EN PRÉSENCE DU BOUDDHA
A notre arrivée au monastère nous quittâmes l’automobile et nous nous plongeâmes dans le labyrinthe d’étroites allées qui nous conduisirent en face du plus grand temple d’Ourga, dont les murs tibétains sont dominés par un toit prétentieux de style chinois. Une seule lanterne brillait à l’entrée. La lourde porte garnie de bronze et d’acier était fermée. Quand le général frappa l’énorme gong de cuivre suspendu à la porte, des moines effrayés commencèrent à courir dans toutes les directions, et, voyant le général-baron, se prosternèrent à terre, n’osant relever la tête.
— Levez-vous, dit le baron, et conduisez-nous dans le temple !
L'intérieur ressemblait à celui de tous les temples de lamas : on y voyait les mêmes drapeaux multicolores portant des prières, des signes symboliques et des images de saints ; les longues banderoles de soie suspendues au plafond ; des images de dieux et de déesses. De chaque côté du chœur se trouvaient les bancs rouges des lamas et de la maîtrise. Sur l’autel, de petites lampes faisaient briller l’or et l’argent des vases et des
candélabres. Derrière était suspendu un lourd rideau de soie jaune portant des inscriptions tibétaines. Les lamas tirèrent le rideau. Dans la faible lumière des lampes vacillantes apparut la grande statue de Bouddha assis dans le lotus d’or. Le visage du dieu était calme et indifférent ; seule, une douce lueur semblait l’animer. De chaque côté, il était gardé par des milliers de petits Bouddhas apportés en offrande par les fidèles. Le baron frappa le gong pour attirer l’attention du Grand Bouddha sur sa prière et jeta une poignée de pièces de monnaie dans la grande coupe de bronze. Alors ce fils de croisés qui avait étudié tous les philosophes occidentaux, fermant les yeux, se couvrant le visage de ses mains jointes, pria. Je remarquai un rosaire noir à son poignet gauche. Sa prière dura environ dix minutes. Ensuite il me conduisit à l’autre bout du monastère et me dit :
— Je n’aime pas ce temple. Il est neuf et a été construit par les lamas quand le Bouddha vivant était devenu aveugle. Je ne trouve pas sur le visage du Bouddha doré les larmes, ni les espoirs, ni la détresse ou la reconnaissance du peuple. Celui-ci n’a pas encore eu le temps d’y laisser les traces de ses prières. Nous allons voir maintenant le vieux sanctuaire des prophéties.
C’était un édifice beaucoup plus petit, noirci par l’âge, ressemblant à une tour, avec un toit en dôme. Les portes étaient ouvertes. Des deux côtés de la porte se trouvaient des roues à prières, qu’on pouvait faire tourner. Au-dessus, une plaque de cuivre avec les signes du zodiaque. A l’intérieur, deux moines, psalmodiant les sutras sacrés, ne levèrent pas les yeux à notre entrée. Le général s’approcha d’eux et leur dit :
— Jetez des dés pour savoir le compte de mes jours.
Les prêtres apportèrent deux coupes remplies de dés et firent rouler ceux-ci sur leur table basse. Le baron regarda, compta en même temps qu'eux et dit :
— Cent trente ! Toujours cent trente !
S’approchant de l’autel qui portait une ancienne statue de Bouddha en pierre qui avait été apportée des Indes, il se remit
à prier. Le jour commençait à poindre. Nous nous promenâmes dans le monastère, visitant les temples et les sanctuaires, le musée de l’école de médecine, la tour des astrologues et la cour où les Bandis et les jeunes lamas s’exercent le matin à la lutte. A d’autres endroits les lamas tiraient à l’arc. Quelques-uns des lamas, d’un grade plus élevé, nous offrirent du mouton, du thé et des oignons sauvages.
A notre retour à la yourta, j’essayai de dormir, maïs en vain. Trop de questions m’inquiétaient : “Où suis-je ? A quelle époque suis-je en train de vivre ?” Sans m’en rendre compte avec précision, je sentais confusément l’invisible présence de quelque grande idée, d’un projet gigantesque d’une indescriptible misère humaine.
Après notre déjeuner, le général manifesta le désir de me présenter au Bouddha vivant. Il est si difficile d’obtenir une audience du Bouddha que je fus ravi de cette occasion. Notre voiture s’arrêta bientôt à la porte du grand mur rayé blanc et rouge qui entoure le palais du dieu. Deux cents lamas en robes jaunes et rouges se précipitèrent pour saluer le général, le Chiang Chun, d’un murmure respectueux : “Khan ! dieu de la guerre !” En cortège solennel ils nous conduisirent à une salle spacieuse où la lumière était tamisée. De lourdes portes sculptées s’ouvraient sur l’intérieur du palais. A l’extrémité de la salle, sur une estrade, se trouvait le trône, recouvert de coussins de soie jaune. Le dossier était rouge, dans un cadre de bois doré ; de chaque côté, des écrans de soie jaune dans des cadres d’ébène aux sculptures compliquées, et, contre les murs, des vitrines remplies d’objets de toutes sortes venant de Chine, du Japon, des Indes ou de Russie. Je remarquai, parmi les bibelots, un marquis et une marquise en porcelaine de Sèvres, d’une grâce exquise. Devant le trône à une longue table basse, étaient assis huit nobles Mongols : le président, un digne vieillard au visage intelligent et énergique, aux grands yeux pénétrants, me rappela les authentiques statues de bois des saints bouddhistes dont les yeux sont faits de pierres précieuses, que j'avais vues au musée impérial de Tokyo, dans les
salles consacrées au bouddhisme, où les Japonais montrent les anciennes statues d’Amida, de Daunichi-Bouddha, de la déesse Kwannon et du joyeux Hotei.
C’était le Houtouktou Jahantsi, président du Conseil des ministres de Mongolie, honoré et vénéré bien au-delà des frontières de son pays. Les autres personnages étaient les ministres, khans et les princes de Khalkha. Jahantsi Houtouktou invita le baron Ungern à s’asseoir à côté de lui, et on apporta pour moi une chaise européenne. Le baron annonça au Conseil des ministres, par l’intermédiaire d’un interprète, qu’il quitterait la Mongolie dans quelques jours et les implora de protéger la liberté conquise par le pays des successeurs de Gengis Khan, dont l’âme toujours vivante demande aux Mongols de redevenir un peuple puissant et de réunir à nouveau en un grand Etat asiatique tous les royaumes sur lesquels il avait régné.
Le général se leva et tous les autres l’imitèrent. Il prit congé de chacun en particulier, avec gravité. Devant Jahantsi Lama il s’inclina, tandis que le Houtouktou lui donnait sa bénédiction avec imposition des mains. De la Chambre du Conseil, nous passâmes dans la maison de style russe qui est l’habitation particulière du Bouddha vivant. La maison était entourée d’une foule de lamas, rouges et jaunes ; de serviteurs, de conseillers, de fonctionnaires, de devins, de docteurs et de favoris. De la porte d’entrée partait une longue corde rouge dont l’autre extrémité était rejetée par-dessus le mur, à côté de la grille. Des foules de pèlerins rampant à genoux touchent l’extrémité de la corde à l’extérieur et donnent au moine un hatyk de soie ou une pièce d’argent. En touchant la corde dont l’extrémité intérieure est dans la main du Bogdo, les pèlerins établissent la communication avec le dieu vivant incarné. Un courant de bénédiction coule par ce câble de poil de chameau et de crin de cheval. Tout Mongol ayant touché cette corde mystique reçoit un ruban rouge qu’il porte autour du cou comme témoignage de l’accomplissement de son pèlerinage.
J'avais beaucoup entendu parler du Bogdo Khan avant d’avoir l’occasion de le voir. On m'avait parlé de son goût
pour l’alcool qui avait causé sa cécité, de ses inclinations pour la culture occidentale et de sa femme qui aimait elle aussi à boire, et qui recevait en son nom de nombreuses délégations et beaucoup d’envoyés spéciaux.
Dans la salle dont le Bogdo avait fait son cabinet de travail, et où deux lamas secrétaires veillaient jour et nuit sur le coffre qui contenait les grands sceaux, régnait la simplicité la plus sévère. Sur une table basse en bois laqué, sans ornement, se trouvait ce qu’il fallait pour écrire, ainsi qu’un étui enveloppé de soie jaune contenant les sceaux donnés par le gouvernement chinois et par le Dalaï Lama. Tout près, un fauteuil bas, un poêle de bronze ; sur les murs, des inscriptions mongoles et tibétaines, ainsi que le swastika ; derrière le fauteuil, un petit autel avec une statue dorée de Bouddha devant laquelle brûlaient deux lampes ; le plancher était recouvert d’un épais tapis jaune.
Quand nous entrâmes, les deux lamas secrétaires étaient seuls dans la pièce, le Bouddha vivant se trouvant dans le sanctuaire à côté où nul ne peut pénétrer que le Bogdo Khan luimême et un lama, Kanpo-Gelong, qui s’occupe du temple et assiste le Bouddha vivant dans ses prières solitaires. Le secrétaire nous apprit que le Bogdo avait manifesté une grande agitation ce matin même. À midi il avait pénétré dans le sanctuaire. Pendant longtemps la voix du chef de la religion jaune s’était fait entendre en ferventes prières, puis, après la sienne, une autre voix inconnue avait parlé très clairement. Dans le sanctuaire avait eu lieu une conversation entre le Bouddha sur la terre et le Bouddha dans le ciel. Ainsi dirent les lamas.
— Attendons un peu, proposa le baron. Il sortira peut-être bientôt.
Tandis que nous attendions, le général commença à me parler de Jahantsi Lama, disant que, tant que Jahantsi est calme, c’est un homme ordinaire, mais quand il est troublé et plongé dans de profondes réflexions, un nimbe apparaît autour de sa tête.
Au bout d’une demi-heure, les lamas secrétaires montrèrent des signes de grande frayeur et commencèrent à écouter attentivement du côté de l’entrée du sanctuaire. Puis ils se prosternèrent face contre terre. La porte s’ouvrit lentement ; alors entra l’empereur de Mongolie, le Bouddha vivant, Sa Sainteté Bogdo Djebstung Houtouktou, khan de la Mongolie extérieure. C’était un vieillard de forte taille, dont le visage rasé ressemblait à ceux des cardinaux romains. Il était vêtu de la tunique mongole de soie jaune à ceinture noire. Les yeux du vieillard étaient grand ouverts. La crainte et l’étonnement s’y lisaient. Il s’affaissa dans le fauteuil, murmurant : “Ecrivez !”
Un secrétaire prit immédiatement du papier et une plume chinoise tandis que Bogdo commençait à dicter sa vision qui était très compliquée et loin d’être claire. Il termina ainsi :
— Voilà ce que moi, Bogdo Houtouktou Khan, j’ai vu, parlant au grand et sage Bouddha, entouré des bons et des mauvais esprits. Sages lamas, Houtouktous, Kanpos, Marambas et saints Gheghens, donnez la réponse à ma vision !
En terminant , il s’épongea le front qui perlait de sueur et demanda qui était présent.
— Le khan Chiang Chun baron Ungern et un étranger, répondit un des secrétaires à genoux.
Le général me présenta au Bogdo qui inclina la tête en signe de salut. Ils commencèrent à causer tous les deux à voix basse. Par la porte ouverte, je voyais une partie du sanctuaire. Je distinguai une grande table recouverte de livres, les uns ouverts, les autres épars sur le plancher ; un poêle avec des charbons rouges, un panier contenant des omoplates et des entrailles de mouton pour lire l’avenir. Bientôt le baron se leva et s’inclina devant le Bogdo. Le Tibétain posa les mains sur la tête du baron et murmura une prière. Puis il enleva de son cou une lourde icône et la suspendit à celui du baron.
— Vous ne mourrez pas : vous serez incarné dans la forme d’être la plus élevée. Rappelez-vous cela, dieu incarné de la guerre, khan de la Mongolie reconnaissante !
Je compris que le Bouddha vivant donnait au “général sanguinaire” sa bénédiction avant la mort.
Le lendemain et le jour suivant, j’eus l’occasion de rendre visite au Bouddha vivant, à trois reprises, en compagnie d’un ami du Bogdo, le prince buriat Djam Bolon. Ces visites seront décrites dans la quatrième partie de ce livre.
Le baron Ungern organisa mon voyage et celui de mon groupe jusqu’au rivage du Pacifique. Nous devions gagner la Mandchourie du nord à dos de chameau parce qu’on y pouvait éviter les discussions avec les autorités chinoises, si mal disposées en ce qui concerne les relations internationales avec la Pologne. Ayant envoyé d’Ouliassoutaï une lettre à la légation française de Pékin, et emportant avec moi une lettre de la Chambre de commerce chinoise m’exprimant sa reconnaissance pour avoir préservé la ville d’un pogrom, j'avais l’intention de gagner la station la plus proche du chemin de fer de l’est de la Chine et de là je pourrais me rendre à Pékin. Le négociant danois E.V. Olufsen devait voyager avec moi ainsi qu’un savant lama, Turgut, qui se rendait en Chine.
Je n’oublierai jamais la nuit du 19 au 20 mai 1921 ! Après le dîner, le baron Ungern me proposa d’aller chez Djam Bolon dont j’avais fait la connaissance le lendemain de mon arrivée à Ourga. Sa yourta était placée sur une estrade, dans un enclos situé derrière le quartier russe. Deux officiers buriats vinrent à notre rencontre et nous firent entrer. Djam Bolon était un homme d’âge moyen, grand et mince, au visage très allongé. Avant la grande guerre c’était un simple berger, maïs il avait combattu sur le front allemand et ensuite contre les bolcheviks avec le baron Ungern. Il était grand-duc des Buriats, successeur des anciens rois buriats détrônés par le gouvernement russe après leur tentative pour établir l’indépendance du peuple buriat. Les domestiques apportèrent des plats chargés de noix, de raisins secs, de dattes et de fromage et nous servirent le thé.
— C’est la dernière nuit, Djam Bolon ! lui dit le baron. Et vous m'avez promis...
— Je me rappelle, répondit le Buriat, tout est prêt.
Pendant longtemps je les écoutai raconter leurs souvenirs d’anciens combats et d’amis disparus. La pendule marquait minuit quand Djam Bolon se leva et sortit.
— Je veux me faire dire l’avenir encore une fois, dit le baron comme s’il cherchait à se justifier. Pour le bien de notre cause, il est trop tôt pour moi de mourir.
Djam Bolon revint avec une femme d’âge moyen, petite, qui s’accroupit à l’orientale devant le feu, s’inclina et commença à regarder fixement le baron. Elle avait le visage plus blanc, plus allongé et plus maigre que les Mongoles, les yeux noirs et perçants. Son costume ressemblait à celui d’une bohémienne. J’appris par la suite que c’était une célèbre devineresse et prophétesse parmi les Buriats, fille d’une Bohémienne et d’un Buriat. Elle tira un petit sac de sa ceinture, d’un geste plein de lenteur, en tira des petits os d’oiseau et une poignée d’herbe sèche. Elle commença à murmurer des mots inintelligibles, tout en jetant de temps en temps de l’herbe sur le feu, ce qui remplit la tente d’un moœlleux parfum. Je sentis distinctement palpiter mon cœur et tourner ma tête. Après que la devineresse eut brûlé toute son herbe, elle plaça les os d'oiseau sur le charbon, les tournant et retournant avec des pincettes de bronze. À mesure que les os noircissaient, elle commença à les examiner et soudain son visage eut une expression de crainte et de souffrance. Elle arracha nerveusement la coiffe qui était enroulée autour de sa tête et, contractée de convulsions, commença à prononcer des phrases brèves et rapides.
— Je vois... Je vois le dieu de la guerre... Sa vie s’écoule horriblement.. Après cela, une ombre. noire comme la nuit. ombre. Cent trente pas encore... Au-delà, des ténèbres. Rien. Je ne vois rien. Le dieu de la guerre a disparu.
Le baron baissa la tête. La femme retomba sur le dos, les bras étendus. Elle avait perdu connaissance, maïs il me sembla voir la pupille d’un des yeux briller sous les cils fermés. Deux Buriats emportèrent la forme inanimée, après quoi un long silence régna dans la yourta du prince buriat. Le baron Ungern
se leva enfin et commença à marcher autour du feu, murmurant tout seul. Puis il s’arrêta et parla avec rapidité.
— Je vais mourir ! Je vais mourir !.. Mais qu'importe ? Qu'importe ? La cause est en bonne voie et ne mourra pas. Je connais la route que suivra la cause. Les tribus des successeurs de Gengis Khan se sont réveillées. Personne n’éteindra la flamme dans le cœur des Mongols ! En Asie il y aura un grand Etat, de l’océan Pacifique et de l’océan Indien jusqu'aux rives de la Volga. La sage religion de Bouddha s’étendra jusqu’au nord et jusqu’au l’ouest. Ce sera la victoire de l'esprit. Un conquérant, un chef apparaîtra, plus fort et plus résolu que Gengis Khan et Ugadai. Il sera plus habile et plus miséricordieux que le sultan Baber et il gardera le pouvoir entre ses mains jusqu’au jour heureux où, de sa capitale souterraine, sortira le Roi du Monde. Pourquoi, pourquoi ne seraije pas au premier rang des guerriers du bouddhisme ? Pourquoi Karma en a-t-il ainsi décidé ? Mais il doit en être ainsi. La Russie doit d’abord se laver de l’insulte de la révolution, se purifier dans le sang et la mort ; tous ceux qui acceptent le communisme doivent périr avec leurs familles afin que toute leur descendance soit détruite !
Le baron leva la main au-dessus de sa tête et la secoua comme s’il donnait des ordres à quelque personnage invisible.
Le jour commençait à poindre.
— Mon temps est venu ! dit le général. Bientôt je vais quitter Ourga.
Il nous serra la main rapidement et énergiquement, en disant :
— Adieu à jamais ! Je mourrai d’une mort atroce, mais le monde n’a jamais vu une terreur et une mer de sang comme il en verra maintenant.
La porte de la yourta se ferma violemment ; il était parti. Je ne le revis plus jamais.
— Il faut que je parte moi aussi, car je dois également quitter Ourga aujourd’hui.
— Je le sais, répondit le prince, le baron vous a laissé auprès de moi pour quelque raison. Je vous donnerai un quatrième
compagnon : le ministre de la Guerre de Mongolie. Vous l’accompagnerez pour revenir à votre yourta. C’est absolument nécessaire, dans votre propre intérêt.
Djam Bolon prononça cette dernière phrase en accentuant chaque mot. Je ne lui posai pas de question, habitué que j'étais au mystère de ce pays où règnent les bons et les mauvais esprits.
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