-les à coups de bâton !
Il se détourna d’eux et rentra dans la yourta. Maïs notre conversation, après cet incident, devint un peu embarrassée et je pris congé du général.
Après le dîner, plusieurs officiers d’Ungern vinrent dans la maison russe où j'étais descendu. Nous causions avec animation quand nous entendîmes soudain une trompe d’automobile et les officiers se turent aussitôt.
— Le général passe par ici, dit l’un d’une voix changée.
Notre conversation interrompue reprit, mais pour peu de temps. L’employé de la maison vint en courant nous avertir :
— Le baron !
Celui-ci entra et s’arrêta à la porte. Les lampes n'étaient pas encore allumées et il commençait à faire nuit. Le baron nous reconnut pourtant aussitôt, s’approcha de la maîtresse de maison et lui baisa la main. Il salua chacun aimablement, accepta la tasse de thé qu’on lui offrit et s’approcha de la table. Puis il parla :
— Je suis venu vous enlever votre hôte, dit-il à la maîtresse de maison. Puis, se tournant vers moi, il me demanda :
— Voulez-vous faire une promenade en automobile ? Je vous montrerai la ville et les environs.
Je pris mon manteau et, suivant mon habitude familière, j”y glissai mon revolver, ce qui fit rire le baron.
— Laissez donc ! Ici vous êtes en sécurité. D’autre part, rappelez-vous la prédiction du Houtouktou de Narabanchi : la Fortune sera toujours avec vous.
— Parfait ! répondis-je en riant. Je n’ai pas oublié la prédiction. Seulement je ne sais pas au juste ce que le Houtouktou à voulu dire par la Fortune. Peut-être est-ce la mort, comme pour tant d’autres, après mon long et pénible voyage, et j’avoue que je préfère aller plus loin et que la mort ne m'’attire pas.
Nous sortîmes. A la porte une énorme Fiat nous attendait avec ses phares éblouissants. Le chauffeur, assis au volant, était immobile comme un statue, restant la main à la casquette, dans la position du salut, tout le temps que nous mîmes à nous asseoir.
— À la station de T.S.F ! ordonna le baron.
L’auto bondit. La ville, comme un peu plus tôt, était encore toute grouillante de ses foules orientales, mais leur aspect était encore plus étrange et plus merveilleux. Parmi la multitude bruyante passaient, rapides, des cavaliers mongols, buriats et tibétains ; des caravanes de chameaux levaient solennellement la tête à notre passage ; les roues de bois des charrettes mongols criaient de douleur ; tout était illuminé par les grandes lampes à arc de la station d’électricité que le baron Ungern avait fait construire aussitôt après la prise de la ville en même temps qu’un réseau téléphonique et un poste de télégraphie sans fil. Il fit aussi nettoyer et désinfecter la ville par ses hommes, les rues n’ayant probablement pas connu le balai depuis l’époque de Gengis Khan. Il organisa un service d’autobus reliant les différents quartiers ; il fit construire des ponts sur la Tola et sur l’Orkhon, publia un journal, créa un laboratoire vétérinaire et des hôpitaux, ordonna la réouverture des écoles, protégea le commerce, faisant pendre sans pitié les soldats russes et mongols qui pillaient les magasins chinois.
Son commandant d’armes ayant arrêté deux Cosaques et un soldat mongol qui avaient été volé de l’eau-de-vie dans un magasin chinois, amena les coupables devant le baron. Celuici les fit entrer dans sa voiture, alla aussitôt au magasin, rendit l’eau-de-vie au marchand, et ordonna au Mongol de pendre un des Russes à la porte de l’établissement. Une fois le Cosaque pendu, il commanda :
— Maintenant pendez l’autre !
L'autre était à peine exécuté qu’il se tournait vers le commandant et lui ordonnait de pendre immédiatement le Mongol à côté des deux autres. Cette justice expéditive parut satisfaire tout le monde, mais le marchand chinois s’approcha, désespéré, du baron et le supplia :
— Général ! Baron ! Je vous en prie, enlevez ces hommes de ma porte ou bien personne ne voudra plus entrer dans ma
boutique !
Nous passâmes à toute vitesse à travers les quartiers du commerce et, après avoir traversé une petite rivière, nous entrâmes dans le quartier russe. Plusieurs soldats russes et quatre Mongoles, assez coquettes d’aspect, se tenaient sur le pont quand nous passâmes. Les soldats s’immobilisèrent au salut comme des statues, les yeux fixés sur le visage sévère de leur chef. Les femmes commencèrent à s’enfuir, effarouchées, puis, prises sans doute par la contagion de la discipline militaire, portèrent la main à leur coiffure et saluèrent, aussi immobiles que leurs galants. Le baron me regarda et se mit à rire.
— Vous voyez la discipline ! Même les femmes mongoles qui me saluent !
Nous fûmes bientôt sur la plaine, la voiture filant comme une flèche, le vent sifflant et faisant claquer les pans de nos manteaux. Mais le baron assis, les yeux fermés, disait toujours : “Plus vite ! Plus vite !” Nous gardâmes quelque temps le silence.
— Hier j’ai battu mon officier d'ordonnance pour être entré sans permission dans ma yourta et avoir interrompu mon histoire, dit-il.
— Vous pouvez la continuer maintenant, répondis-je.
— Ça ne vous ennuie pas ? Eh bien, il ne me reste plus grandchose à vous dire et ce sera la partie la plus intéressante. Je vous ai expliqué comment je voulais fonder un ordre militaire de bouddhistes en Russie. Pourquoi ? Pour protéger l’évolution de l’humanité et lutter contre la révolution parce que je suis certain que l’évolution conduit à la divinité et que la révolution ne mène qu’à la bestialité. Mais j’ai travaillé en Russie ! En Russie, où les paysans sont grossiers, illettrés, emportés, constamment en colère, haïssant tout et tous sans comprendre pourquoi. Ils sont méfiants, matérialistes : ils n’ont pas d’idéal élevé. Les intellectuels vivent dans un idéalisme imaginaire, sans réalité. Ils ont une tendance constante à tout critiquer, mais ils manquent de puissance créatrice. Ils n’ont aucune force de volonté ; ils ne savent que parler, parler. Comme les paysans, ils n’aiment rien ni personne. Leurs sentiments sont purement imaginaires. Leurs pensées passent sans laisser de trace, comme
des mots vides. Aussi mes compagnons commencèrent-ils bientôt à violer les règlements de l’ordre. Alors j’établis l'obligation du célibat, la renonciation absolue à la femme, aux conforts de la vie, au superflu, selon les enseignements de la religion jaune. Afin que le Russe puisse dompter ses instincts, je prescrivis l’usage illimité de l’alcool, du haschisch et de l’opium. A présent je fais pendre les officiers et les soldats qui boivent de lalcool ; à ce moment-là nous en buvions jusqu’à la “fièvre blanche”, jusqu’au delirium tremens. I me fut impossible d’organiser l’ordre, mais je groupai autour de moi trois cents hommes que j'avais réussi à rendre d’une audace prodigieuse et d’une férocité sans égale. Ils se conduisirent en héros pendant la guerre contre l’ Allemagne d’abord, puis contre les bolcheviks, mais il n’en reste plus beaucoup.
— Le poste de T.S.F., Excellence ! avertit le chauffeur.
— Entrez ! ordonna le général.
Au sommet d’une colline se trouvait la puissante station que les Chinois, dans leur retraite avaient en partie détruite, mais qui avait été reconstruite par le génie de l’armée Ungern. Le général prit connaissance des télégrammes et me les communiqua. Ils venaient de Moscou, de Tchita, de Vladivostock et de Pékin. Sur une feuille jaune étaient des messages chiffrés que le baron glissa dans sa poche en me disant :
— Ces messages viennent des services de renseignement que j'ai à Tchita, Irkoutsk, Kharbin et Vladivostock. Mes hommes sont tous des juifs, très habiles, très hardis, des amis à moi. J'ai aussi un officier juif, Voulfovitch, qui commande mon aile droite. Il est aussi féroce que Satan, mais intelligent et courageux.. Maintenant nous allons filer comme le vent.
Nous repartîmes à toute vitesse, plongeant dans les ténèbres de la nuit. Ce fut une course éperdue. La voiture bondissait sur les pierres et par-dessus les fossés, franchissant même d’étroits ruisseaux, le chauffeur semblant n’éviter que les gros rochers. Sur la plaine, à notre passage en trombe je remarquai plusieurs fois des points brillants qui s’allumaient dans la nuit et s’éteignaient aussitôt.
— Des yeux de loups ! dit mon compagnon avec un sourire. Nous les avons engraissés de la chair des nôtres et de celle des ennemis ! remarqua-t-il d’un air calme, en se tournant vers moi pour continuer sa profession de foi.
— Pendant la guerre, nous vîmes se corrompre peu à peu l’armée russe, nous prévîmes la trahison de la Russie envers les Alliés et le danger menaçant de la révolution. Afin de réagir, nous formâmes le projet d’unir tous les peuples mongols qui n’avaient pas oublié leur ancienne foi et leurs vieilles coutumes, d’en faire un seul Etat asiatique, composé de tribus autonomes, sous la souveraineté morale et législative de la Chine, patrie de la plus ancienne et de la plus haute des civilisations. Cet Etat devait comprendre les Chinois, les Mongols, les Tibétains, les Buriats, les Kirghiz et les Kalmouks. Il était nécessaire que cet Etat fût puissant matériellement et moralement, pour élever une barrière contre la révolution et conserver soigneusement l’esprit, la philosophie et la politique de respect de l’individu qui lui seraient propres. Si l’humanité, folle et corrompue, continue à menacer l’esprit divin dans le cœur de l’homme, à répandre le sang, à empêcher tout progrès moral, l’Etat asiatique se doit d’arrêter de façon décisive cette marche à la ruine et d'établir la paix, la paix durable et sûre. Cette propagande eut un grand succès pendant la guerre même parmi les Turcomans, les Kirghiz, les Buriats et les Mongols.
“Arrêtez ! s’écria soudain le baron.
La voiture s’arrêta avec une violente secousse. Le général Sauta à terre et m’invita à le suivre. Nous marchâmes quelque temps dans la prairie, le baron toujours penché vers le sol comme s’il y cherchait quelque trace.
— Ah! murmura-t-il à la fin. Il est parti.
Je le regardai, intrigué.
— Un riche Mongol avait ici sa yourta. C’était le fournisseur d’un marchand russe, Noskoff. Celui-ci était un homme féroce, comme le prouve le nom sous lequel il était connu des Mongols : Satan. I] faisait battre ou emprisonner ses débiteurs mongols par les autorités chinoises. Noskoff avait ruiné ce
riche Mongol, qui perdit toute sa fortune et s’enfuit à quarantecinq kilomètres d’ici. Noskoff l’y poursuivit, enleva tout ce qui lui restait en bétail et chevaux et le laissa mourir de faim avec Sa famille. Quand je pris Ourga, le Mongol se présenta devant moi avec une trentaine d’autres familles mongoles ruinées de la même façon par Noskoff. Ils réclamaient sa mort. Je fis pendre Satan.
De nouveau l’automobile courait, faisant un grand détour dans la prairie, de nouveau le baron de sa voix aigre et nerveuse parcourait en pensée tout le cercle de la vie asiatique.
— La Russie trahit la France, l’ Angleterre et l’ Amérique, elle signa le traité de Brest-Litovsk et amena le règne du chaos. Alors nous décidâmes de mobiliser l’Asie contre l’ Allemagne. Nos envoyés pénétrèrent en Mongolie, au Tibet, dans le Turkestan et en Chine. A cette époque les bolcheviks commencèrent à tuer tous les officiers russes : nous fûmes obligés d’entreprendre contre eux la guerre civile et d'abandonner nos projets panasiatiques ; mais nous espérons, plus tard, éveiller l'Asie tout entière et, avec son aide, ramener la paix et le royaume de Dieu sur la terre. Je me plais à penser que j’ai contribué pour ma part à cette œuvre en délivrant la Mongolie.
Il redevint silencieux ; réfléchissant un moment.
— Mais quelques-uns de mes associés dans cette œuvre ne m’aiment pas, à cause de ma sévérité et de ce qu’ils appellent mes atrocités, ajouta-t-il avec tristesse. Ils ne comprennent pas encore que nous ne combattons pas seulement un parti politique mais une secte d’assassins, destructeurs de toute civilisation contemporaine. Pourquoi les Italiens exécutent-ils les anarchistes qui lancent des bombes ? Et moi je n’aurais pas le droit de débarrasser le monde de ceux qui veulent tuer l’âme du peuple ? Moi, descendant des chevaliers teutoniques, des croisés et des corsaires, je ne connais que la mort comme châtiment pour des assassins !.. Rentrez ! commanda-t-il au chauffeur.
Une demi-heure plus tard, nous revoyions les lumières électriques d’Ourga.
of Te LE CAMP DES MARTYRS
EF: approchant de l’entrée de la ville, nous vîmes une automobile arrêtée en face d’une petite maison.
— Qu'est-ce que cela signifie ? s’écria le baron. Allez là-bas !
Notre voiture se rangea à côté de la première. La porte de la maison s’ouvrit brusquement, plusieurs officiers sortirent précipitamment, essayant de se cacher.
— Arrêtez ! ordonna le général. Rentrez !
Ils obéirent et il entra après eux, appuyé sur son bambou. La porte restant ouverte, je pus tout voir et tout entendre.
— Malheur à eux ! murmura le chauffeur. Nos officiers savaient que le baron était sorti de la ville avec moi, ce qui signifie toujours un long voyage et ils ont dû en profiter pour s’amuser. Il va les faire rouer de coups.
Je pouvais voir le bout de la table couvert de bouteilles et de boîtes de conserves. D’un côté deux jeunes femmes étaient assises, qui se dressèrent d’un bond à l’entrée du général.
J'entendis la voix du baron prononçant des phrases brèves, sèches, sévères.
— Votre patrie est en train de mourir. La honte en retombe sur vous... et vous ne le comprenez pas. vous ne le sentez pas. vous voulez du vin et des femmes... Coquins ! Brutes !.… Cent cinquante coups de sachour à chacun de vous !
La voix s’abaissa jusqu’à n’être plus qu’un murmure.
— Et vous, mesdames, vous rendez-vous compte de la ruine de votre nation ? Non ? Pour vous, ça n’a aucune importance. N’avez-vous plus aucun sentiment pour vos maris qui sont au front et qui peut-être en ce moment même sont en train de se faire tuer ? Vous n'êtes pas des femmes... J’honore la femme, dont les sentiments sont plus profonds et plus forts que ceux de l’homme ; mais vous n’êtes pas des femmes ! Ecoutez-moi : une fois encore, et je vous fais pendre !
Il revint à la voiture et fit sonner la trompe lui-même, plusieurs fois. Aussitôt des cavaliers mongols arrivèrent au galop.
— Emmenez ces hommes au commandant. J’enverrai des ordres plus tard.
Nous gardions le silence. Le baron, énervé, respirait bruyamment, allumant plusieurs cigarettes l’une après l’autre, et les jetant après une ou deux bouffées.
— Vous dînerez avec moi, me dit-il.
Il invita son chef d’état-major, un homme très réservé, taciturne, mais d’une éducation supérieure. Les domestiques nous servirent un plat chinois chaud, suivi de viande froide et d’une compote de fruits de Californie, le tout accompagné de l’inévitable thé. Nous mangions à la chinoise avec des baguettes. Le baron semblait ennuyé.
Avec beaucoup de précaution, je commençai à parler des officiers coupables et m’efforçai de les excuser en faisant valoir les circonstances extrêmement pénibles dans lesquelles ils vivaient.
— Ils sont pourris jusqu’à la moelle, ils n’ont plus aucun bon sentiment, ils sont tombés aux abîmes, murmura le général.
Le chef d’état-major parla dans le même sens que moi, enfin le baron lui ordonna de téléphoner au commandant de relâcher les officiers.
Le lendemain je me promenai avec mes amis dans les rues, observant l'animation de la ville. L'énergie du baron exigeait une activité constante et il l’imposait à tout son entourage. Il était partout, voyait tout, mais ne gênait jamais le travail de ses subordonnés. Tout le monde était à l’œuvre.
Le soir, le chef d’état-major m’invita chez lui où je rencontrai un grand nombre d'officiers, très intelligents. Je leur racontai mon voyage et nous causions tous avec animation quand le colonel Sepaïloff entra, en chantonnant. Tous les autres se turent aussitôt et, l’un après l’autre, se retirèrent sous quelque prétexte. Il tendit à notre hôte quelques papiers, puis, se tournant vers nous, il dit :
— Je vous enverrai pour souper un délicieux pâté de poisson et de la soupe aux tomates.
Quand il eut quitté la pièce, notre hôte se saisit la tête dans les mains d’un geste de désespoir, en disant :
— Dire que c’est avec l’écume de la terre que nous sommes obligés de travailler, depuis la révolution !
Quelques minutes plus tard un soldat apportait de la part de Sepaïloff une soupière et le pâté de poisson. Tandis que le soldat se penchait sur la table pour y déposer les plats, le chef d'état-major me fit signe des yeux et me glissa :
— Regardez cette figure.
Quand le soldat fut parti, l’hôte écouta avec attention, attendant que le bruit des pas se fût éloigné.
— C’est le bourreau de Sepaïloff, celui qui pend et qui étrangle les malheureux condamnés.
Alors, à ma grande stupéfaction, il renversa la soupe sur le sol, puis, sortant de la yourta, il jeta le pâté par-dessus la palissade.
— C’est le dîner de Sepaïloff et bien que ce soit sans doute très savoureux, c’est peut-être aussi empoisonné ! Chez Sepaïloff, il est dangereux de boire ou de manger.
Le cœur oppressé par ces incidents, je rentrai chez moi. Mon hôte n’était pas endormi et vint à ma rencontre, l’air effrayé. Mes amis étaient là également.
— Dieu soit loué ! s’écrièrent-ils tous. Il ne vous est rien arrivé ?
— Qu'est-ce qu’il y a ? demandai-je.
— Vous voyez, commença l’hôte, après votre départ un soldat est venu de la part de Sepaïloff, a emporté vos bagages, disant que vous l’aviez envoyé les chercher ; nous savions ce que cela voulait dire, on allait tout fouiller et ensuite.
Je compris aussitôt le danger. Sepaïloff pouvait introduire ce qu’il voulait dans mes affaires, et m’accuser ensuite. Mon vieil ami l’agronome et moi, nous partîmes aussitôt chez Sepaïloff. Je laissai mon compagnon à la porte, j’entrai, et je rencontrai le même soldat qui nous avait apporté le souper. Sepaïloff me reçut immédiatement. En réponse à ma protestation, il m’assura que c’était une erreur, et me demandant d’attendre un instant, il sortit. J’attendis cinq, dix, quinze minutes, mais personne ne vint. Je frappai à la porte, personne ne répondit. Alors je me décidai à aller trouver le baron et me dirigeai vers la sortie. La porte était fermée à clef. J’essayai d’ouvrir l’autre porte. Elle était fermée également. J’avais été pris au piège. Je voulus aussitôt appeler mon ami mais, apercevant un téléphone au mur, j’appelai le baron Ungern. Quelques moments plus tard, il apparut avec Sepaïloff.
— Qu'est-ce qui s’est passé ? demanda-t-il à Sepaïloff d’une voix sévère et menaçante ; et, sans attendre la réponse, il le frappa de sa canne, si violemment, que le colonel tomba.
Nous sortîmes et le général ordonna qu’on amenât mes bagages. Puis il me conduisit à sa yourta.
— Vous habiterez ici désormais, dit-il. Je suis très heureux de cet incident, remarqua-t-il avec un sourire, car maintenant je puis dire tout ce que je veux.
Ceci m’encouragea à poser une question :
— Puis-je vous parler de tout ce que j’ai vu et entendu ici ?
Il réfléchit un moment avant de répondre :
— Donnez-moi votre carnet de notes.
Je lui passai l’album où j’avais fait quelques croquis de mon voyage et il y écrivit ces mots : “Après ma mort, baron Ungern”.
— Mais je suis plus âgé que vous et je mourrai avant vous, lui fis-je remarquer.
Il ferma les yeux, courba la tête et murmura :
— Non ! Cent trente jours encore et tout sera fini ; ensuite. le nirvâna ! Comme je suis las, de chagrin, de misère et de haine !
Nous gardâmes le silence longtemps. Je sentais que je m'étais fait un ennemi mortel du colonel Sepaïloff et qu’il était prudent de quitter Ourga le plus tôt possible. Il était deux heures du matin. Soudain le baron se leva.
— Allons chez le grand et bon Bouddha, dit-il, le visage chargé de profondes pensées, les yeux étincelants, les traits contractés par un amer et mélancolique sourire. Il fit amener l’automobile.
Ainsi vivait ce camp de réfugiés martyrs, poursuivis par les circonstances, entraînés vers la mort, conduits par la haine et le mépris de ce descendant des chevaliers teutoniques. Et lui, qui les martyrisait, ne connaissait ni une journée ni une nuit de paix. Les pensées, empoisonnées mais impérieuses, lui consumaient le cœur ; il se torturait lui-même, subissant des souffrances de Titan, sachant que chaque jour raccourcissait d’une unité la courte chaîne de cent trente anneaux qui l’attirait vers la mort.
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